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jeudi, 31 mars 2022

Capitalisme et écologisme: le cas de l'éco-bouddhisme en Thaïlande

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Capitalisme et écologisme: le cas de l'éco-bouddhisme en Thaïlande

Giovanni Sessa

Source: https://www.paginefilosofali.it/capitalismo-ed-ecologismo-il-caso-delleco-buddhismo-in-thailandia-giovanni-sessa/

L'orientation écologique est certainement un trait qui connote de l'intérieur la théorie et la pratique du capitalisme cognitif actuel. Le prométhéisme radical atteint par l'industrialisme moderne semble s'être estompé au cours des dernières décennies face à la possible catastrophe environnementale annoncée par les données scientifiques. C'est ainsi qu'est né un "écologisme" systémique, visant à défendre les intérêts de la Forme-Capital et hétéro-dirigé par les potentats communicants dans les sociétés opulentes. Un exemple frappant en est le "gretisme" (avec Greta Thunberg), un phénomène médiatique qui a réussi à coaguler les instances de l'écologie réformiste au sein du système actuel. Un livre récent de l'anthropologue Amalia Rossi, maître de conférences à la Nouvelle Académie des Beaux-Arts de Milan, montre comment l'écologisme, produit de la parthénogenèse du capitalisme, progresse également dans les pays en développement, comme la Thaïlande. Nous nous référons à son livre Eco-Buddhismo. Monaci della foresta e paesaggi contesi in Thailandia,  publié par Meltemi (pour les commandes : redazione@meltemieditore.it, 02/22471892, pp. 320, euro 20.00). Le volume s'ouvre par une préface d'Andrea Staid.

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Il s'agit d'une étude analytique, résultat du séjour et des recherches de l'auteur dans la province thaïlandaise de Nam, à la frontière nord du Laos. Ce territoire, dans la complexité des événements politiques thaïlandais des dernières décennies, avec une succession de gouvernements réformistes et des phases de dictature militaire ouverte, a été le foyer d'une insurrection maoïste. La méthode de Rossi est interdisciplinaire et son attitude d'investigation est explicitement définie comme "non neutre": l'auteur prend position sur les changements qui se produisent en Orient à la lumière de sa propre histoire et de son milieu culturel: "en fait, j'étais à la fois "avec" et "contre" tous les "indigènes" [...] en essayant de me placer au-dessus des parties, mais seulement après avoir imaginé porter les masques de mes informateurs et agir et penser comme eux" (p. 32). Premièrement, le lecteur, pour entrer dans le vif du sujet, comme le souligne la préface, doit se débarrasser des préjugés liés à la vision occidentale du monde, pour laquelle il faudrait aujourd'hui "préserver la nature", un impératif issu du dualisme nature/culture, tel qu'il était pensé en Europe. Deuxièmement, il ne faut pas oublier que, même en Thaïlande, la récente reconfiguration du paysage par la création de réserves et de parcs naturels n'a pas tenu compte des besoins et de la culture des habitants de la région de Nam. Ces "gardiens" de la terre ont pratiqué pendant des siècles une agriculture semi-nomade, aujourd'hui considérée comme non rentable et non esthétique. C'est pourquoi ils ont été retirés de leur habitat.

Rossi examine la situation dans l'ancien royaume de Siam en utilisant le concept de paysage-théâtre, développé par le géographe Eugenio Turri, et l'idée debordienne du paysage comme "spectacle" conçu par le pouvoir. De ce point de vue, l'auteur identifie les différentes scènes paysagères créées au fil du temps en Thaïlande. Tout d'abord, celle conçue par l'État, qui a donné lieu à la cartographie du territoire, en y distinguant les fonctions économiques à attribuer aux différentes zones. Il faut également considérer l'élaboration du paysage souhaitée par les entreprises et les multinationales, qui : "face à une sensibilité accrue aux questions écologiques [...] ont jugé utile de construire stratégiquement leur image [...] en s'enveloppant d'une aura morale et d'une esthétique écologiques" (p. 40). Cela a conduit à l'énorme développement de l'industrie de l'écotourisme. Les ONG, quant à elles, sont devenues les porteuses d'une imagerie qui remonte aux valeurs de l'Occident progressiste, mettant l'accent sur les droits des indigènes, la décentralisation administrative et la démocratisation des ressources naturelles. L'éco-bouddhisme joue par ailleurs un rôle important : "Le Sangha (clergé bouddhiste) et les souverains de la dynastie Chakri [...] ont commencé à proposer des visions inédites, anti- ou alter- développementistes [...] visions qui sont spécifiquement liées à l'identité nationale thaïlandaise" (p. 43). Certains moines de l'ordre Theravadin ont renoué avec la tradition des moines de la forêt, en prenant leurs distances avec le projet de développement pro-occidental.

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Les scénarios imaginés par l'éco-bouddhisme ont été avalisés par la famille royale: "vers la fin des années 1990 [...] cela s'est fait par la propagation de l'idéologie populiste de l'Économie de la modération [...] conçue par le roi Bhumibol Adulyadej, très aimé et qui a vécu longtemps" (p. 44-45). Cette vision économique vise à soustraire les populations du pays oriental au marché mondial en se concentrant sur la conduite productive de l'autosubsistance agricole des villages. L'éco-bouddhisme a trouvé une audience auprès des populations locales, en fonction également de la récupération de la cérémonie de "consécration des forêts" due, notamment, à Phra Manat. Ce dernier avait compris comment "la consécration symbolique des arbres pouvait être une arme efficace pour sensibiliser les populations locales à la nécessité de préserver l'environnement" (p. 168).

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Rossi note que l'éco-bouddhisme, du moins au début, est né d'un mélange de démocratie et de socialisme avec des éléments religieux. Plus tard, le fondateur du mouvement lui-même, Buddhadasa, fait explicitement l'éloge de la monarchie et qualifie ses thèses économiques de "conservatisme radical". Pour cette raison, l'anthropologue considère que l'éco-bouddhisme est fonctionnel au modèle de développement capitaliste, une fausse alternative. De plus, elle ajoute : "la monarchie thaïlandaise [...] participe avec son immense capital au même système qu'elle voudrait critiquer et changer par la diffusion de la nouvelle philosophie économique éco-bouddhiste, et cette contradiction en Thaïlande est ostensible" (p. 174).

Au contraire, nous pensons que le discours sur l'éco-bouddhisme, au-delà du lien contingent de certains de ses représentants avec la monarchie thaïlandaise contemporaine, redécouvrant la dimension sacrée de la nature, le trait identitaire de l'appartenance de l'homme à un espace donné, est un point de référence important pour ceux qui croient qu'il est essentiel de revenir regarder la physis. Pour sortir de l'impasse actuelle, du désastre possible, il est nécessaire de jumeler Orphée et Prométhée, comme cela s'est produit dans les civilisations traditionnelles. La tradition est la voie à suivre.

Giovanni Sessa.

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