vendredi, 30 janvier 2026
L'Iran et le seuil du temps - La transition de paradigme dans l’intellectualisme

L'Iran et le seuil du temps
La transition de paradigme dans l’intellectualisme
Ashkan Baladi
«Ce que nous appelons valeurs traditionnelles n’est pas la même chose que les valeurs de la bourgeoisie : nos valeurs leur sont précisément opposées».
«Ni le désir ni la douleur ne doivent jamais être la norme ou la fondation de l’action».
— (Julius Evola)
Il fut un temps où l’intellectuel se limitait à un seul geste, finalement ridicule: l'« opposition au pouvoir»! Ce récit prédominant et tragique a tout plongé dans la ruine pendant des décennies. La pensée était exilée. Le modèle de cette forme d’éclairage était un modèle dévoyé, que l’on pourrait, avec indulgence, qualifier de « sartresque » et désigner comme l’héritage de l’École de Francfort: un équilibre qui manipulait tout système théorique ou toute question historique en faveur de ce qu’il appelait le «faible». Pour l’intellectuel, le chat, l’enfant, l’ethnie, etc., n’avaient pas de différence catégorielle en soi ; leur signification ne découlait que de leur position laquelle était en opposition à «celui qui était capable de fonder», c’est-à-dire à la puissance dominante.
Evola aborde ce problème dans le treizième chapitre de son ouvrage Cavalcare la tigre («Chevaucher le tigre»), sous le titre «Sartre : prison sans murs». Cette forme de « négation » – la négation du pouvoir –, tout comme la liberté, le choix et la responsabilité, se révèlent être des symptômes d’une ère nihiliste, dans laquelle la liberté se réduit au soi et à sa subjectivité. Comme l’homme est condamné à cette seule liberté d’être, la liberté elle-même lui inspire la peur. En fin de compte, cette pseudo-responsabilité se transforme en conscience de «l’absurdité». La liberté moderne en soi est ce qui trouble le sujet; pour y échapper, le sujet moderne se réfugie dans le consumérisme.
Cette forme d’hégémonie intellectuelle a montré ses limites et s’est déformée en un vide, une psychologisation et, en fin de compte, une façade absurde, répétée à l’infini. L’Occident moderne lui-même est envoûté par ce discours auto-créé, et ne fait que retarder le moment de sa mort, qui est indissociable de l’appareil occidental.
L’un des signes les plus évidents de cet effondrement et du changement de paradigme qui l’accompagne fut le remplacement des penseurs qui autrefois travaillaient pour l’État par des journalistes, des acteurs et des célébrités en politique. Les structures sont en déclin. Les économies occidentales en faillite promettent à leurs citoyens, pour une année, une courte période de vacances en bord de mer, dans des économies encore davantage en faillite. Le système théorique de l’Occident est tombé dans sa propre cage. Aucune réorientation de gauche ou de droite ne peut plus le sauver.
Mais le vrai penseur ne craint pas la proximité du pouvoir. C’est précisément à ce point que se manifestent ici la «volonté nationale» et la «vraie histoire». Ici, il n’y a plus de différence entre penser et héroïsme. Le penseur est le guerrier qui lutte non pas sur la base d’une auto-justification théorique, mais pour la préservation de la patrie et du peuple – contre les forces de pillage déchaînée par le diable. Cela garantit la continuité et le renforcement du pouvoir du pays – c’est la tâche de la pensée. En Iran – et auparavant en Russie et en Chine – des conditions favorables se sont créées pour l’émergence de ce type de penseurs, et il semble que ce processus gagne en dynamique.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’histoire des sciences humaines a été manipulée dans le sens de ce qu’on appelle l’esprit moderne. Pendant cette période, les voix les plus authentiques du continent européen ont été houspillées dans l’exil intellectuel: des penseurs comme Julius Evola, Giovanni Gentile, Alfredo Rocco (photo) en Italie, ou – en République de Weimar et au-delà – Carl Schmitt, Ernst Jünger et Martin Heidegger en Allemagne. Tous avaient développé une conscience du «vrai vouloir national» et n’hésitaient pas à s’approcher de ce pouvoir qui, selon eux, incarnait cette volonté.
Cette proximité avec le pouvoir ne doit pas être comprise comme un lobbying de type libéral-démocratique, c’est-à-dire comme la promotion d’intérêts économiques ou partisans. Il s’agit plutôt d’une conscience historique, d’un rapprochement avec des forces originelles oubliées, d’une compréhension du « début » et de la réconciliation avec la force créatrice de la « nation ».
Heidegger s’est approché de cette aspiration du côté des nationaux-socialistes, et dans son discours de 1933, «La défense de l’université allemande», il évoque explicitement cette possibilité. Pour Heidegger, le «Führer» était l’expression de cette volonté et de cette défense du «peuple allemand», et l’université, en tant que lieu d’émergence et de possibilité du savoir, devait mûrir, participer sans doute à cette «direction» et lier sa volonté à cette «direction». Cette essence devient sérieusement claire, de rang et de pouvoir, lorsque en premier lieu et à tout moment, ce sont les guides eux-mêmes qui sont guidés – guidés par l’intransigeance de la mission spirituelle, qui impose le destin du peuple allemand dans le façonnement de son histoire.
Dans notre position décisive, nous nous rappelons encore une fois ce que Carl Schmitt appelle «l’aspect spatial», et la façon dont il le décrit :
«Indépendamment de la bonne ou mauvaise volonté des hommes, des objectifs pacifiques ou belliqueux, chaque augmentation de la technique humaine crée de nouveaux espaces et des changements imprévisibles dans les structures spatiales héritées».
Ce changement de la structure spatiale procède aujourd’hui plus que jamais – en résumé – de l’opposition entre «puissances terrestres» et «puissances maritimes». Les puissances terrestres incarnent l’ordre et la légalité, des frontières fixes et cette souveraineté qui découle de la délimitation et de la stabilité. À l’opposé, la puissance maritime est la représentante du commerce libre, des déplacements continus de frontières, ainsi que des modes de vie et des qualités changeantes: la permanence du législateur contre la fluidité et la dissolution des frontières.
Je n’ai pas l’intention ici de réduire la notion de Schmitt à l’empire "du dedans et dehors" ou de me l’approprier. Mais le changement structurel de l’espace se manifeste tout aussi résolument dans le monde de «l’esprit». L’esprit enraciné dans la terre et le sol s’oppose à la vague du mondialisme. Les changements structurels de l’espace subissent – selon le progrès technologique – des modifications correspondantes dans la manière de résister.
L’Iran – tout comme la Chine et la Russie, ainsi que de nombreux pays d’Amérique latine – constitue un modèle parfait pour cette confrontation entre les «forces terrestres»/Est et les «forces maritimes»/Occident. C’est précisément dans cette question que le penseur iranien est parvenu par diverses voies à un consensus et à une «conscience», et poursuit maintenant une stratégie pleine d’espoir.
Oui, l’Iran va gagner, parce qu’il a initié la transition du paradigme de l’intellectualisme.
19:28 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, intellectualisme, iran |
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