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samedi, 05 décembre 2020

Géopolitique des pseudo-religions

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Géopolitique des pseudo-religions

par Daniele Perra

Ex: https://www.eurasia-rivista.com

"...seuls l'esprit et le spirituel ont un destin."

(Martin Heidegger).

Il est bien connu que le monde anglo-saxon a historiquement produit des pseudo-religions utiles à sa propre forme spécifique de domination. Cela s'applique tout à la fois à la théosophie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui a été stigmatisée par le métaphysicien français René Guénon dans le texte fondamental La théosophie. Histoire d'une pseudo-religion [1], et à la prolifération actuelle des sectes évangéliques qui, à partir de l'Amérique du Nord principalement, sont en train de conquérir rapidement l'Amérique hispanique et l'Afrique subsaharienne.

51696AGb9IL._SX373_BO1,204,203,200_.jpgLe discours pseudo-religieux développé pour l'Amérique ibérique est particulièrement intéressant, car les principes géopolitiques de la doctrine Monroe peuvent dès lors lui être appliqués plus facilement: donc, non seulement le droit exclusif d'intervention des États-Unis dans l'hémisphère occidental se voit consolider, tout comme la volonté d'homologuer cette partie du monde, de la modeler à leur image et ressemblance. On ne peut ignorer le rôle que les groupes évangéliques ont joué dans l'élection du président brésilien Jair Bolsonaro ou dans le coup d'État qui a renversé Evo Morales en Bolivie.

Au Brésil en particulier, les conversions à ces sectes ont plus que triplé au cours des trente dernières années. Elles ont une structure extrêmement élastique qui permet théoriquement à toute personne capable de lire la Bible de devenir un prédicateur. Et leur succès repose exclusivement sur leur totale consubstantialité avec le néo-conservatisme et le néo-libéralisme. Ces sectes ont comblé le vide laissé par la gauche et l'Eglise officielle qui, en s'occupant d'autres questions sociales (les droits civils en premier lieu), ont fini par ignorer les droits des travailleurs et des couches les plus pauvres de la société [2]. Cependant, ceux qui interprètent si mal certains passages du texte biblique [3], ont tiré de substantiels bénéfices sur le dos des personnes qu’ils prétendaient aider. Et ils l'ont fait sur la base de la soi-disant "théologie de la prospérité" : une doctrine religieuse prétendument basée sur l'idée qu'en donnant de l'argent, en priant et en adhérant à un système de comportement rigide, on peut s'assurer une récompense matérielle dans ce monde. Cette doctrine se prête bien aux comparaisons et aux alliances avec ce messianisme juif, absolument antichrétien, qui est marqué par la construction d'un Royaume d'Israël "sur terre" auquel tout peuple sera soumis. Ce n'est pas une coïncidence si les pasteurs évangéliques brésiliens les plus populaires font également partie des personnes les plus riches du pays. Ils ont, entre autres, transformé les pauvres Brésiliens en un marché à exploiter et à contrôler au moment du vote.

Ces pseudo-religions, en plus de consolider des formes spécifiques de domination géopolitique, jouent donc aussi un rôle fondamental dans la construction du consensus électoral ou dans la construction de l'opposition interne aux "régimes" rivaux ou tombés en disgrâce. Le cas le plus emblématique, en ce sens, est représenté par la secte chinoise Falung Gong, qui a une origine orientale, mais qui a été largement adoptée par l'"Occident" dirigé par l'Amérique du Nord comme instrument de déstabilisation interne de la République populaire de Chine.

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Né comme un mouvement spirituel de type "New Age", d'inspiration syncrétique (une sorte de mélange de bouddhisme et de taoïsme), ce sectarisme particulier prétend être une expression de la religiosité traditionnelle chinoise. Le Falung Gong (= « pratique de la roue de la loi »), grâce à son fondateur Li Honghzi (résident à New York) a réussi à construire un véritable empire qui s'étend sur plusieurs secteurs, de l'information aux communications en passant par le monde de l'art.

Le fleuron de cet empire est la plateforme informatique Epoch Times, qui est également devenue très populaire parmi les groupes européens qui font référence à la Alt-Right nord-américaine (surtout dans ses impulsions sionistes) : en particulier l'AFD allemande - Alternative für Deutschland.

Le réseau Epoch Times est connu pour la diffusion de théories conspirationnistes de toutes sortes et pour son opposition farouche au gouvernement de Pékin. The New Tang Dinasty appartient à Epoch Media Group : une société de production qui, en collaboration avec Steve Bannon, a produit le téléfilm anti-chinois Claws of the Red Dragon, dans lequel l'arrestation du directeur financier de Huawei, Meng Wanzhou, au Canada est racontée sur le mode de la conspiration.

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La référence à Epoch Times est importante car elle nous permet d'introduire notre discours sur les nouvelles formes de pseudo-religion qui, récemment, en raison de l'accélération des pressions causées par la crise pandémique, connaît un succès considérable au-delà des frontières américaines. Epoch Times, en fait, avec d'autres médias du réseau, est l'un des principaux véhicules d'information du phénomène QAnon. Ce n'est que le énième résultat néfaste de la postmodernité, résultat généré sur une terre dans laquelle les sept millénarismes se sont enracinés à un niveau qui a profondément marqué l'imaginaire collectif et où la religiosité a été réduite exclusivement à la sphère de la moralité. QAnon est une forme de messianisme numérisé : une religion informatique avec ses propres dogmes (une hypothétique résurrection ou "retour de la dissimulation" de J.F.K.), un prophète (Donald J. Trump), un jour de jugement (l'événement "The Storm" qui conduira à l'arrestation en masse de tous les complices de l'"élite" pédo-sataniste qui domine le monde).

QAnon, en fait, est un baldaquin qui couvre une série de théories plus ou moins conspiratrices concernant différents aspects de la vie politique et sociale. Dans leur version allégée, ces théories se limitent à l'affrontement entre Donald J. Trump et l'État dit "profond", ignorant que les luttes entre les courants au sein de l'administration américaine ne sont pas nées avec les élections de 2016 et que, historiquement, les pulsions perturbatrices internes sont communes aux "empires" qui entrent dans une phase de déclin incontestable.

L'idée de base, cependant, comme nous l’avons déjà mentionné, reste que le monde est dominé par un cénacle de pédophiles qui se livrent au trafic d'enfants, ce à quoi l'actuel président nord-américain s'oppose de toutes ses forces.

8b29e3046c194ed7cbc2350a91f70ba2.jpgSi nous considérons que le progressisme grossier du messianisme laïque nord-américain (le messianisme clintonien/obamien/sorosien) est autant un ennemi que le messianisme d'inspiration conservatrice, il est évident que, si le principal facteur de discrimination de l'élite dominante est uniquement et exclusivement de nature morale, il n'y a pas de critique fondamentale du système mais seulement et exclusivement le désir de remplacer une "élite" par une autre. La conspiration, en ce sens, devient absolument consubstantielle au système et non une arme pour le combattre. Il devient un outil utile pour hégémoniser le sacro-saint mécontentement social (généré par des politiques migratoires imprudentes, par des coupes dans l'éducation et la santé, par l'immobilisme social, par l'augmentation des taxes sur la production, par la crise de l'emploi) par un travail idéologique habile capable de conduire à certains résultats électoraux [4] et à des fins géopolitiques précises. En d'autres termes, elle sert au niveau central (celui des États-Unis) à créer une base idéologique de consensus et au niveau périphérique à garantir la soumission totale des provinces impériales.

Il est évident que les principaux "mots d'ordre" de certains mouvements ont tous une nette origine nord-américaine ou anglo-saxonne. Lors de la récente manifestation à Berlin, organisée par le mouvement libéral-individualiste Querdenken-711 [5] contre les mesures restrictives liées à la crise pandémique [6], l'un des organisateurs a indiqué que Donald J. Trump était le "sauveur de l'esprit de l'Ouest".

Ce "mot d'ordre" peut et doit être analysé à plusieurs niveaux. Tout d'abord, la thèse selon laquelle les masses européennes attendent le "salut" d'outre-atlantique donne une bonne idée du niveau sournois de soumission culturelle atteint par le Vieux Continent. Il est également fondamental de rappeler que depuis les dialogues de Platon, l'"Occident" est indiqué comme tout ce qui se trouve au-delà des Colonnes d'Hercule. Cela implique, en premier lieu, que l'Europe, géographiquement, n'est pas du tout "occidentale".

Un deuxième niveau d'analyse peut être déterminé par ce que l'on entend par "esprit". L'esprit et le spirituel, en référence à un peuple, ont une assonance particulière avec le destin et la destinée. Le destin et la destinée, selon le philosophe allemand Martin Heidegger, "concernent la demeure des hommes dans le voisinage de l'auberge céleste sur la terre" [7]. Les esprits, par conséquent, "sont ceux qui descendent de l'incendie et en même temps du terrestre, qui portent le céleste et qui, dans leur propre essence, sont eux-mêmes l'esprit [...] Cet esprit est appelé l'esprit commun, parce que son essence brûlante brûle dans chaque esprit d'une manière différente" [8].

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Selon Heidegger, l'histoire ne repose ni dans l'essence ni dans le mot de l'événement historique, mais dans le destin et l'esprit. Le destin et l'esprit d'un peuple sont donnés par la proximité de son origine. Les personnes contraintes de s'éloigner de cette origine sont privées de leur désir/puissance : leur être reste un "être en latence" au lieu de devenir un "être au pouvoir". Il est donc clair que celui qui veut maintenir un peuple dans une condition de soumission devra s'assurer que, toujours selon Heidegger, "ce qui est le plus proche reste pour lui le plus éloigné".

L'"esprit de l'Ouest" dont parle le "mot d'ordre" de certains groupes de manifestants berlinois n'est qu'une imposition idéologique, quelque chose de totalement étranger à l'Europe. Ce "mot d'ordre" représente la tentative de recomposer selon des lignes idéologiques précises un bloc géopolitique qui défend les États-Unis, qui entend arrêter leur déclin inexorable. Le choix de l'Allemagne comme épicentre des protestations contre les mesures anticovidiennes restrictives (malgré le fait que l'Allemagne soit l'un des pays européens où ces mesures ont été les moins strictes) est crucial, si l'on considère le rôle de l'Allemagne en tant que concurrent économique direct des États-Unis et le conflit autour de la construction du gazoduc Nord Stream 2 (auquel peut également être lié l'empoisonnement présumé du célèbre opposant russe Alexei Navalny).

D’une part, l'administration Trump a sans doute su cultiver les tendances conspirationnistes à l’œuvre dans le monde pour construire un consensus transnational (par exemple, on assiste à la prolifération sur le sol européen de groupes de soutien au président nord-américain comme seul agent capable de libérer les peuples de la "dictature de la santé") ; d'autre part, l'administration elle-même s'est montrée beaucoup plus pragmatique qu'on pourrait le penser dans la gestion des conflits impérialistes , avec sa stratégie d'assassinats ciblés, d'accords qui ne seront pas respectés, de pressions et de sabotages de rivaux stratégiques pour retarder le déclin américain.

Un document publié par un groupe de réflexion républicain orienté dans le sens voulu par le pouvoir actuel (intitulé Renforcer l'Amérique et contrer les menaces mondiales et déjà cité dans les colonnes de notre revue Eurasia) esquisse explicitement pour les quatre prochaines (et éventuelles) années de la présidence un programme géopolitique basé sur la confrontation directe avec la Russie, la Chine et l'Iran et sur le "maintien d'un ordre international basé sur les valeurs américaines".

Face à une telle perspective, la seule solution pour l'Europe serait de se réapproprier son propre esprit et son propre destin, en se libérant de la polarisation du débat politique autour de ce néant que représente le choc entre le progressisme nihiliste et le vide idéologique numérisé des nouvelles religions de l'Occident.

NOTES

[1]R. Guénon, Il teosofismo. Storia di una pseudo-religione, Edizioni Arktos, Carmagnola 1987.

[2]Voir P. Antonopoulos, L’influenza della setta evangelica nella società brasiliana, “Eurasia. Rivista di studi geopolitici” 1/2019.

[3]En particulier dans l’Evangile selon St. Jean (10,10): “Je suis venu pour qu’il aient la Vie, et l’aient en plus grande abondance ». De même, dans l’Epitre aux Philippiens (4,19): “Mon Dieu viendra à vous selon vos nécessités, selon sa richesse, avec la gloire en le Christ Jésus ».

[4]De récents sondages ont montré comment une large part de l’électorat républicain aux Etats-Unis croit, du moins en partie, à des théories de matrices conspirationnistes, qui voient en Donald Trump un personnage choisi par certains militaires haut placés pour défaire l’élite pédo-sataniste correspondant au « deep state ». Voir : Majority of Republicans believe the QAnon conspiracy theory is partly or mostly true, survay finds, www.forbes.com.

[5]Voir www.querdenken-711.de.

[6]A ce propos, à la différence des principaux médias d’information qui utilisent l’expression « négationnistes du virus », selon un mode totalement inapproprié, il serait bons de faire une distinction précise entre ceux qui nient l’existence du virus en soi et ceux qui critiquent à juste titre et même de façon virulente, le côté illogique et contradictoire des mesures prises, lesquelles ont aggravé considérablement les tensions sociales déjà existantes, qui critiquent également certaines expérimentations à grande échelle, ainsi que les mécanismes médiatiques qui, au lieu d’informer, s’occupent à terroriser les populations. 

[7]M. Heidegger, Hölderlin. Viaggi in Grecia, Bompiani, Milano 2012, p. 275.

[8]Ibidem, p. 281.

 

12:13 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : pseudo-religions, actualité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

Il n'y a pas de pseudo religions , il n'y a que des sectes qui parfois deviennent des religions lorsqu'un pouvoir les instrumentalise. Le christianisme avec Constantin, l'islam avec Mahomet et même Bouddha qui était prince. Sans cette circonstance particulière le bouddhisme n'aurait été qu'une variante du panthéon religieux hindouiste.

Votre article lui-même instrumentalise le phénomène des sectes souvent anglo saxonnes pour attaquer l'influence culturelle anglo saxonne. Je partage volontiers cette critique mais la vérité impose de dire qu'il n'y a ni pseudo, ni vraies religions, mais des mini religions : les sectes, ou des sectes qui ont réussi et sont devenues des religions.

Écrit par : vernizeau | samedi, 05 décembre 2020

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