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mardi, 22 septembre 2026

Michel Clouscard, le critique oublié de la société de consommation

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Michel Clouscard, le critique oublié de la société de consommation

Bernard Lindekens

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, nr. 212, september 2026

Certains penseurs ne deviennent véritablement actuels qu’après leur disparition. Michel Clouscard appartient à ce petit groupe. De son vivant, il est resté dans l’ombre de grandes figures françaises telles que Foucault, Deleuze et Barthes, mais aujourd’hui, son œuvre refait de plus en plus souvent surface. Ce n’est pas un hasard. Son analyse du «capitalisme de la séduction» semble avoir été écrite pour une époque où les influenceurs, les réseaux sociaux et l’optimisation permanente de soi régissent la vie quotidienne.

Michel Clouscard (1928–2009) était philosophe, sociologue et marxiste convaincu. Il n’était pourtant pas un penseur marxiste classique. Son œuvre fait dialoguer Marx avec Rousseau et Hegel et part d’une idée simple: une société ne peut être comprise que si la production et la consommation sont étudiées conjointement. L’économie, la culture et la politique ne constituent pas des mondes séparés, mais se renforcent continuellement les unes les autres. C’est précisément pourquoi Clouscard ne s’est pas seulement intéressé au travail et à la propriété, mais surtout à la manière dont le capitalisme produit les désirs.

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Il a exposé cette analyse pour la première fois de manière incisive dans Néo-fascisme et idéologie du désir (1973) (1), un ouvrage au sous-titre évocateur: Les tartuffes de la révolution. La référence au Tartuffe de Molière n’est pas fortuite. Selon Clouscard, de nombreux intellectuels se présentaient comme des révolutionnaires, alors qu’en réalité ils contribuaient à légitimer une nouvelle phase du capitalisme.

Sa lecture de Mai 68 était donc radicalement différente de l’interprétation courante. Selon Clouscard, les manifestations étudiantes ne marquaient pas une rupture avec le capitalisme, mais un déplacement au sein de la culture bourgeoise. L’ancienne bourgeoisie, qui plaçait au premier plan le travail, la discipline et l’épargne, a cédé la place à une nouvelle élite exaltant la liberté, la consommation et l’épanouissement individuel. Le langage de la libération s’est finalement révélé parfaitement compatible avec la poursuite du développement de l’économie de marché.

Ainsi, Clouscard s’opposait aussi au freudo-marxisme de Deleuze et Guattari, alors très en vogue. Là où ceux-ci voyaient dans le désir une force révolutionnaire, Clouscard soutenait exactement le contraire. Selon lui, une politique qui exalte les désirs spontanés tout en se méfiant de l’organisation collective ne fait qu’affaiblir la résistance. La libération individuelle peut en effet être intégrée sans difficulté à un système qui propose sans cesse de nouvelles formes de consommation.

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Son œuvre la plus connue, Le Capitalisme de la séduction (1981) (2), approfondit cette idée. Sa thèse centrale est aussi simple que puissante: le capitalisme moderne ne produit pas seulement des marchandises, mais aussi des désirs. Il ne vend plus des produits parce que les individus en ont besoin; il crée continuellement de nouveaux besoins, de nouvelles identités et de nouveaux modes de vie. Acheter quelque chose, c’est acheter en même temps une image de soi.

Clouscard décrit comment des biens de consommation apparemment banals introduisent progressivement les jeunes dans cette logique. Le juke-box, le vélomoteur, le jean ou la guitare électrique sont bien plus que de simples objets utilitaires. Ils fonctionnent comme des symboles de liberté, de modernité et d’identité. La consommation devient une expérience en soi. Ce n’est pas la valeur d’usage qui compte, mais la promesse d’un certain mode de vie.

Il en va de même pour la mode, la technologie et les produits de luxe. Une voiture de sport ou une moto prestigieuse ne représente pas en premier lieu une utilité pratique, mais un statut social. La consommation devient un langage par lequel les individus expriment leur place dans la société. Le capitalisme déplace ainsi son centre de gravité: ce n’est plus la production de marchandises qui occupe une place centrale, mais la production de désirs.

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Selon Clouscard, cette nouvelle culture de consommation est née lors de la reconstruction de l’après-guerre. Le plan Marshall ne constituait pas seulement une aide économique: il diffusait simultanément un mode de vie américain dans lequel la publicité, la culture populaire et la consommation occupaient une place centrale. L’Europe n’a pas seulement importé des produits américains, mais aussi une nouvelle manière de vivre et de désirer. Mai 68 n’était pas, selon lui, le commencement de cette révolution culturelle, mais plutôt son expression visible.

Sa formule la plus célèbre résume cette évolution de manière concise: culturellement, le capitalisme se déplace toujours davantage vers la gauche; économiquement, toujours davantage vers la droite. Tandis que la liberté individuelle, l’émancipation sexuelle et la diversité culturelle sont encouragées, les mécanismes du marché, la concurrence et la concentration du capital continuent simultanément de s’intensifier. C’est précisément cette combinaison qui rend le système si résilient. L’expérience de la liberté personnelle masque une dépendance économique croissante.

Clouscard se distingue ainsi de nombreux autres penseurs marxistes. Alors que ceux-ci analysaient surtout la production, il a étudié la manière dont le capitalisme façonne également nos désirs, nos goûts et nos identités. Son intuition selon laquelle la domination se présente de moins en moins comme une contrainte et de plus en plus comme une liberté paraît aujourd’hui remarquablement actuelle.

Dans un monde où les algorithmes prédisent nos préférences, où les réseaux sociaux commercialisent notre attention et où les plateformes numériques créent continuellement de nouveaux désirs, Clouscard apparaît étonnamment moderne. Son «capitalisme de la séduction» ne se révèle pas être une curiosité historique, mais un diagnostic incisif de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. C’est peut-être précisément ce qui explique pourquoi ce philosophe français longtemps oublié reçoit enfin l’attention qui ne lui a guère été accordée de son vivant.

Notes:

(1) Clouscard, Michel. Néo-fascisme et idéologie du désir. Paris : Denoël/Gonthier, 1973, 186 p.

(2) Clouscard, Michel. Le Capitalisme de la séduction : critique de la social-démocratie libertaire. Paris : Messidor-Éditions sociales, 1981, 248 p. ISBN : 978-2-209-05457-2.

20:56 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, michel clouscard, capitalisme, séduction | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

samedi, 01 novembre 2014

Le capitalisme de la séduction

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Le capitalisme de la séduction

par Cédric Bernelas

Ex: http://cerclenonconforme.hautetfort.com

Il y a des livres nous divertissant et d’autres bouleversant foncièrement notre vision du monde. Des livres en mesure de réellement nous émanciper s’ils étaient plus partagés et mieux compris. Mais le système n’aurait rien à gagner d’une telle contagion, alors, pour préserver sa mainmise, il distille ces ouvrages pour qu’on ne puisse les lire que de manière fortuite et inopportune.

Il en va ainsi du livre Le capitalisme de la séduction, publié la première fois en octobre 1981 et rédigé par Michel Clouscard, un irréductible marxiste, violent en concept et virtuose de la dialectique. Ce sociologue y désosse notamment toute la sophistique bourgeoise au sein de notre société marchande en démontrant comment l’idéologie peut conditionner la sensibilité.

Le capitalisme de la séductionInitiation

Le plan Marshall, communément présenté comme une aide économique aux pays européens au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, favorisa, de fait, la pénétration de l’impérialisme américain. Ce fut en effet l’occasion de soumettre notre occident à la civilisation du grand Capital via la consommation des surplus made in U.S.A. C’est le point de départ de notre aliénation à la nouvelle société capitaliste.


Qui dit aliénation dit conditionnement. Clouscard parle d’initiation puis de dressage. Il constate dans un premier temps que le système capitaliste s’est employé à préserver chez l’adulte la fonction de consommation inhérente à l’enfant en bas âge, et à laquelle est nécessairement associée, dès qu’elle est rassasiée, la sensation de plaisir. Il s’agit ainsi de maintenir le principe de plaisir au détriment du principe de réalité, de par une éducation plus ludique et plus émancipée, jusqu’à rendre le désir de consommer aussi puissant qu’un besoin. Une éducation domestiquant les corps pour qu’ils n’aspirent qu’à la répétition de ces satisfactions opportunément calibrées. Ce monde de l’enfance – cet univers magique où l’absence d’effort s’accompagne de plaisir -, se prolonge ainsi dans un système fonctionnel où nos pulsions consuméristes s’enchantent dans un pragmatisme ludique.

Industrie et culture du plaisir

Une mécanique bien huilée : des objets fétiches, des rituels grossiers, des rythmes binaires et des gestes simplifiés répondant aux stimuli de l’oligarchie marchande et mondaine. Un minimum d’effort pour un maximum de plaisir. Se divertir de l’instant présent, oublier le passé et refuser le futur. Une industrie de la volupté au service de nos désirs conditionnés et cloisonnés. Peu nous importe comment sont produits ces gadgets du bonheur, on consomme, on jouit, on jette. C’est la nouvelle règle du jeu. Des biens de consommation dilapidés d’autant plus laconiquement aujourd’hui que la technologie du XXIème siècle les paramètre aux confins de subterfuges virtuels.


C’est donc ici toute la casuistique d’un capitalisme dénoncé il y a déjà plus de trente ans par Michel Clouscard. Les masques sont ainsi tombés et l’on découvre alors l’un des visages les plus pernicieux de notre social-démocratie libérale-libertaire, où s’exhibent des bourgeois dilapidant ce qu’ils ne produisent pas, préservant ainsi les intérêts de leur classe – celle qui domine.


Affermis en réseaux, érigés en modèles, ils excitent la concupiscence du peuple sans jamais le laisser accéder au festin. Des stars, des films, des photos, des magazines, des égéries, des miss, des top-modèles, des héros, des champions, des chanteurs, des bouffons, des présentateurs TV, des prime times, des nuits blanches, des fiestas, des festivals, des danses, des transes et des opiums pour exaspérer des envies qui ne pourront au final jamais être totalement satisfaites.


Mais la jouissance n’est plus de combler ses rêves. L’important désormais, c’est de persévérer dans son fantasme, perpétuant ainsi ses élans consuméristes tout en s’imaginant qu’en singeant les usages de nos idoles nous pourrons, peut-être un jour, subodorer les étoiles d’un Eden avoisinant Hollywood.


En outre, se dévoile un système invitant les narcisses à s’émanciper et s’affirmer jusqu’à instaurer des modes fixant les nouvelles normes de l’esthétique et de la culture. Culture d’une consommation à la fois frivole et excessive favorisant encore et toujours la vente des surplus d’un marché qui, par delà toute morale et toute histoire, ne cherche qu’à prospérer.
Rajoutons la caution de quelques sophistes avant-gardistes ou dialecticiens de pacotille, quelques subversifs postiches ou providentiels chroniqueurs, quelques Dany le rouge ou BHL, pour introniser ce nouveau pouvoir faussement démocratique et franchement libéral. Il suffit à notre modernité de quelques fariboles bien combinées pour qu’elles s’instituent en mythes. Ou comment est conçu une nouvelle mythologie. Une mythologie dont les fondements sont occultés par la prestigieuse psychanalyse les reléguant opportunément dans l’inconscient collectif de la masse aliénée par les éclats d’une Olympe travestie…

Une libido déterminée ?

La société capitaliste a ainsi inventé la libido par laquelle nous revendiquons un nouveau droit à la jouissance. Tout un processus idéologique créant du besoin et de l’usage pour asseoir une civilisation se révélant alors comme la meilleure pour assouvir nos désirs déterminés.


Qui encore pour croire que nos pulsions sont à l’origine de notre parcours libidinal ? Comment peut-on ignorer tout ce formidable appareil d’incitation esthétiques, économiques, politiques et tous ces déterminismes culturels et moraux, quand on constate le nombre croissant de névroses objectives suscitées par notre consommation oscillant entre excès et frustration ?

D’ailleurs, si le système capitaliste a fabriqué des poisons, c’est pour mieux vendre ses remèdes. Un système exhortant donc jouissances épidermiques et orgasmes corrompus qu’il s’empresse par la suite d’anesthésier par analgésiques, drogues, temps de repos, de loisirs ou de divertissements. Un cercle vicieux fomenté par une surconsommation devenue nécessaire au nouvel ordre social. La priorité n’est plus de pourvoir aux besoins quotidiens d’une société en quête d’épanouissement, mais plutôt d’inciter le peuple à s’aliéner toujours davantage au rouage consumériste qui préservera ainsi l’oligarchie mondaine au sommet de la pyramide.

 Citoyen de la social-démocratie libérale-libertaire

DarlaDevilleCoke.jpegQu’en est-il de ces biens de subsistance et d’équipement qui, auparavant, étaient essentiellement destinés à optimiser le quotidien des familles et des travailleurs ? N’ont-ils pas été substitués par des hochets grisants, futiles et périssables, parfaits pour maintenir le peuple en sujétion ?


Le pire c’est que notre racaille politique prône désormais sans retenue cette nébuleuse d’usages : en effet, après que la droite en ait administré sa production, la gauche en a libéralisé sa consommation. Et cette homogénéisation gouvernementale – certains parlent d’alternance -, fruit d’une complémentarité complaisante, caractérise singulièrement depuis notre social-démocratie libérale-libertaire.

Intoxiqués et aveuglés par des désirs tronqués estampillant plaisirs précaires et fugaces, nous errons de concert comme marionnettes béates et citoyens déchus. Que nous reste-t-il d’autre, d’ailleurs, que de persévérer dans cet engrenage sibyllin nous divertissant à merveille de réalités qu’il faudrait pourtant bouleverser afin de vivre plus souverainement ?


Des adultes aux préoccupations adolescentes, des électeurs aux ambitions serviles, des esclaves se croyant libres, des résistants collaborant , des consommateurs aux velléités formatées…voilà en définitive ce qu’a fait de nous cette société capitaliste. Notre conscience politique est ainsi inhibée et sourde, nos révoltes symboliques et notre citoyenneté irresponsable ! Nous nous fichons de savoir comment sont produits nos soi-disant biens, du moment qu’ils satisfassent notre avidité libidinale. Cette consommation du surplus est pourtant la consommation du manque de l’autre. Autrement dit : le travail des uns autorise la libido des autres. Aussi, jouir de ces rapports de production, revient à jouir de l’exploitation de l’homme par l’homme.

 Peut-on jouir de l’amour ?

Certains objecteront que la vraie jouissance se perche dans l’amour et non dans le contentement matériel. Mais de quel amour parlent-ils ? Evoquent-ils cet amour se structurant sur l’échange non marchand, échappant de la sorte à la logique du capital ? Relatent-ils cet amour sur lequel les familles se charpentent et se fortifient, et ce malgré les tribulations auxquelles elles sont nécessairement confrontées au regard de la nature fantasque des hommes et capricieuses des femmes ? Songent-ils à cet amour façonné sur la durée et non sur son paroxysme, permettant ainsi d’appréhender le réel par delà nos fantasmes ? S’épanchent-ils sur cet amour dont le pragmatisme harmonieux démontre à quel point les efforts et les responsabilités peuvent être source d’autonomie et de joie ? Il est malheureusement certain que leur contestation ne se réfère pas à ces interprétations aujourd’hui sournoisement diffamées, mais plutôt à quelques nuées romanesques qui font frémir les âmes pubères de consommateurs poètes.

Nous sommes aujourd’hui des assistés et la moindre blessure narcissique, la moindre défaillance affective, la moindre remise en cause s’altère en échec existentiel auquel nous tentons de remédier par de frénétiques achats, du blabla avec psy vénal, des fêtes à perdre la raison ou des médicaments assourdissants…


Seul prime désormais le plaisir, et si ce dernier tarde, alors notre vie pourrait s’avérer un désastre. Tout doit contribuer à soulager l’appétit du consommateur compulsif, plus convaincu de réussir sa vie et d’être libre quand il se rassasie de son présent que lorsqu’il s’investit laborieusement pour un avenir plus substantiel. Mythologie de l’instant stimulant compulsion de répétition. La matrice capitaliste génère ainsi la parfaite dynamique consumériste.


Briser les socles, les cadres, les piliers de la tradition et snober l’histoire pour mieux jubiler de l’ici et maintenant. Pacs, divorces, sites de rencontres, pornos à foison, pilules, avortements, sexe à crédit, femmes jetables ou femmes libérées pour phallocrate comblé…sous prétexte de progrès tout est agencé pour qu’on puisse ricocher de plaisir en plaisir et ainsi combler à coup sûr ses réflexes libidineux attisés par notre société d’hyper consommation. Aussi faut-il avoir les moyens pour subvenir à ses désirs débridés. De même faut-il avoir beaucoup d’arrogance pour prétendre au grand amour quand il s’agit trivialement de bagatelles à paillettes… Tout cela demeure donc le privilège d’une certaine catégorie sociale : une nouvelle bourgeoisie décomplexée et frivole, à laquelle aspirent depuis plus de quarante ans les couches moyennes persuadées que la quête de paradis mondains est la clé de voûte d’une existence heureuse.


Ces aspirations libidinales sacralisées ont, au final, corrompu le destin des hommes au point qu’ils se réjouissent désormais de servir dans un monde où la richesse peut acheter l’amour et la liberté.

Cédric Bernelas

Source: Diktacratie