samedi, 18 avril 2026
Les causes structurelles de l’échec des États-Unis face à l’Iran

Les causes structurelles de l’échec des États-Unis face à l’Iran
Irtija Ahmad
L’actuelle campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran marque une escalade dramatique dans la géopolitique du Moyen-Orient, avec des conséquences qui s’étendent bien au-delà des frontières de la région. À cela s’ajoute la restriction imposée par l’Iran à la navigation dans le détroit d’Ormuz, ce qui menace la sécurité énergétique mondiale et la liberté de transit maritime. Plus grave encore est la perspective que l’Iran se retire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), ce qui constitue collectivement l’une des crises les plus graves de l’architecture de non-prolifération de l’histoire récente. Cette crise n’a pas émergé soudainement. Elle résulte de décennies de politique américaine incohérente envers l’Iran, façonnée par les pressions électorales internes, l’influence des groupes d’intérêt et l’incapacité institutionnelle à soutenir des engagements cohérents à long terme.
Dans un écrit de 1835, Alexis de Tocqueville soutenait que les systèmes démocratiques sont structurellement inadaptés à la politique étrangère. Étant guidés par des cycles électoraux courts et une opinion publique changeante, les démocraties peinent à maintenir la cohérence et la patience nécessaires à une diplomatie efficace. «La politique étrangère», remarquait-il, «ne requiert presque aucune de ces qualités que possède une démocratie». La gestion de l’Iran par les États-Unis au cours des trente dernières années illustre de manière convaincante cette thèse.
Les origines structurelles de l’impasse actuelle remontent à 1953, lorsque les États-Unis, sur ordre du président Dwight Eisenhower, orchestrèrent le renversement du Premier ministre iranien élu démocratiquement, Mohammad Mossadegh (photo), à la suite de sa nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company.
La restauration du régime monarchique, soutenue par un appui politique et par renseignement constant de la part des États-Unis, généra des revendications institutionnelles profondes qui contribuèrent à créer les conditions ayant précédé la Révolution islamique de 1979. Cet épisode établit un modèle d’engagement américain avec l’Iran, dans lequel les intérêts politiques et économiques à court terme étaient constamment privilégiés par rapport aux considérations stratégiques à long terme.
Un accord fonctionnel, abandonné
En juillet 2015, l’Iran et les États du P5+1 ont signé le Plan d’action conjoint global (JCPOA), qui imposait des restrictions vérifiables au programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a publié plusieurs rapports confirmant que l'Iran s'y conformait. Selon l’accord, le délai estimé de breakout de l’Iran a été prolongé à environ douze mois.
Cependant, en mai 2018, l’administration Trump a annoncé qu’elle mettrait fin à la participation des États-Unis au JCPOA, malgré la certification de conformité de l’AIEA et les objections de tous les signataires européens. La motivation déclarée comprenait l’incapacité de l’accord à traiter le programme de missiles balistiques de l’Iran, bien que le retrait ait également été cohérent avec les engagements pris lors de la campagne présidentielle de 2016. En l’espace de douze mois, l’Iran a commencé à dépasser les limites d’enrichissement imposées par l’accord. Mi-2025, les stocks d’uranium enrichi de l’Iran avaient atteint des niveaux plus de 40 fois supérieurs à ceux prévus par le JCPOA.

Le retrait de 2018 reflétait également l’influence d’acteurs externes sur la politique étrangère américaine. En mars 2015, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu intervint lors d’une session conjointe du Congrès américain, avertissant que l’accord avec l’Iran garantissait à Téhéran l’obtention d’armes nucléaires. Selon des reports, le Comité américain pour les affaires publiques israéliennes (AIPAC) aurait dépensé entre 20 et 40 millions de dollars pour s’opposer au JCPOA.
Les conséquences de la pression maximale
La campagne de pression maximale qui suivit le retrait reposait sur l’hypothèse que des sanctions économiques mondiales forceraient l’Iran à accepter un accord révisé et plus large. Les données empiriques ne soutiennent pas cette évaluation. L’Iran a progressivement accru sa capacité d’enrichissement. Ses stocks d’uranium enrichi sont aujourd’hui plus de 40 fois supérieurs à ce que permet le JCPOA.
Les attaques militaires de juin 2025 et février 2026 ont endommagé les installations, mais n’ont pas réussi à détruire le savoir-faire scientifique. En mars 2026, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé que, bien que les bombardements récents n’aient pas réussi à détruire l’installation nucléaire de Natanz, les dommages importants l’avaient rendue inaccessible.
En outre, la Russie et la Chine ont renforcé leur alignement stratégique avec l’Iran, contestant formellement la validité juridique des sanctions que l’ONU avait réinstaurées. Le cadre en cinq points de la Chine sur la question nucléaire iranienne, élaboré en mars 2025, appelait à une résolution pacifique par le dialogue et au respect du droit de l’Iran à l’énergie nucléaire civile conformément au TNP.
Le coût de l’incohérence stratégique
L’incohérence de la politique de Washington vis-à-vis de l’Iran reflète la contrainte structurelle identifiée par Tocqueville: la gouvernance démocratique, sensible aux cycles électoraux, est mal équipée pour soutenir les engagements stratégiques à long terme requis par la diplomatie de non-prolifération.
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi (photo), a souligné ce point de manière directe dans une interview de mars 2026, en observant que l’Iran avait négocié et conclu un accord, pour ensuite voir les États-Unis se retirer sans cause suffisante.
Téhéran a constamment exprimé sa volonté de s’engager diplomatiquement, participant à cinq cycles de négociations indirectes en 2025 et proposant officiellement de réduire ses stocks d’uranium enrichi comme mesure pour installer la confiance.
Le principal obstacle à la résolution n’est pas l’absence de flexibilité iranienne, mais l’incapacité de Washington à maintenir une position de négociation cohérente entre différentes administrations, une vulnérabilité qui sera encore une fois mise à l’épreuve par le prochain cycle électoral qui aura lieu en novembre.
18:49 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, moyen-orient, états-unis, nucléaire iranien |
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