samedi, 23 mai 2026
Mondialisation: Gauche et Droite atlantistes

Mondialisation: Gauche et Droite atlantistes
Diego Fusaro
Source: https://posmodernia.com/anglobalizacion-izquierda-y-derec...
Le pouvoir découlant du dispositif idéologique néolibéral, son omniprésence intrusive, capable d'imprégner intégralement l’imaginaire général de notre époque et, par conséquent, de subordonner sous lui-même les deux quadrants que sont la Droite et la Gauche, apparaît clairement à travers la capacité performative dont il fait preuve, en tout contexte, pour se légitimer en délégitimant toute expérience différente, qu’elle soit réellement existante ou idéalement possible. L’utilisation de la mémoire historique à sens unique, mais aussi de la catégorie du totalitarisme, en sont de brillants exemples.
À leurs côtés, et reliées à ces deux fonctions expressives, demeure la diabolisation toujours omise, par l’ordre discursif néolibéral, du lancement des deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, qui constitue le dernier acte de la Seconde Guerre mondiale et, en même temps, le premier de la Guerre froide. L’absence de repentir et de traitement collectif du crime qui fut alors commis, et qui n’a même pas été défini comme « crime », mais comme un acte légitime de guerre ou, si l'on se place d’un point de vue différent, comme un « mal nécessaire » (contre un Japon déjà vaincu et réduit à l'impuissance), est emblématique de ce qui a déjà été souligné: pour l’ordre néolibéral américano-centré, le génocide et la violence, les bombardements et le totalitarisme sont toujours, par définition, ceux qui ne sont pas directement liés à la mise en œuvre de leur propre ordre néolibéral.

L’origine fondatrice de l’impérialisme atlantiste actuel réside, sur le plan de la Weltgeschichte (de l'histoire universelle), dans la justification des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki: et, par conséquent, dans ce déséquilibre de la culpabilité, en vertu duquel la juste condamnation des camps de concentration et des goulags n’a pas été suivie par une condamnation analogue du lancement de ces deux bombes atomiques, et avec elles, de la pratique des «bombardements pour faire le bien». Le résultat de cette asymétrie évaluative est bien connu: en tant que «mal nécessaire», le bombardement légalisé a pu être de nouveau pratiqué, comme en témoignent, entre autres, les événements du Vietnam (1965), de Yougoslavie (1999), d’Irak (1991 et 2003), de Libye (2011) ou d’Iran (2026).
Si la droite a historiquement maintenu un rapport constant et crédible avec l’impérialisme et a été, en fait, l'espace premier de sa propulsion et de sa légitimation, la nouveauté idéologique, digne d’être mentionnée, semble être la récente reconversion de la Nouvelle Gauche fuchsia qui accepte les «justifications» avancées pour banaliser les "bombardements éthiques", l’interventionnisme humanitaire et les embargos thérapeutiques: en un mot, cette gauche fuchsia accepte les raisons inviquées par le « mal universel » qu'est l’impérialisme américain, lequel coïncide de facto avec le «bras armé» de la mondialisation marchande. Et c’est, de plus, la preuve que l’ordre néolibéral n’emploie la violence que là où le pouvoir persuasif de la manipulation et la puissance intellectuelle de la domestication ne lui suffisent plus, et qu’il réapplique alors cette violence, « en versant – pour le dire avec Marx – sang et immondice de la tête aux pieds », là où il rencontre résistance et opposition.
L’impérialisme américain repose sur un « syllogisme de guerre » (Domenico Losurdo), qui stipule ce qui suit: étant donné qu’il existe des valeurs universelles, dont l’Occident atlantiste est l’interprète et le gardien exclusif, il en découle logiquement que l’Occident lui-même détient le droit d’exporter ces valeurs universelles, éventuellement en recourant à une guerre souverainement déclarée «préventive»; une guerre qui, selon ces présupposés, sera par définition et en tout cas – si on laisse de côté ses conséquences plus ou moins catastrophiques – une guerre juste, menée au nom des droits de l’homme et de la liberté universelle. Et, parce que, de l’erreur, tout découle (ex falso sequitur quodlibet): la torture et les morts violentes n’auront pas la même signification si elles sont commises par un terroriste non aligné sur l'idéologie globaliste ou par un promoteur du libre-échange sous l’égide de l'atlantisme.

La structure économique des droites (l'imposition du marché et des intérêts des groupes dominants) trouve désormais son complément dans la superstructure culturelle des gauches (l'idéologie interventionniste des droits de l'homme). En effet, l’impérialisme du Léviathan au drapeau étoilé procède toujours, dans ses justifications, selon un double registre: celui du cynique de droite et celui de la «belle âme» de la gauche. Le cynique soutient ouvertement l’invasion impérialiste au nom de «l'intérêt du plus fort» – selon le théorème de Trasymaque – et au nom de l’intérêt économique et géopolitique brut de la force dominante. La belle âme, qui se déclare de gauche, cherche, quant à elle, à justifier l’invasion impérialiste par la rhétorique tonitruante des droits de l'homme ou, même, en feignant d’adopter le point de vue des plus faibles que l’opération impérialiste elle-même serait censée défendre.
C’est uniquement sous cette perspective que l’on peut pleinement expliquer le positionnement des principales forces de la «gauche impériale» de l’Occident dans le cadre de la «Quatrième Guerre mondiale», tel que l’a interprété et défini Costanzo Preve. Ce conflit coïncide avec la guerre globale que la civilisation du dollar, victorieuse de la Troisième Guerre mondiale (c'est-à-dire la Guerre froide), a déclarée en 1989 à tous les gouvernements de la planète qui ne s’étaient pas encore alignés sur le consensus de Washington ni intégrés dans les espaces protégés du (dés)ordre de la mondialisation néolibérale américano-centrée.
L’objectif principal de la Quatrième Guerre mondiale, et de ses tentatives techniques pour mettre fin à l’humanité, consiste à maintenir le monde unipolaire du leadership atlantiste (la gouvernance globale), à détruire militairement les forces qui lui résistent encore, à prévenir l’émergence de concurrents (en particulier la Russie et la Chine), à dévaluer le droit international et à mondialiser une économie de marché déterritorialisée, dépolitisée et dé-souverainisée. C’est le prix de la guerre – ou plutôt, du bellum iustum – que mène la monarchie de type néo-Léviathan fondée sur le dollar (après la fin du bloc soviétique et son rôle, jamais assez loué, de frein à l’impérialisme atlantiste); elle mène cette guerre: a) pour soumettre le monde entier, orphelin de la bipolarité protectrice d’avant 1989 (c'est le projet du Nouvel Ordre Mondial); et b) pour garantir sa propre sécurité globale, en diabolisant immédiatement toute résistance ou opposition, et en la traitant en conséquence de «terroriste».

Parmi les nombreux épisodes de la Quatrième Guerre mondiale, visant à américaniser le globe, il suffit de rappeler, une fois de plus, le cas de la Serbie en 1999. N’étant pas aligné sur la volonté de Washington et fermement attaché à la défense de l’État serbe, le socialiste Milosevic a été copieusement vilipendé par la rhétorique atlantiste et mis au rang de «nouvel Hitler». Et cela afin que, en second lieu, l’opinion publique manipulée accepte le traitement qui lui était réservé à l'avance, et célèbre, en tant que «libération» du nouveau «nazisme» de Milosevic, l’occupation impérialiste pré-ordonnée des Balkans.
D’ailleurs, cette occupation – abstraitement menée au nom des droits de l'homme – s’est traduite par la création, dans la province yougoslave du Kosovo, du « Camp Bondsteel », la plus grande base américaine construite à l’étranger depuis l’époque de la guerre du Vietnam. Elle a ainsi aussi révélé le véritable objectif de l’attaque contre la Serbie, comme un moment clé de la Quatrième Guerre mondiale.
Elle coïncidait principalement avec l’américanisation intégrale d’une partie de la région balkanique, traditionnellement moins influencée par l’atlantisme et culturellement plus proche de Moscou que de Washington. D’ailleurs, même l’ambassade de China a été bombardée par la monarchie du dollar, qui justifiait ce qu’elle qualifiait de « dommage collatéral indésirable » – terme officiel désignant les principaux crimes commis par Washington – ce qui pourrait peut-être mieux se comprendre comme un avertissement clair lancé à la Chine, l’un des principaux – sinon le principal tout court – obstacle à l’atlantisation du monde dans le contexte postérieur à 1989.
Dans ce cas aussi, la gauche néolibérale s’est tenue fermement aux côtés de l’impérialisme américain – comme dans tous les autres épisodes de la Quatrième Guerre mondiale – parfois même avec plus de ferveur que la droite bleue. De plus, elle a joué un rôle crucial dans la justification superstructurelle de ce conflit mondial devant l’opinion publique. Et ce en utilisant le discours politiquement correct du fondamentalisme des droits de l'homme, exportés par missiles et de l’exigence morale de renverser les «nouveaux Hitler» ainsi que les nouveaux totalitarismes disséminés à travers le monde. La guerre en Ukraine, qui a éclaté en 2022, confirme ces tendances, avec une « nouvelle gauche » de plus en plus solidement alignée en une seule file pour défendre les motifs de l’impérialisme américain (dans la phase de l’occupation des espaces post-soviétiques) et même en première ligne pour favoriser l’envoi d’armes aux ennemis de la Russie.

L’universalisme émancipateur qui motivait jadis la lutte contre l’impérialisme et la défense du patriotisme sous-tendant les luttes de libération nationale a été rapidement remplacé, chez les militants de gauche, par la servilité à l'égard du «mal universel», par la rhétorique creuse des droits de l'homme et de la démocratie, c’est-à-dire par l’idéologie que nous – avec Chomsky – qualifierions comme the umbrella of U.S. power (le parapluie du pouvoir américain). La réhabilitation intégrale de l’impérialisme et du colonialisme après 1989 pourrait être considérée comme définitivement accomplie: «Colonialism is back» fut le titre sans ambiguïté proposé par le New York Times le 18 avril 1993. Cette réhabilitation s'effectue par la redéfinition, dans le style parfait de la novlangue, de l’impérialisme atlantiste sous les noms rassurants mais perfides de peacekeeping (maintien de la paix) et d’exportation des droits et de la démocratie. Et elle survient toujours – en Serbie, en Irak ou en Libye – accompagnée d’un oubli bien opportun des exterminations clairement totalitaires qui sont menées par le bras armé de la puissance capitaliste mondialiste, avec ses "bombardements humanitaires" à l'aide d'armes non conventionnelles, avec ses camps de concentration "éthiques et libéraux" (de Guantánamo à Abu Ghraib), ses guerres préventives pour le plus grand Bien, ses embargos génocidaires posés comme thérapeutiques (de Cuba à l’Irak), sa déstabilisation de gouvernements légitimes remplacés par de néfastes dictatures.
Dans le cadre de cette économie politique des droits de l'homme, la réduction à Hitler – selon la figure conceptuelle théorisée par Leo Strauss – joue un rôle de premier plan dans la légitimation du Nouvel Ordre Mondial. Comme cela a été montré dans Il futuro è nostro, la réduction idéologique des gouvernements non alignés sur l'Amérique et l'atlantisme à la catégorie de «nouveaux Hitler» et de «nouveaux totalitarismes rouges et noirs» permet, en fait, l’activation automatique du «modèle Hiroshima», c’est-à-dire, du bombardement éthique présenté comme un «mal nécessaire» (ou comme un «dommage collatéral»), avec des conséquences dévastatrices mais, en tout cas, justifiées au nom de la chute nécessaire de l’abominable dictateur.
C’est pour cette raison que l’ordre discursif libéral-atlantiste a transformé en « nouveaux Hitler » tant Kadhafi, Saddam, Assad que Milosevic – et, en général, tous ceux qui, condamnés a priori pour se trouver du mauvais côté de l’histoire, oseraient s’opposer à l’américanisation impérialiste du monde.
En 2022, même Poutine, dirigeant du pays qui a pris de jure la succession de l’ancienne Union soviétique qui avait combattu en Europe contre le nazisme, a été ouvertement présenté comme un « nouvel Hitler » – dans une extrême manipulation et hypocrisie; et cela, en plus, par une civilisation du dollar qui n’hésitait pas à soutenir, en Ukraine, les nazis réellement existants du «Bataillon Azov» et toutes les forces russophobes qui sont ouvertement nazies dans leurs idées et symboles affichés de manière outrancièrement ostentatoire.

La leçon à en tirer est inflexible: contre les « nouveaux Hitler », non seulement la négociation et le dialogue sont par définition impossibles. Au-delà de cela, toute opération militaire dépasse les limites et la régulation du jus in bello et du jus ad bellum: l’attaque impérialiste, déguisée en «libération» des peuples opprimés, peut être menée jusqu’à ses conséquences extrêmes, donc au-delà de toute prétendue légitimité du jus in bello. La dérégulation du marché s’accompagne ainsi de la dérégulation de la guerre et de l’idée convergente d’une guerre totale, que les hérauts de l’Empire – autoproclamés « forces du Bien » – se déclarent appelés à conduire, par tous les moyens et sans limites, contre les forces diaboliques du Mal: l’Operation Infinite War fut, d’ailleurs, le projet de guerre globale lancé par le président Bush en 2002.
La «Quatrième Guerre mondiale» (Preve) se distingue des précédentes, qui se sont déroulées dans le cadre du capitalisme dialectique, également à cet égard. Elle est également portée par la droite et la gauche impérialistes, toutes deux colonisées par l’idéologie – constitutive de la conscience de la fausse conscience occidentale – avec laquelle le monde capitaliste impérialiste parvient à se légitimer comme le seul monde libre.
La droite bleue et la gauche fuchsia néolibérales apparaissent ainsi comme les deux intendants au service de l’impérialisme américain: c’est-à-dire, de la violence avec laquelle la mondialisation marchande – en tant que phénomène politique, économique, social et culturel – s’impose dans les zones du monde encore résistantes à accepter les « destinées magnifiques et progressistes » du capital.
18:55 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : gauche, gauche fuchsia, droite, néolibéralisme, actualité, diego fusaro, quatrième guerre mondiale |
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Sun Tzu, Mao et Thucydide: la stratégie de la Chine contre les États-Unis

Sun Tzu, Mao et Thucydide: la stratégie de la Chine contre les États-Unis
La forme du prochain conflit
Oğul Tuna
Source: https://www.multipolarpress.com/p/sun-tzu-mao-and-thucydi...
Oğul Tuna explique comment Pékin détermine de plus en plus le rythme et le terrain de la confrontation mondiale émergente, même si Washington conserve encore une puissance considérable.
La récente rencontre à Pékin entre le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping était vivement attendue car on devinait que cela allait être un moment « historique ». Le traitement froid réservé à Trump par Xi en octobre 2025 et l’attaque contre l’Iran en février 2026 avaient suscité des doutes quant à la tenue même du sommet.
Pourtant, au final, le président américain a atterri à Pékin le 13 mai. Depuis la cérémonie d’accueil, à laquelle Xi lui-même n’a pas assisté, jusqu’aux déclarations des deux dirigeants par la suite, le sommet s’est révélé être un événement marqué par le symbolisme et la rhétorique.
A la date du 17 mai, il était difficile d’être d’accord avec les analystes occidentaux qui qualifiaient la rencontre de « montagne donnant naissance à une souris ». Oui, le sommet n’a pas abouti à de grandes avancées. Deux puissances engagées dans une rivalité stratégique à long terme n’étaient nullement censées concilier leurs intérêts sur les questions fondamentales où ils s’opposent en profondeur. Pourtant, l’image créée par la posture des deux leaders — en particulier la communication contradictoire du côté américain — révélait autre chose: Trump et Xi ressemblent à des versions modernes de Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan, façonnés par les conditions politiques et sociales d’aujourd’hui. Xi, en particulier, a donné le ton de l’ère à venir avec des remarques rappelant la célèbre déclaration de Reagan: «M. Gorbatchev, détruisez ce mur!». L’hégémon est épuisée, la Chine façonne les conditions de la confrontation, et la rencontre entre les deux dirigeants a été moins une avancée qu’une pause.

« L’hégémon épuisé » à Pékin
En utilisant l’expression créée par le spécialiste de la politique étrangère chinoise Hüseyin Korkmaz, même le voyage de « l’hégémon épuisé » vers Pékin portait une signification symbolique énorme. Les États-Unis restent puissants et peut-être toujours la force dominante dans le monde, mais ils ne peuvent plus gérer seuls les crises mondiales. Pour cette raison, Washington cherche un terrain d’entente avec la Chine afin de réduire ses charges.
Cette position elle-même contient une contradiction. À l’image de Gorbatchev, Trump a d’abord tenté de renouveler et de purifier l’empire pour le préserver. Ses premières démarches en politique étrangère reflétaient une tendance isolationniste et un désir de se replier vers une stratégie continentale américaine. Après tout, la menace principale se trouvait dans le Pacifique, c’est-à-dire face à la Chine elle-même. Pourtant, à la surprise de nombreux bureaucrates, diplomates et experts en relations internationales, l’administration américaine s’est retrouvée plus profondément embourbée au Moyen-Orient que jamais auparavant, même en se préparant à se retirer de la région. Ainsi, alors qu’elle se préparait à la confrontation avec la Chine — le véritable « dernier boss » du jeu géopolitique — Washington s’est plutôt rendu à Pékin pour discuter de l’Iran, de Taïwan et des guerres technologiques.
Tout au long de ce processus, Xi a agi de manière à rappeler Sun Tzu, le stratège chinois vieux de vingt-cinq siècles, et son principe selon lequel « le côté victorieux détermine les conditions de la victoire avant que la guerre ne commence ». Le cadre était Pékin. Le rythme appartenait à Pékin. Les grands thèmes à l’agenda n’étaient plus uniquement dictés par Washington. Même avant le départ de Trump pour la Chine, les missions diplomatiques chinoises avaient affiché des slogans associés au principe premier de la Guerre froide, celui de la « coexistence pacifique », reflétant précisément cette atmosphère. Dans ce contexte, les images que Xi projetait en la présence de Trump — et le comportement exceptionnellement mesuré, poli et respectueux de Trump envers la Chine — portaient une signification à tous les niveaux.

Trois dossiers : Iran, Taiwan et technologie
La Chine n’a pas laissé sans réponse les messages plus doux de Washington. Pourtant, derrière l’image amicale à Pékin se cachaient les réalités propres au détroit d’Ormuz, à la question de Taïwan, à des éléments tels les terres rares, à l’intelligence artificielle, à l’espionnage et aux conflits portant sur les chaînes d’approvisionnement. Ces enjeux montrent que la rivalité sino-américaine a évolué au-delà de la simple compétition militaire ou diplomatique pour devenir une lutte pour les systèmes d’infrastructure et de technologie eux-mêmes.
L’attente principale de Trump vis-à-vis de Xi était sans doute d'obtenir une aide relative à l’Iran et la réouverture d’un espace de respiration pour l’économie mondiale. Cela a clairement révélé que les États-Unis ne peuvent plus résoudre toutes les crises seuls, surtout les crises susceptibles de produire des répercussions massives, comme celle d'Iran. Pourtant, la Chine ne souhaite pas agir en tant que « sous-traitant » des États-Unis ou d’un autre acteur. Pékin cherche plutôt à préserver son propre rôle de bâtisseur de l’ordre international.
Le message le plus dur des discussions — celui que personne n’avait anticipé — est venu de Xi lui-même. Le leader du Parti communiste chinois, habituellement reconnu pour son ton calme, mesuré et constructif, a évoqué le concept du « piège de Thucydide », qui inspire des discussions dans d’innombrables articles et langues. Nommé d’après le stratège grec antique Thucydide, ce concept décrit le risque de guerre qui surgit lorsqu’une puissance montante commence à menacer un hégémon établi. Pourtant, lors du sommet Trump–Xi, cette phrase pointait moins vers une guerre inévitable que vers la question de savoir comment la compétition elle-même sera gérée. La Chine ne cherche ni une escalade immédiate ni une confrontation directe avec les États-Unis. Au contraire, Pékin souhaite mener cette rivalité à son propre rythme, dans un cadre où ses lignes rouges sont reconnues et où prévaut ce qu’il appelle une « stabilité stratégique constructive ».

Malgré son langage constructif, Pékin semble également adapter à notre temps la doctrine de la « guerre prolongée » développée par le fondateur de la République populaire de Chine, Mao Zedong. Cette doctrine, Xi souhaite l'appliquer aux conditions de notre époque. Là encore, la maxime de Sun Tzu selon laquelle « le suprême art de la guerre est de vaincre l’ennemi sans combat »? C'est cette maxime qui lui sert de principe directeur. La Chine ne tente pas de vaincre les États-Unis par une confrontation militaire directe. Elle cherche plutôt à construire un environnement qui réduit progressivement la liberté de mouvement de l’Amérique — sur les plans des terres rares et de l’intelligence artificielle, dans des régions comme le Golfe Persique et la mer de Chine méridionale. L’insistance de Mao sur la lutte prolongée et sa volonté politique complètent cette stratégie. Du point de vue de la Chine, l’enjeu clé n’est pas de savoir si l’Amérique possède le pouvoir, mais combien de temps Washington pourra maintenir ce pouvoir simultanément en Iran, à Taïwan, dans la compétition technologique, et en politique intérieure.
En ce sens, la stratégie de Xi ne consiste pas à défier ouvertement les États-Unis pour provoquer la guerre. Elle consiste plutôt à gagner tranquillement du terrain dans ces domaines qui approfondissent graduellement les problèmes de capacité, de volonté politique et de temps que doit affronter l’Amérique.
Ce n’est pas un piège, mais une instabilité gérée
Comme le suggèrent certains analystes, l’avertissement de Xi concernant le « piège de Thucydide » ne signifie pas que la Chine craint la guerre. L’avertissement montre plutôt le désir de la Chine d’inscrire la compétition dans un cadre à long terme, contrôlé et gérable, favorable à ses intérêts. Pendant ce temps, les cloches sonnent déjà pour Taïwan. Une seule petite étincelle là-bas cet automne pourrait plonger le monde entier dans les flammes.
Quelle que soit la demande des États-Unis, la Chine ne cherche pas à mettre fin à la rivalité. Ce que Pékin désire, c’est une forme de compétition qui reste « mesurée », « gérable » et respectueuse des lignes rouges de la Chine. Les responsables chinois avertissent qu’une mauvaise gestion de la question de Taïwan pourrait mener à « un conflit voire à la guerre », tandis que de leur côté, les États-Unis insistent sur le fait que leur politique reste inchangée et tentent de maintenir un profil bas sur cette question. La remarque de Trump du 15 mai — « Vous savez, nous devons parcourir 9500 miles (15.289 km) pour faire la guerre [à Taïwan]. Je ne cherche pas cela. Je veux qu’ils se refroidissent. Je veux que la Chine se refroidisse » — reflète précisément cette dynamique. Mais il faut aussi se rappeler la célèbre observation de Sun Tzu: «Toute guerre est basée sur la tromperie».
En fin de compte, le sommet de Pékin n’a ni produit la paix ni la réconciliation, mais plutôt un nouvel ensemble de règles pour la compétition. La Chine ne considère pas l’évitement d’un affrontement direct comme une faiblesse. Elle cherche plutôt à utiliser le temps, la géographie et le rythme des crises à son avantage. La même logique s’applique bien sûr aux États-Unis. Pourtant, les réalités matérielles devant nous révèlent un «hégémon épuisé» confronté à une puissance montante qui pointe vers les blocus d’aujourd’hui et déclare implicitement: «Détruisez ces murs!».
15:17 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : actualité, chine, états-unis, sun tzu, xijinping, politique internationale |
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