dimanche, 12 mai 2024
Le débat Carlson/Douguine

Le débat Carlson/Douguine
Markku Siira
Source: https://markkusiira.com/2024/04/30/carlson-dugin/
Le journaliste américain Tucker Carlson s'est rendu en Russie en février, où il a eu l'occasion d'interviewer le président russe Vladimir Poutine. Lors de ce voyage, il a également rencontré le philosophe Aleksandr Douguine, avec qui il s'est entretenu de philosophie.
Carlson explique à son public qui est M. Douguine. Il mentionne que Douguine figure sur la liste des personnes subissant des sanctions américaines, que ses livres ne peuvent être commandés sur Amazon et que sa fille Darya a été assassinée dans sa voiture piégée par le régime ukrainien. Qu'est-ce qui rend donc la pensée et les actions de Douguine si dangereuses que l'on veuille le faire taire ?
Avec Carlson, Douguine ne traite pas de géopolitique, d'Ukraine ou autre sujet similaure, mais il va plus loin, dans l'histoire des idées et des doctrines, et dans les sombres perspectives d'avenir auxquelles l'idéologie libérale semble conduire dans le pire des cas.
Le penseur russe commence par expliquer comment tout a commencé à aller mal à cause de l'éthique occidentale de l'individualisme, du nominalisme et de la Réforme protestante dans le monde anglo-saxon. L'individu, le sujet séparé, a été placé au centre de l'idéologie libérale: tout lien avec l'identité collective devait être éradiqué.
Le 20ème siècle a vu s'affronter le libéralisme, le communisme et le fascisme, dont le libéralisme est sorti vainqueur. Après la chute de l'Union soviétique, seul le libéralisme anglo-américain a subsisté. Douguine se réfère à Francis Fukuyama, qui a déclaré, à l'époque, que le temps des autres idéologies était révolu.

Après cette victoire, il ne restait que deux identités collectives dont l'individu devait se libérer: l'identité de genre et l'identité humaine.
Selon Douguine, l'identité de genre a été démantelée par l'idéologie lgbt (lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels), qui promeut l'individualisme sexuel et l'idée que les genres sont interchangeables. Dans l'idéologie libérale, la sexualité est quelque chose que l'individu peut choisir et les lois de la biologie n'ont pas d'importance.
En Occident, la sexualité peut être modifiée, mais Douguine considère que l'étape finale du processus qu'enclenche le libéralisme est l'abandon de l'humanité elle-même. Cette transformation est tentée par le biais du progrès technologique et est appelée « transhumanisme ».
Le transhumanisme est également associé à la technologie de l'intelligence artificielle, à la singularité et est défendu par des personnalités telles que Klaus Schwab, Raymond Kurzweil et Yuval Noah Harari, qui estiment qu'un « avenir post-humain » est une évolution inévitable.


Lorsque tous les liens avec le passé et la tradition sont rompus, l'individu devient un matérialiste athée et laïque. Il n'appartient même plus à une nationalité particulière, de sorte que l'État-nation - la transition vers laquelle le libéralisme s'est servi comme d'une étape intermédiaire pour détruire l'empire - peut être laissé derrière lui. De même, la famille en tant que facteur limitatif est abandonnée au profit d'un individualisme extrême.
Tel est, selon Douguine, le programme du présent et de l'avenir, qui est mis en œuvre par tous les moyens politiques et économiques. Selon le philosophe russe, cette tendance trouve son origine dans l'empirisme, le nominalisme et le protestantisme tels qu'ils sont apparus dans le monde anglo-saxon.
Le présentateur Carlson tente d'expliquer que sa conception américaine du libéralisme repose sur l'idée que l'individu est libre de ses choix et qu'il peut également se défendre contre l'État. En quoi le libéralisme embrassé par Carlson et de nombreux Américains diffère-t-il des idées de Douguine ?
Pour Douguine, le malentendu repose sur deux définitions. Il y a l'ancien « libéralisme classique » et le « nouveau libéralisme ». Le libéralisme classique privilégie la démocratie, c'est-à-dire le consensus majoritaire et donc le pouvoir populaire.
Cependant, combiné à une liberté individuelle radicale, il a finalement conduit à un « nouveau libéralisme », basé non pas sur la majorité mais sur le pouvoir de la minorité et sur une idéologie de la guerre qui prétend promouvoir une société plus égalitaire.
Puisque la majorité pourrait choisir Hitler ou Poutine, la majorité doit être surveillée et cela se fait en exploitant les différentes minorités, dont les droits spéciaux, en soulignant leurs droits spéciaux, le pouvoir de la majorité est dispersé. Pour Douguine, il ne s'agit plus de démocratie, mais de totalitarisme, qui ne défend pas les libertés individuelles, mais exige de suivre un certain agenda du « progrès ».
Pour Douguine, un tel libéralisme exige toujours une nouvelle « libération » de quelque chose. La libération a commencé par les identités collectives, les traditions, la religion, la citoyenneté, la patrie, la famille, et enfin le genre et l'humanité, où qu'ils mènent.
Douguine explique à Carlson qu'aujourd'hui, il ne suffit plus de dire que l'on est un « libéral classique », car pour les libéraux de gauche qui ont embrassé le « wokisme » et ont soif de se libérer de leur humanité, cela signifie aussi « traditionalisme, conservatisme et fascisme ». Si vous ne voulez pas être un libéral progressiste, vous serez « annulé ».

Carlson demande à Douguine quelle est l'étape suivante une fois que l'humanité aura été libérée. Pour Douguine, la réponse se trouve dans la science-fiction américaine. Par exemple, de nombreux vieux films de science-fiction ont déjà dépeint l'époque dans laquelle nous vivons aujourd'hui: presque tout ce qui a été imaginé au 20ème siècle est devenu réalité au 21ème. « Il n'y a rien de plus réaliste que la science-fiction », affirme Douguine.
Il cite Matrix, Terminator et l'intelligence artificielle. Si l'homme n'est qu'un animal rationnel, la technologie moderne peut déjà produire de tels animaux ou en créer des combinaisons. L'intelligence artificielle, avec toutes les données dont elle dispose, pourrait devenir le roi de ce nouveau monde.
Les films hollywoodiens n'ont jamais représenté l'avenir comme un retour aux sociétés traditionnelles et aux familles élargies, mais toujours de manière dystopique, sombre avec une humanité atomisée. Pour Douguine, il ne s'agit pas seulement d'un fantasme, mais d'une option réaliste si le projet politique progressiste actuel se poursuit.
Enfin, M. Carlson demande à Douguine comment il est possible que, pendant des décennies, les libéraux de gauche de l'Occident aient défendu l'Union soviétique, Staline et le stalinisme, et que, vers la fin du 20ème siècle, ils aient même favorisé l'ivrogne Eltsine, mais qu'au 21ème siècle, la Russie soit soudainement devenue leur principal ennemi.

Douguine attribue cette évolution au fait que Poutine s'est avéré être un dirigeant traditionnel qui, dès son arrivée au pouvoir, a commencé à réduire l'influence de l'Occident mondialiste en Russie. Poutine est devenu un défenseur des valeurs plus traditionnelles et un champion de la souveraineté de l'État.
Cela n'était pas évident au premier abord pour les étrangers, mais lorsque Poutine a souligné à plusieurs reprises le rôle de la Russie en tant que puissance civilisatrice spéciale ayant peu en commun avec les idéaux néolibéraux, il est devenu, aux yeux de l'Occident, un ennemi métaphysique de ses aspirations.
Si l'objectif est la destruction des valeurs traditionnelles, des croyances, du concept de famille, du genre et de tout le reste, la Russie de Poutine, en tant que défenseur de ces valeurs, est l'ennemie du post-humanisme libéral, conclut Douguine.
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La guerre idéologique n'est symétrique que sur la frontière du Donbass

La guerre idéologique n'est symétrique que sur la frontière du Donbass
René-Henri Manusardi
Source: https://www.geopolitika.ru/it/article/la-guerra-ideologica-e-una-guerra-simmetrica-solo-sulla-frontiera-del-donbass
La guerre culturelle entendue comme guerre totale (Kulturkampf), c'est-à-dire l'affrontement idéologique entre l'hégémonie de l'unipolarité occidentale et l'aspiration multipolaire du "reste du monde", est une bataille de l'esprit et des idées, c'est une guerre de civilisations qui ne trouve aujourd'hui sa parfaite symétrie que sur la frontière militaire et spirituelle du Donbass. Là, dans la ferveur de l'opération militaire spéciale, qui prend désormais de plus en plus l'allure d'une guerre mondiale paneuropéenne, deux visions du monde farouchement antagonistes s'affrontent à grands renforts d'armes et de foi: d'une part, l'État-civilisation qu'est la Fédération de Russie, qui vise l'unité politique impériale interne et une future coexistence multipolaire externe avec le "reste du monde", d'autre part, l'impérialisme occidental, c'est-à-dire le totalitarisme libéral à double traction USA/OTAN, qui veut imposer son hégémonie unipolaire au "reste du monde". Une imposition mondialiste qui part précisément de la tentative en place depuis plusieurs décennies, visant à désintégrer et à briser la réalité fédérative de la Russie elle-même, à travers des guerres interreligieuses et interethniques, qui trouvent aujourd'hui un levier et une force dans le nationalisme ukrainien et la foi néonazie de ses forces spéciales qui ont continué à massacrer des civils russes dans le Donbass depuis l'année 2014 jusqu'à aujourd'hui.
L'aspiration multipolaire majoritaire du "reste du monde", qui, certes, se concrétise comme un événement géophysique, géopolitique et géo-anthropique, mais certainement pas comme une domination du réseau psycho-multimédia mondial qui reste encore fermement entre les mains de l'Occident; ce "reste du monde" trouve en outre un deuxième front de confrontation ouvert d'un point de vue géoéconomique avec l'institution des BRICS désormais établie, même si la rivalité économique et géopolitique entre la Chine et l'Inde et la pleine intégration de la Chine dans les mécanismes financiers occidentaux ralentissent et ne permettent pas encore cette homogénéité nécessaire pour abattre le dollar et l'hégémonie de la puissance financière et multinationale américaine. En économie et en finance, on peut dire que la guerre est d'abord, ou plutôt, partiellement symétrique et donc encore favorable à la puissance mondiale américaine, une puissance qui sait très bien déclencher et diriger, par le biais des agences de renseignement, la division et l'intolérance mutuelles entre États géopolitiquement voisins.

Si l'on aborde ensuite des questions résolument plus internes au fil Rome-Moscou et Italie-Russie dans le domaine culturel, philosophique et artistique, force est de constater que, depuis le début de l'année 2024 jusqu'à aujourd'hui, l'assaut multimédia et la PsyOp, déployés successivement par les réseaux de renseignement occidentaux, vise précisément à entraver et à anéantir tout ce qui a été construit chaque jour pendant des décennies de relations humaines interpersonnelles et culturelles, par des "hommes de bonne volonté" des deux nations, afin de faire connaître à l'Italie, et par conséquent à l'Europe, les vérités de la Russie.
Ainsi, l'assaut médiatique contre la première pièce de théâtre dédiée à Darya Douguina, organisée à l'ambassade de Russie à Rome, les conférences subséquentes annulées d'autorité dans certaines régions italiennes pour faire connaître Darya Douguina et la vérité du multipolarisme avec la présence en ligne d'Alexandre Douguine, présenté dans les médias comme un néo-fasciste et un hitlérien, ainsi que l'arrivée à Moscou, au Forum du Mouvement russophile international, de plusieurs Italiens qui furent ensuite combattus par la presse et les médias nationaux, nous amènent à la conclusion que la guerre culturelle dans notre beau pays est encore résolument asymétrique.
Une chose doit cependant être dite, à notre humble avis: à l'avenir, pour faire avancer uniquement le Bien de la Cause et non sa propre affirmation ou rédemption personnelle, ainsi que le bavardage multimédia et l'action PsyOp, il sera nécessaire d'utiliser des stratégies opérationnelles de faible intensité, à l'image de la sagesse tenace, continue mais également silencieuse du style métapolitique et politique du léninisme, et de ne plus jamais se livrer au caquetage multimédia, dans le pur style de D'Annunzio, à l'impact élevé mais à l'échec certain.

Un autre domaine d'asymétrie doit également être identifié dans la guerre culturelle "pérenne" en faveur de l'unipolarisme occidental, à savoir la gestion et la manipulation du phénomène italien du populisme, selon une direction calculée qui conduit les mouvements populistes eux-mêmes à une hétérogénéité problématique de finalités. Après l'effondrement de la Première République, au moins trois macro-espaces populistes se sont succédé en Italie depuis les années 1990, qui se sont ensuite fondus dans le système politique parlementaire, ont connu des phases de croissance et de déclin en alternance et, de surcroît deux d'entre eux ont gouverné ensemble l'Italie pendant le bref moment populiste américain du président Donald Trump (20 janvier 2017 - 20 janvier 2021), avec les gouvernements de Giuseppe Conte, Conte I (1er juin 2018 - 5 septembre 2019) et Conte II (5 septembre 2019 - 13 février 2021); le troisième macro-espace gouverne actuellement la nation italienne.



Salvini, Grillo et Meloni.
Trois populismes désormais historiques, qui se développent dans des contextes idéologiques différents, mais qui agissent comme le ciment du mécontentement populaire, du moins celui qui vote encore et ne s'abstient pas, et qui leur donne, déplace ou retire le consensus en fonction de leur cohérence dans la défense des principes non négociables et/ou des droits acquis par les classes moyennes et populaires. Il s'agit de la Ligue pour Salvini (née des cendres de la Ligue du Nord), qui voulait représenter le populisme fédéraliste sur une base nationale; du Mouvement 5 étoiles, né à l'initiative du comique Beppe Grillo et de Gianroberto Casaleggio, qui représentait le populisme multimédiatique; du Parti Fratelli d'Italia, né à l'initiative de l'actuelle Première ministre Giorgia Meloni, d'Ignazio La Russa et de Guido Crosetto, qui voulait représenter le populisme souverainiste.
Trois réalités qui ont profondément déçu ceux qui ont voté pour elles, des réalités qui ont totalement ignoré leurs promesses électorales fédéralistes, web-démocratiques et souverainistes, des réalités qui ont dû s'incliner et baisser leur pantalon devant l'impérialisme américain, le véritable maître de notre pays depuis 1945 et devant son élan mondialiste et unipolaire. C'est la seule façon de gouverner en Italie: en acceptant le gouvernement de la nation, on doit se plier au diktat mondialiste américain et belliciste de l'OTAN. Les volte-faces folles de Salvini, Grillo, Meloni sont désormais à l'ordre du jour et ne se comptent plus...
Aujourd'hui encore, l'illusion de chevaucher le tigre de l'unipolarisme par le biais d'un multipolarisme dépourvu de contenu idéologique se concrétise dans un certain nombre de groupes néo-populistes qui font partie du Mouvement pour l'indépendance, fondé par Gianni Alemanno, un ancien parlementaire de Fratelli d'Italia, ancien du MSI et de l'AN, ancien gendre de Pino Rauti, une personne humainement bonne mais aussi un renégat historique bien connu de l'Espace national-populiste, certainement par fragilité et idéalisme plutôt que par mauvaise intention, qui cherche aujourd'hui à se refaire une virginité sous la forme d'un mea culpa.
Ces groupes néo-populistes à orientation multipolaire sont voués à l'échec, aux luttes intestines à moyen terme ainsi qu'à une future homologation par le Pouvoir, même s'ils devaient faire un bon score aux élections européennes de juin 2024. La raison en est très simple: si le multipolarisme est une coquille vide sans la connaissance et l'application des principes de la Quatrième Théorie Politique qui a généré le multipolarisme lui-même et qui sont des principes inspirés par une lutte totale et sans concession contre le totalitarisme libéral qui utilise le parlementarisme pour endormir et diriger les consciences politiques, alors a fortiori sans la présence opérationnelle des acteurs de la Quatrième Théorie Politique, des philosophes armés pour la Guerre Culturelle, des nouveaux cadres et des nouveaux officiers pour l'Imperium multipolaire, tous les efforts seront vains et infructueux. En effet, il n'est pas possible et ce n'est que pure illusion et utopie, quelque peu grotesque, de tenter de diriger à la façon d'"éminences grises", installées à l'extérieur ou en marge d'un mouvement populiste créé par les élites mondialistes elles-mêmes pour refluer et anesthésier la protestation populiste et la noyer dans un nouvel oubli historique.
Dans un prochain article, nous examinerons en détail les mécanismes que le Pouvoir utilise historiquement de manière égale et constante pour faire naufrage de tout mouvement populiste lorsque, après l'oubli de la première phase asymétrique, et après la deuxième phase asymétrique d'insulte et de dérision, le Pouvoir passe à la troisième phase asymétrique de conquête du mouvement lui-même, qui peut être identifiée dans l'ordre progressif des étapes suivantes : encerclement, pénétration, infiltration, moquerie, accusations criminelles, homologation, éclatement, disparition. Il n'y a pas d'échappatoire possible !
L'alternative est une guerre culturelle dont le pivot stratégique doit être les formes de résistance civile qui s'articulent autour de la chute des illusions électorales et parlementaires, et la formation intégrale de militants capables alors de transférer l'éternité, la réalité et la faisabilité de l'Idée Impériale dans le peuple, avec le peuple, pour la gloire et l'honneur d'une nouvelle Italie fédérale et d'une nouvelle Europe fédérale.
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12:32 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : italie, actualité, europe, affaires européennes, populisme |
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Exaspérations touristiques

Exaspérations touristiques
par Georges FELTIN-TRACOL
Dans la dernière semaine d’avril, de nombreux habitants des îles Canaries, cet archipel espagnol de l’Atlantique situé en face du Maroc, ont manifesté contre le surtourisme. Il menacerait leurs ressources naturelles, leurs paysages et leur cadre de vie. Les revendications des vingt à cinquante mille manifestants portaient aussi sur les mauvaises conditions de vie des travailleurs du secteur touristique, principal employeur de l'archipel (plus de 40% des emplois). Ils dénonçaient enfin le prix inabordable de l'immobilier qui empêche d’obtenir un logement décent.
Cette réaction aux méfaits du tourisme de masse aux Canaries (14 millions de touristes en 2023 pour une population de 2,2 millions d’habitants) n’est pas unique en Espagne. Un autre archipel, en Méditerranée, les Baléares, subit une situation semblable. La réaction y est plus ancienne. Les opposants au surtourisme montent des panneaux en anglais près des plages pour dissuader les touristes de s’y faire bronzer. Les prétextes avancés insistent sur des menaces inventées (présence de méduses dangereuses, risque de chutes de pierres ou bien baignades interdites).

Île connue pour son ambiance exubérante, Ibiza a longtemps attiré des flots continus de touristes britanniques, néerlandais et allemands grâce aux compagnies aériennes à très bas coût pour des fins de semaine sur-alcoolisées, festives et débridées. Des centaines de touristes plus qu’éméchés vomissaient, urinaient et déféquaient partout. D’autres complètement ivres, mais pas toujours, se jetaient au péril de leur vie dans la piscine de leur hôtel depuis le balcon de leur chambre au dixième, quinzième ou vingtième étage.
En Italie, face à la marée croissante des touristes occasionnels, la mairie de Venise a instauré, le 25 avril dernier, une taxe de séjour journalière, qualifiée de « contribution d’accès », d’un montant unique de cinq euros. Elle concerne toutes les personnes étrangères à la Cité des Doges qui désirent visiter la vieille ville en une seule journée, de 8 h 30 à 16 h 00. Outre des dérogations prévues, cette contribution ne concerne pas ceux qui passent au moins une nuit à l’hôtel. Elle n’est pas non plus permanente. Elle n’est effective qu’une trentaine de jours au moment des très grandes affluences touristique, les jours fériés et tous les samedis et dimanches entre les mois de mai et de juillet.

Ce droit d’entrée – une première au monde – a suscité le mécontentement d’une partie des Vénitiens. Souvent militants de gauche et de l’écologie radicale, les manifestants se scandalisent de cette disposition qui ferait de leur ville le plus grand parc d’attraction de la planète. Ils préfèrent l’établissement de quotas d’accès quotidiens. Ils oublient que ce serait une discrimination répréhensible pour le droit dit européen. Parmi les protestataires, d’autres s’indignent que les parents et les amis des Vénitiens qui n’habitent pas la ville s’acquittent aussi de la taxe. Les réunions de famille ou amicales tenues à Venise deviennent ainsi payantes… Enfin, une faction des contestataires s’inquiète de l’infrastructure technique et numérique nécessaire à sa supervision. Tout visiteur doit passer par quelques points d’entrée contrôlés, ce qui revient dans les faits à l’établissement d’une douane intérieure ainsi qu’au retour de l’octroi. Cela n’irait-il pas à l’encontre de la libre circulation des personnes prévue dans les accords de Schengen ? D’habitude si sourcilleuse sur le respect des droits individuels les plus loufoques, la Commission pseudo-européenne garde un silence éloquent sur cette violation indéniable des traités dits européens.
La procédure d’inscription pour payer la taxe risque de donner de très mauvaises idées aux tristes sires que sont les commissaires européens. Avant de franchir les accès d’entrée filtrés, il faut au préalable se déclarer sur Internet, payer avec sa carte bancaire et s’enregistrer avec un QR-code. La police municipale réalise des contrôles inopinés et dressent des amendes de cinquante à trois cents euros… Mis en avant au moment de la mystification covidienne, le QR-code va avantageusement remplacer un possible puçage des êtres humains puisque ces derniers ne peuvent plus se passer de leurs téléphones super-connectés. Dans un Occident terminal toujours plus liberticide, cette inclination vers une servitude techno-numérique volontaire ravit la super-classe cosmopolite mondiale. Signalons qu’en Grèce, il faut désormais que les voyageurs réservent sur un site spécial leur envie de parcourir l’Acropole d’Athènes.

Les îles Canaries s’inspireront-elles de l’exemple vénitien ? Leur insularité modifie en partie la portée d’autant que l’activité touristique représente en 2022 35 % de leur PIB. L’absence de touristes plongerait l’archipel dans des difficultés économiques considérables. Le problème structurel de la surfréquentation touristique ne se limite pas aux îles Canaries, à Venise, à Athènes et aux Baléares. Tout lieu qui accueille maintenant des touristes en nombre rencontre d’inévitables inconvénients.
Observons par ailleurs que, si les habitants des Canaries s’élèvent contre l’afflux massif des touristes qui contribuent par leurs dépenses à faire tourner l’économie locale, les mêmes se taisent souvent à propos de l’arrivée sur les plages de l’archipel d’immigrés clandestins originaires d’Afrique. Les mêmes qui beuglent « Dégagez les touristes ! » ne réagissent pas devant le déferlement migratoire allogène. Certes, le tourisme est une forme de migration même si elle n’est que temporaire. Une réflexion similaire s’adresse aux musées. La réservation en ligne s’impose pour arpenter les couloirs du Louvre. Des bourgades au cachet historique conservé rencontrent la rançon du succès en attirant bien trop de monde.
Le tourisme de masse appartient à la Modernité. Il concrétise l’aspiration démente à une « société ouverte » qui tend dorénavant vers la plus grande inclusion possible. Son hypertrophie parasite l’activité économique et place le pays dans une mono-activité peut-être rentable, mais guère satisfaisante pour un essor plus global. Ce constat sert de moyen de pression pour tous ceux qui en vivent officiellement ou non.
A contrario, une société fermée, strictement cloisonnée, autarcique et autocentrée sur le plan socio-économique, n’a pas besoin de touristes. Avec le développement de la réalité virtuelle, ne serait-il pas temps de s’en servir ? En restant chez soi, il deviendrait possible de visiter des monuments lointains et/ou disparus. La consommation d’énergie nécessaire à cet usage compenserait-elle le gain obtenu en combustible non utilisé ? Plutôt que de recourir encore une fois à une technique envahissante et dépendante, un livre ne permet-il pas un meilleur dépaysement ? Et si on veut voyager, pourquoi ne pas l’entreprendre en vélo, à cheval ou à pied ? Le touriste symbolise la Modernité tardive chaotique. Pour paraphraser Guillaume Faye, il sera bientôt temps de remplacer les villages de vacances, les centres de loisirs formatés et les musées abscons par des pas de tir à missiles nucléaires.
GF-T
- « Vigie d’un monde en ébullition », n° 114, mise en ligne le 7 mai 2024 sur Radio Méridien Zéro.
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Les enseignements de Clausewitz et les antagonismes historiques contemporains

Paix dictée ou paix négociée en Ukraine?
Les enseignements de Clausewitz et les antagonismes historiques contemporains
Irnerio Seminatore
Le 28 avril dernier Jens Stoltenberg, Secrétaire Général de l’Otan en visite à Kiev, a rassuré formellement Volodymir Zelenski que la guerre contre la Russie pouvait être encore gagnée par l’Ukraine et il a réaffirmé: « La Russie doit bien le comprendre. Elle ne pourra pas gagner. Elle ne pourra pas nous avoir à l’usure ! »
Or à quel type de guerre appartient-elle, cette «Opération Militaire Spéciale», déclenchée par Moscou contre Kiev le 24 février 2022?
Clausewitz et le but de guerre
Suivant les questionnements de Clausewitz sur le but ultime de la guerre (Zweck), qui se confond toujours avec une certaine paix, la modalité du retour à la paix devient le critère de la distinction entre deux espèces de guerre. Paix imposée ou dictée d’une part, paix négociée de l’autre. Celle où la finalité est d’abattre l’ennemi et que l’on veuille l’anéantir politiquement ou que l’on veuille le désarmer, et celle où l’on veut seulement faire quelques conquêtes aux frontières de son empire. La paix devient le critère de l’alternative. Dans le premier cas, le vainqueur impose à l’ennemi mis à terre n’importe quelles conditions, y compris éventuellement la disparition de l’État, voire l’élimination physique de la population (R. Aron, Clausewitz. Penser la guerre - Age européen p.102 103) Dans la pire des hypothèses pour Kiev, la fin politique de la guerre, considérée dans sa totalité (neutralisation), influe sur les objectifs militaires dans la guerre (Ziel) et concerne tout aussi bien la stratégie, ou l’emploi des combats, que la modalité du retour à la paix au moment où s’arrêtent les hostilités (dépeçage de l’Ukraine ?). Cependant « la politique (internationale) ne détermine adéquatement la fin (Zweck) qu’à la condition d’apprécier exactement la nature de la guerre, en fonction des circonstances (régionales, indirectes et systémiques), qui la conditionnent » (p.107). La distinction établie par Clausewitz dans le cadre du « système européen », peut-elle rester la même dans le « système planétaire », où changent la multiplicité des acteurs, la configuration des forces et des volontés, les caractéristiques des enjeux, la diffusion des foyers de conflits, les types de sécurité et, globalement l’homogénéité et l’hétérogénéité du système (européen et mondial)?
Pourra-t-on geler par une paix négociée ou dictée des intérêts distincts et irréductibles, où les erreurs d’évaluations ont été multiples?
En effet, la fin opératoire des hostilités, comme nous le rappelle Clausewitz, et l’objectif immanent à la guerre elle-même en tant qu’acte de violence», c’est de désarmer l’ennemi et désarmer l’ennemi équivaut, dans la lutte entre Etats, à les jeter à terre comme des lutteurs, car « tomber » constitue l’objectif propre de la lutte en tant que preuve de force, dont le but est le renversement politique de l’adversaire (en termes actuel le «regime change»). Cependant dans le conflit ukrainien « le tiers non engagé » (les Etats-Unis et l’Otan, bref l’Occident collectif), resté jusqu’ici en dehors du duel formel des forces et des volontés aux prises, manifeste son influence dans l’action réciproque de l’offensive et de la défensive et, sous différentes manières, évite « d’introduire dans la philosophie (et dans la pratique) de la guerre un principe de modération, sans commettre une absurdité » (p.110).
« Pugna cessat, Bellum manet ! »
Puisque la résistance à l’envahisseur dépend de la grandeur de ses moyens et de sa volonté, la force morale des Ukrainiens, qui échappe à tout calcul, serait laissée à son seul sentiment d’hostilité, vis-à-vis des Russes, en cas de paix négociée, selon le principe du « Pugna cessat, bellum manet » (la bataille cesse, mais la guerre perdure !). En définitive, la stratégie d’hostilité à la Russie, adoptée sous l’unipolarisme américain successif à l’effondrement de l’Union Soviétique (1989) demeure encore déterminante aujourd’hui, perdurera avec toute probabilité au delà d’une éventuelle paix négociée, servant d’aliment à la peur et, peut-être à tout esprit de revanche future et reste conditionnée par trois facteurs majeurs :
- L’évolution des combats sur le terrain;
- l’unité et la fermeté de la fragile coalition occidentale;
- l’incertitude sur le leadership européen et sur le rôle de l’Amérique après les élections présidentielles de novembre prochain.
Une paix négociée (comme masque d’une paix de capitulation) comporterait pour Moscou une victoire diplomatique face aux BRICS, à l’OCS et à l’AUKUS et un critère de mesure du succès du partenariat Russie-Chine, comportant une baisse des tensions dans le cadre du système international. Pour mieux préciser, la modalité du retour à la paix est définie par R. Aron comme le point de rencontre entre l’objectif militaire et de la fin politique (du conflit).

Pourparlers de paix de mars - avril 2022
Les révélations récentes de la revue Foreign Affairs sur l’occultation par la presse occidentale des pourparlers de paix entre Zelenski et Poutine, de mars-avril 2022 pouvant conduire à un arrêt des hostilités rappellent que Kiev et Moscou étaient prêtes à envisager des compromis extraordinaires pour mettre fin à la guerre". Si Kiev et Moscou reviennent à la table des négociations cela revient à dire que le but de la guerre n’est pas la victoire militaire, ce en quoi a échoué à Zelenski, lors de la contre-offensive des mois de juin-septembre 2023, mais le but de guerre, la neutralisation de l’Ukraine, qui n’intéressait pas les Occidentaux (Johnson-Blinken), autrement dit la sécurité de la Russie, ou encore, l’application des Accords de Minsk 1 & 2. Il reste qu'en réalité le seul point que les Russes considéraient comme non négociable était la neutralité de l'Ukraine, assortie de certaines garanties, jugées nécessaires par Kiev, à savoir que certaines puissances mondiales, dont les Etats-Unis, s'engagent à la défendre en cas d'attaque russe.
En revenant à la doctrine et, encore davantage à la réalité historique, la victoire militaire appartient au vocabulaire de la tactique et correspond aussi à la recommandation de J. F. C. Fuller de « penser la guerre non en elle-même, mais par rapport à la paix ! », autrement dit à des rapports politiques et à des conditions de stabilité viables.
Or l’opposition de Kiev à l’objectif politique initial qui fut à l’origine du choc des forces et des volontés russes et ukrainiennes et à l’opération militaire spéciale qui en découla, comportèrent une sous-estimation de l’importance ultérieure de l’engagement. Borné à une perspective purement régionale et à une conception antagoniste des équilibres de sécurité russo-américains, Zelenski fit appel indéfiniment au soutien en ressources des Occidentaux, en jouant au chantage des uns contre les autres et à l’épouvantail d’une hypothétique invasion de l’Ukraine, de la Pologne, des Pays Baltes, et de la Moldavie de la part de Poutine.

Des négociations impossibles ?
Il rejeta à plusieurs reprises toute discussion avec Moscou signant notamment un décret, en 2022 qui déclarait officiellement toute négociation "impossible".
Le général Vadym Skibitsky (photo), numéro deux du directoire du renseignement militaire ukrainien (HUR), a avoué récemment à la revue The Economist que des discussions seront nécessaires à un moment donné, comme c'est le cas dans toute guerre. "Le général Skibitsky dit qu'il ne voit pas comment l'Ukraine pourrait remporter la guerre sur le seul champ de bataille. Même si elle était capable de repousser les forces russes à ses frontières - une perspective de plus en plus lointaine-, cela ne mettrait pas fin à la guerre", écrit la revue.
Entre temps ont changé radicalement les trois notions qui président à l’affrontement armé, celle d’ennemi, de stabilité et de système et s’est radicalisée outre mesure celle d’hostilité civilisationnelle.
En ce sens les liens entre politique et guerre nous conduisent à rendre explicite l’idée que dans les philosophies de l’action, commandées par la dualité des moyens et des valeurs morales, d’une part, et par le but politique, d'autre part, l’emploi des moyens se transforme, dès lors que le but de guerre change et que, dans le cas de l’Ukraine, on est passé d’une stratégie régionale à une stratégie globale et systémique. Ainsi ce conflit figurera comme un combat partiel de la stratégie mondiale dans laquelle il est impliqué, en vue d’une alternative hégémonique. En outre ce conflit définit la mesure des forces à mobiliser pour une grande preuve historique. Il en découle que l’entreprise hégémonique ne déterminera le conflit européen qu’à la condition d’apprécier exactement l’ampleur et la complexité de la guerre générale et globale. Dans cette perspective le conflit d’Ukraine figurera comme l’activateur indirect et le moment tactique d’une stratégie globale d’alternative systémique, celle du duel du siècle entre les Etats-Unis et la Chine.
Bruxelles 9 mai 2024
11:25 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Polémologie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, clausewitz, polémologie, ukraine, russie, europe, affaires européennes, théorie politique, politologie, sciences politiques |
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