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dimanche, 27 octobre 2019

Sociétés de transparence, sociétés du secret

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Sociétés de transparence, sociétés du secret

par François-Bernard Huyghe

Ex: http://www.huyghe.fr

Nos sociétés de l’information exaltent volontiers la transparence. En politique elle doit favoriser la gouvernance : plus d’ententes clandestines, de manœuvres antidémocratiques obscures, d’intérêts occultes, de crimes enfouis. En économie, on voit en elle une garantie contre les défauts cachés, les erreurs et les tricheries, donc un facteur de sécurité et de progrès. Et, moralement, la transparence semble garantir la confiance entre ceux qui n’ont rien à se reprocher. Dans ces conditions, il est difficile de plaider pour le secret. Ou au moins pour sa persistance voire sa croissance. Et pourtant...

Interdire pour protéger

Première évidence : le secret est indispensable à la survie des organisations ou des individus. Par définition, il distingue, exclut, sépare les initiés de ceux qui n’ont pas le droit de connaître : il fait obstacle à leur bénéfice. Des dispositifs servant à réserver certaines informations à certains détenteurs ont toujours existé ; ce peuvent être des sanctions légales ou sociales contre ceux qui divulguent, l’appel au sens de l’honneur, aux serments ou à la déontologie, l’omerta et l’ésotérisme, mais aussi des murs, des serrures, des vigiles, et bien entendu, des codes, des dispositifs informatiques...

Parce qu’il nous protège et doit se protéger, l’État assure la confidentialité de certains documents sur ce qu’il a fait, ce qu’il peut, ce qu’il sait et ce qu’il prépare - notamment dans les domaines régaliens de la diplomatie, du renseignement, de l’armée ou de la police -. Sinon il serait la proie de ses rivaux et de ses ennemis. Sans parler des terroristes ou des criminels s’ils étaient avertis de tout. De même, une entreprise qui laisserait filer l’état de sa recherche, ses listes de clients, ses projets, ses dossiers avant négociation, etc. serait suicidaire. Le secret produit délibérément de la rareté synonyme de valeur, d’où la nécessité d’en conserver l’exclusivité. Ce principe sous-tend le système de l’argent : pour remplir ses fonctions (thésauriser, mesurer la valeur, échanger) il faut qu’il soit rare et inimitable. Ceci valait du billet de banque dont le papier et le dessin défiaient les faussaires. Ceci vaut pour le chèque ou le virement. Mais ceci vaudra aussi pour le bitcoin : en demandant à un grand nombre de machines d’effectuer des opérations complexes (résoudre des énigmes cryptographiques) afin de « miner » du bitcoin, il permet d’enregistrer collectivement les transactions. L’échange monétaire (qui exige la preuve que A ne possède plus telle somme et que B l’a vu créditée une seule fois) présuppose la synthèse entre la publicité (source de confiance) et le secret (garantie de rareté).

Citoyens, le cas échéant avides de savoir les vilenies des dirigeants ou les scandales des vedettes, nous éprouvons la valeur de l’intimité. Peu de gens poussent l’amour de la transparence jusqu’à s’enchanter de voir diffuser leurs photos privées, leur code bancaire ou leur dossier médical, enregistrer leurs communications et déplacements, ficher leurs opinions, etc.

Aussi le citoyen est tenté de se tourner vers le législateur pour qu’il organise des obligations de publier et des interdictions de savoir. Une des tâches de l’État est de tracer la ligne entre public et privé, entre ce qu’il est bon que l’on puisse vérifier - de la composition d’un aliment sous plastique au patrimoine d’un élu - et ce qu’il est scandaleux de surveiller et de publier. La loi, en établissant le droit au secret, crée un équilibre entre différentes formes de sécurité et de dignité. Il y a compromis entre ce que l’État doit savoir du citoyen et le citoyen de l’État, ce que les médias ont le droit de dire et les entreprises de dissimuler, et ainsi de suite. Le système français est perfectible, mais peu d’entre nous souhaiteraient voir disparaître le RGPD ou la CNIL. Prétendre que nous visons sous l’œil du panoptique ou dans le monde de Big Brother est pour le moins exagéré tant qu’une autorité légitime et contrôlée par le peuple répartit droit de savoir mais aussi des obligations de discrétion en fonction des responsabilités et de ses vulnérabilités.
Pour autant, la question du secret et de la transparence ne peut se réduire à une affaire de bonne volonté politique ou de compromis acceptable.
 

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Fantasmes du secret

Un des premiers paradoxes est celui du rapport contemporain que nous appellerons « culturel » entre imaginaire et secret, ou, si l’on préfère, falsification et transparence. La prolifération des théories complotistes (qui se vantent de percer un secret entretenu par les autorités), l’information dite alternative, la désinformation ou les fake news, reposent sur la conviction partagée par des millions de gens qu’on nous cache tout et qu’on ne nous dit rien. Et sur la faculté qu’ont certains de proposer une autre version de la réalité ou sur des révélations que l’on tenterait d’étouffer.
Bien sûr, il y a toujours eu des rumeurs et des affabulations comme il y a eu des faux historiques. Mais jamais un tel contraste entre, d’une part, l’information disponible, les archives en ligne, le nombre de médias et d’organisations sensés se consacrer à l’information authentique, celui des experts supposés vérifier et analyser, etc., et, d’autre part, le scepticisme de masses. Le secret est souvent supposé ou affabulé : les autorités savent bien qui a tué Kennedy, la Nasa a tourné le débarquement sur la lune en studio, les Juifs ou les Reptiliens décident tout dans l’ombre, on nous dissimule les victimes de telle catastrophe ou tel produit, tel lobby interdit la publication de tel dossier. Armes secrètes, morts cachés, plans dissimulés, reportages censurés, témoignages étouffés, lois du silence, complicités au sein de l’État ou de la société, contradictions présumées entre la « version officielle » et la réflexion des savants indépendants ou des critiques..., tout cela revient régulièrement nourrir une suspicion de masse.

La difficulté est que ce discours peut s’appuyer sur quelques exemples incroyables (par l’importance des faits dissimulés et pourtant connus de milliers de gens). Oui le Goulag existait. Non il n’y a pas eu de charniers à Timisoara ni de génocide au Kosovo. Non Saddam Hussein n’avait plus d’armes de destruction massive. Oui la NSA a bien surveillé des millions de gens (dont Merkel et Hollande). Mais des autorités aient soutenu le contraire et que des centaines de médias aient repris l’antienne. Pour autant, il n’est pas légitime de déduire que tout est trucage et simulacre. On sait la facilité avec laquelle on peut, en particulier sur les réseaux sociaux, fabriquer une théorie ou une « preuve » révélatrice. Elle va vite se propager et se voir reprise et embellie par des communautés en ligne, hors contrôle de ces « garde-barrières » que sont les rédactions des médias.
Du coup, les lois contre les fake news, les interventions des grands du Net, le développement du fact-checking..., et autres se mettent en place et, à leur tour, nourrissent paradoxalement le soupçon. Derrière ce processus, la question de l’accréditation, à savoir de qui décide ce que l’on tient pour vrai.

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Numérique : codes et contrôles

Qui dit affaire de mentalités ou d’idéologies, dit aussi affaire de technologie. Dans les années 90, les pionniers d’Internet saluaient l’avénement d’un monde numérisé où chacun pourrait s’exprimer « sans craindre d’être réduit au silence ou à une norme. » (Déclaration d’indépendance du cyberespace, 1996). Or ce cyberespace est devenu par excellence le lieu de la lutte par et pour le secret. Nos technologies sont bourrées d’énigmes délibérément créées. Prenez votre smartphone : il va vous falloir prouver que vous êtes vous (son propriétaire légitime) soit en exécutant un code secret, soit en mettant votre empreinte digitale unique sur une touche. Puis vous utiliserez des applications qui vantent leur cryptologie robuste. Puis vous passerez votre temps à vous prouver que vous possédez divers secrets (identifiants et mots de passe), pour réaliser des opérations à distance. En cinq minutes vous effectuerez plus de démarches reposant sur des connaissances rares et des moyens de codage que les agents secrets dans les films d’espionnage des années 60.

Et même si vous ne faites rien de mal et pensez n’avoir rien à cacher, il y a au moins trois raisons essentielles pour que vous vous préoccupiez de conserver secret ou anonymat.
La première est évidente : la crainte de la cybercriminalité. Quelqu’un qui s’emparerait de votre code, vous le ferait livrer pas astuce ou contournerait les défenses logicielles de vos appareils, ne se contenterait pas de savoir ce que vouliez garder pour vous. Il pourrait faire des choses à votre place : émettre un faux message, passer une commande, commander une opération, vider un compte, etc. Il pourra donc se substituer à vous si vous défendez mal votre secret.
La seconde raison est que - tout honnête citoyen que vous soyez, aux opinions modérées et confiant dans son gouvernement - vous n’avez peut-être pas envie d’être surveillé par un service d’État. Vous avez sans doute été choqué d’apprendre par les révélations d’Edward Snowden que la NSA compilait des milliards de données sur les identifiants, la géolocalisaiton, le contenu des communications, etc.
Et attendez la conjonction des objets connectés et de l’intelligence artificielle. Pour ne donner qu’un exemple la Chine a doté certains travailleurs sur des chaînes de production ou les trains à grande vitesse de casquette connectées qui détectent leurs états émotionnels, sans doute par les ondes cérébrales. Ce qui leur est peut-être ignoré par eux-mêmes, leurs affects inconscients, leur fatigue est donc connu de l’État ou de la direction.
Troisième raison de conserver ses données ou le secret de ses communications : elles permettent d’anticiper vos comportements futurs. Des algorithmes brassant des quantités de données à votre sujet (dont beaucoup que vous avez communiqué vous-mêmes) anticipent vos goûts (y compris sexuels ou pour l’alcool) et peuvent vous faire, comme dans l’affaire de Cambridge Analytica, des propositions politiques (ne parlons pas des commerciales) qui vous sembleront miraculeusement coïncider avec le message que vous auriez aimé entendre. Nos secrets font leurs pouvoirs.

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Secret et conflit

La dimension culturelle ou technologique ne peuvent se comprendre que par rapport à la nature stratégique du secret. Le garder, percer celui de l’adversaire ou du concurrent, sont, par excellence liées à l’affrontement. C’est pourquoi l’État de dote de services de renseignement et c’est une des bases de l’Intelligence Économique. C’est surtout une des composantes principales des futurs affrontements. Ceci vaut particulièrement dans le domaine militaire et géopolitique où, par exemple, la cyberstratégie tient un rôle déterminant.

Soit l’exemple d’une cyberattaque, menée par un service d’État, un acteur économique ou un groupe idéologique. Elle commence le plus souvent pas garantir son propre anonymat afin de se rendre impossible à attribuer, à distance et sans traces physiques. Puis, elle franchit la défense d’un système informatique : elle pénètre ainsi dans des zones protégées des mémoires pour y prélever des données précieuses et/ou pour y déposer ses propres dispositifs qui continueront à pomper de l’information ou à donner des instructions. Variante : l’attaque peut viser à saboter à l’insu du propriétaire légitime, à détraquer un système de gestion ou de commandement. Un exemple récent : les ransomwares, ces logiciels qui pénètrent dans vos machines et codent vos fichiers (littéralement ce à quoi vous aviez un accès quotidien devient secret pour vous). À vous de payer une rançon (comme par hasard en bitcoins) pour décoder et reprendre la main sur votre document.

Cette forme d’espionnage et de sabotage peut être relayée par une déstabilisation économique ou politique. Dans de récentes élections - Brexit, présidentielle U.S., référendum catalan - on a accusé des manipulations occultes étrangères d’avoir perturbé le processus électoral par de pseudo
Yes comptes, de fausses nouvelles, des intrusions, la diffusion d’informations secrètes (par exemple le « hack and leak » du parti démocrate, technique qui consiste à s’emparer de mails confidentiels pour les mettre sur la place publique et, ici, compromettre la candidate). Même si de tels effets de déstabilisation sont largement fantasmés, ils sont révélateurs de la crise de nos systèmes. Car les institutions étatiques ou économiques savent qu’une organisation comme Wikileaks, voire un simple témoin muni d’un smartphone, peut mettre sur la place publipolue ce qu’ils souhaitaient dissimuler d’un compte en banque à une bavure. Tout est archivé numériquement quelque part, donc tout peut être révélé.

Pour un État, une entreprise, un citoyen, le secret intervient dans tous les affrontements mais aussi dans toutes les formes de sociabilité et d’échange. Ce n’est pas une raison pour devenir paranoïaques. C’est une incitation à mesurer le défi en termes d’intelligence des enjeux, de maîtrise de la technologie et de souveraineté numérique.


Lectures conseillées :
E. Et F.B. Huyghe « Histoire des secrets » (Hazan 2000), Médium n° 37/38 « Le secret à l’ère numérique (Oct. 2013-Mars 2014), Collectif « Le secret au cœur de nos sociétés » (Septentrion 2017)

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