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vendredi, 04 décembre 2020

Homme du matin versus homme du nouveau

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Homme du matin versus homme du nouveau

Conversation d'âmes avec Luc-Olivier D'Algange

par Frédéric Andreu-Véricel

"Homme du Matin", "auteurs matinaux", "pensée aurorale"... autant d'expressions qui, prononcées au détour d'une causerie amicale, attirent aussitôt l'attention, voire soulèvent un peu le voile de l'horizon sans doute plus efficacement que la fréquentation de longues travées spéculatives.

Mais il faut parfois se lever de bonne heure pour saisir la portée de ces expressions qui semblent échappées d'un dialogue de Platon.

Personnellement, je ne suis pas un lève-tôt - ni d'ailleurs un lève-tard. C'est vers neuf heures du matin, alors que les premiers rayons de soleil jouent de la harpe avec mes cils entrouverts, que je pose le pied au sol. Je "comprends" alors au sens premier de "cum-prehendere", saisir avec soi - et sans me perdre en conjectures philosophiques - ce que Luc-Olivier d'Algange entend par "homme du matin"...

Ce type d'homme, précise-t-il, c'est « l'homme de la réminiscence », l'homme du "matin profond" platonicien.

Seulement voilà, ne connaissant Platon qu'à travers quelques citations, j'ai recourt aux néo-platoniciens de la cadena aurea, cette chaîne d'or de la tradition qui tinte assurément dans les écrits de Luc-Olivier d'Algange pour le saluer de loin. L'"homme du matin" est celui qui résonne, voire raisonne, avec cette tradition. Il est encore capable d'être émerveillé par un lever de soleil, capable d'être surpris par un sourire qui traverse la foule... autant de "rendez-vous" fixés l'on ne sait où, et dont nous avons l'impression d'arriver après l'heure. Ces échos provenant de plus haut que soi ne sont-ils pas, après tout, autant d'indices conduisant au centre de notre labyrinthe intérieur ?

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Je comprends que cet "homme matinal" est aussi celui qui, devant un Nicolas Poussin, un Vermeer, un Van Gogh, "se souvient". Il se souvient ou, plus exactement, son âme se "souvient". Et cette réminiscence lui indique des voies de compréhension à la fois anciennes et nouvelles. Cet homme de la réminiscence, ajoute si joliment Luc-Olivier d'Algange (dans un entretien réalisé sur Ernst Jünger) "va aussi légèrement que possible vers ses plus lointains souvenirs"...

Mais alors, cher Luc-Olivier, l'"homme du nouveau", qui est-il ? Le double négatif de l'homme du matin ? Celui qui ne sait plus qu'il a une âme ? Est-ce donc l'homme noyé dans la "Lethia", le fleuve de de l'oubli ?

L'"homme du nouveau", écrit Luc-Olivier, "c'est l'homme de la planification abstraite et vengeresse. [...] cet homme, nous le voyons au travail, uniformisateur et nihiliste, qui ne connait qu’une seule modalité du temps, celle de l’usure".

Voilà qui est dit. Seriez-vous d'accord, cher Luc-Olivier, d'ajouter ceci ? Le but de l'"homme du nouveau" est de résoudre son "équation individuelle" alors que l'"homme du matin", lui, recherche sa légende narrative ?

Si oui, si dans votre esprit, le monde, hanté par la loi naturelle, agit encore comme une voûte narrative toute résonante d'échos, alors, inutile d'aller plus loin !

Inutile de rechercher d'autres preuves. Vous savez comme moi que, de toute façon, les preuves fatiguent la vérité. Ajoutons simplement que s'ils leur arrivent de parler la même langue, l'"homo mecanicus" et l'"homo legendicus" (deux variantes latines que je n'ai pas mentionnées dans le titre pour ne pas paraître pédant) ne parlent tout simplement pas le même langage.

Le premier court au devant d'une réalité qui lui échappe - alors même qu'elle ne cesse de se dévoiler sous ses yeux. Il regarde sans voir ; il entend sans écouter. Il y a un moyen infaillible de le reconnaître. La conversation de l'"homme du nouveau" aboutie presque toujours aux mêmes ronds-points idéologiques. J'entendais l'autre jour au milieu de la foule prisonnière du métro tombé subitement en panne : "Ce n'est pas la technologie qui est en cause mais l'usage qu'on en fait".

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Non ! Monsieur du métro ! Je ne suis pas d'accord avec vous ! Ce n'est pas l'usage que l'on fait de la technique, mais bien la technique elle-même qui absorbe nos souverainetés concrètes à l'instar des trous noirs de la stratosphère absorbant la lumière. C'est elle qui relègue la Nature et l'Homme au second plan. Suivant une courbe d'expansion qui lui est propre, plus la technique progresse et plus l'humanité recule. Etape après étape, l'homme se transforme en individu détribalisé, atomisé, interchangeable. Ceux qui, par instinct de survie, jetteraient la télévision à la poubelle, refuseraient les slogans à la mode tels que "progrès", "performance" ou encore "globalisation heureuse" seraient traités d'"aigris" ou de "réactionnaires" entre autres noms d'oiseau.

Cet homme au souffle court (et qui pourtant ne manque pas d'air), addict aux écrans plats ignore qu'il existe des voies de changements qui permettent de rester soi-même. Il réside en réalité dans un monde parallèle et factice. (D'ailleurs, ne l'es-tu pas devenu peu ou prou, toi qui te trouve en cet instant même devant l'écran de ton ordinateur ?).

Cet homme parallèle ne voyage pas, il circule. Se rend-il seulement compte qu'en circulant en métro, il se retrouve en-dessous de la terre, telle une taupe ; se rend-il compte qu'en avion, il survole la terre comme un oiseau ? Quand d'aventure il se retrouve sur le sol ferme, c'est bien souvent pour le fuir en courant à toute vitesse, emballé dans un de ces collants plastifiés de "jogger". Emballé, certes, mais au sens de l'emballage du poulet de supermarché.

Cher Luc-Olivier, merci pour cette conversation d'âme à âme. Vos mots sont ceux d'un veilleur.

Frédéric Andreu-Véricel

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