Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 18 avril 2026

Les racines spirituelles de la sagesse de Baltasar Gracián

baltasar-gracian_calatayud-655x368-581050523.jpg

Les racines spirituelles de la sagesse de Baltasar Gracián

Prof. Dr. h.c. Hei Sing Tso

Président, "Apprentissage des stratagèmes Guiguzi", Hong Kong

815eTX4Ff5L.jpgLe livre de Baltasar Gracián, L'Art de la sagesse mondaine, est largement lu et loué dans le monde entier. Beaucoup le comparent au Prince de Machiavel et à L’Art de la guerre de Sun Tzu. La majorité pense qu’il s’agit d’un manuel de sagesse pour obtenir un succès laïque dans sa carrière, dans la politique et les affaires. C’est totalement une erreur de compréhension.

Gracián était un jésuite catholique et un philosophe. La foi et la théologie restent au centre de son univers intérieur. D’un autre côté, les jésuites étaient différents des autres ordres catholiques. Ils cherchaient à s’engager avec le monde séculier.

Formé en éthique thomiste et aristotélicienne, il est logique, pour Gracián, de faire le pont entre mondanité et divinité.

Son éthique est connue comme la philosophie de l’Ingenium, tandis que la vertu de prudence est une forme d’Ingenium. Par la pratique de la prudence dans les affaires mondaines, on peut atteindre le salut après la mort. La prudence est un canal qui relie le monde au divin sacré. C’est pourquoi je considère que le titre en anglais du livre est trompeur. Le titre original espagnol est Oráculo Manual y Arte de Prudencia. Prudencia est la vertu de la prudence. Gracián vise à encourager les gens à pratiquer la prudence dans le monde afin d’accéder au divin en lisant ce petit manuel dans la vie quotidienne. Il s’agit d’un traité d’action spirituelle, non d’un livre d’aide à la réussite mondaine dans le sens commun.

Bien que le livre contienne de courtes maximes, il faut les lire entre les lignes avec contemplation. Nous pouvons appliquer l’approche chinoise de la sagesse « 微言大义 » (de petits mots avec de grandes idées) en lisant le livre de Gracián, découvrant ainsi une sagesse cachée et plus profonde pour la vie, en parallèle avec la spiritualité.

La première maxime

Tout est à son apogée de perfection. Cela est particulièrement vrai pour l’art qui fait sa place dans le monde. Aujourd’hui, il faut davantage d'efforts pour faire d’une seule personne un sage que ce qu’il fallait autrefois pour faire les Sept Sages de la Grèce antique, et il en faut plus encore, aujourd’hui, pour traiter avec une seule personne que ce qu’il fallait autrefois pour traiter avec un peuple entier.

60916_6.jpgLa première maxime est très essentielle. Elle pose la fondation et l’idée centrale de la pratique de la prudence. Gracián pense que chaque personne peut être en chemin vers la perfection pour accéder à Dieu, et ce chemin passe par la pratique dans le monde séculier, et non pas par un séjour dans le désert ou ans les monastères.

Pour être sage et atteindre la perfection, une personne laïque doit entraîner son esprit intérieur comme les sages de l’Antiquité grecque. Cependant, cela est plus difficile dans le monde laïque, car on est facilement attiré par les tentations du mal.

La dernière phrase a des implications politiques. Premièrement, un homme d’État prudent peut diriger une nation pour gagner toute guerre, même si l’ennemi possède plus de ressources. Deuxièmement, si le dirigeant de votre ennemi manque de prudence, vous pouvez considérer cette faiblesse comme une opportunité stratégique.

La deuxième maxime

Caractère et intelligence. Ce sont les deux pôles de notre capacité: l’un sans l’autre n’est qu’à mi-chemin du bonheur. L’intelligence seule ne suffit pas, il faut aussi du caractère. D’un autre côté, c’est la malchance du sot de ne pas parvenir à obtenir la position, l’emploi, le voisinage et le cercle d’amis qu’il souhaite.

C’est la première sagesse pour développer une capacité de prudence. La plupart des gens accordent une grande valeur à l’intelligence, car elle peut être objectivement testée et évaluée. Nous suivons tous les mêmes cours et obtenons un MBA similaire. Mais Gracián nous a appris à connaître d’abord notre caractère. Dieu rend chaque personne unique. Sun Tzu disait: «Tu gagneras à chaque fois si tu te connais toi-même et ton ennemi pleinement!». De plus, le caractère doit correspondre étroitement à l’environnement, car l’emploi, les voisins et le cercle d’amis sont tes actifs stratégiques personnels. Plus tu connais ton caractère, plus tu es prudent.

71WvwjaA32L._SY466_.jpgLa troisième maxime

Garde une affaire en suspens pendant un certain temps. L’admiration pour la nouveauté augmente la valeur de tes réalisations. Il est à la fois inutile et fade de jouer ses cartes sur la table. Si tu ne te dévoiles pas immédiatement, tu suscite des attentes, surtout lorsque l’importance de ta position te rend objet d’attention générale. Mélange un peu de mystère dans tout, et ce mystère suscite la vénération. Et lorsque tu expliques, ne sois pas trop explicite, tout comme tu n’exposes pas tes pensées les plus intimes dans une conversation ordinaire. Un silence prudent est le sanctuaire sacré de la sagesse mondaine. Une déclaration de résolution n’est jamais très appréciée – elle ne laisse que la place à la critique. Et si elle échoue, tu es doublement malheureux. De plus, tu imites la voie divine lorsque tu inspires les gens à se demander et à observer.

Dieu est mystérieux, et nous devons apprendre de Dieu. Selon Lao Tseu, nous devons garder le silence et la tranquillité pour suivre le Tao. De même, Gracián nous conseillait de fermer notre bouche dans les contextes ouverts pour deux objectifs stratégiques : susciter l’attente chez les supporters et éviter les attaques des ennemis. La dernière phrase nous enseigne clairement à imiter Dieu pour faire des merveilles et susciter des inspirations. Cela est également essentiel pour l’engagement public et même lors des campagnes électorales.

La quatrième maxime

Connaissance et courage. Ce sont les éléments de la grandeur. Parce qu’ils sont immortels, ils confèrent l’immortalité. Chacun est autant que ce qu’il sait, et le sage peut tout faire. Une personne sans connaissance vit dans un monde sans lumière. La sagesse et la force sont les yeux et les mains. La connaissance sans courage est stérile.

front-medium-685792960.jpgLorsque l’on prend des décisions prudentes, la connaissance est nécessaire. Cependant, toutes les connaissances ne sont pas bonnes. Nous devons seulement acquérir celles qui diffusent la lumière divine pour l’immortalité et le salut. En tant que vertu, il faut utiliser une bonne connaissance avec courage et persévérance, même face aux difficultés, au rejet et à la critique. L’éducation et l’idéologie nous empêchent toujours d’apprendre les connaissances périphériques.

Pour Gracián, une personne sera sage lorsqu’elle aura une connaissance large. Guidée par la sagesse divine, on peut même appliquer cette connaissance marginale pour élaborer des stratégies efficaces.

La cinquième maxime

Faites dépendre les autres de vous. Ce n’est pas celui qui décore qui fait une divinité, mais celui qui est adoré. La personne sage préfère voir les autres avoir besoin d’elle plutôt que de remercier. Maintenir l’espoir à la limite de la patience est diplomatique, compter sur leur gratitude est grossier; l’espoir a une bonne mémoire, la gratitude une mauvaise. On dépend plus des autres que de la courtoisie. Celui qui a étanché sa soif tourne le dos au puits, et le jus d’orange pressé tombe du plat en or dans la corbeille.

Lorsque la dépendance disparaît, le bon comportement ainsi que le respect disparaissent aussi. Il faut faire de cette dépendance une des principales leçons de l’expérience: maintenir l’espoir en vie sans le satisfaire complètement, en le conservant pour toujours se rendre nécessaire, même auprès d’un patron sur le trône. Mais ne pas pousser le silence à l’excès, sinon tu te tromperas; ne pas laisser le défaut d’un autre devenir incurable pour ton propre avantage.

Dieu nous donne l’espoir. L’espoir est une vertu. Sans espoir, la relation ne durera pas longtemps. Dans les affaires humaines, l’espoir est lié à diverses dépendances: physique, financière, politique et même émotionnelle. Gracián nous a appris à utiliser la dépendance habilement. Comme mentionné dans la quatrième maxime, le silence peut parfois renforcer la dépendance, car d’autres font des erreurs et reviennent vers vous pour demander de l’aide.

Vous pouvez devenir un mentor mystérieux, influent et puissant sur cette personne. Cependant, il faut noter la dernière phrase: pour être prudent, votre silence ne doit pas être excessif et vos intérêts ne doivent pas conduire à la faute d’autrui. Sinon, vous ne trouverez pas le salut.

Selon Gracián, les stratagèmes ne concernent pas seulement le monde séculier. En lisant ces maximes avec une perspective spirituelle, la véritable sagesse de la vie sera révélée. J’espère partager davantage de trésors spirituels issus des maximes de Gracián avec mes lecteurs à l’avenir.

17:16 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, baltasar gracian | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Écrire un commentaire