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dimanche, 12 mai 2024

Exaspérations touristiques

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Exaspérations touristiques

par Georges FELTIN-TRACOL

Dans la dernière semaine d’avril, de nombreux habitants des îles Canaries, cet archipel espagnol de l’Atlantique situé en face du Maroc, ont manifesté contre le surtourisme. Il menacerait leurs ressources naturelles, leurs paysages et leur cadre de vie. Les revendications des vingt à cinquante mille manifestants portaient aussi sur les mauvaises conditions de vie des travailleurs du secteur touristique, principal employeur de l'archipel (plus de 40% des emplois). Ils dénonçaient enfin le prix inabordable de l'immobilier qui empêche d’obtenir un logement décent.

Cette réaction aux méfaits du tourisme de masse aux Canaries (14 millions de touristes en 2023 pour une population de 2,2 millions d’habitants) n’est pas unique en Espagne. Un autre archipel, en Méditerranée, les Baléares, subit une situation semblable. La réaction y est plus ancienne. Les opposants au surtourisme montent des panneaux en anglais près des plages pour dissuader les touristes de s’y faire bronzer. Les prétextes avancés insistent sur des menaces inventées (présence de méduses dangereuses, risque de chutes de pierres ou bien baignades interdites).

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Île connue pour son ambiance exubérante, Ibiza a longtemps attiré des flots continus de touristes britanniques, néerlandais et allemands grâce aux compagnies aériennes à très bas coût pour des fins de semaine sur-alcoolisées, festives et débridées. Des centaines de touristes plus qu’éméchés vomissaient, urinaient et déféquaient partout. D’autres complètement ivres, mais pas toujours, se jetaient au péril de leur vie dans la piscine de leur hôtel depuis le balcon de leur chambre au dixième, quinzième ou vingtième étage.

En Italie, face à la marée croissante des touristes occasionnels, la mairie de Venise a instauré, le 25 avril dernier, une taxe de séjour journalière, qualifiée de « contribution d’accès », d’un montant unique de cinq euros. Elle concerne toutes les personnes étrangères à la Cité des Doges qui désirent visiter la vieille ville en une seule journée, de 8 h 30 à 16 h 00. Outre des dérogations prévues, cette contribution ne concerne pas ceux qui passent au moins une nuit à l’hôtel. Elle n’est pas non plus permanente. Elle n’est effective qu’une trentaine de jours au moment des très grandes affluences touristique, les jours fériés et tous les samedis et dimanches entre les mois de mai et de juillet.

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Ce droit d’entrée – une première au monde – a suscité le mécontentement d’une partie des Vénitiens. Souvent militants de gauche et de l’écologie radicale, les manifestants se scandalisent de cette disposition qui ferait de leur ville le plus grand parc d’attraction de la planète. Ils préfèrent l’établissement de quotas d’accès quotidiens. Ils oublient que ce serait une discrimination répréhensible pour le droit dit européen. Parmi les protestataires, d’autres s’indignent que les parents et les amis des Vénitiens qui n’habitent pas la ville s’acquittent aussi de la taxe. Les réunions de famille ou amicales tenues à Venise deviennent ainsi payantes… Enfin, une faction des contestataires s’inquiète de l’infrastructure technique et numérique nécessaire à sa supervision. Tout visiteur doit passer par quelques points d’entrée contrôlés, ce qui revient dans les faits à l’établissement d’une douane intérieure ainsi qu’au retour de l’octroi. Cela n’irait-il pas à l’encontre de la libre circulation des personnes prévue dans les accords de Schengen ? D’habitude si sourcilleuse sur le respect des droits individuels les plus loufoques, la Commission pseudo-européenne garde un silence éloquent sur cette violation indéniable des traités dits européens.

La procédure d’inscription pour payer la taxe risque de donner de très mauvaises idées aux tristes sires que sont les commissaires européens. Avant de franchir les accès d’entrée filtrés, il faut au préalable se déclarer sur Internet, payer avec sa carte bancaire et s’enregistrer avec un QR-code. La police municipale réalise des contrôles inopinés et dressent des amendes de cinquante à trois cents euros… Mis en avant au moment de la mystification covidienne, le QR-code va avantageusement remplacer un possible puçage des êtres humains puisque ces derniers ne peuvent plus se passer de leurs téléphones super-connectés. Dans un Occident terminal toujours plus liberticide, cette inclination vers une servitude techno-numérique volontaire ravit la super-classe cosmopolite mondiale. Signalons qu’en Grèce, il faut désormais que les voyageurs réservent sur un site spécial leur envie de parcourir l’Acropole d’Athènes.  

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Les îles Canaries s’inspireront-elles de l’exemple vénitien ? Leur insularité modifie en partie la portée d’autant que l’activité touristique représente en 2022 35 % de leur PIB. L’absence de touristes plongerait l’archipel dans des difficultés économiques considérables. Le problème structurel de la surfréquentation touristique ne se limite pas aux îles Canaries, à Venise, à Athènes et aux Baléares. Tout lieu qui accueille maintenant des touristes en nombre rencontre d’inévitables inconvénients.

Observons par ailleurs que, si les habitants des Canaries s’élèvent contre l’afflux massif des touristes qui contribuent par leurs dépenses à faire tourner l’économie locale, les mêmes se taisent souvent à propos de l’arrivée sur les plages de l’archipel d’immigrés clandestins originaires d’Afrique. Les mêmes qui beuglent « Dégagez les touristes ! » ne réagissent pas devant le déferlement migratoire allogène. Certes, le tourisme est une forme de migration même si elle n’est que temporaire. Une réflexion similaire s’adresse aux musées. La réservation en ligne s’impose pour arpenter les couloirs du Louvre. Des bourgades au cachet historique conservé rencontrent la rançon du succès en attirant bien trop de monde.

Le tourisme de masse appartient à la Modernité. Il concrétise l’aspiration démente à une « société ouverte » qui tend dorénavant vers la plus grande inclusion possible. Son hypertrophie parasite l’activité économique et place le pays dans une mono-activité peut-être rentable, mais guère satisfaisante pour un essor plus global. Ce constat sert de moyen de pression pour tous ceux qui en vivent officiellement ou non.

A contrario, une société fermée, strictement cloisonnée, autarcique et autocentrée sur le plan socio-économique, n’a pas besoin de touristes. Avec le développement de la réalité virtuelle, ne serait-il pas temps de s’en servir ? En restant chez soi, il deviendrait possible de visiter des monuments lointains et/ou disparus. La consommation d’énergie nécessaire à cet usage compenserait-elle le gain obtenu en combustible non utilisé ? Plutôt que de recourir encore une fois à une technique envahissante et dépendante, un livre ne permet-il pas un meilleur dépaysement ? Et si on veut voyager, pourquoi ne pas l’entreprendre en vélo, à cheval ou à pied ? Le touriste symbolise la Modernité tardive chaotique. Pour paraphraser Guillaume Faye, il sera bientôt temps de remplacer les villages de vacances, les centres de loisirs formatés et les musées abscons par des pas de tir à missiles nucléaires.

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 114, mise en ligne le 7 mai 2024 sur Radio Méridien Zéro.

vendredi, 29 décembre 2023

Le décalogue britannique de la stratégie impériale

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Le décalogue britannique de la stratégie impériale

Par Horacio Ricciardelli (1944-2023), officier militaire de l'armée de l'air argentine

Source: https://jornalpurosangue.net/2023/12/25/o-decalogo-britanico-da-estrategia-imperial/

"Connaissez votre ennemi, connaissez-vous vous-même et vous serez invincible".

-Sun Tzu.

Avons-nous envoyé des anthropologues en Grande-Bretagne pour y étudier les indigènes comme ils le font pour nous ? Soyons humbles, ne tombons pas dans l'arrogance qui renforce l'ennemi. Reconnaissons combien nous avons à apprendre d'eux, de l'avantage qu'ils ont sur nous.

Nous avons dit que l'empire britannique était l'héritier de la puissance navale de Venise. L'oligarchie vénitienne ne s'est pas contentée de la Méditerranée et a réalisé le plus grand mouvement de capitaux de l'histoire, qui a permis la création de la plus grande flotte et, par conséquent, le plus grand investissement en capital à ce jour.

L'Intelligence Service vénitien (Conseil des Dix ou Consiglio dei X) fut le modèle sur lequel Sir James Walsingham fonda le Secret Service, l'actuel MI6, en 1580, tant dans son concept géopolitique que dans sa subversion interne, développée dans les guerres de religion d'Allemagne et en réponse à la Ligue de Cambrai de 1509; à cela s'ajoutent l'utilisation de l'Université de Padoue comme ressource de renseignement, la finance comme finalité économique, la doctrine vénitienne du libre-échange et le malthusianisme comme doctrine anticipée par Gianmaria Ortes.

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Même la capacité de charge de la planète est restée inchangée à ce jour, ni par le groupe de réflexion du Club de Rome, ni par sa conséquence, le plan de génocide planétaire: le National Security Study Memorandum 200, signé par le secrétaire d'État "Sir" Henry Kissinger, le Parlement sur le modèle du Grand Consiglio ou le rôle symbolique de la monarchie en tant que Doge non élu, tout cela et bien d'autres choses encore.

L'Empire britannique est l'héritier de Venise, à commencer par ses banquiers et son système de renseignement.

Nous sommes ignorants et devons faire face à une oligarchie impériale qui a des siècles d'expérience.

L'Empire britannique a hérité de Venise un "Décalogue d'action" qui est devenu la base et les principes de la stratégie impériale :

1) Diviser pour régner. Ne jamais attaquer sans provoquer au préalable une division interne chez l'ennemi. Régner en encourageant les faux choix et en dirigeant les deux parties du conflit. Créez et dirigez autant de camps que possible dans le conflit: "droite" et "gauche", militaires et "guérilleros" et, s'il y a beaucoup de Juifs, créez des organisations "nazies". Utilisez toutes sortes de cinquièmes colonnes pour toutes les tâches possibles.

2) Les marchés, pas les pays. Ce qui est important, c'est le pouvoir économique et financier. Tout pouvoir économique et financier finit par se transformer en pouvoir politique, culturel et militaire. Il ne faut pas qu'il y ait de nationalisme sur le marché, car sinon celui-ci pourrait être perdu.

3) Incitez à la victoire. Désinformez l'ennemi et, par l'intermédiaire de vos propres agents, incitez-le à attaquer lorsqu'il se trouve dans une situation stratégiquement désavantageuse.

4) La puissance ne se montre pas. A l'intérieur, il agit par l'intermédiaire des "indigènes" qui font le "sale boulot". A l'extérieur, elle agit par l'intermédiaire de "pays tiers" ou de natifs de ces pays. En cas d'échec, c'est l'"agent extérieur" qui est tenu pour responsable.

5) Soutenir l'ennemi faible contre l'ennemi fort. Maintenir une position isolée pendant que les deux s'anéantissent l'un l'autre. Si possible, faire la guerre par l'intermédiaire de tiers.

6) La guerre est la politique ultime. La meilleure politique consiste à affaiblir et à corrompre l'ennemi de l'intérieur. C'est la technique de la "tunique de Nessus". La guerre militaire doit être précédée d'une guerre politique.

7) Il n'y a pas d'amis ou d'ennemis permanents, seulement des intérêts permanents. Les loyautés religieuses ou idéologiques sont laissées au hasard. Le soutien est accordé à celui qui offre le plus de bénéfices. Si l'autre offre quelque chose de mieux, l'alliance est modifiée.

8) Celui qui contrôle la mer contrôle le commerce et celui qui contrôle le commerce contrôle le monde. Le centre du pouvoir ne doit pas rester sur la terre ferme, à l'intérieur du continent. Le pouvoir s'exerce depuis le port jusqu'à l'intérieur du continent.

9) L'important n'est pas de perdre des batailles, mais de gagner des guerres. Dans une stratégie totale, la puissance commerciale, financière, politique, religieuse, raciale et culturelle de l'empire tout entier est impliquée. Une bataille militaire n'est pas une guerre impériale totale.

10) Stratégie sans temps. Il n'y a pas de délais, seulement des objectifs. N'agissez pas tant que vous n'êtes pas certain de la victoire. Le but n'est pas de porter à l'ennemi un coup léger dont il se remettra rapidement, mais un coup sévère dont il ne se remettra jamais, à moins qu'il ne convienne à l'empire qu'il se relève pour l'utiliser contre un autre ennemi qui surgit.

"La guerre est la politique ultime".

- Général von Schlieffen.

Il s'agit d'un autre corollaire de Clausewitz, mais peut-être celui qui se rapproche le plus de Sun Tzu et de la tradition britannique. En fait, il faut le lire comme suit:

"La guerre (militaire) est la dernière des politiques (guerres)".

La guerre ne se réduit plus à un acte de force. Elle est précédée d'une série de politiques perfides qui permettent de connaître l'ennemi, de le désorienter, de le manipuler, de le diviser, de l'affaiblir, de l'isoler de ses amis, de le laisser entouré d'ennemis et, le cas échéant, d'employer le poison de l'agent ou le poignard de l'assassin. Ne voyons pas la "Perfide Albion" comme un noble guerrier du Moyen-Âge, mais comme un courtisan de la Renaissance qui n'hésite pas à utiliser le mensonge, l'intrigue, le poison ou les talons aiguilles. Des éléments qui ont été élevés au rang d'art et qui ont causé la ruine de nombreux royaumes.

20:09 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : venise, géopolitique, stratégie, empire britannique | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 20 mai 2022

La "Patrie sans mer": entretien avec Marco Valle

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La "Patrie sans mer": entretien avec Marco Valle

Propos recueillis par Gianluca Kamal

Source: https://domus-europa.eu/2022/05/19/la-patria-senza-mare-intervista-a-marco-valle-a-cura-di-gianluca-kamal/

Il a traversé de nombreuses mers. Les mers tumultueuses de la lutte politique (à la tête du Fronte della Gioventù de Milan dans les années 80) ; les mers plus douces mais tout aussi vivantes de la recherche et des études historiques menées au fil des ans avec passion et perspicacité ; les mers inconstantes du journalisme et des institutions (il fut porte-parole du ministre de la Défense). Mais surtout, l'esprit typiquement triestin d'un chercheur agité et d'un voyageur curieux, peut-être les seules qualités suffisantes pour faire d'une vie un véritable vécu. La mer comme horizon, comme motif de curiosité, comme motif d'investigation. Voici donc "Patria senza mare", un ouvrage novateur dans lequel Marco Valle, l'auteur et "l'homme mystérieux" décrit jusqu'ici, raconte avec précision et dans un style brillant les succès et les difficultés de l'Italie maritime, indiquant dans la redécouverte de la mer, et de la Méditerranée en particulier, le signe d'un nouveau (et très ancien) destin tout italien.

Entretien

Après Braudel, le temps semble enfin venu de se réoccuper de la mer, et de la Méditerranée en particulier. Si l'œuvre fondamentale de l'historien français a marqué un "tournant" dans la manière de concevoir et de périodiser l'histoire, votre volume (à paraître les 25/26 mai 2022) rompt un long silence incompréhensible de la part des éditeurs italiens à l'égard des écrivains et des choses de la mer. Pourtant, les auteurs et les volumes de valeur n'avaient certainement pas manqué avant vous.....

"La maritimité est (ou, plutôt, devrait être) une priorité de notre récit national. Qu'on le veuille ou non, en Méditerranée, comme le rappelait Braudel, "l'Italie a toujours trouvé le signe de sa propre destinée puisqu'elle en constitue l'axe médian et qu'il lui est donc naturel de rêver et d'avoir la possibilité de dominer cette mer dans toute son extension" et c'est précisément dans le "continent liquide" que résident les principaux éléments politiques, économiques et militaires sur lesquels repose tout le système des nations. Malheureusement, malgré trois mers et 7551 kilomètres de côtes, les Italiens ne sont pas ce "peuple de navigateurs" invoqué par Benito Mussolini dans son célèbre discours du 2 octobre 1935. Ou, du moins, ils l'ont été par le passé, mais toujours de manière intermittente, discontinue et locale. L'eau salée peut amuser (en été...) mais elle n'intéresse pas, elle n'excite pas. Parfois, elle fait peur. La réfractarité paradoxale de la classe politique actuelle et d'une grande partie de la classe entrepreneuriale vis-à-vis de la mer reflète l'esprit terrien et terrestre de la majorité de nos compatriotes. Paradigmatique est l'attitude du monde des sciences humaines qui, aujourd'hui encore, fuit, sous-estime ou même ignore la dimension maritime. Relançant une provocation d'Egidio Ivetic, la recherche historique, à part les brillantes exceptions que j'ai largement utilisées dans ce travail, continue: "Regarder la Méditerranée passivement sans inclure les différentes parties de la Méditerranée dans le récit historique de l'Italie dans une clé comparative. Dans les Annali tematici (Annales thématiques) de la Storia d'Italia d'Einaudi, une série de 27 gros volumes, on trouve tout sauf un volume consacré à la mer. En bref, il y a des études et des universitaires, mais il y a un manque de systématicité historiographique, un manque de visions et d'interprétations". En bref, il persiste un manque d'intérêt marqué et constant de la part de l'industrie éditoriale italienne envers toute suggestion de la mer et envers les écrivains sur les choses de la mer. En raison d'un provincialisme embarrassant, tout semble se terminer dans le "Bréviaire méditerranéen" du peut-être surestimé Predag Matevejevic, de Croatie, ou dans les œuvres de David Abulafia ou John Julius Norwich, tous deux d'Angleterre. Les Italiens ne sont pas ou peu considérés.

Certaines lectures biaisées nous parlent de la Méditerranée comme d'un grand champ de bataille au cours des siècles entre différentes cultures et civilisations. Mais l'histoire semble plutôt nous parler de "rencontres/chocs" (F. Cardini) qui ont fait de cette mer un immense carrefour de riches contaminations. Parlez-nous de ce passage historique particulier.

Les catégories étroites du "choc des civilisations", sans parler des récits vétérano-occidentaux, ne m'ont jamais convaincu. De plus, la Méditerranée, comme nous l'enseigne Franco Cardini, n'est pas simplement un espace étroit entre deux océans et trois continents, mais reste, dans une succession de contaminations et de contrastes, de commerces et de guerres, une forge de civilisations, cette "méditerranéité" polyphonique que nous trouvons encore aujourd'hui sur tous les rivages de la mer intérieure. La relation historique entre Venise et l'Empire ottoman est emblématique à cet égard: économiquement liés, le dogato et La Porta, ils sont devenus, pour citer une fois de plus Braudel, deux "ennemis complémentaires", un couple malheureux mais indissoluble. C'était une relation insaisissable, discontinue mais finalement profitable, bien loin du récit rhétorique de nombreux spectateurs européens, d'Etienne de la Boètie à Montesquieu, qui voyaient dans la République l'incarnation de Judith, la liberté, et dans l'Empire turc celle d'Holopherne, la tyrannie. Malgré les guerres et les pertes territoriales douloureuses au Levant, les relations commerciales vénitiennes avec le système ottoman sont toujours restées avantageuses, à tel point qu'en 1574, l'exécutif du doge accorde aux marchands musulmans l'ouverture de leur propre bureau dans la ville, le Fondaco dei Turchi.

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A l'ère de la grande transformation, ou Chaoslandia comme vous l'appelez dans le livre, quelles devraient être les lignes directrices à travers lesquelles faire avancer la réflexion sur le présent et le futur de l'Italie et de l'Europe au niveau géopolitique ?

"La Méditerranée, débarrassée de la rhétorique pro-européenne - cette "tension lotharingienne" que Camillo Benso di Cavour reprochait à ses collègues du gouvernement très provincial - reste pour l'Italie une opportunité, une perspective forte et, peut-être, la seule viable ; si nous voulons rester une "puissance moyenne à vocation mondiale", ce n'est que sur la mer et par la mer que nous pourrons défendre notre vocation mercantile et relancer une projection d'influence géopolitique autonome. Pour citer Lucio Caracciolo: "Il ne s'agit pas de fuir la Méditerranée, mais d'en assumer la cogestion avec les principaux partenaires européens, nord-africains et levantins, en tant qu'avant-garde géographique et en partant de nos intérêts".

Au moment où le monde s'oriente vers un modèle d'économie "verte" et "bleue", l'Italie, qui a supprimé le ministère de la marine marchande en 1993, semble totalement mal préparée et arriérée pour faire face aux énormes défis qui viennent également de la mer. D'où peuvent venir les lueurs d'espoir d'un renouveau national dans ce sens ?

"Malgré les criticités structurelles et l'absence d'un ministère de la mer, quelque chose commence à bouger. Je pense à l'Université de Gênes, l'une des meilleures universités au monde sur les questions maritimes ; en 2019, elle a créé un "Centre de la mer" spécial qui rassemble les compétences de plus de 400 enseignants et chercheurs, avec cinq cursus de trois ans (design de produits et nautique, économie d'entreprise maritime, logistique du transport, ingénierie nautique et navale, sciences et technologies maritimes) et huit masters (biologie et écologie marines, design naval, nautique et de yachts, économie, océanographie, logistique, environnement). Il s'agit d'un laboratoire de très haut niveau dans lequel on peut étudier et expérimenter la mer sous ses différentes facettes : environnementale, productive, récréative et sociale.  Le centre universitaire a son pendant naturel dans le splendide Galata Museo del Mare, le plus grand musée maritime de la Méditerranée.

En outre, l'année dernière, dans le cadre du fonds de relance, un "projet intégré des ports italiens" a été prévu avec 1,22 milliard d'euros destinés à la durabilité environnementale, principalement pour l'électrification des quais avec le système de "repassage à froid".  Un premier pas vers les nombreux "ports verts" espérés, grâce à l'engagement de l'Autorité du système portuaire de Trieste, dirigée par son dynamique président Zeno D'Agostino. Depuis 2020, l'escale julienne est le chef de file d'un projet environnemental européen, Susport Sustainable Ports. Un plan stratégique impliquant toutes les autorités portuaires de l'Adriatique. En plus de Trieste, Venise, Ravenne, Ancône, Bari, Porto Nogaro et les ports croates de Rijeka, Zadar, Split, Ploce et Dubrovnik y participent. L'objectif est d'améliorer les performances environnementales et l'efficacité énergétique, en transformant les ports de simples lieux de déchargement et de chargement de marchandises en hubs énergétiques, des structures capables de produire de l'énergie propre.

Un autre signal important pour un possible renversement de tendance et l'annonce (nous l'espérons) d'une vision maritime innovante provient des efforts de la revue "Limes" qui, à partir de 2006, a consacré de nombreux numéros au sujet et a organisé en 2020 et 2021 - au plus fort de l'urgence pandémique - "Le giornate del mare" (journées de la mer), une série de rencontres de haut niveau au cours desquelles des professeurs, des opérateurs, des chefs des Forces armées et des politiciens (quelques-uns) ont abordé le problème de la récupération de la dimension maritime "naturelle" de l'Italie avec des clés interprétatives originales.

Le sentimentalisme hypocrite et l'idéologisme aveugle ont conduit à considérer la mer Méditerranée presque exclusivement, en raison des naufrages tragiques de migrants, comme une "mer de larmes". Comment cette vision s'est-elle concrétisée ?

"La Méditerranée doit aujourd'hui être considérée comme l'Océan du Milieu, comme la connexion entre l'Océan Indo-Pacifique (l'espace du contraste sino-américain) et l'Océan Atlantique, l'océan canonique de la projection américaine vers l'Europe, avec en son centre le détroit de Sicile, une réalité stratégique à laquelle nous ne semblons pas nous intéresser particulièrement. Et pourtant, c'est ici que se joue la partie décisive de notre présent et de notre avenir, face à une "pression désintégrative" immédiate à notre frontière, déterminée par l'écart démographique toujours plus grand entre l'Italie et les pays africains, un écart destiné à s'accroître et à conditionner ainsi les relations dans toute la zone. Nous devons donc prendre conscience du défi géopolitique et de la centralité de la Méditerranée. Et il faut sortir du généralisme des politiques-politiciens, des polémiques inutiles, du moralisme facile déguisé en solidarité ou des logiques d'urgence à souffle court, très court".

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La montagne est verticale, avec son sommet pointant vers le ciel, elle semble presque essayer de toucher Dieu. La mer... Vous nous dites l'image de la mer.

"Je suis le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils de marins d'Istrie-Vénétie. Enfant, mon terrain de jeu était le Vieux Port de Trieste où j'attendais ou saluais les bateaux de mon père. Ce n'est pas un hasard si je me suis retrouvé dans les pages de Giovanni Comisso, dans ses descriptions de l'Adriatique, de la mer d'Istrie et de la Dalmatie. Dans ses livres, les voix des protagonistes, capitaines, maîtres d'équipage et matelots, sont entrecoupées et entremêlées - comme les stases du chœur d'Eschyle - avec les soupirs, les pensées et les cris des épouses et des petites amies qui attendent, parfois pendant des mois, de voir les navires de retour réapparaître à l'horizon. Mais le véritable protagoniste est toujours la mer. Avec ses couleurs, ses reflets, son obscurité inextricable, le reflet de la lune, les vents, les tempêtes et le calme des amarres."

vendredi, 26 novembre 2021

Quand Massimo Cacciari a invité Ernst Jünger à Venise

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Quand Massimo Cacciari a invité Ernst Jünger à Venise

Franco Volpi

Le philosophe italien (alors maire de Venise a proposé d'accueillir Ernst Jünger dans la ville de San Marco - pour célébrer le 100e anniversaire de l'écrivain - en mars 1995. Voici le récit de cette initiative par Franco Volpi

SOURCE : https://www.barbadillo.it/101685-quando-massimo-cacciari-invito-ernst-junger-a-venezia/

VENISE - La ville est divisée au sujet d'Ernst Jünger, le philosophe et écrivain allemand que Massimo Cacciari a invité sur la lagune le 29 mars (1995) pour célébrer son 100e anniversaire. L'affaire Jünger secoue les eaux calmes de la cité des Doges, ébranle les fondations du conseil progressiste qui soutient Cacciari, et menace de devenir une affaire internationale, avec l'Italie au banc des accusés devant la culture mondiale. Cacciari veut que Jünger soit à Venise parce que, selon lui, il est l'un des plus grands penseurs de ce siècle. Ceux de Rifondazione Comunista, Alleanza Democratica, certains Verts, certains Pidiessiniens et certains représentants de la communauté juive ne veulent pas de lui, parce qu'ils disent qu'il était un nazi et un complice des nazis. "Il est contesté dans le monde entier", affirme Rifondazione, qui a demandé la suspension des célébrations en son honneur, menaçant de faire sauter le conseil municipal. "N'importe quoi. C'est n'importe quoi", rétorque Cacciari, qui rappelle comment Jünger a participé à la révolution conservatrice contre Hitler. C'est un cas qui rappelle celui de Vargas LLosa car, toujours à Venise, l'année dernière, un conseiller pidiessin de la Biennale ne voulait pas qu'il fasse partie du jury du festival du film parce qu'il était trop à droite. Pour le philosophe-maire, il s'agit davantage d'une question de culture que de politique. Et il n'a pas l'intention de revenir sur son invitation à Jünger, malgré la controverse. Si le conseil et le conseil municipal s'y opposent, dit-il, M. Jünger viendra quand même à Venise: "Il sera mon invité personnel et logera chez moi". En outre, le maire rappelle qu'il n'y a pas eu de controverse lorsque Jünger avait été invité de la Biennale, il y a quelques années à Venise, et que c'est Cacciari lui-même qui a prononcé le discours d'introduction.

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Habitué à aller à contre-courant, le philosophe vénitien a été parmi les premiers - on ne peut certes pas l'accuser de sympathies conservatrices - à réévaluer, ou plutôt à apprécier à leur juste valeur, les œuvres d'auteurs "de droite", à commencer par Nietzsche, qu'une certaine "gauche" avait mis à l'index. Le 29 mars, Ernst Junger franchira le seuil de son centième anniversaire. On dirait vraiment qu'il a fait un pacte secret avec le temps. Des célébrations se préparent partout : pour son centenaire, un volume d'écrits en son honneur lui sera offert : Magie der Heiterkeit (Magie de la sérénité), et la dernière partie de ses journaux intimes : Siebzig verweht (Soixante-dix s'efface) sera dans les librairies. En France, le Magazine littéraire lui a consacré un numéro: "Jünger, cent ans d' Histoire". En Italie, Cacciari aimerait le voir à Venise. Jünger aurait certainement prévu que son pacte secret avec le temps aurait aussi des implications amères. Mais il n'imaginait peut-être pas que ce serait l'Italie - le pays dans lequel il a vécu et où, plus tôt qu'ailleurs, son œuvre a été largement comprise et libérée de l'hypothèque de la droite - qui troublerait les célébrations avec la controverse entourant l'invitation de Cacciari.

Mais Jünger était-il vraiment un national-socialiste ? Bien sûr, celui qui accepte son époque et s'y plonge comme Jünger ne peut manquer d'être contaminé par elle. On sait que les nationaux-socialistes auraient voulu faire de lui l'écrivain national. Mais Jünger, qui ne croit pas au rôle du parti, qui déteste la "démocratie plébiscitaire" et l'agitation des masses, qui considère la prise de pouvoir de 1933 comme la victoire de la "populace", refuse l'engagement politique et se retranche dans un rôle d'observateur. Sa position de lauréat multi-décoré de la Grande Guerre lui permet d'afficher son hostilité envers le régime. En 1933, il a refusé d'être nommé membre de l'Académie littéraire; il a décliné une invitation à publier dans le Völkischer Beobachter; lorsque le national)-bolchevik Niekisch a été condamné par les nazis, il a accueilli la femme et l'enfant de l'homme persécuté. Lorsque l'association des anciens combattants du 73e Fusiliers, son unité pendant la Première Guerre mondiale, s'est vu interdire d'accepter des Juifs, il a protesté et a quitté l'association. À l'automne 1939, il publie son roman Sur les falaises de marbre, dans lequel il aborde l'idée du tyrannicide. Beaucoup pensaient qu'il avait déjà dépassé les bornes, et il semble que seule la clémence du tyran l'ait sauvé. Hitler lui-même, qui ressentait le charme du personnage, aurait dit : "Laissez Jünger tranquille".

Sa situation risquée a été résolue quand il s'est engagé dans la Wehrmacht et en étant envoyé sur la ligne Siegfried. Mais lors de la guerre-éclair qui a amené les Allemands à Paris, le caractère d'"anarchiste" et d'esthète de Jünger est apparu. La guerre ne le saisit plus comme l'événement primordial où la vie révèle ses cartes. Au contraire, elle produit en lui de la répulsion, de l'éloignement, du détachement et de l'indifférence. La vie est ailleurs. Dans son journal, il note : "Tout est une effrayante antichambre de la mort, dont le passage me secoue brutalement. Dans une phase antérieure de ma formation intellectuelle, je me suis souvent plongé dans des visions d'un monde complètement sans vie et désert, et je ne nie pas que ces rêves lugubres me procuraient du plaisir. Ici, je vois ces pensées se réaliser et je crois que, si les soldats manquaient aussi, l'esprit deviendrait rapidement fou - au cours de ces deux jours, j'ai senti que la vision d'anéantissement a commencé à secouer ses charnières".

Lors de la marche vers Paris, au lieu de viser la capitale, il a détourné ses troupes vers la forteresse médiévale de Laon. Il s'y est arrêté pour sauver les trésors inestimables de la splendide bibliothèque de l'abbaye de Saint-Martin. Il y a quelques années, le maire de Laon, en accord avec les associations partisanes, lui a décerné la citoyenneté d'honneur. Les détracteurs de Cacciari devraient lire le compte rendu de la cérémonie. A Paris, il est chargé de la censure de la correspondance. En réalité, il s'intéressait aux rencontres avec des écrivains et des artistes, aux musées, aux galeries, aux antiquaires, à la vie de salon et aux heures de flânerie que Paris lui offrait. Ses journaux intimes parisiens témoignent non seulement de sa vie détachée dans la ville occupée, mais aussi de son indépendance vis-à-vis de l'idéologie nationale-socialiste. L'ambiance prédominante est celle d'une mélancolie lugubre: "Poe, Melville, Hölderlin, Tocqueville, Dostoïevski, Burckhardt, Nietzsche, Rimbaud, Conrad" - une bonne partie de la littérature nihiliste qui l'a accompagné pendant un certain temps. Sur le tyran de Berlin, il est d'accord avec Carl Schmitt, qui lui rend visite à Paris : non possum scribere contra eum, qui potest proscribere. Il fut impliqué dans la rébellion contre Hitler. Après la tentative d'assassinat manquée de von Stauffenberg, il ne s'en tire que parce qu'aucune preuve contre lui n'a été trouvée. Ceux qui continuent à qualifier l'"anarchiste" Jünger de national-socialiste sont soit mal informés, soit de mauvaise foi. Il est consolant de constater que le jugement le plus pénétrant et le plus différencié sur le prétendu national-socialisme de Jünger a été prononcé par une juive : Hannah Arendt. Présidente de la Commission pour la reconstruction de la culture juive européenne après la guerre, Arendt a rédigé un compte rendu de l'état culturel de l'Allemagne d'après-guerre.

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À propos de Jünger, elle a écrit : "Les journaux de guerre d'Ernst Jünger offrent peut-être le meilleur et le plus honnête exemple des immenses difficultés auxquelles l'individu s'expose lorsqu'il veut garder intactes ses valeurs et sa conception de la vérité dans un monde où la vérité et la moralité ont perdu toute expression reconnaissable. Malgré l'influence indéniable que les premiers travaux de Jünger ont exercée sur certains membres de l'intelligentsia nazie, il a été, du premier au dernier jour du régime, un opposant actif au nazisme". Dans tous les cas, les consciences bien intentionnées peuvent être tranquilles. Jünger ne va nulle part. Tout ce qu'il a dit, c'est qu'il aimerait s'échapper dans un atoll isolé du Pacifique et attendre que les célébrations du centenaire soient passées. (extrait de La Repubblica du 11 février 1995)

Franco Volpi.

vendredi, 07 mars 2014

Futurism in Venice

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mardi, 21 février 2012

Carnaval de Venise

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