Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 06 avril 2026

Qui connaît Ivan Iline ?

717883.jpg

Qui connaît Ivan Iline ?

Karl Richter

Source: https://www.facebook.com/karl.richter.798

Il faut que je rappelle un peu le contexte. Vladimir Poutine, personnellement, est une personne modeste. Il s’efforce d’adopter un mode de vie sain et suit une routine quotidienne disciplinée. Il ne fait pas de grands tapages autour de sa personne et ne se donne pas en spectacle au public en étalant ses hobbies et préférences. Mais ils existent. L’une d’elles concerne le philosophe et écrivain Ivan Iline (1883 – 1954).

38ee14945e94e558ab2f39d6b7e258ff.jpgIline est largement inconnu en Occident, et en particulier en Allemagne. Ce n’est que progressivement – et surtout après l’entrée des troupes russes en Ukraine en février 2022 – que l’on commence à s’intéresser davantage à ce qui motive réellement Poutine, où se trouvent les sources d’inspiration de sa politique. L’un des premiers à se pencher sur Ivan Iline fut le publiciste et philosophe français Michel Eltchaninoff, qui en 2015 publia son livre Dans la tête de Vladimir Poutine, qui est désormais aussi disponible en allemand.

Eltchaninoff rapporte dans cet ouvrage une information intéressante: le corps d’Iline a été exhumé en 2005, à l’initiative de Poutine, car il avait été enterré en Suisse; la dépouille a été ramenée en Russie, où elle a été ensevelie dans le monastère de Donskoï à Moscou; là reposent également Pouchkine et Soljenitsyne, deux figures fondatrices de l’identité russe – à noter: toutes deux non communistes.

Un an plus tard, Poutine fit venir l’héritage d’Iline depuis l’Université d’État du Michigan. Et en 2009, il déposa à nouveau des fleurs sur sa tombe, en présence des médias. Depuis, il le cite régulièrement lors de ses interventions publiques, en le présentant comme une figure intellectuelle de premier plan, et il n’est pas difficile de discerner, dans les déclarations programmatiques de Poutine, l’héritage d’Iline.

Ilyine_couv_recto-721x1024.jpg

Pour obtenir ce livre d'Ivan Iline (l'éditeur a opté pour la graphie "Ilyine"):

https://www.editions-ars-magna.com/livre/ilyine-ivan-les-fondements-du-combat-pour-une-russie-nationale/

Mais qui était Iline? Né en 1883, petit-fils du commandant de la garde du palais de Moscou et fils d’une femme germano-russe, il semblait avoir devant lui un avenir prometteur. Le tsar Alexandre III était son parrain. Iline étudia le droit à Moscou et rédigea en 1918 une thèse sur Hegel. Mais la révolution bolchevique, qui plongea la Russie dans le chaos, changea tout. Iline était monarchiste, croyant convaincu, et s’est opposé dès le départ aux communistes. En tant que soutien des « Blancs » lors de la guerre civile, il fut arrêté six fois et condamné à mort. La sentence ne fut pas exécutée. En 1922, il fut expulsé de l’Union soviétique et partit d’abord en Allemagne. Ses quelque cinquante ouvrages, qu’il écrivit en allemand et en russe, furent interdits en Union soviétique.

En exil, Iline devint un penseur de la mouvance anti-communiste. Certains le considèrent comme le fondateur d’un « fascisme chrétien », mais cela est une vision trop simpliste. Le christianisme est certes une constante centrale dans la pensée d’Iline, mais elle n'est pas la seule. Dans son manifeste publié en 1939, Les fondements éternels de la vie, il cite également: la famille, la patrie, la liberté, la conscience, la conscience juridique, l’État et la propriété privée. En somme, c’est l’idéologie de Vladimir Poutine, qui lors d’une des conférences de Valdai ces dernières années, a recommandé un «conservatisme modéré» comme ligne directrice de sa politique, formulant ainsi une antithèse au déclin des valeurs en Occident.

Мыслители_XX_века_Ильин_Иван.JPG

41RHQ+fwLkL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpg

Par ailleurs, l'engouement de Poutine pour Iline est l’un des arguments les plus solides contre l’accusation, parfois entendue dans le contexte de la guerre en Ukraine, selon laquelle le chef du Kremlin serait un « néo-bolchevique » ou un « néo-stalinien ». Rien n’est plus faux, ni plus idiot.

Pour les Allemands, la relation d’Iline avec le Troisième Reich est intéressante à examiner. Comme d’autres exilés russes, il accueillit Hitler avec une bienveillance initiale. En 1933, il publia un article sous le titre National-socialisme. L’esprit nouveau, dans lequel il défendait le mouvement nazi. «Qu’a fait Hitler? Il a arrêté la progression du bolchevisme en Allemagne, et cela a rendu un grand service à toute l’Europe», y affirmait-il. Il ne faut pas juger les événements en Allemagne sous le prisme juif. Au contraire, l’esprit du national-socialisme suggère à l’Allemagne des tâches créatives – une conclusion qu’on ne peut contredire face au lourd héritage de la démocratie de Weimar.

15467adccda293868a96d9e08f3d0059.jpg

En 1934, Iline reçut toutefois une interdiction d’écrire. Avec le soutien du compositeur Sergei Rachmaninov, il déposa en 1938, avec sa femme, une demande de séjour en Suisse et s’installa à Genève. Mais encore en 1948, après l’apocalypse de la fin de la guerre, il était loin de condamner le national-socialisme. Au contraire, il analysa dans un texte intitulé « Sur le fascisme » les « erreurs » du Troisième Reich et du fascisme italien. En réaction au bolchevisme, le fascisme aurait eu sa légitimité, écrit-il: «Le fascisme avait raison parce qu’il partait d’un sentiment national-patriotique sain». Cependant, les fascistes avaient commis des erreurs: leur attitude hostile envers la religion, la dictature et le chauvinisme militaire, ainsi que le monopole d’un seul parti. À la fin, Iline exprima l’espoir que les patriotes russes ne répéteraient pas les erreurs du national-socialisme. Dans l’obscurité de l’après-guerre, alors que les chars de Staline montaient la garde sur les rives de l’Elbe, c’était une vision audacieuse. Pourtant, Iline était convaincu que l’URSS ne serait pas le dernier mot dans l’histoire millénaire de la Russie. Et il avait raison. 

65ac36352f896354f451fbdf0f3c5863.jpg

Son œuvre principale  -aux côtés de ses études dignes d’intérêt telles «Les fondements éternels de la vie» et «L’essence et la particularité de la culture russe» (1942)-  demeure son volumineux de confessions, intitulé «Sur la résistance violente au mal», qui a été rédigé en 1925 en exil à Berlin. C’est une lecture édifiante pour tous les libéraux et pacifistes, car Iline y prône l’utilisation occasionnelle de la violence — lorsque «la contrainte physique et l’oppression» sont la seule possibilité de résister au mal; tolérer le mal reviendrait à y participer. Au regard du bolchevisme, il appelait au courage: «arrêter, condamner et fusiller». Car, en fin de compte, aucun arrangement n’est possible avec le mal. Si nécessaire, il faut le combattre et l’éradiquer ici et maintenant, selon la maxime: il n’y a rien de bon, sauf si on le fait. Les grandes choses sont simples. 

Pour les patriotes allemands, il s’agirait de découvrir en Iline une mine d’idées toujours valables et porteuses de sens. En regardant la culture populaire russe, l’âme russe et l’essence de la Russie dans une vision d’ensemble, on peut comparer, en Allemagne, l'oeuvre d'Iline à des figures telles que le « père de la gymnastique » Jahn, Ernst Moritz Arndt ou Julius Langbehn («Rembrandt éducateur»). Au moins certains de ses livres sont disponibles en allemand. La lecture en vaut la peine. Elle enrichit et donne du courage en des temps sombres, car Iline évoque les valeurs éternelles, vraiment importantes: la patrie, la nation, l’identité. 

Cette année, l’anniversaire d’Iline sera commémoré: il est né un 9 avril (selon le calendrier grégorien, le 28 mars) 1883 à Moscou.

Écrire un commentaire