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jeudi, 17 septembre 2026

Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum - Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

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Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum

Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

Ali-Mohammad Mohajer Nasser

Ali-Mohammad Mohajer Nasser s’appuie sur Carl Schmitt pour se demander si les Houthis contribuent à transformer l’Axe de la Résistance en un grand espace émergent.

Introduction: la troisième fois que l’hégémon maritime a été contraint de battre en retraite

Le 10 septembre 2026, après plusieurs semaines de combats intenses le long de la côte occidentale du Yémen, les forces d’Ansar Allah — le mouvement plus communément, quoique de manière imprécise, désigné à l’étranger sous le nom de Houthis — se sont assuré le contrôle total du port stratégique de Mokha (1). Des unités de la «Résistance nationale» et des «Brigades des Géants», toutes deux alignées sur la coalition saoudo-émiratie, se sont retirées après avoir essuyé d’intenses bombardements d’artillerie au cours d’une tentative infructueuse visant à enrayer l’avancée houthie, afin de reconstituer leur ligne de front ailleurs. Mokha ne se trouve qu’à soixante-dix kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite environ douze pour cent du commerce maritime mondial (2). Tenir le port, c’est disposer de la capacité de surveiller, de menacer et, si les circonstances l’exigent, d’interdire le passage par l’un des goulets d’étranglement les plus déterminants de l’économie mondiale.

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Il s’agit de la troisième occasion, en moins de dix-huit mois, où une puissance militaire dotée d’une supériorité technologique manifeste n’est pas parvenue à soumettre Ansar Allah. La première fut celle des États-Unis, qui, entre mars et mai 2025, menèrent plus de mille cent frappes aériennes, pour un coût d’au moins dix milliards de dollars, sans parvenir à éliminer les dirigeants du mouvement ni à amoindrir ses capacités balistiques, et qui finirent par accepter un cessez-le-feu dont Washington, et non Sanaa, se révéla être le véritable perdant. La deuxième fut celle de la coalition saoudo-émiratie, dont dix années de guerre terrestre ne permirent même pas de reprendre les positions qu’elle tenait en 2015. Et voici maintenant, en septembre 2026, la troisième.

Cependant, l’importance stratégique d’Ansar Allah ne doit pas être recherchée dans ce seul épisode récent. Durant la guerre de Douze Jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, puis à nouveau lors de la guerre plus vaste du printemps 2026 — qui commença avec la frappe américano-israélienne conjointe contre l’Iran, le 28 février, et dura près de quarante jours —, Ansar Allah fut l’un des rares acteurs régionaux à entrer effectivement dans la bataille, et non à se contenter de déclarations: à partir du 28 mars 2026, le mouvement tira des missiles balistiques en direction d’Israël et annonça que «notre doigt se pose sur la détente chaque fois que l’évolution de la situation l’exige». Le Yémen, pays qui vivait sous les bombardements et le blocus depuis 2015, fut le seul pays qui, à cette heure décisive, répondit non par un communiqué, mais par le feu.

Pour comprendre cette endurance, il faut remonter plus loin. Le mouvement Ansar Allah trouve ses racines dans un renouveau du zaïdisme, branche de l’islam chiite qui gouverna le nord du Yémen — y compris la province montagneuse de Saada — pendant plus de mille ans, jusqu’à ce que la révolution républicaine de 1962 mette fin à l’imamat zaïdite (3).

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Le mouvement lui-même prit forme dans les années 1990 sous la direction de Hussein Badreddin al-Houthi, en réaction à la marginalisation de l’identité zaïdite et à la propagation de l’influence wahhabite soutenue par l’Arabie saoudite. Al-Houthi fut tué en 2004, mais le mouvement, dirigé par son frère Abdul-Malik al-Houthi, s’empara de Sanaa en 2014 et tient depuis 2015 face à l’intervention de la coalition conduite par l’Arabie saoudite.

Ce qui suit est une tentative pour rendre compte de cette triple endurance — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha — non pas au moyen de l’opposition familière entre «terre et mer», si souvent invoquée dans les discussions sur la puissance tellurique et la puissance thalassocratique, mais à l’aide de trois autres instruments empruntés à l’œuvre de Carl Schmitt qui, lus à la lumière de la théologie politique zaïdite, offrent une compréhension plus précise du phénomène: la théorie du partisan, la temporalité du qiyam bi-l-sayf et le concept de Großraum.

La figure du partisan: l’ennemi tellurique irrégulier

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgEn 1963, dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt tenta de dresser le portrait théorique du combattant qui avait marqué les guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Espagne au Vietnam (4). Selon lui, le véritable partisan possède quatre caractéristiques: l’irrégularité — il n’est pas le soldat d’une armée formellement constituée —, une mobilité tactique extraordinaire, une intensité exceptionnelle de l’engagement politique et — trait plus décisif encore que les trois précédents — un caractère tellurique: un lien organique avec le sol natal, avec une terre qu’il connaît, habite et défend.

C’est ce quatrième trait qui distingue le partisan du révolutionnaire cosmopolite de type léniniste ou maoïste: le révolutionnaire cosmopolite considère les frontières comme simplement horizontales et cherche à exporter la révolution en tout point du globe; le partisan tellurique, au contraire, mène sa guerre dans un lieu précis, afin de défendre ce même lieu.

Ansar Allah constitue un exemple presque idéal-typique de cette figure. Le mouvement n’est ni une armée régulière dotée des uniformes et de la hiérarchie classique propres à celle-ci — bien que sa structure militaire se soit considérablement formalisée ces dernières années —, ni porteur d’un projet d’exportation de la révolution au-delà des frontières du Yémen; il n’a jamais formulé une telle prétention. Ses combattants sont enracinés dans les mêmes vallées et montagnes de Saada sur lesquelles, plusieurs générations auparavant, régnait l’imamat zaïdite.

Pendant une décennie de guerre, les lanceurs de missiles et les centres de commandement ont été dissimulés au sein de ce même terrain inhospitalier — un terrain face auquel la supériorité aérienne absolue des États-Unis et de la coalition arabe s’est révélée de peu d’utilité, confrontée qu’elle était à une connaissance que seul possède l’habitant d’une terre.

Schmitt écrit que le partisan «combat avec la terre, et non contre elle» — précisément la distinction qui sépare le militaire américain, opérant depuis le pont d’un porte-avions ou à dix mille mètres d’altitude et ne devant allégeance à aucun lieu particulier au-delà de sa propre capacité fonctionnelle, du combattant yéménite, pour qui la montagne est son foyer.

La récente bataille de Mokha indique toutefois que ce caractère partisan s’est désormais étendu de la défense des montagnes au contrôle territorial, voire maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, perdu ni son intensité politique ni son lien tellurique. Cela constitue en soi une réponse à l’une des réserves formulées par Schmitt quant à l’avenir du partisan à l’ère de la technologie: le partisan peut-il résister à une guerre entièrement technicisée?

8f3b2c62c1a484931c37342223d8bbd6.jpgL’expérience yéménite apporte une réponse affirmative, mais conditionnelle: tout mouvement partisan passé de la défense territoriale au contrôle du territoire — de Tito au Viet Cong — s’est trouvé confronté au risque de ce que l’on pourrait appeler la normalisation, c’est-à-dire au risque d’acquérir, dans le processus même de consolidation de son pouvoir, les vulnérabilités propres à l’armée régulière auxquelles il échappait auparavant. La question de savoir si Ansar Allah fera exception à cette règle ne sera pas tranchée dans le texte de la théorie, mais sur le terrain de la pratique.

Le temps du qiyam bi-l-sayf: une formulation rivale de la temporalité occidentale

Le principe du qiyam bi-l-sayf — «se lever avec l’épée» — doit d’abord être situé précisément au sein de la théologie zaïdite avant que l’on puisse tenter toute lecture théorique (5). Contrairement à la tradition imamite — duodécimaine —, qui fonde l’imamat sur la désignation divine (nass) et la transmission héréditaire par la lignée des imams infaillibles, et contrairement à la tradition sunnite, qui le conçoit à travers l’allégeance (bay’a) et le consensus (ijma’), la jurisprudence zaïdite soutient depuis longtemps — au moins depuis sa systématisation par al-Qasim ibn Ibrahim al-Rassi au IIIe siècle de l’islam — que l’imamat est subordonné à un ensemble de qualifications qui, outre l’ascendance — descendre soit de Hasan, soit de Husayn ibn Ali — et le savoir — le raisonnement juridique indépendant, ou ijtihad —, comprennent l’exigence même du qiyam bi-l-sayf: quiconque revendique l’imamat doit se soulever, en personne et en actes, contre l’injustice pour que cette prétention puisse être considérée comme valide.

51uctsrBeJL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDans son étude désormais classique de l’imamat zaïdite, Wilferd Madelung traite précisément ce trait comme la caractéristique distinctive du zaïdisme parmi les courants chiites: contrairement à l’imamat imamite, suspendu par la doctrine de l’occultation, l’imamat zaïdite n’a jamais été séparé de l’action politique ouverte (6).

Des travaux plus récents sur le renouveau zaïdite contemporain — notamment ceux de Bernard Haykel et de Najam Haider — montrent également qu’Ansar Allah, même dans sa réinterprétation moderne de l’héritage zaïdite, a préservé ce même axe classique: la légitimité n’est pas une chose conférée de l’extérieur, mais une chose prouvée par l’action (7).

61wGzRIPD0L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgAu-delà de son cadre strictement juridique, cette structure peut être interprétée comme une théorie de la légitimité présentant une véritable affinité théorique avec la théologie politique de Schmitt.

La Théologie politique de Schmitt part d’une analogie fondatrice: les concepts centraux de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés; tout comme le Dieu omnipotent peut suspendre l’ordre naturel par le miracle, le souverain politique, dans l’état d’exception, fonde ou refonde l’ordre par la décision — et non en recourant à une règle préexistante (8).

Dans cette lecture, la légitimité procède de l’action et de la décision, et non de la simple perpétuation d’une procédure déjà établie. Le principe du qiyam bi-l-sayf, au sein d’une tradition entièrement indépendante de Schmitt et considérablement plus ancienne, exprime précisément cette même logique: l’imam crée son propre imamat par la décision de se soulever, et non par la seule ascendance. Ce qui unit ces deux traditions n’est pas l’affirmation selon laquelle l’une aurait emprunté à l’autre — aucune affirmation de ce genre n’est ici voulue ni justifiée —, mais leur convergence structurelle autour d’une même question: d’où la légitimité procède-t-elle dès lors que l’ordre existant n’est plus en mesure de répondre de lui-même?

Theologie_politique,_Carl_Schmitt,_Louis_Maitrier,_1998.jpgDe cette structure même découle une formulation distincte du temps politique. La temporalité occidentale libérale et moderne est linéaire et développementaliste: l’histoire y est conçue comme un processus allant de l’avant, mesuré en intervalles calculables. L’horizon temporel d’un responsable politique américain s’étend, tout au plus, jusqu’au prochain cycle électoral ou jusqu’à la clôture de la période annuelle d’affectation des crédits de défense; des calculs tels que «choc et effroi» ou «changement de régime» sont conçus précisément dans ce bref horizon.

Le temps du qiyam bi-l-sayf, en revanche, est cyclique et revivaliste: un imam zaïdite peut «se lever» mille ans après la chute du dernier imamat, car l’événement présent, dans cette conception, constitue la continuation directe d’un récit millénaire, et non une réaction à une crise contemporaine. Lorsque le combattant d’Ansar Allah prend les armes contre les États-Unis et l’Arabie saoudite, il rejoue, dans son propre cadre temporel, ce même moment fondateur: l’imam juste, armé de l’épée, affronte le tyran injuste. Cette temporalité, qui mesure les événements en générations et en siècles plutôt qu’en cycles électoraux, confère à la résistance une patience qu’aucun calcul de «choc et effroi» ne saurait briser: les États-Unis n’ont pas été vaincus au Yémen parce que leur armée aurait été détruite; ils l’ont été parce qu’ils avaient défini la «victoire» dans leur propre cadre temporel, tandis que, dans celui de leur adversaire, la mesure de la victoire était, dès le départ, entièrement différente.

voelkerrechtliche-grossraumordnung-taschenbuch-carl-schmitt.jpegDu Nomos de la Terre au Großraum: l’Axe de la Résistance comme grand espace émergent

La relation entre l’Iran, Ansar Allah et le Hezbollah est communément comprise à travers l’opposition familière entre «terre tellurique et mer thalassocratique» — le même cadre que celui invoqué dans la section précédente à propos du combattant partisan. Cette opposition, bien qu’utile pour saisir la relation du combattant au sol, devient rudimentaire lorsqu’on se tourne vers la structure plus vaste de ce que l’on appelle l’Axe de la Résistance: elle nous apprend seulement que cet axe est «enraciné dans la terre», sans préciser quel ordre politique et juridique particulier produit cet enracinement. Pour une analyse à ce niveau, Schmitt fournit un instrument plus rigoureux: le Großraum, ou «grand espace» (9).

Dans l’usage qu’en fait Schmitt, le Großraum n’est ni simplement un empire à l’ancienne ni une simple unité géographique, mais une relation triple entre une puissance centrale, une idée politique directrice et un espace organisé selon cette idée et revendiquant l’immunité contre l’intervention de puissances qui lui sont étrangères — principe que Schmitt nomme Interventionsverbot für raumfremde Mächte, l’interdiction d’intervention des puissances étrangères à l’espace. Pour Schmitt, l’exemple paradigmatique de cette structure est la doctrine Monroe américaine: une puissance centrale qui, au moyen d’une idée politique, organise un espace et interdit qu’y interviennent des puissances «étrangères» à celui-ci.

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L’Axe de la Résistance peut être compris précisément en ces termes — non comme une coalition militaire informelle d’acteurs non étatiques, mais comme un Großraum émergent: sa puissance centrale est l’Iran; son idée directrice est la résistance à l’hégémonie occidentalo-israélienne en Asie occidentale; et, désormais, avec le contrôle exercé par Ansar Allah sur Mokha et Bab el-Mandeb, cet espace a acquis pour la première fois une frontière pratique et susceptible d’être imposée au service de ce principe même d’interdiction d’intervention — non sur le plan de la théorie, mais sur celui du missile et du radar. La capacité de dissuasion iranienne dans le détroit d’Ormuz et les capacités d’Ansar Allah à Bab el-Mandeb forment les deux extrémités d’un même arc: un arc qui affirme que deux des goulets d’étranglement les plus vitaux du monde en matière d’énergie et de commerce ne sont pas des espaces qui lui sont étrangers et qui seraient ouverts à l’intervention des forces américaines et européennes.

Ce qui distingue cette lecture de la simple opposition terre-mer, c’est que le Großraum, contrairement au Nomos de la Terre — qui ne décrit qu’une relation ontologique au lieu —, fournit une structure opérationnelle et juridico-politique: qui constitue la puissance centrale, ce qui constitue l’idée directrice et où se situe la frontière effective de l’interdiction d’intervention. De ce point de vue, la chute de Mokha n’est pas un épisode simplement tactique; elle constitue le moment où la frontière théorique d’un Großraum émergent se trouve, pour la première fois, inscrite de manière tangible sur la carte.

Ce Großraum émergent n’est toutefois pas à l’abri des tensions internes. Premièrement, les rivalités tactiques et stratégiques entre ses composantes — l’Iran, Ansar Allah, le Hezbollah et les factions irakiennes — pourraient à long terme affaiblir sa cohésion, notamment si l’un de ces acteurs devait placer son propre intérêt national au-dessus de l’idée directrice de l’espace dans son ensemble.

Deuxièmement, la légitimité interne de la puissance centrale n’est pas uniforme parmi les différentes composantes de cet espace; les différences confessionnelles — zaïdites face aux imamites — et historiques pourraient se cristalliser en fractures latentes.

Troisièmement, le même risque de normalisation évoqué à propos du partisan réapparaît ici au niveau structurel: en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique — un destin contre lequel Schmitt lui-même mettait en garde à propos de l’Union soviétique (10). Aucun de ces défis ne nie la réalité du Großraum; ils constituent plutôt les conditions de sa persistance.

Ennemi de l’humanité: le mécanisme de l’étiquette terroriste

Pourquoi l’Occident qualifie-t-il Ansar Allah non de mouvement politique armé, mais d’organisation «terroriste»? La réponse conventionnelle — les divergences idéologiques ou les intérêts géopolitiques — est insuffisante. Dans sa critique de l’impérialisme anglo-américain, Schmitt propose un mécanisme plus précis. Selon lui, lorsqu’une puissance se présente non pas simplement comme un État parmi d’autres, mais comme la représentante de «l’humanité» en tant que telle — comme le font les États-Unis par le langage des droits de l’homme, de la démocratie et de «l’ordre international fondé sur des règles» —, son ennemi politique cesse d’être simplement un ennemi politique et devient un «ennemi de l’humanité» (Feind der Menschheit) (11).

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Ce déplacement entraîne une conséquence de toute première importance. Dans le cadre classique du politique, l’ennemi est une partie légitime à un conflit — une partie avec laquelle il est possible de conclure la paix ou des traités, ou, dans le pire des cas, de mener la guerre dans les limites fixées par des règles. Mais dès lors que l’ennemi est réduit à la condition d’ennemi de l’humanité, l’hostilité se libère du cadre délimité du politique et devient morale et illimitée; car une inimitié dirigée contre l’humanité tout entière est, par définition, absolue et extérieure à toute limite circonscrite.

C’est précisément pour cette raison que l’étiquette «terroriste» apposée à Ansar Allah n’est pas, malgré les apparences, un jugement juridico-pénal, mais une déclaration selon laquelle le mouvement a été expulsé du cercle des acteurs politiques légitimes — une déclaration qui rend illégitime par avance tout dialogue avec lui et, corrélativement, «justifie» tout moyen destiné à le détruire, du blocus naval au bombardement d’infrastructures civiles.

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Un exemple concret de ce mécanisme peut être observé dans la décision de l’administration Trump, en janvier 2025, d’inscrire Ansar Allah sur la liste des organisations terroristes étrangères (Foreign Terrorist Organizations, FTO) (12). Cette décision était, en apparence, un acte juridico-administratif. Dans la pratique, elle adressait un message politique à toute la région: Ansar Allah n’était plus une partie à un conflit avec laquelle on pouvait négocier, mais un ennemi de l’humanité qu’il fallait détruire.

La conséquence de cette désignation ne fut pas seulement la fermeture des voies diplomatiques, mais l’octroi d’une légitimité à toute mesure militaire. Et c’est ici, précisément, que le lien entre l’étiquette terroriste et le Großraum devient visible: l’étiquette terroriste est un instrument par lequel l’hégémon maritime prive de légitimité un Großraum rival; en transformant un ennemi politique en ennemi de l’humanité, elle invalide par avance toute prétention que cet ennemi pourrait faire valoir sur un grand espace et sur une interdiction d’intervention. Pourtant, comme l’expérience du Yémen l’a montré, cette stratégie se révèle inefficace contre un Großraum fondé sur le qiyam bi-l-sayf et le caractère tellurique, car sa légitimité ne procède pas d’une reconnaissance extérieure, mais de l’acte interne de résistance lui-même.

Conclusion: le partisan du Großraum

Ce qui s’est produit à Mokha, à Bab el-Mandeb et dans le ciel israélien au printemps 2026 comporte trois dimensions, apparemment distinctes mais fondamentalement imbriquées. Au niveau du combattant, nous observons la figure du partisan tellurique — irrégulier, mobile, intensément politique et enraciné dans le sol natal — désormais passée de la défense des montagnes au contrôle territorial et maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, renoncé à son lien tellurique. Au niveau de la légitimité, nous observons la réactualisation de la temporalité du qiyam bi-l-sayf: la décision fondatrice de l’imam, située non dans le temps linéaire du progrès, mais dans le temps cyclique du renouveau. Enfin, au niveau structurel, nous observons un Großraum émergent qui, grâce à son contrôle de deux des principaux goulets d’étranglement énergétiques du monde, oppose pour la première fois à l’hégémonie maritime une revendication concrète du principe d’interdiction d’intervention.

Les États-Unis et la coalition arabe ont, tour à tour, expliqué ce phénomène dans le langage de l’ennemi de l’humanité, précisément afin de ne se sentir nullement obligés de négocier avec lui. Mais un ennemi avec lequel on ne peut négocier n’est pas nécessairement un ennemi que l’on peut vaincre. À trois reprises — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha —, cette proposition a été mise à l’épreuve et s’est révélée erronée. Ce qui a résisté à une puissance aérienne et navale supérieure n’était pas une armée susceptible d’être vaincue sur un champ de bataille unique; c’était une figure qui était simultanément partisan, imam et fondatrice d’un espace émergent.

Cette simultanéité ne doit cependant pas être interprétée comme une condition permanente ou éternelle. Chacune des trois dimensions mises en évidence par cette analyse comporte un risque propre: en s’étendant vers le pouvoir territorial, le partisan risque la normalisation; en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique; et la temporalité du qiyam bi-l-sayf, aussi résistante qu’elle se soit montrée face au «choc et effroi», exige un renouvellement constant contre l’usure progressive — l’arme à long terme de l’hégémonie maritime. Ce qui s’est produit au Yémen n’est pas une victoire définitive; c’est une ouverture historique, dont la poursuite se décidera non dans la théorie, mais dans la pratique quotidienne de la résistance.

Notes:

(1) Pour des informations corroborées sur la chute de Mokha les 10 et 11 septembre 2026, voir les articles de Reuters, de l’Associated Press et de NPR du 11 septembre 2026.

(2) Bab el-Mandeb — «la Porte des Larmes» ou «la Porte du Chagrin» en arabe — relie la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien; à son point le plus étroit, il mesure environ dix-huit milles de largeur.

(3) Les Zaydites tirent leur nom de Zayd ibn Ali, arrière-petit-fils de l’imam Husayn. Ils constituent une branche de l’islam chiite dont la doctrine de l’imamat — qui exige notamment une affirmation politique et militaire active de la part du prétendant — les rapproche, en matière de pratique religieuse et de droit, bien davantage de la jurisprudence sunnite que toute autre école chiite, proximité souvent résumée par la formule: «chiites parmi les sunnites, sunnites parmi les chiites». L’imamat zaïdite gouverna certaines parties du nord du Yémen, avec des interruptions, du IXe siècle jusqu’à la révolution de 1962.

(4) Carl Schmitt, Theorie des Partisanen: Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, 1963.

(5) Sur le caractère tellurique du partisan et sa distinction d’avec le révolutionnaire cosmopolite, voir ibid., les sections consacrées à Lénine et à Mao.

(6) Wilferd Madelung, Der Imam al-Qāsim ibn Ibrāhīm und die Glaubenslehre der Zaiditen, Berlin, 1965 ; sur les conditions classiques de l’imamat zaïdite, y compris le qiyam bi-l-sayf, voir les sections consacrées à la théorie de l’imamat.

(7) Sur le renouveau contemporain du zaïdisme et la réappropriation de cet héritage par Ansar Allah, voir Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam, Cambridge, 2003 ; Najam Haider, The Origins of the Shī’a, Cambridge, 2011.

(8) Carl Schmitt, Politische Theologie: Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig, 1922.

(9) Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, Berlin, 1939.

(10) Sur le risque de normalisation parmi les mouvements partisans qui accèdent au pouvoir territorial, voir Schmitt, Theorie des Partisanen, dernière section.

(11) Sur la polémique de Schmitt contre l’impérialisme anglo-saxo-américain et le concept d’ennemi de l’humanité, voir Falk, Hjalmar (2022), «Carl Schmitt and the Challenges of Interwar Internationalism. Against Weimar – Geneva – Versailles», Global Intellectual History, 7:4, p. 765-783.

(12) Sur la désignation d’Ansar Allah comme organisation terroriste étrangère par l’administration Trump en janvier 2025, voir les communiqués correspondants du département d’État des États-Unis, janvier 2025.

Douguine et Marx contre le Capital

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Douguine et Marx contre le Capital

Constantin von Hoffmeister

Alexandre Douguine a raison d’attirer l’attention sur le titre de l’œuvre majeure de Marx: LE CAPITAL. Marx n’a pas commencé par imaginer une société idéale pour ensuite condamner le monde parce qu’il ne lui ressemblait pas. Il est parti de l’ordre existant et s’est demandé comment celui-ci se reproduisait.

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Le Capital est donc moins un manifeste qu’une anatomie du pouvoir. Son objet n’est ni la richesse au sens ordinaire du terme, ni un ensemble d’usines, de banques et de fortunes. Le capital est un rapport social dans lequel la valeur accumulée acquiert une domination sur le travail, la nature, la technologie et le temps, afin de pouvoir revenir augmentée. Marx décrit ce mouvement de la manière suivante: l’argent achète des marchandises, y compris la force de travail, afin qu’au terme du processus puisse apparaître davantage d’argent. Le capitaliste peut être cupide ou généreux, patriote ou cosmopolite, religieux ou athée; le système le contraint malgré tout à se développer, à réduire les coûts, à vaincre ses rivaux et à transformer toute ressource disponible en source de profit.

La concurrence impose cette discipline aux propriétaires, tout comme le salaire l’impose aux travailleurs. Voilà pourquoi remplacer quelques milliardaires ou adopter des lois morales contre la cupidité ne saurait régler le problème. Ceux qui occupent les postes de commandement sont eux-mêmes sélectionnés et contraints par la structure.

Un dirigeant d’entreprise qui refuse une automatisation rentable, une main-d’œuvre moins chère, des fournisseurs étrangers ou l’ingénierie financière finira par être évincé au profit d’un autre qui les accepte.

L’ennemi de Marx est donc impersonnel, même s’il agit par l’intermédiaire d’êtres humains. Il pénètre dans le monde par les contrats, les prix, les dettes, les droits de propriété et les échanges apparemment libres. Son pouvoir paraît naturel parce qu’aucun dirigeant unique n’édicte l’ensemble de ses commandements. Le capital ne se contente pas d’influencer de l’extérieur la vie politique; il détermine ce qui peut survivre, ce qui peut être construit, la manière dont le temps est mesuré et les activités humaines qui sont considérées comme réelles.

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Marx commence Le Capital par la marchandise parce que la domination capitaliste se manifeste d’abord sous la forme inoffensive de choses mises en vente. Un manteau, un téléphone, un missile, un traitement médical et une heure de la vie d’un travailleur entrent sur le marché comme des quantités comparables exprimées en argent. Leurs différences concrètes sont reléguées au second plan, tandis que le travail et les rapports humains qu’ils renferment disparaissent du champ de vision. Marx appelle cela le fétichisme de la marchandise: les rapports entre les personnes prennent la forme de rapports entre les choses. La fermeture d’une usine apparaît comme le verdict du «marché»; une baisse des salaires devient une exigence de la «compétitivité»; la destruction d’une communauté agricole est décrite comme une amélioration de l’efficacité.

Les choix politiques sont traduits en faits économiques, puis présentés comme si personne ne les avait effectués. La marchandise décisive est la force de travail. Les travailleurs sont formellement libres parce que personne ne les possède juridiquement; pourtant, la plupart doivent vendre leur capacité de travailler afin de vivre. L’employeur achète cette capacité pour une durée déterminée et en extrait, pendant cette période, une valeur supérieure à celle qu’il restitue sous forme de salaire. Cette différence constitue la plus-value, source dont sont en définitive tirés le profit, l’intérêt et la rente.

La lutte autour de la journée de travail concerne donc autant le pouvoir politique que la rémunération: à qui appartiennent les heures d’éveil d’une personne, qui bénéficie d’un effort accru et qui a le droit d’en fixer la limite? Cette même lutte se manifeste aujourd’hui dans les quotas imposés dans les entrepôts, les algorithmes de livraison, la surveillance électronique, la disponibilité non rémunérée, les contrats temporaires et le travail via des plateformes. Un chauffeur peut être qualifié de travailleur indépendant et un employé de bureau de partenaire; une application peut néanmoins leur attribuer des tâches, mesurer leur cadence, modifier leurs revenus et les évincer sans négociation. Le langage libéral les déclare autonomes au moment même où les systèmes techniques les soumettent à un contrôle plus étroit.

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Les chapitres consacrés aux machines expliquent pourquoi le progrès technologique ne libère pas automatiquement les êtres humains. Une machine peut réduire le temps de travail nécessaire, diminuer la pénibilité physique et accroître l’abondance. Sous le régime du capital, elle apparaît d’abord comme un moyen d’accroître la plus-value relative: le travailleur produit l’équivalent de son salaire pendant une partie plus courte de la journée, ce qui en laisse une part plus importante au propriétaire.

Les machines affaiblissent également les travailleurs qualifiés en transférant le savoir de l’artisan vers le système de production. Une fois le savoir-faire incorporé à la machine, la direction acquiert davantage de pouvoir pour remplacer, diviser, surveiller et déplacer la main-d’œuvre. Marx décrit les machines comme une arme dans le conflit entre le capital et le travail, et son analyse s’applique désormais aux robots industriels, aux logiciels logistiques, à l’intelligence artificielle générative et à la gestion automatisée.

La question centrale n’est pas de savoir si l’IA est intelligente. Elle est de savoir qui possède les modèles, la puissance de calcul, l’approvisionnement énergétique, les données, les brevets et les canaux de distribution. Si ces éléments restent concentrés, l’augmentation de la productivité accroîtra le pouvoir des propriétaires tout en rendant de nombreux travailleurs plus dépendants. Le résultat ne sera pas nécessairement un chômage de masse permanent. L’«armée industrielle de réserve» de Marx comprend les chômeurs, les travailleurs précaires, ceux qui ne sont employés que par intermittence et les populations susceptibles d’être intégrées à la production lorsque l’expansion l’exige. Leur présence discipline ceux qui ont encore un emploi.

La politique migratoire entre elle aussi dans ce système. Les entreprises réclament une main-d’œuvre mobile lorsqu’elle permet de réduire les coûts, tandis que les partis politiques gèrent les conséquences culturelles et sociales une fois les profits engrangés. Le capital accueille le travailleur comme une unité interchangeable et laisse à la nation le soin d’absorber les pressions exercées sur le logement, les services publics, les salaires et la confiance au sein de la communauté. Le conflit est ensuite redéfini comme une bataille morale entre autochtones et migrants, dissimulant les employeurs et les politiques qui ont organisé le marché du travail. L’analyse de Marx ne tranche pas les questions de nation, de frontières ou d’identité, mais elle révèle pourquoi le capital préfère les êtres humains qui peuvent être détachés de leurs obligations héritées et déplacés partout où les rendements sont les plus élevés.

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L’accumulation modifie ensuite l’échelle du pouvoir politique. Le profit est réinvesti, les grandes entreprises éliminent les plus petites et les capitaux prospères absorbent leurs concurrents défaillants. Le crédit accélère ce processus en rassemblant une épargne dispersée et en plaçant des sommes considérables sous une direction centralisée.

Marx montre comment le système du crédit développe la production tout en aggravant la spéculation, la fraude et les crises. Il permet aux investisseurs de faire valoir des droits sur des revenus futurs bien avant que ceux-ci n’existent. Les États modernes évoluent désormais au sein de cette structure. Les gouvernements dépendent des marchés obligataires, les banques centrales protègent la stabilité financière, les systèmes de retraite détiennent des titres d’entreprises et les politiques publiques sont jugées à l’aune de leur effet sur les prix des actifs.

Les élections peuvent remplacer les ministres, mais le coût de l’emprunt peut sanctionner tout gouvernement qui menace les droits établis sur les recettes futures. On affirme au public que la finance est au service de l’économie productive, bien qu’une grande partie de la vie politique soit organisée autour de la protection de la valeur des actifs donnés en garantie, du maintien du crédit et du sauvetage d’institutions dont l’effondrement mettrait en danger l’ensemble du système.

La concentration du capital sape également la vieille représentation libérale d’une multitude d’entreprises indépendantes se rencontrant sur un marché neutre. Les plateformes numériques contrôlent l’accès aux clients, aux infrastructures infonuagiques, à la publicité, à l’information et aux paiements. Les gestionnaires d’actifs détiennent des participations dans des entreprises concurrentes.

Les fournisseurs du secteur de la défense, les entreprises énergétiques, les banques, les groupes pharmaceutiques et les sociétés technologiques entretiennent des relations permanentes avec l’État. Il ne s’agit pas de la disparition de la concurrence, mais d’une concurrence entre des blocs gigantesques soutenus par l’argent public, le droit, les services de renseignement et la puissance militaire. L’État capitaliste ne se tient pas au-dessus de l’économie en tant que juge impartial. Il construit des routes, forme les travailleurs, protège les brevets, sécurise les routes commerciales, socialise les pertes et recourt à l’impôt afin de préserver les conditions nécessaires à la poursuite de l’accumulation privée.

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À l’échelle du marché mondial, ce même système devient géopolitique. Les États se disputent les chaînes d’approvisionnement, les voies maritimes, les ressources minérales, les normes industrielles, les routes énergétiques, les monnaies et la maîtrise des technologies de pointe. L’analyse que fait Marx de l’accumulation primitive montre que le capitalisme n’est pas né de la seule épargne pacifique.

Les enclosures, le pillage colonial, la dette publique, la fiscalité et la violence étatique ont créé les rapports de propriété qui se sont ensuite présentés sous la forme d’échanges libres. L’ancienne forme coloniale a changé, mais la force continue de se tenir derrière le contrat. Les sanctions restreignent l’accès aux services bancaires, aux assurances, au transport maritime, à la technologie et aux marchés; les monnaies de réserve permettent aux États émetteurs de projeter leur autorité financière intérieure bien au-delà de leurs frontières; les contrôles à l’exportation transforment les équipements et logiciels destinés aux semi-conducteurs en armes stratégiques.

Les sanctions de l’Union européenne contre la Russie ont ouvertement visé l’énergie, les banques, le transport maritime et le commerce, démontrant comment les infrastructures commerciales peuvent être converties en instruments de guerre sans qu’un blocus naval officiel soit instauré. Les droits de douane américains montrent eux aussi que l’État n’a jamais disparu sous l’effet de la mondialisation : Washington peut renchérir les produits étrangers afin de protéger la production nationale, de mettre au pas ses partenaires commerciaux ou de contraindre le capital à se relocaliser.

L’essor industriel de la Chine, la réorientation de la Russie vers l’Asie, la concurrence autour des systèmes de paiement et la recherche d’échanges commerciaux libellés en monnaies nationales constituent des tentatives pour échapper à une hiérarchie structurée autour de la finance et de la technologie occidentales. Pourtant, changer la monnaie de règlement ne suffit pas, en soi, à abolir le capital.

La part du dollar dans les réserves officielles est tombée à 56,77 % à la fin de 2025, mais celui-ci demeurait largement en tête devant toutes les autres monnaies. Un monde multipolaire peut affaiblir un centre de commandement financier tout en faisant apparaître plusieurs centres concurrents qui continuent d’organiser la vie autour de l’accumulation.

C’est ici que Douguine accepte Marx tout en allant au-delà de lui. Marx a mis au jour l’une des faces profondes de l’hégémonie : la domination de la valeur abstraite sur la vie concrète. Le marxisme ultérieur a souvent réduit sa méthode à un catéchisme dans lequel les étiquettes de classe remplaçaient la pensée, l’histoire avançait selon des étapes prédéterminées et chaque nation était censée obéir au même scénario. Il a échoué lorsqu’il a traité la religion, l’ascendance, la culture, la nation et la civilisation comme de simples masques de l’intérêt économique.

Les hommes endurent la pauvreté pour leur patrie, meurent pour des croyances sacrées et rejettent des arrangements profitables qui menacent leur mode de vie. Le capital ne peut expliquer entièrement ces loyautés, bien qu’il s’efforce constamment de les dissoudre, de leur attribuer un prix, de les imiter et de les vendre.

La leçon positive de Douguine est que toute résistance doit commencer par une compréhension véritable de ce à quoi elle résiste. Un mouvement qui parle de tradition tout en dépendant de la finance spéculative, d’une main-d’œuvre importée à bas coût, des plateformes mondiales, de technologies étrangères et du désir consumériste ne sera traditionnel que par son déguisement.

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Un mouvement qui parle de souveraineté tout en permettant au capital privé de vendre ses industries, ses données, ses terres, ses logements et ses médias au plus offrant possédera un drapeau sans posséder le pouvoir.

Marx a rarement fourni des plans détaillés de la société qui devrait succéder au capital. Son modèle positif était contenu dans la négation: si le capital sépare les travailleurs de leurs moyens d’existence, un autre système doit rétablir leur maîtrise de la production; si la valeur abstraite gouverne la communauté, celle-ci doit soumettre l’activité économique à des limites politiques et morales; si l’accumulation transforme chaque héritage en marchandise, certaines choses doivent être déclarées hors commerce.

La tâche ne consiste donc ni à répéter le socialisme du XIXe siècle, ni à défendre le capitalisme à l’aide de slogans patriotiques. Elle consiste à maîtriser l’anatomie marxienne de la machine, à retrouver les finalités humaines que le marxisme a négligées et à bâtir un ordre politique dans lequel le travail, la technologie, la propriété et le commerce servent la vie historique d’un peuple au lieu de la dévorer.