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mardi, 23 mars 2021

L'art de trouver ses sentiers de légende ou comment suivre les "papillons-guides"

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L'art de trouver ses sentiers de légende ou comment suivre les "papillons-guides"
 
par Frédéric Andreu-Véricel

Il marchait au côté de son fils dans la vaste prairie, en direction de la forêt. Devant eux, la légende verte du près se terminait devant une rangée d'arbres. Au-delà de la forêt, se tenaient les contreforts de la montagne à peine visibles sous la brume mais trapue comme un animal à l'affut, puis, au-delà encore, les nuages qui semblaient un autre étagement, le dernier avant les insondables empyrées célestes. Tout en bas de la montagne, comme au pieds d'un mystère, la prairie s'ouvrait sous leurs pas sereins.

À les voir marcher de loin, on aurait dit que les deux hommes suivaient un chemin de fleurs mais, à y regarder de plus près, quelques passages d'animaux avaient laissé comme une écriture dans l'herbe. Là, des herbes foulées ; ici, des fleurs endormies et quelques pierres groupées qui semblaient posées là depuis le premier jour. Et c'est ce sillon qu'ils suivaient comme on suit un sentiment ou une rêverie de demi-sommeil.

Alors que le contours des arbres commençaient à faire silhouette, la rumeur du sous-bois, pareille à des bruits de pas dans une cathédrale, parvenaient jusqu'aux promeneurs. Mais ils étaient encore à bonne distance de l'aura sombre des arbres. Cependant, c'est un peu de la vie cachée de la forêt qui se donnait à entendre devant sa falaise d'elle-même, inaudible aux gens ordinaires et que ces hommes, pourtant ouverts à l'inconnu, écoutait sans l'entendre. On dit que cette forêt s'appelait Alcudia.

1e5yq727-front-shortedge-384.jpgLe couple inégal ralentit le pas. Il était seul devant la forêt aux portes fermées pour eux. Je dis "inégal" car l'un d'entre eux, le plus jeune, savait des choses que le plus vieux ignorait totalement. La preuve de cet aveuglement, de ce rejet obstiné de l'invisible, ce sont ces appareils de mesure qu'il portait en permanence sur lui et qui lui donnait une allure de scaphandrier. À la campagne, ces appareils miniaturisés, micro-ordinateur, caméra avec pluviomètre intégré, entre autres prothèses, étaient le pendant de ces panneaux de circulation et autres passages piétons du monde urbain sans lesquels il ne pouvait vivre.

Je ne sais devant quel bouquet de fleurs les deux hommes s'arrêtèrent soudain, subjugués devant tant de beauté, sans doute devant ces marguerites odorantes au cœur jaune que l'on découvre aux premières altitudes de la montagne. L'un d'eux sortit de son sac un appareil-photo avec un long objectif et prit les fleurs sous tous les angles.

Un échange s'en suivit, discret et presque religieux car, à leur approche, l'essaim de papillons qui sommeillait dans les fleurs se mit à virevolter tout autour. On aurait dit une farandole de flammes ! Quelle spectacle magique !
Mais alors pourquoi sortir cette "arme de guerre" en pleine nature au lieu de suivre les "papillons-guides" ?

"L'homme moderne est lourd, très lourd" disait Louis-Ferdinand Céline ; et lorsqu'il vit en ville, l'homme pèse encore plus lourd : il ne peut pas s'empêcher de prendre en photo la vie même pour aussitôt la rejeter de son cœur. Il ignore que les papillons sont ses éclaireurs de conscience, les animaux-guide des sentiers poétiques. À l'orée d'une forêt, vous en trouverez toujours un pour vous conduire jusqu'aux clairières enchantées où sont d'autres fleurs, d'autres mystères, ceux de la pénombre des sous-bois. Notre "mythologie personnelle" est construite de telles expériences et l'écrivain Robert Brasillach en a donné des exemples précis dans son roman "Comme le temps passe".

L'homme moderne ne connaît de la nature que le carré vert produit par sa tondeuse à gazon. Il ignore tout de la vie subtile parce qu'il ignore les voies de l'âme et par là, ne sait pas lire les traces dans la nature. L'écran a remplacé le symbole ; du coup, il passe à côté des guides comme à côté d'un trésor, sans les voir.

Les papillons lui font signe de s'approcher et de les suivre avec un langage qui parle directement à l'âme. Mais pour les suivre, encore faut-il avoir conscience que l'âme a ses propres principes qui ne sont pas ceux de l'esprit calculateur.

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L'homme moderne, incapable d'aucune réminiscence, répond à l'invite des papillons par la prise compulsive de photographies. La fascination du "double" l'emporte sur l'original d'autant plus que le "clic" sur l'appareil se fait sans effort ; celle de l'écran l'emporte sur l'appel intérieur.

Alors, chers lecteurs, en ce début de printemps, retrouvons notre magistère légendaire, suivons les papillons de nos jardins. Et si les épreuves de la vie nous conduit à l'hôpital, suivons ceux de nos cœurs !

Frédéric Andreu-Véricel.

Texte tiré de LA FORÊT D'ALCUDIA où le reboisement de l'imaginaire :
https://www.lulu.com/en/en/shop/fr%C3%A9d%C3%A9ric-andreu/la-foret-dalcudia-ou-le-reboisement-de-limaginaire/paperback/product-1e5yq727.html?page=1&pageSize=4