vendredi, 01 mai 2026
Jacqueline de Roux est-elle une fée?

Jacqueline de Roux est-elle une fée?
par Frédéric Andreu
Appel à témoin
Mes entretiens téléphoniques échangés avec Jacqueline de Roux viennent de se terminer. Ils ont permis la rédaction d’un livret contenant les anecdotes entourant une vie entière consacrée à l’édition et à la littérature.
À peine refermé ce petit ouvrage, il est déjà rempli de cette insatisfaction que connaissent bien les écrivains. Suis-je parvenu à retranscrire, en fidèle sismographe, les lignes directrices de la vie de Jacqueline ? Rien n’est moins certain. Mon sentiment est d’avoir si peu goûté au sel d’une existence. Au fond de ma mémoire, cependant, s’agite le chiffon rouge d’un souvenir particulier. Ce chiffon, c’est le mot d’Aurore, l’arrière-petite-fille de Jacqueline:

« Mamy est une fée ! »
Quatre mots prononcés par une enfant : 1 : Mamy / 2 : est / 3 : une / 4 : fée. Quatre mots comme les quatre points cardinaux, comme les quatre âges d’une vie: enfance, adolescence, âge adulte, vieillesse. Comme le nombre de témoignages indispensables pour instruire un procès en « authenticité de fée».
À ce jour, le dossier « Jacqueline de Roux est-elle une fée ? » compte trois témoignages. Il en manque donc un pour lancer la procédure — l’administration du merveilleux, comme chacun sait, ne tolère aucune approximation.
Au témoignage de la petite Aurore s’ajoute celui de Rémi Soulié. À celui de Rémi s’ajoute le mien. Je peux en effet témoigner sur l’honneur que les coups de téléphone de Jacqueline sont presque tous tombés en parfaite synchronie avec des moments très particuliers de mon existence.
Je traversais une période de doute, de lassitude, et le téléphone se mit à sonner ! À l’instant même où j’ouvrais la porte pour me rendre à la pharmacie acheter des antidépresseurs: « Dring ! Dring !… Bonjour, c’est Jacqueline !..»
En termes savants, cela s’appelle une « synchronicité ». Un appel, passe encore — le hasard a bon dos — mais trois, quatre, cinq, six appels « synchrones »… cela relève du surnaturel !
À cette heure où druides et autres bardes ont disparu de notre univers — et où ceux qui persistent ne le sont que dans des replis purement folkloriques —, qui pourrait aujourd’hui faire autorité en matière de fées ? Les rabbins, les prêtres, les imams ? Ce n’est pas gagné. Les Historiens ? Ils s’intéressent aux faits plus qu’aux fées. Les anciens grimoires écrits en latin ? Ils sont si rares ! Ceux qui évoquent les fées sont cependant formels sur un point: quatre témoignages d’apparitions ou de phénomènes inexpliqués sont requis pour instruire un procès en authenticité. Ni deux, ni trois, mais quatre. Moins de quatre, et les termes du procès restent en suspension. Quel dommage ! A ce jour, il manque un témoignage !
Fée du logis ? Fée Gribouille ? Fée marraine de Cendrillon ? Fée bleue de Pinocchio ? Mais qui est donc Jacqueline de Roux ?

En évoquant le cas « Jacqueline » entre écrivains et éditeurs, je n’ai essuyé que réponses vagues, suspicions, voire des moqueries. Les « fées » n’existeraient donc plus dans la société contemporaine ? Voilà qui est rassurant. Nous pouvons donc continuer à croire aux graphiques, aux algorithmes et aux notifications, sans être dérangés par le moindre battement d’aile.
Tout compte « fait », mieux vaut ne pas évoquer les « fées », même lorsque certains « faits » troublants (les appels téléphoniques) sont, disons, obstinément têtus !
Qu’il me soit ici donné l’occasion de citer François Mauriac : « sous la couche épaisse de nos actes, notre âme d’enfant demeure ». Certains ouvrages ont le pouvoir de rajeunir l’âme. Ils agissent comme le font certaines rencontres marquantes. Il arrive qu’une heure passée entre les pages d’un ouvrage de Louis-Ferdinand Céline ou de Dominique de Roux puisse avoir l’effet d’un décapant. Nos voiles intérieurs dissous, le monde qui nous entoure nous apparaît dans une fraîcheur nouvelle. Telle une légende.
Si je ne croyais pas que le livre puisse décaper nos embourgeoisements d’âme, briser nos vraies chaînes et nos fausses fenêtres, je n’écrirais pas. Ce texte que vous lisez en ce moment n’existerait donc pas.

Oui, mais voilà : je crois que, « derrière la couche épaisse de nos actes », pour reprendre le mot de Mauriac, la trame de notre vie — transfigurée, arc-en-cielisée, légendaire — reste intacte. La guerre à livrer est tout à la fois extérieure et intérieure. En chacun de nous, l’aristocrate lutte contre le bourgeois ; le poète contre le poseur ; la lumière contre les ténèbres. Ce combat-là, personne ne peut le livrer à notre place.
Certes, le bourgeois méprisant domine le monde d’aujourd’hui. Et il en fait un usage particulièrement laid. Lorsqu’en plus il est investi d’une autorité, celle du scientifique, les choses ne s’arrangent pas. Il regarde et ne voit pas, entend et n’écoute pas. Et bien sûr, il ne croit pas aux fées. Pourtant, sa théorie des infrarouges et des ultraviolets n’affirme pas autre chose. Simplement, le scientifique s’exprime avec d’autres mots, ceux qui appartiennent au langage des titans — ennemis déclarés de la poésie, et probablement allergiques à toute forme d’enchantement.
Bref, la question demeure : Jacqueline de Roux est-elle une fée ? À chacun de lire Il était une fois Jacqueline de Roux pour se faire une opinion. Ce modeste livret commence par une série de témoignages ; il se termine par un appel à témoin.
Frédéric Andreu
Le 28 avril 2026
contact : fredericandreu@yahoo.fr
13:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, littérature française, lettres, lettres françaises, jacqueline de roux |
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