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mercredi, 08 octobre 2008

E. Todd: la Russie n'est pas une menace pour l'Europe de l'Ouest

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Emmanuel Todd : la Russie n’est pas une menace pour l’Europe de l’Ouest
5 octobre 2008

Emmanuel  Todd  plaide  pour une approche plus équilibrée envers la Russie.
L’interdépendance  géopolitique  entre  l’UE  et  cette grande nation et la
redistribution  des rapports de forces entre nations développées et nations
émergentes  devraient  nous  conduire  à nous rapprocher de la Russie, dont
selon  lui  «  l’histoire  démontre que sa vision du monde est spontanément
égalitaire  et  multipolaire.  A  l’inverse  des Etats-Unis qui se trouvent
aujourd’hui  dans  un  rapport asymétrique d’exploitation du monde. » Il en
déplore d’autant plus le récent tropisme Atlantique français alors même que
la  prééminence  des  USA est compromise. « La France aurait dû s’en rendre
compte  et  se  rapprocher  des  puissances émergentes plutôt que de suivre
l’Amérique dans une sorte de crispation « occidentaliste ». Le gouvernement
français  me  fait  penser à un rat qui monterait sur un navire en train de
couler. »

Emmanuel Todd s’entretient avec Inna Soldatenko, le Courrier de Russie,
30
Septembre 2008

Le Courrier de Russie : A qui faut-il imputer la faute dans la crise
géorgienne ? Aux Russes, aux Géorgiens ou aux Ossètes ?

Emmanuel Todd : Je propose d’observer le problème de la crise géorgienne
d’une façon plus large, dans le cadre des enjeux géopolitiques
internationaux. Il faut se rappeler qu’après la chute de l’URSS et le repli
stratégique de la Russie, les Etats-Unis sont devenus l’unique
superpuissance mondiale. Ils ont adopté, à partir de 1996-97 un
comportement agressif vis-à-vis d’autres pays du monde. On en a vu les
manifestations dans l’invasion de l’Irak, dans la campagne anti-iranienne
de l’administration américaine ou encore dans l’attaque menée par Israël,
pays satellite des Etats-Unis, au sud-Liban. La crise géorgienne n’est
qu’une étape supplémentaire dans cette séquence agressive du système
américain.

LCDR : Pourquoi une telle hostilité ?

E.T. : Les Etats-Unis se comportent de façon agressive parce qu’ils sentent
leur puissance s’affaiblir. Le monde américain subit une crise économique,
sociale et culturelle grave. L’effondrement financier actuel n’en est
qu’une nouvelle preuve. Entre-temps, nous observons d’autres pays du monde
regagner leur puissance. On assiste à une montée spectaculaire de l’Inde et
de la Chine. On voit également le rétablissement de la Russie qui retrouve
son équilibre économique et enregistre des taux de croissance élevés. Le
monde change à grande vitesse, mais tous ne s’en rendent pas compte. On
trouve encore beaucoup de gens inconscients du déclin industriel des
Etats-Unis et de la fragilité de leur système. Ce fut justement le cas des
Géorgiens qui se sont lancés dans la conquête de l’Ossétie se croyant
soutenus par le camp « occidental » mais se sont retrouvés victimes de
l’impuissance matérielle de leur allié américain. Mikhaïl Saakachvili a
sous-éstimé la nouvelle capacité d’action de la Russie. Celle-ci ne
souhaite pas voir l’OTAN s’installer à toutes ses frontières et n’hésite
plus pas à utiliser son armée pour faire entendre son « non ».

LCDR : Croyez-vous que les Etats-Unis aient incité la Géorgie à attaquer
l’Ossétie ?

E.T. : On ne sait pas exactement comment la décision a été prise et,
probablement ne le saura-t-on jamais. Mais la vraie question, c’est comment
la Géorgie a-t-elle pu s’imaginer qu’elle allait faire plier la Russie ?
Comment Saakachvili a-t-il pu envoyer ses troupes en Ossétie, alors que la
partie la mieux équipée de l’armée géorgienne était en train de soutenir
les Américains en Irak ?

LCDR : Pourtant, la Géorgie a été écrasée par l’armée russe et les
Etats-Unis, à supposer qu’ils ont effectivement joué un rôle dans le
conflit, auraient dû prévoir ce scénario...

E.T. : Il faut se rappeler que l’on ne connaît toujours pas l’issue de la
crise. Elle semble avoir conduit les Polonais à finalement accepter
l’installation du système anti-missile américain sur leur territoire. Elle
pourrait pousser les gouvernements européens à affaiblir leurs liens avec
la Russie et se rapprocher encore plus des Etats-Unis. Qui sait si les
stratèges américains n’ont pas espéré entraîner la Russie elle-même dans
une séquence agressive, la conduisant à adopter une posture revancharde et
conquérante nuisible à son statut international. L’administration
américaine aurait pu sacrifier le pion géorgien pour améliorer sa situation
sur la scène internationale. Les Américains jouent au poker, vous savez.
Les Russes jouent aux échecs. Ils ont pris le pion géorgien, montré que
l’Amérique ne les impressionnait plus, mais ils ont fait du maintien de
relations paisibles et utiles avec l’Europe de l’Ouest leur priorité.

LCDR : Comment expliquer la réaction de l’Europe au conflit géorgien ?

E.T. : Les gouvernements européens sont pris dans un dilemme entre les
intérêts de leurs peuples et ceux de leurs élites. Ce n’est pas un grand
secret : les oligarchies occidentales sympathisent avec les Américains et
soutiennent leur politique. Les peuples européens non. L’intérêt
géopolitique de la France en tant que puissance moyenne et européenne
serait une entente cordiale et stratégique avec la Russie.

LCDR : Pourtant, dans la société occidentale, on parle plus souvent de la
menace russe...

E.T. : La Russie n’est pas une menace pour l’Europe de l’Ouest. Je dis
consciemment « Europe de l’Ouest » parce que les Russes sont des Européens.
La Russie a terriblement souffert de la deuxième guerre mondiale et ne
cherchera pas, j’en suis convaincu, à déclencher de nouveaux conflits. La
Russie a par ailleurs constaté, du temps de l’URSS, que l’Empire était une
entreprise peu rentable. Son déclin démographique interdit de toute façon
un fantasme expansionniste. La menace militaire russe est un mythe. La mise
au pas de la minuscule Géorgie ne démontre pas que l’armée russe est
toute-puissante. Elle démontre simplement que, dans le Caucase, la
puissance militaire américaine n’existe pas.

LCDR : Mais outre la sécurité militaire, il existe la sécurité
énergétique...

E.T. : Il ne faut pas oublier que la Russie et l’Europe de l’Ouest se
retrouvent en état d’interdépendance. L’Europe a toujours besoin du gaz
russe, mais la Russie a besoin des biens d’équipement européens, de
technologies et de savoir-faire. Et ce n’est pas par hasard que les
producteurs d’automobiles européens s’implantent en Russie et y travaillent
avec beaucoup de succès.

LCDR : Si la France est intéressée à maintenir ses liens avec la Russie,
pourquoi la presse occidentale adopte-t-elle une attitude aussi critique à
son égard, notamment dans la couverture du conflit géorgien ?

E.T. : Les journalistes européens se montrent souvent hostiles à l’égard de
la Russie au nom d’une sorte de maximalisme libéral. Peu conscients de ce
qu’ils vivent eux-mêmes dans des systèmes certes forts libéraux, mais de
plus en plus inégalitaires, oligarchiques même, ils se croient obligés
d’exiger, hors de chez eux, des démocraties parfaites, tout de suite,
indépendamment du contexte économique ou social de transition. Avouons le
aussi, les journalistes européens sont rarement compétents en géopolitique.
Il sont souvent très naïfs. On pourrait aussi citer comme explication le
peu d’efforts du Kremlin visant à séduire la presse occidentale. Habitués à
l’attitude beaucoup plus séductrice de leurs propres hommes politiques, les
journalistes européens et américains ne peuvent qu’être déçus par ce manque
de ménagements. Pourtant, je peux vous assurer qu’en France, dans la
communauté des experts, on trouve beaucoup de personnes qualifiées qui
apprécient à sa juste valeur le rôle de la Russie dans le rétablissement de
l’équilibre mondial.

LCDR : On trouve beaucoup d’adeptes de l’idée selon laquelle la Russie
porte toujours l’héritage de l’Empire du Mal qu’elle représentait encore il
y a une trentaine d’années...

E.T. : Quant à moi, je considère que la Russie a joué un rôle plutôt
positif dans l’histoire universelle. J’appartiens à la génération qui se
rappelle encore que l’issue de la deuxième guerre mondiale s’est jouée à
Stalingrad et que c’est aux Russes que nous devons notre liberté.
L’histoire de la Russie démontre que sa vision du monde est spontanément
égalitaire et multipolaire. A l’inverse des Etats-Unis qui se trouvent
aujourd’hui dans un rapport asymétrique d’exploitation du monde. La France
aurait dû s’en rendre compte et se rapprocher des puissances émergentes
plutôt que de suivre l’Amérique dans une sorte de crispation «
occidentaliste ». Le gouvernement français me fait penser à un rat qui
monterait sur un navire en train de couler.

LCDR : Les Russes, ont-ils eu raison de reconnaître l’indépendance de
l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud ?

E.T. : Bien évidemment.

LCDR : Pourtant, juridiquement, ce sont deux provinces géorgiennes...

E.T. : Dans le cas de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, nous assistions à
une non coïncidence devenue dramatique entre l’état des faits réels et
l’état juridique. Les populations de ces deux pays ne souhaitent pas être
géorgiennes. Au stade actuel, la seule solution de paix à long terme est
l’acceptation de la réa-lité. Sinon, le gouvernement géorgien va continuer
d’envisager des solutions violentes, de domination ou même de nettoyage
ethnique. Or l’intérêt réel des Géorgiens c’est la paix, le développement
économique et une relation stable et positive avec la Russie dont ils ont
tant besoin. En reconnaissant l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, les Européens
de l’Ouest libéreraient les Géorgiens eux-mêmes du fardeau de leur histoire
et de leur rancune.

LCDR : La France devrait-elle reconnaître l’indépendance de ces deux états
?

E.T. : C’est mon souhait le plus cher. Si je deviens président de la
République, ce sera l’une de mes premières décisions.

00:35 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : russie, actualité, géorgie, ossétie, abkhazie, mer noire, france | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Commentaires

Cautionner un nettoyage ethonique, en approuvant le reconnaissance par la Russie de l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud est scandaleux. 300.000 géorgiens - majoritaires dans ces régions berceau de la Géorgie depuis plus de 1500 ans ont été chassés par ces "indépendantistes" armés et aidés par les Russes. Le nier est une forme de négationnisme. Vous êtes du coté des assassins et des violeurs, le droit des peuples est une notion inconnue pour vous. Je comprends donc votre attachement à la politique russe.

Écrit par : Guy Bere | dimanche, 30 novembre 2008

La Géorgie a toujours été brave et courageuse dans son combat contre les envahisseurs du Caucase. C'était la Terre de Colchise, le rêve du mythe de la Toison d'Or. Nous nous en souvenons et c'est à ce titre, par solidarité européenne et, accessoirement, pour nous, chrétienne-orthodoxe, qu'elle a été une alliée fidèle de la Russie contre les ennemis de l'Europe. Pourquoi Saakachvili a-t-il adopté une attitude qui nie totalement l'histoire pluri-séculaire de la Géorgie? Il n'y a eu aucun problème entre Abkhazes, Ossètes et Géorgiens pendant des siècles et des siècles; tous étaient unis fraternellement dans un combat commun. Pour défendre le droit des peuples autochtoines et indo-européens du Caucase contre les déferlantes islamique et turque. Il a fallu que Saakachvili fasse la politique de l'alliance anglo-turque (depuis la guerre de Crimée) pour précipiter cette harmonie dans l'enfer de la guerre.

Écrit par : Georges Halphen | lundi, 01 décembre 2008

Innombrables ont été les grands rois de la Géorgie médiévale à avoir tenu bravement tête aux envahisseurs turcs ou mongols dans la défense de l’Europe: qu’on se souvienne de la Géorgie des Bagratides, à la charnière des 12ème et 13ème siècles, avec la reine Thamar et son fils Georges, qui faisait pression au nord, tandis que les Croisés européens tenaient le littoral de Palestine; qu’on se souvienne aussi d’Alexandre I, qui reconstitua, au début du 15ème siècle la Géorgie après les assauts de Timour Leng (Tamerlan) pour faire face aux “Moutons Noirs” (Kara Koyounlou) qui occupaient la Perse; qu’on se souvienne encore d’Héraclée et de Salomon I qui, au 18ème siècle, se placèrent sous la protection de Catherine II la Grande pour conjurer les dangers ottoman et perse, lesquels seront définitivement écartés au cours des deux premières décennies du 19ème siècle. On le voit bien: l’indépendance et l’intégrité de la Géorgie (avec ou sans l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud) n’est possible que s’il y a alliance avec la Russie ou si une force européenne fait pression sur les littoraux palestinien et libanais. Vouloir inverser cette vérité, au prétexte qu’il y a eu une Géorgie indépendante en 1920, parce qu’elle refusait non pas la Russie éternelle des Tsars mais le bolchevisme sans mémoire ni passé, relève de l’irréalisme historico-politique, forme très pernicieuse de folie belligène.


Quant à la tradition ossète, elle n’est pas simplement une tradition locale, caucasienne, elle appartient à l’Europe entière. Les Ossètes sont les descendants des Alains, qui combattirent à côté des Goths contre le premier assaut hunnique, sur les rives de la Volga au 4ème siècle. Mêlés d’éléments sarmates, ces Alains ont suivi l’exode des Goths jusqu’en Espagne, où ils se sont fixés dans les Asturies, justement là où, quelques siècles plus tard, le peuple s’est dressé pour la première fois contre l’envahisseur maure afin d’entamer les premiers balbutiements timides de la reconquista. En Pays de Galles, ce sont d’anciens cavaliers sarmates de l’armée romaine qui sont à la base de la geste arthurienne qui, en fusionnant avec le fond celtique, donnera à notre moyen-âge les plus beaux fleurons de sa littérature, épique et courtoise, avec les figures de Lancelot, d’Arthur, de Guenièvre, de Galaad, de Tristan et d’Yseult.


Souvenons-nous aussi que feu l’académicien français Georges Dumézil fut le grand spécialiste de la tradition des Ossètes, si ancienne qu’elle lui a permis de découvrir et d’attester l’idéologie tri-fonctionnelle de tous nos peuples de souche européenne.


A moins que ce monsieur Bere veuille jeter aux orties le mythe du Cid et le théâtre français du 17ème siècle, sous prétexte qu’il dérive d’une tradition hispano-gothico-ossète, en même temps que toute la belle littérature médiévale et les sublimes productions cinématographiques qui en dérivent… Une tradition hispano-gothico-ossète soupçonnée évidemment de “fascisme” parce qu’elle ne tire pas son origine d’un studio d’Hollywood.


Par conséquent, la défense des Ossètes, le souci de voir leurs traditions préservées, n’est pas un blanc-seing aveugle accordé à un “impérialisme russe”, défini a priori comme “méchant” et “pervers”: tant mieux, par ailleurs, si c’est l’armée russe qui sauve aujourd’hui le peuple ossète de l’absorption dans une Géorgie dénaturée et atlantisée, qui cherche à se noyer dans le magma immonde de l’américanosphère; cette Géorgie aussi, si elle s’immerge dans le processus d’occidentalisation, ne tardera pas à abandonner sa culture immémoriale, à oublier la geste de ses rois médiévaux, pour sombrer dans tous les festivismes californiens et toutes les horreurs pseudo-culturelles que les Etats-Unis ont vomies sur la planète depuis un siècle.


On le voit: toute démarche atlantiste, toute volonté d’inféodation à la politique des Etats-Unis, toute acceptation du discours médiatique occidental, toute acceptation de l’amnésie générale et définitive qu’il préconise comme remède aux tragédies de l’histoire, conduit à des reniements épouvantables, à un vandalisme culturel planétaire. Pauvre Monsieur Gere qui troque la tradition épique médiévale, l’amour courtois, l’oeuvre de Dumézil, le mythe du Cid pour de vulgaires et insipides soap operas, pour Dallas et quelques glapissements de Michael Jackson…

Écrit par : Théo Lindemann | jeudi, 04 décembre 2008

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