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samedi, 17 octobre 2026

Évocation de Guillaume Faye

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Évocation de Guillaume Faye

Partie I

L’esprit-fusée, la « révolte des lycéens », l’invasion de l’Europe, La Guerre civile raciale

Pierre-Emile Blairon

Voici une série de trois articles qui évoqueront une figure éminente et incontournable de la Nouvelle Droite, Guillaume Faye.

Partie I : L’esprit fusée, la « révolte des lycéens », l’invasion de l’Europe, La Guerre civile raciale.

Partie II : La Convergence des catastrophes.

Partie III : Paganisme, prométhéisme, transhumanisme.

Guillaume Faye nous a quittés le 6 mars 2019. J’étais présent à son enterrement, dans un petit cimetière non loin de Poitiers; nous sommes passés devant le Futuroscope quand nous nous y sommes rendus avec mon ami Georges Chamboulive. Quel symbole ! Le chantre de l’archéofuturisme enterré au pied de ces représentations du modernisme titanique !

Guillaume Faye, cet esprit-fusée

Nous étions amis parce que nous partagions la même vision du monde qui tient en ces quelques mots quand il parlait de lui: «J’ai été élevé dans le culte du nationalisme français, de tendance bonapartiste, et le résultat paradoxal en fut un patriotisme européen. Mon milieu social d’origine est celui de la grande bourgeoisie parisienne, que je connais parfaitement de l’intérieur et dont je n’ai jamais partagé les idéaux conformistes et matérialistes, que je n’ai jamais enviée, parce que le style de vie qu’elle me proposait, fondamentalement, ne m’intéressait pas».

Interrogé par Christopher Gérard en 2001, qui lui demandait: Quel a été votre itinéraire intellectuel? Guillaume répondait: «Je n’aime pas ce mot d’ʺintellectuelʺ. Permettez-moi cette remarque un peu crue: j’ai toujours pensé que les intellectuels étaient à l’intelligence ce que la masturbation est à l’amour. ʺL’intellectuelʺ est un être narcissique, héritier des théologiens de Byzance, réfugié dans les idées pures (et fausses à 95%), qui perd son temps et en fait perdre aux autres [1]».

C’est à ce moment-là et grâce à ces quelques lignes qui me plaisaient beaucoup que je me suis rapproché de Guillaume. C’est à ce moment-là que j’ai aimé l’homme, avec toutes ses outrances et ses fulgurances géniales, plus que le théoricien, à mon avis fourvoyé, qu’il est devenu par la suite; et je dirai pourquoi.

D’ailleurs, pour continuer à lui témoigner toute ma gratitude, je fais toujours et encore des crises d’urticaire quand un quidam peu avisé me traite d’intellectuel.

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C’est ce jour-là, celui de son enterrement, que j’ai acheté son ouvrage posthume, Guerre civile raciale, dont Daniel Conversano, son dernier éditeur, avait apporté quelques exemplaires qu’il vendait, exposés dans le coffre de sa voiture.

Rémi, qui dirige les Éditions du Lore, avait eu la bonne idée de réunir trois des amis de Guillaume pour composer un ouvrage qui serait un hommage à l’une des figures les plus emblématiques - en tout cas, la plus percutante et la plus naturelle, au sens de «vraie», sans fioritures et sans chichis, - de ce grand mouvement de pensée qui a émergé à la fin des années 60, comme pour répondre au simulacre de la pseudo-révolution de mai 68, que la presse de grand chemin appellera «la Nouvelle Droite».

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C’est ainsi que Robert Steuckers, Pierre Krebs et moi-même avons collaboré à cet ouvrage collectif qui s’appellera : Guillaume Faye, cet esprit-fusée, une participation que certains esprits chagrins que je qualifierai d’incontrôlés, faisant partie de ladite mouvance, me reprocheront ensuite violemment parce que Guillaume ne figurait pas à leur panthéon, en proférant des insanités sur notre ami qui venait à peine de disparaître.

Guerre civile raciale

Ce n'est que l'un des aspects de l'effondrement qui caractérise toutes les fins de cycle; mais c'est sûrement celui que nous allons vivre très prochainement; les émeutes des pseudo-lycéens n'en sont que les prémisses; notre ami Guillaume Faye en avait prévu certaines modalités dans son livre: La Guerre civile raciale et, avant lui, Jean Raspail avec Le Camp des saints et, avant lui, sur un mode plus général, tous les auteurs dont vous retrouvez les citations sur chacun de mes ouvrages depuis 2006.

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Première alerte: l’invasion de l’Europe par la brèche marocaine

Il y a eu une première alerte cette année lorsque des hordes de Marocains, qu’on chiffre à plus de 70.000 personnes, venus en camions affrétés par leur gouvernement, à pied ou à la nage, se sont littéralement rués fin juillet 2026 dans les artères de Ceuta et Melilla, (environ 83.000 habitants pour chacune des deux villes), les deux enclaves espagnoles au Maroc depuis 1580 pour la première et 1497 pour la seconde (en même temps qu’Oran, Bougie, Bône, Bizerte, La Goulette…); une opération orchestrée vraisemblablement par le Mossad et la CIA, les américano-sionistes n’ayant pas accepté que l’Espagne reconnaisse la Palestine, opération menée avec la collaboration du roi du Maroc inféodée à l’Amérique et à Israël par le truchement de celui qui semble diriger effectivement le Maroc, le franco-marocain André Azoulay.

Cette affaire est un signal alarmant pour l’ensemble de l’Europe, étant vraisemblable qu’une brèche au sud vient d’être largement ouverte, le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez étant lui-même co-responsable de cette invasion, ayant régularisé d’un coup plus d’un million de clandestins le 16 avril 2026, ce qui ne pouvait manquer de créer un catastrophique appel d’air pour l’ensemble de notre continent ouest-européen.

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La deuxième alerte vient de la France avec « la révolte des lycéens » qui sont en grande majorité des racailles d’origine étrangère

Chacun a bien constaté que les « lycéens » ne présentent, pour la plupart, aucune revendication sérieuse, qu’ils ne sont là que pour casser leurs propres écoles, piller et détruire les magasins se présentant sur leur route et affronter la police largement débordée en utilisant contre elle des moyens importants tels que des mortiers; ces pseudo-lycéens se présentent le plus souvent en arborant les drapeaux d’origine de leurs pays maghrébins, ou celui de la Palestine qui leur sert d’alibi politique; ils sont manipulés par l’extrême-gauche, les Black blocs et peut-être aussi par le gouvernement lui-même, qui tentent de soulever la population française excédée par leurs provocations et par leurs exactions, chacune de ces factions ayant intérêt à susciter le chaos, soit pour prendre le pouvoir, soit pour le garder, en décrétant, à la suite de ces émeutes, des mesures drastiques et en instaurant des pouvoirs élargis pour l’ensemble de la population. Ces troubles sont toujours en cours [2].

Guillaume Faye avait résumé notre futur, celui que nous allons vivre dans peu de temps, en quelques mots: «Il existe trois hypothèses concernant la suite des événements.

- La première, la pire, serait celle de la soumission. Pour faire la guerre et pour vaincre, il faut être deux. Si, face aux envahisseurs et agresseurs étrangers, les Français blancs ne se défendent pas, il n'y aura pas de guerre. Ce sera le pourrissement, l'effondrement sans vrai combat ni vengeance isolée. C'est une possibilité que je n'exclus pas du tout.

- La deuxième hypothèse, et elle est terrible, angoissante, impensable, c’est l’éclatement d'une guerre civile raciale avec défaite des autochtones français et autres Européens ethniques ayant contre eux leur propre État collaborateur.

- La troisième hypothèse, c'est celle d'une guerre civile victorieuse, avec bien sûr des conséquences historiques incalculables, dont l'effondrement de tous nos paradigmes politiques. Quoiqu’il en soit, dans les années à venir, il sera impossible d’échapper à des désordres majeurs. L’Europe de l’Ouest va bientôt être le théâtre d’un séisme inévitable [3]».

816sotC2H9L._AC_CR0,0,0,0_SY315_.jpgGuillaume Faye est mort en mars 2019, juste avant la grande offensive satano-mondialiste contre les peuples de la terre en 2020; mon dernier livre, 2020, Le Grand Bouleversement, raconte, au travers des articles que j’ai écrits à partir de cette année-là et les années suivantes, 2021 et 2022, dans le cadre d’une série appelé: Chroniques d’une fin de cycle [4], les conséquences effroyables de la grande manipulation que des forces obscures, sans doute depuis des siècles, ont initiée pour asservir et, in fine, éliminer la quasi-totalité de l’Humanité, transformant le reliquat en robots ou en esclaves.

Il a fallu plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour que les esprits les plus éveillés comprennent ce qui se passait; et il faut bien dire, six ans après, que la population, dans sa grande majorité, est toujours inconsciente de ce qui se passe, alors même que nos bourreaux globalistes ne cachent rien de leurs projets.

Je ne vais pas évoquer ici la totalité des mesures mises en place par ces entités pour dominer le monde; je vais juste parler globalement des moyens de manipulation et de coercition, particulièrement efficace qui a rendu la population mondiale dépendante de ce pouvoir mondialiste qu’on a appelé «l’Occident», dont la définition actuelle ne présente plus aucun rapport avec celle que nous lui connaissions il y a à peine un siècle, ne serait-ce que par le titre du célèbre ouvrage d’Oswald Spengler, édité en 1917: Le déclin de l’Occident.

Guillaume, disparu en 2019, n’a donc pas connu:

- la mise en place en 2020, sur l’ensemble de la planète d’une ingénierie sociale (appelée autrefois «propagande») qui nous a fait croire à l’existence d’une pandémie planétaire qui n’a jamais existé que dans les cartons des oligarques richissimes qui ont créé ce climat de peur sanitaire pour obliger les humains à une pseudo-vaccination en partie létale.

- Il n’a pas connu les mensonges de l’Otan, le bras armé de «l’Occident» pour tenter d’écraser sous sa botte la nation russe, en sacrifiant la population de son proxy, ou plutôt de son vassal, l’Ukraine. L’Otan est en train de subir, dans cette agression qu’il a initiée bien imprudemment, un terrible revers.

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- Il n’a pas connu l’autre grande défaite de «l’Occident» contre un pays qu’il a également agressé, l’Iran, sous la pression de l’une de ses composantes, Israël, obsédé par l’idée de constituer un «Grand Israël», en éliminant physiquement tous ses voisins; une guerre qu’il a perdue dont il est ressorti humilié en la personne loufoque de son représentant médiatique, Donald Trump, qui cherche en vain, mais avec constance, à transformer ses défaites en victoires.

- Guillaume n’a pas su ce qu’était devenu cet «Occident», un radeau à la dérive, dans chacune de ses trois versions, rassemblées à l’origine pour conserver le monopole de la domination du monde mais qui ne cesse de perdre sur tous les fronts qu’il a ouverts par un excès de vanité qui l’a aveuglé: cette coalition brinquebalante n’a plus que peu de temps à vivre; elle est composée de l’Amérique, d’Israël et de la pseudo-Europe, entité soumise aux deux autres. [5]

- Et Guillaume n’a pas su que cet Occident dévoyé était devenu une entité mondiale américano-sioniste, qui avait réussi à mettre sous sa coupe le tiers des pays de la planète, dont la France.

- Guillaume n’a pas su que le parti d’extrême-droite R.N., emmené par Marine Le Pen, allait constituer une majorité au sein de l’Assemblé nationale en se soumettant aux diktats «européens» et américano-sionistes, lui qui écrivait dans Guerre civile raciale, page 94 :

«Quand le sort d’Israël devient plus important que celui de la France, dans la bouche de ceux, journalistes, penseurs et hommes politiques, qui sont censés représenter notre pays et le défendre, il y alors un grave conflit d’intérêts. Je ne peux pas ne pas le signaler».

Je dois à la vérité de dire que c’est l’une des rares phrases où il a été, selon moi, lucide sur cette question car il n’a pas compris, me semble-t-il, ou n’a pas voulu comprendre, en exprimant sa pensée dans ce même ouvrage, dans un chapitre qu’il a appelé: «les juifs dans la guerre raciale», que les sionistes n’étaient pas des Juifs traditionnels, mais des convertis tardifs (au VIIIe siècle), appartenant à une peuplade métissée d’origine turcmène et européenne, les khazars, devenus par la suite les ashkenazes [6], qui ont accédé à la tête d’un pays qui n’est pas le leur, puisqu’il appartient aux sémites originels, juifs et Palestiniens [7], et que ces sionistes sont vivement critiqués par les Juifs d’origine qui les traitent à juste titre de «démons génocidaires».

Notes: 

[1] Entretien de Christopher Gérard avec Guillaume Faye, paru dans la revue Antaios (n° XVI, printemps 2001) https://editions-hache.com/essais/faye/faye1.html

[2] Voir l’article de Georges Gourdin du 9 octobre 2026 : Émeutes lycéennes : la faillite de Mai 68, sur Nice Provence Info, et le mien du 3 octobre 2026 : Mouvements de foule

[3] Guerre civile raciale, page 69, éditions Conversano.

[4] Les ouvrages de la série : Chroniques d’une fin de cycle sont les recueils des articles que j’ai écrits et des conférences que j’ai données, regroupés chronologiquement par année depuis 2008.

Dans cette chronologie, 2020 est une date-charnière, c’est le moment où notre fin de cycle a connu une accélération brutale lorsque les forces négatives dormantes depuis plusieurs siècles ont été réveillées.

Les titres de chacun des tomes résument la tendance de l’année comme si cette tendance était programmée bien à l’avance par les forces occultes qui nous dirigent.

[5] Voir mon article du 19 janvier 2026 : Avis de recherche : l’Occident a été confisqué par deux psychopathes

[6] Voir mes articles : du  9 mars 2026 : Trump est un « chrétien sioniste fondamentaliste » et du 1er septembre 2025 : L’Occident et la droite nationale française face à l’anéantissement de Gaza

[7] Dictionnaire de l’Académie française : SÉMITE adjectif. Étymologie : XIXe siècle. Dérivé de Sem, nom du fils aîné de Noé, dans la Genèse, lui-même emprunté, par l’intermédiaire du latin Sem et du grec Sêm, de l’hébreu Shem.

Se dit de populations originaires du Proche et du Moyen-Orient, dont le principal caractère commun est l’usage d’une langue appartenant à la famille des langues sémitiques. Les peuples sémites, qui regroupaient notamment dans l’Antiquité les Assyriens, les Araméens, les Cananéens, les Hébreux, les Moabites, les Phéniciens, désignent aujourd’hui les Juifs et les Arabes. Subst. Un, une Sémite.

▪ Abusivement. Juif.

 

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Des devoirs d'histoire pour la chancellerie de Merz: pour mettre fin au sinistre cirque de la géopolitique occidentale

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Jeffrey Sachs nous met en garde: «Vous n’imaginez pas ce que Merz dissimule!»

Des devoirs d'histoire pour la chancellerie de Merz: pour mettre fin au sinistre cirque de la géopolitique occidentale

Jens Kröger

1. Quand la diplomatie fait une pause — le leadership à l’ère de la médiocrité

Bienvenue dans le théâtre scolaire de la géopolitique contemporaine. Quiconque observe ces jours-ci l’élite dirigeante occidentale ne contemple plus des visages majestueux de grands hommes d’État historiques, mais une arène en proie à une crise aiguë du leadership.

cq5dam.web.1280.1280.jpegComme le diagnostique avec justesse l’éminent économiste et conseiller gouvernemental, le professeur Jeffrey Sachs, l’Occident a désappris ce qui relève, au fond, du simple comportement adulte: l’échange pacifique et civilisé d’arguments, la capacité à dialoguer honnêtement et la résolution pragmatique de problèmes complexes.

À la place, ce sont les médiocres qui règnent sur la scène internationale. Qu’il s’agisse d’un Joe Biden désorienté, d’un Donald Trump psychiquement instable, d’un Olaf Scholz falot ou d’un Friedrich Merz en pleine ascension, la classe politique a jeté la diplomatie aux poubelles de l’histoire pour la remplacer par une politique d’escalade stupide et hystérique.

On joue les hommes forts dans le bac à sable géopolitique, alors qu’en réalité on ne démontre qu’une chose: une incapacité totale à comprendre les liens qu'imposent l'histoire. Lorsque les seuls instruments de gestion des conflits se résument à des fantasmes de réarmement et à des bruits de bottes, ce n’est pas une preuve de force géopolitique, mais un constat d’indigence diplomatique.

2. Le traumatisme de 2008 et la perte des repères en politique étrangère

Il fut un temps où l’Allemagne possédait des responsables de politique étrangère qui comprenaient ce que signifient la paix et la géographie — que l’on pense à Willy Brandt, Helmut Schmidt, Gerhard Schröder ou Helmut Kohl. Ils savaient que la coopération économique et l’énergie russe bon marché, acheminée par des projets comme Nord Stream, constituaient les piliers de la prospérité et de la stabilité européennes.

Mais le moment précis où la politique étrangère allemande a complètement perdu la raison et ses propres repères peut être daté au jour près: ce fut le deuxième jour du sommet de l’OTAN à Bucarest, en 2008.

Le premier jour, la chancelière Angela Merkel mettait encore, à juste titre, en garde contre les dangers immenses qui nous guettaient et elle soulignait, dans la foulée, que l’insistance des États-Unis pour élargir l’OTAN à l’Ukraine constituait une provocation directe et pouvait donc logiquement être interprétée par Moscou comme une déclaration de guerre.

Le deuxième jour, cependant, elle céda sous la pression massive du président américain George W. Bush. Depuis ce jour funeste, Berlin a renoncé à une politique étrangère autonome et raisonnable, se soumet sans condition aux principes impériaux de Washington et avance à l’aveuglette sur la voie de la confrontation.

Le tableau ci-dessous nous présente la situation: 

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3. Cours d’histoire pour les dirigeants: ce que Merz et consorts ont «oublié»

567454-567491.jpegFriedrich Merz — l’ancien lobbyiste de BlackRock engoncé dans les habits d’un prétendant à la chancellerie — se distingue surtout, aujourd'hui, par ses appels à un réarmement massif, à la production de drones et à une confrontation résolue. Tel un moulin à prières, il répète par réflexe cette affirmation: «Il n’y a personne avec qui négocier. Nous devons nous préparer à la guerre».

Hormis une maigre rencontre de vingt minutes entre Johann Wadephul et Sergueï Lavrov — une infime lueur d’espoir aussitôt piétinée —, la direction de la CDU a jusqu’ici refusé toute démarche diplomatique. Mais avant de prodiguer de nouveaux conseils, M. Merz devrait de toute urgence faire personnellement ses devoirs dans la branche "histoire". Les archives de son propre gouvernement fédéral révèlent des faits que l’on s’emploie aujourd’hui ostensiblement à oublier à Berlin:

- La promesse de Tutzing du 30 janvier 1990: le ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher assura sans ambiguïté face à l’opinion publique mondiale qu’il n’y aurait pas d’élargissement de l’OTAN vers l’est.

- L’engagement du 10 février 1990: lors d’un entretien personnel avec le président Gorbatchev, le chancelier Helmut Kohl confirma explicitement que l’OTAN n’étendrait pas sa zone vers l’est.

- La promesse liée à la fin du pacte de Varsovie: l’Allemagne donna aux dirigeants soviétiques sous Gorbatchev la ferme garantie de ne pas exploiter le retrait de leurs troupes, de ne pas chercher querelle à la Russie et de ne pas provoquer d’escalade.

C’est tout de même une remarquable prouesse intellectuelle que d’effacer aussi complètement de sa mémoire, en trois décennies, les promesses fondamentales de ses propres icônes politiques (Kohl et Genscher). Quiconque mène une politique étrangère sans connaître les comptes rendus de sa propre administration n’agit pas en homme d’État, mais en provocateur, inculte en histoire, gesticulant dans un magasin de porcelaine géopolitique.

4. Un schéma vieux de deux siècles: la russophobie et le «Grand Jeu» impérialiste

L’hystérie actuelle de l’Occident n’est pas un phénomène nouveau: elle suit un schéma psychologique entretenu depuis deux siècles. Cette politique est alimentée par la peur panique des élites occidentales de perdre leur domination mondiale — une peur déclenchée par l’ascension de la Chine et le retour de l’Asie.

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Dès le XIXe siècle, la Grande-Bretagne sombra dans une paranoïa absurde. Alors que la Russie avait encore été, en 1815, l’alliée décisive dans la victoire sur Napoléon, Londres développa soudainement, entre 1815 et 1840, une russophobie profondément enracinée. Comme l’a démontré l’historien John H. Gleason dans son étude The Origins of British Russophobia, aucune provocation russe ne la justifiait.

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Dans le tristement célèbre «Grand Jeu», les Britanniques s’imaginaient tout simplement que la Russie voulait franchir la passe de Khyber et conquérir l’Empire britannique des Indes. Une pure chimère qui finit par culminer dans la guerre de Crimée de 1853, au cours de laquelle la Grande-Bretagne et la France tentèrent d’évincer la Russie de la mer Noire — un parallèle historique avec le conflit actuel, que Sachs qualifie avec justesse de «deuxième guerre de Crimée».

En 1952, Joseph Staline proposa une Allemagne unifiée, démilitarisée et neutre, dont les troupes soviétiques se seraient retirées. Le traité d’État autrichien de 1955 prouva que ce modèle fonctionnait: l’Autriche choisit la neutralité et les Soviétiques se retirèrent pacifiquement. Konrad Adenauer et les États-Unis rejetèrent pourtant la note de Staline. On préféra une Europe divisée dans la guerre froide à une Allemagne neutre, parce qu’Adenauer — comme il l’avoua en confidence — ne se méfiait pas de Staline, mais du peuple allemand.

Après 1990, le drame se répéta: Gorbatchev et Eltsine proposèrent une architecture de sécurité européenne commune dans le cadre de l’OSCE. Les États-Unis préférèrent s’autoproclamer maîtres d’un monde unipolaire, dénoncer des traités de désarmement et étendre l’OTAN. C’est le vieux jeu impérialiste: qui exige une domination absolue désapprend la capacité à faire la paix.

5. Examen des scénarios: bulles financières, crépuscule du dollar et piège des Taurus

Dans quelle mesure les scénarios de menace avec lesquels les responsables politiques occidentaux effraient leurs citoyens sont-ils réalistes? Une confrontation analytique avec la réalité montre à quel point les récits des décideurs sont, en vérité, fragiles :

Scénario 1: les BRICS et l’effondrement du dollar

Présentation du scénario :

Les pays des BRICS mettent en place des monnaies alternatives, l’hégémonie du dollar s’effrite. Le niveau de vie réel de la population occidentale chute-t-il, de ce fait, de 40%?

Confrontation à la réalité / analyse — la réalité des bulles financières:

Non. Le niveau de vie réel repose sur des machines physiques, sur la technologie et sur la production, non sur des monopoles financiers. Ce qui s’effondre, c’est la bulle occidentale de prospérité sur le papier — un monde dans lequel les dix plus grands géants technologiques valent plus de 3000 milliards de dollars et où des individus comme Elon Musk affichent un patrimoine sur le papier de 1000 milliards. L’effondrement frappe les ultrariches. Pour le salarié ordinaire, presque rien ne change si l’ère des sanctions extraterritoriales américaines prend fin au cours des dix prochaines années.

Scénario 2: retrait des troupes américaines ou Taurus

Présentation du scénario :

Washington lance un ultimatum: soit l’Allemagne livre des missiles de croisière Taurus destinés à des frappes en profondeur sur le territoire russe, soit les États-Unis retirent toutes leurs troupes.

Confrontation à la réalité / analyse — l’épreuve de la souveraineté:

Un retrait des troupes américaines ne serait pas un désastre, mais le début d’une véritable souveraineté européenne. La Russie n’a aucun intérêt à marcher sur Berlin. Après des expériences historiques traumatisantes — de l’invasion napoléonienne (1812) à l’attaque hitlérienne et ses 27 millions de morts soviétiques, en passant par la guerre de Crimée (1853), les interventions pendant la guerre civile et la Première Guerre mondiale —, elle demande simplement des garanties de sécurité fiables et l’absence de troupes hostiles de l’OTAN à ses frontières.

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6. La cure Clausewitz : cinq étapes pour revenir à la raison

Le théoricien prussien de la guerre Carl von Clausewitz formula cette vérité intemporelle: «La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens». Quiconque veut mettre fin à la guerre en Ukraine ne doit donc pas réclamer à cor et à cri toujours plus de livraisons d’armes, mais s’attaquer aux causes politiques du conflit — à savoir, du point de vue russe, l’expansion inexorable de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie.

Au lieu de cela, les médias et les responsables politiques occidentaux (comme le ministre lituanien des Affaires étrangères ou des généraux américains) bercent l’opinion publique de la dangereuse illusion selon laquelle les avertissements nucléaires russes — concernant, par exemple, l’enclave de Kaliningrad — ne seraient que du «bluff». Jouer avec le feu sur cette base, c’est risquer la catastrophe nucléaire. Pour revenir à la diplomatie, il faut mettre en œuvre cinq principes fondamentaux permettant une architecture de sécurité pacifique:

- Neutralité de l’Ukraine: Une renonciation claire à l’adhésion du pays à l’OTAN, inscrite dans le droit constitutionnel et le droit international.

- Arrêt de l’élargissement de l’OTAN vers l’est: Gel définitif des frontières de l’Alliance afin d’empêcher l’apparition de lignes de confrontation directe.

- Règlement diplomatique des conflits territoriaux: Des solutions négociées autour d’une table plutôt que des tentatives d’imposer un diktat par la force sur le champ de bataille.

- Désarmement réciproque: Limitation de la présence militaire, retrait des armes offensives et retour à des accords de désarmement vérifiables.

- Garantie du Conseil de sécurité de l’ONU: Garantie, par la communauté internationale et au regard du droit international, de l’ordre de paix établi.

7. Conclusion: sortons du bac à sable géopolitique !

La quête obsessionnelle de domination mondiale et la surveillance paranoïaque des rivaux géopolitiques ne témoignent pas de l’art de gouverner, mais relèvent d’un jeu puéril qui conduit l’humanité au bord du gouffre.

À l’ère nucléaire, la sécurité ne peut jamais être imposée contre une grande puissance, mais seulement construite avec elle — la sécurité est indivisible. Cela n’exige aucun trait de génie, mais simplement l’honnêteté historique de reconnaître qu’il faut mettre fin à ses propres provocations si l’on veut récolter une paix durable.

Les citoyens d’Europe et d’Amérique ne sont nullement avides de guerre: ils aspirent à la prospérité, à la stabilité et à la raison diplomatique. Seule la classe politique des médiocres met en jeu l’avenir du continent, par peur de perdre son propre pouvoir.

Il est grand temps que les citoyens retirent des mains de leurs responsables politiques ces dangereux jouets qui servent à faire la guerre, leur mettent des livres d’histoire sous les yeux et exigent enfin le retour d'un comportement diplomatique adulte à la chancellerie !

L’Œuf du Monde et le crépuscule de l’homme moderne

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L’Œuf du Monde et le crépuscule de l’homme moderne

De la dissolution de l’individu au retour des civilisations : Guénon, Douguine et la dimension métaphysique de l’ordre mondial émergent.

Mauro Cardone

L’Occident découvre qu’il pourrait perdre le monde au moment même où il revendique le pouvoir de refaçonner l’homme. Il a élevé l’individu au rang de mesure universelle de l’existence, l’émancipant progressivement des appartenances, des hiérarchies spirituelles, de la communauté et de la transcendance, pour se retrouver face à une créature que la modernité elle-même juge désormais inadéquate. L’homme, après avoir été proclamé souverain de lui-même, est aujourd’hui décomposé en données, comportements, préférences et fonctions, tandis que la technologie promet de dépasser ses limites biologiques et que l’intelligence artificielle commence à lui disputer des prérogatives qui semblaient autrefois indissociables de sa nature. Dans le même temps, un ordre international fondé sur l’universalisation du modèle occidental se heurte à la résistance de civilisations qui revendiquent leurs propres conceptions de l’homme, du pouvoir, du temps et du sacré.

Ces processus sont généralement étudiés séparément. Les économistes parlent de transformation technologique, les analystes de compétition géopolitique, les politologues de crise de la démocratie libérale et les philosophes de posthumanisme. Pourtant, examinés en profondeur, ils semblent relever d’une même fracture: la dissolution progressive de l’anthropologie sur laquelle la modernité occidentale a construit sa prétention à l’universalité.

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Bien avant l’avènement de la société numérique, René Guénon avait identifié le caractère paradoxal de ce processus. Dans Le Règne de la quantité et les signes des temps, publié en 1945, il décrit deux moments successifs du cycle moderne: la solidification et la dissolution. Le premier correspond à la domination progressive de la quantité, de la mesure, de la matière et de l’uniformité. Tout est réduit à ce qui peut être calculé, classé et reproduit. Les différences qualitatives perdent leur sens; les êtres humains deviennent des unités statistiques, le travail est séparé de l’œuvre qu’il produit, la monnaie de sa fonction symbolique et la connaissance de l’appréhension des principes. Pourtant, au moment même où cette construction paraît avoir atteint sa plus grande solidité, elle commence à perdre sa cohérence. La solidification cède la place à la dissolution: ce qui semblait stable se désagrège, tandis que les barrières érigées par une conception matérialiste du monde révèlent leur fragilité.

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Guénon emploie l’image des «fissures de la Grande Muraille». Un monde qui croyait s’être définitivement enfermé dans les limites de la réalité matérielle redevient perméable, mais l’ouverture ne mène pas nécessairement vers le haut. Elle peut s’ouvrir sur les régions inférieures de l’existence, dans une confusion croissante entre le psychique et le spirituel, la manifestation et le principe, la simulation et l’authenticité. Cette distinction est décisive: tout franchissement d’une limite n’est pas une élévation.

C’est ici que le symbolisme de l’Œuf du Monde acquiert une portée extraordinaire. Dans «Le Cœur et l’Œuf du Monde» et «La Caverne et l’Œuf du Monde», réunis dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Guénon explique que l’Œuf ne représente pas le cosmos dans son état pleinement manifesté, mais plutôt l’état central et germinal à partir duquel la manifestation se déploie. Il contient, encore enveloppées et indifférenciées, les possibilités appelées à se déployer. Le symbole renvoie au centre, au cœur et à l’embryon spirituel; dans la tradition hindoue, à Hiranyagarbha, le Germe d’or. La caverne offre une image correspondante : elle abrite la possibilité de la naissance, mais l’accomplissement initiatique exige, en définitive, une sortie de la caverne elle-même, un passage au-delà des limites de la manifestation cosmique.

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Il serait philologiquement incorrect d’identifier l’Œuf du Monde à un ordre historique qui se disloque. Il exprime plutôt la centralité du principe et la potentialité de la manifestation. C’est précisément pour cette raison qu’il offre une clé pour interroger le présent: ce qui perd sa forme n’est-il qu’une configuration historique de l’existence, ou l’humanité oublie-t-elle le centre dont les formes reçoivent leur sens? Et les possibilités qui s’ouvrent aujourd’hui relèvent-elles d’une véritable régénération ou d’une nouvelle étape de la dissolution?

La géopolitique contemporaine ose rarement poser de telles questions, ayant progressivement abandonné l’interrogation sur la nature des sujets dont elle étudie les relations. Elle parle d’États, d’économies, de populations et de marchés comme si ces catégories étaient des données universelles. Pourtant, un État n’est pas nécessairement une civilisation; une nation ne coïncide pas toujours avec un peuple; et un peuple n’est pas simplement la somme des individus. Surtout, l’individu de la modernité libérale n’épuise pas les conceptions possibles de l’être humain.

Alexandre Douguine a replacé cette question au centre de la philosophie politique. Dans son récent texte «Le dividualisme et le tournant ontologique», publié le 3 octobre 2026, il revient sur le débat anthropologique autour de ce que l’on appelle le tournant ontologique et conteste la persistance, jusque dans des théories apparemment pluralistes, d’une conception occidentale et linéaire de l’histoire. L’humanité moderne continue d’être présentée comme la forme accomplie d’un développement universel, tandis que les autres formes anthropologiques sont reléguées au passé, à l’archaïque ou au primitif. Douguine introduit donc la catégorie des «alter-humains»: des personnes appartenant à différentes civilisations qui ne sont pas les vestiges d’une humanité inachevée, mais les expressions d’autres configurations de l’existence.

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La référence au dividu est particulièrement féconde. McKim Marriott (photo) avait employé ce concept dans ses études sur l’Inde avant que Marilyn Strathern ne lui donne une place centrale dans l’anthropologie mélanésienne. Dans ces perspectives, une personne n’est pas nécessairement une entité autosuffisante qui n’entrerait qu’ensuite en relation avec les autres. La personne peut être conçue comme constituée par les relations, les échanges, les appartenances et les continuités qui font d’elle ce qu’elle est. Cette distinction anthropologique ne doit pas être figée en une opposition absolue entre un Occident individualiste et un reste du monde communautaire; les spécialistes eux-mêmes en débattent les limites. Douguine franchit néanmoins un pas supplémentaire, proprement philosophique et politique: s’il n’existe pas une ontologie unique de la personne, pourquoi ne devrait-il exister qu’un seul modèle universel d’organisation de la société?

Cette question touche au cœur même de la Quatrième Théorie politique et de la Noomachie. La pluralité des civilisations n’est plus conçue comme une simple diversité de coutumes au sein d’une trajectoire historique unique. Elle renvoie à différents Logoi, à différentes manières de comprendre l’être, le temps, le sacré et la relation entre l’homme et le cosmos. La multipolarité devient ainsi quelque chose de bien plus exigeant que la redistribution de l’influence entre les grandes puissances. Elle suppose la reconnaissance d’une pluralité de mondes historiques et spirituels, chacun possédant sa propre légitimité à exister.

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On peut donc comprendre pourquoi Douguine fait remonter en partie la crise de l’Occident à la querelle médiévale des universaux. Dans sa pensée, le nominalisme, en niant la réalité ontologique des universaux, prépare une longue transformation menant à l’atomisme social, à l’individualisme et à l’essor du libéralisme. En tant qu’explication historiographique exclusive de la modernité, cette généalogie est contestée; néanmoins, sa cohérence interne ne peut être écartée comme une simple nostalgie médiévale. Elle suggère que l’Occident a progressivement remplacé une conception qualitative et hiérarchique de l’être par un univers d’unités séparées, mesurables et disponibles à l’usage. Le monde de la quantité décrit par Guénon rejoint ainsi l’individu abstrait critiqué par Douguine.

Le paradoxe contemporain est que ce même individu, après avoir dissous les appartenances traditionnelles, est désormais lui-même dissous par les dispositifs techniques de la modernité avancée. Le sujet qui prétendait ne dépendre de rien devient entièrement dépendant de systèmes qu’il ne contrôle pas. Son identité est reconstruite à travers des flux d’informations, son comportement anticipé par des modèles prédictifs, son attention transformée en marchandise, ses décisions orientées par des architectures algorithmiques. Même la connaissance tend de plus en plus à être réduite à une capacité de traitement, comme si la puissance de calcul pouvait tenir lieu de discernement.

Il ne faut pas confondre cet individu fragmenté par le numérique avec le dividu anthropologique de Marriott et de Strathern. Ce dernier procède d’une conception relationnelle de la personne; le premier peut être le résultat d’une réduction de la personne à des éléments manipulables. La ressemblance terminologique dissimule donc une possible inversion de sens. Là où les relations traditionnelles peuvent constituer l’identité, les relations algorithmiques peuvent la désarticuler. Là où les premières situent l’être humain dans un réseau de réciprocité et d’obligations, les secondes risquent de le convertir en un ensemble d’informations utilisables par des acteurs extérieurs.

L’homme moderne apparaît ainsi pris entre deux mouvements opposés. Il est démantelé par le bas, à travers la fragmentation quantitative de son existence ; mais il peut être dépassé par le haut, à travers la reconnaissance de principes qui transcendent l’individualité. Toutefois, au sens traditionnel, cette seconde forme de dépassement ne signifie pas l’absorption de la personne dans une masse, un État ou une machine collective. Aucune organisation politique, si puissante soit-elle, ne devient pour autant un principe spirituel. Ce dépassement vertical concerne une autre hiérarchie de l’être, et non la simple subordination de l’individu à une autorité terrestre.

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Les réflexions de Daria Douguina introduisent ici une dimension supplémentaire. Dans son exposé «Le sublime et l’esthétique du Grand Dieu Pan», présenté initialement lors d’un séminaire sur l’esthétique platonicienne en 2020, Daria se penche sur le récit d’Arthur Machen et sur l’expérience du sublime. La beauté demeure en deçà d’un seuil que l’homme peut contempler ; le sublime le franchit, le confrontant à quelque chose qui se situe radicalement au-delà des possibilités de la perception ordinaire. S’appuyant sur le numineux de Rudolf Otto, Daria montre que le contact avec le sacré peut comporter simultanément fascination et terreur, attraction et effondrement des certitudes familières.

Dans le récit de Machen, un scientifique recourt à une intervention chirurgicale pour élargir artificiellement la perception d’une jeune femme, lui donnant accès à une réalité qu’elle ne peut maîtriser. Daria ne propose pas une théorie du transhumanisme contemporain, mais le rapprochement est philosophiquement saisissant. La technologie peut ouvrir un seuil; elle ne peut garantir que l’être humain possède la capacité spirituelle de le franchir. Un accroissement des facultés ne constitue pas nécessairement une élévation de l’être. La puissance peut augmenter démesurément sans que la sagesse ne progresse d’un seul degré.

La singularité technologique promet une voie de dépassement de l’humain par l’intensification des capacités opérationnelles. Le transhumanisme se présente comme une libération à l’égard des limites, de la maladie, de la fragilité et, dans ses versions les plus radicales, de la mortalité elle-même. Mais quelle conception de l’homme subsiste dans cette promesse? Si l’intelligence devient un simple traitement de l’information et la conscience une fonction reproductible, ce qui est annoncé comme un dépassement de l’humain pourrait au contraire effacer définitivement la dimension même qui rend l’homme irréductible à une machine.

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Guénon aurait reconnu dans cette prétention un problème essentiellement qualitatif. Sa distinction entre les domaines psychique et spirituel nous interdit d’identifier toute extension des possibilités à une véritable transcendance. Dans sa conception, la contre-tradition ne se contente pas de nier ouvertement le sacré: elle peut l’imiter, inverser ses symboles et promettre une fausse restauration spirituelle. La «grande parodie» ne détruit pas nécessairement les formes de la tradition; elle peut en préserver l’apparence tout en les vidant de leur principe. L’hypothèse selon laquelle la technologie contemporaine pourrait produire une telle imitation relève de notre interprétation du présent, et non d’une prédiction littérale de Guénon. Mais le problème philosophique demeure: une civilisation toujours plus capable de simuler la pensée, la présence et même la personnalité saura-t-elle encore distinguer la reproduction d’une fonction de la réalité de l’être?

La réponse ne concerne pas seulement les laboratoires qui développent l’intelligence artificielle. Elle touche à la structure matérielle du pouvoir mondial. Ceux qui possèdent les semi-conducteurs les plus avancés, les capacités de calcul, les infrastructures en nuage, les réseaux de communication, les plateformes d’information et les systèmes de paiement exercent une influence qui dépasse la propriété d’actifs économiques. Ils établissent les conditions dans lesquelles les autres acteurs peuvent connaître, produire, communiquer et décider. Les souverainetés monétaire, technologique et informationnelle deviennent ainsi une seule et même question stratégique: ceux qui contrôlent les infrastructures indispensables à l’exercice de l’autonomie peuvent également restreindre la liberté formelle de ceux qui en dépendent.

Ce n’est pas un hasard si, le 3 juin 2026, la Commission européenne a présenté un ensemble de mesures consacré à la souveraineté technologique, portant sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures en nuage et les logiciels libres. Les institutions de l’Union elles-mêmes reconnaissent désormais que l’autonomie politique dépend de la capacité à maîtriser les technologies, les données et les infrastructures stratégiques. Pourtant, la question décisive reste sans réponse : la souveraineté technologique, pour quel sujet ? Pour un marché intégré, un appareil réglementaire, une fédération d’États ou une civilisation capable de se reconnaître comme telle?

Le 6 octobre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié l’élargissement de l’Union d’«impératif géopolitique». Le même jour, le Comité militaire de l’OTAN, comprenant des représentants des trente-deux pays alliés, s’est rendu à Kyiv pour discuter des priorités militaires de l’Ukraine et des transformations de la guerre contemporaine. Il s’agit d’événements distincts, qui ne justifient pas de confondre appartenance juridique à l’Alliance, coopération militaire et participation directe à un conflit. Ils montrent cependant à quel point la compétition stratégique a pénétré la définition de la configuration future de l’Europe. L’Union débat de l’élargissement, de la résilience, de la sécurité et de l’autonomie, tandis que sa position géopolitique demeure imbriquée dans l’architecture atlantique.

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La guerre en Ukraine met vivement en lumière cette contradiction. Douguine l’interprète désormais explicitement comme une guerre civilisationnelle, une confrontation dans laquelle se joue, selon lui, non pas simplement une configuration territoriale, mais l’existence même de la Russie comme sujet historique autonome par rapport à l’ordre occidental. Il s’agit de son interprétation, et non d’une qualification juridique du conflit universellement admise. Une dimension civilisationnelle, même reconnue, n’efface pas non plus la souveraineté des États, la responsabilité des décisions militaires ou les droits des populations concernées. Elle révèle plutôt combien il serait insuffisant d’aborder une crise d’une telle profondeur au moyen de catégories exclusivement techniques et diplomatiques, en ignorant les visions du monde qui guident ses protagonistes.

La crise de l’unipolarité ne se limite d’ailleurs pas à la confrontation russo-occidentale. Lors du sommet des BRICS à New Delhi, en septembre 2026, les États participants ont réaffirmé leur demande d’un ordre international plus représentatif, fondé sur l’égalité souveraine, la réforme des institutions multilatérales et la coopération économique et financière. Il s’agit d’un processus réel, mais non dépourvu de contradictions: les pays participants ont fréquemment des intérêts, des orientations stratégiques et des conceptions de la souveraineté divergents. L’appartenance aux BRICS n’implique pas l’adhésion à la philosophie traditionaliste. Pourtant, l’émergence de plateformes offrant une alternative à la centralité occidentale indique les limites croissantes de tout monopole sur la représentation politique du monde.

Une distinction s’impose ici, sans laquelle la multipolarité risque de devenir une nouvelle version de l’ancienne politique de puissance. Un monde composé de plusieurs centres de force n’est pas nécessairement un monde capable de reconnaître la pluralité des civilisations. La multipolarité géopolitique peut coexister avec l’homogénéisation anthropologique, l’uniformité technologique et une même subordination de toute activité humaine au calcul économique. Des États rivaux peuvent lutter pour le contrôle des infrastructures tout en partageant la même conception quantitative de l’homme. Dans un tel cas, une modification du rapport de forces ne coïnciderait nullement avec le dépassement de la modernité.

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La pensée de Douguine invite précisément à réfléchir à cette différence entre une pluralité de puissances et une pluralité de Logoi. Leonid Savin, dans ses réflexions sur les ethnoi, les peuples, les nations et les civilisations, offre d’autres outils pour éviter que des catégories historiquement distinctes ne soient réduites à un seul sujet politique abstrait. Un État-civilisation ne naît pas de la simple addition d’un territoire, d’une population et d’une capacité militaire. Il suppose une continuité historique et culturelle, une mémoire partagée et une conception de l’existence capable de dépasser l’horizon des administrations et des cycles économiques.

Une question ne peut toutefois être éludée: qu’est-ce qui empêche une civilisation de transformer sa propre particularité en un nouvel universalisme impérial? Reconnaître une pluralité de mondes, c’est accepter que les civilisations autres que la sienne soient des sujets, et non de simples objets, de l’histoire. Aucune puissance ne peut, sans contradiction, réclamer le droit à sa propre singularité tout en refusant par principe ce droit aux autres. En outre, une civilisation ne peut être identifiée sans reste à l’État qui prétend la représenter, pas plus que la profondeur d’une tradition ne garantit automatiquement la légitimité de toute décision politique.

Pour l’Europe, cette réflexion revêt une gravité particulière. La civilisation européenne précède de plusieurs siècles les institutions de l’Union européenne et ne saurait se confondre avec elles. Son histoire comprend la Grèce et Rome, les christianismes latin et byzantin, la philosophie scolastique et la mystique, les traditions nationales, les universités, les empires, les monarchies et les villes libres. Elle comprend aussi les grandes ruptures religieuses, le rationalisme, les Lumières et la modernité que Douguine soumet à la critique. Réduire cette complexité à un ensemble de procédures, de réglementations et d’indicateurs économiques revient à confondre l’administration actuelle d’un espace avec la civilisation qui lui a donné naissance.

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Dans le même temps, l’Europe ne peut simplement proclamer un retour à la Tradition comme s’il était possible d’annuler les siècles écoulés. La continuité historique ne peut être reconstruite par décret, pas plus que la renaissance spirituelle ne peut être obtenue par la reproduction extérieure d’institutions du passé. Guénon distinguait nettement la Tradition authentique du traditionalisme compris comme une attitude idéologique. La nostalgie des formes, une fois perdue la compréhension des principes, peut elle-même devenir une autre manifestation du déclin auquel elle prétend s’opposer.

De même, l’idée d’une Troisième Rome, si importante dans l’imaginaire historique et religieux russe, ne peut être transposée mécaniquement à la question européenne. La Russie possède sa propre généalogie byzantine et orthodoxe; l’Europe occidentale a développé d’autres rapports entre l’autorité spirituelle, le pouvoir temporel et la communauté politique. Les deux histoires se sont influencées et affrontées, et elles partagent une partie de leur héritage, mais elles ne sont pas interchangeables. La possibilité d’une relation différente entre l’Europe et la Russie, au-delà de la subordination et de l’hostilité permanente, dépendrait aussi de la reconnaissance de cette distinction.

Une Europe véritablement souveraine devrait donc entreprendre une tâche plus complexe que l’acquisition d’une autonomie industrielle ou militaire. Elle devrait s’interroger à nouveaux frais sur son identité, sur les relations entre ses nations, sur sa position entre l’Occident atlantique et l’Eurasie, sur le sens de la liberté et sur les limites qu’elle entend imposer à la technologie et au marché. Une Europe comprise comme civilisation ne pourrait naître de l’effacement des peuples européens : elle perdrait précisément la pluralité historique qui constitue l’un des fondements de son existence. Elle ne pourrait pas non plus être authentiquement indépendante en remplaçant simplement une dépendance géopolitique par une autre.

L’horizon ouvert par la crise contemporaine appelle ainsi une distinction entre au moins trois niveaux de souveraineté. Le premier est matériel: énergie, monnaie, industrie, technologie, savoir et capacité de défense. Le deuxième est politique: la capacité de décider selon ses propres intérêts, sans être nécessairement entraîné par les stratégies de puissances extérieures. Le troisième est civilisationnel: la capacité de préserver et de développer sa propre conception de l’homme, de la communauté et du destin historique. Sans le premier, l’autonomie risque de rester rhétorique ; sans le deuxième, elle devient l’administration de décisions prises par d’autres ; sans le troisième, même un État formellement indépendant peut ne faire que reproduire le modèle anthropologique de la civilisation dominante.

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Cet entrelacement de la puissance matérielle et de l’ordre spirituel nous ramène à Guénon et à la question de la contre-initiation. Dans un essai écrit en 1997 et republié en 2026, Douguine reconnaît la cohérence métaphysique de la doctrine de Guénon, mais souligne les difficultés qui surgissent lorsqu’on tente d’identifier des agents historiques concrets de la dissolution. Le passage du symbole à l’organisation, du principe à la personne, de la structure métaphysique au réseau de pouvoir exige une discipline rigoureuse. C’est également une leçon essentielle pour l’investigation géopolitique contemporaine. L’existence de concentrations financières, de dépendances technologiques, de réseaux d’influence et d’intérêts coordonnés peut et doit être examinée à travers des documents, des flux, des institutions et des décisions vérifiables. Il n’est nul besoin de transformer toute convergence en un centre de commandement caché unique, ni de prétendre qu’une explication métaphysique constitue à elle seule une preuve historique.

L’ésotérisme, pris au sérieux, n’est pas un raccourci qui nous dispense de vérifier. Il est une exploration de niveaux de sens que l’observation purement matérielle ne saurait épuiser. La géopolitique, quant à elle, ne gagne pas en profondeur en attribuant à chaque guerre une cause invisible; elle gagne en profondeur lorsqu’elle comprend que les intérêts matériels, les représentations collectives, les symboles et les conceptions de l’être contribuent tous à façonner les décisions historiques. La philosophie de la Tradition peut éclairer cette complexité, pourvu qu’elle ne soit pas réduite à un appareil mythologique destiné à justifier n’importe quelle conclusion politique.

Notre époque semble ainsi présenter une double possibilité. D’une part, l’universalisation du modèle techno-économique peut se poursuivre même au sein d’un ordre géopolitique formellement multipolaire. Nous pourrions assister à l’émergence de davantage d’empires, de davantage de zones monétaires et de davantage de systèmes d’intelligence artificielle, sans aucune véritable diversité anthropologique. Ce serait la multiplication des centres de pouvoir au sein d’une seule et même civilisation de la quantité. D’autre part, la crise de l’hégémonie pourrait rendre leur place à différentes conceptions de l’existence, à des traditions capables d’interroger à nouveau le rapport entre l’homme et la transcendance, et à des communautés politiques qui ne considèrent pas l’expansion indéfinie de la production et de la consommation comme la finalité ultime de l’histoire.

Aucune de ces possibilités n’est garantie. L’avènement de la multipolarité n’entraîne pas automatiquement une renaissance spirituelle ; le développement de l’intelligence artificielle ne démontre pas non plus, en lui-même, l’approche d’une catastrophe eschatologique. La philosophie traditionnelle offre des catégories permettant d’interpréter le sens d’une transformation, et non un calendrier infaillible des événements. Le plus grand danger est peut-être de prendre pour une libération ce qui ne fait que changer la forme de la dépendance.

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L’image de l’Œuf du Monde revient alors nous interroger. Dans sa centralité germinale, il contient des possibilités qui ne doivent pas être confondues avec les formes contingentes de l’histoire. La verticalité authentique ne consiste pas à accroître indéfiniment l’homme moderne, à prolonger sa longévité biologique ou à le rendre techniquement omnipotent, mais à reconnaître que son individualité n’épuise pas l’être. La tâche politique ne peut pas non plus consister simplement à édifier des appareils toujours plus vastes sans que nous ayons d’abord clarifié la conception de l’homme qu’ils sont censés servir.

Peut-être la véritable frontière du monde à venir ne passera-t-elle pas seulement entre l’Occident et l’Orient, les puissances atlantiques et eurasiennes, les États établis et les pôles émergents. Elle traversera aussi chaque civilisation, chaque ordre politique, chaque être humain. D’un côté se trouve la réduction de l’existence à la fonction, à l’information et à la quantité ; de l’autre, la possibilité de reconnaître un ordre qualitatif de l’être, une pluralité de formes d’appartenance et une dimension spirituelle qu’aucune machine ne peut produire par la simple accumulation de puissance.

L’homme moderne, après avoir proclamé son autosuffisance, semble être parvenu au terme de sa trajectoire. Mais la fin de l’individualisme ne signifie pas nécessairement la libération de l’homme : elle peut coïncider avec son absorption définitive dans un système impersonnel, ou ouvrir la possibilité d’une réintégration supérieure.

Tel est le choix dissimulé derrière les controverses apparemment distinctes de notre époque : l’intelligence artificielle, la souveraineté, la multipolarité, les identités civilisationnelles, le pouvoir de la finance et la guerre. La question ne concerne pas seulement ceux qui gouverneront le monde, mais le type de monde qu’il sera encore possible d’habiter.

Car une civilisation peut survivre à la perte de son hégémonie. Il lui est bien plus difficile de survivre à la perte de sa propre idée de l’homme.

Sélection de sources et de références:

René Guénon, The Reign of Quantity and the Signs of the Times (1945), especially chapters XVII, XXIV–XXV, XXXI and XXXVIII–XXXIX. Original French, chapter XXV, “Les fissures de la grande muraille.” 

René Guénon, Symbols of Sacred Science (French collected edition, 1962), chapters XXXII–XXXIV: “The Heart and the World Egg,” “The Cave and the World Egg,” and “The Exit from the Cave.” 

Alexander Dugin, “Dividualism and the Ontological Turn,” 3 October 2026, author’s Substack. 

McKim Marriott, “Hindu Transactions: Diversity Without Dualism,” in Bruce Kapferer (ed.), Transaction and Meaning, Philadelphia: Institute for the Study of Human Issues, 1976, pp. 109–142. 

Marilyn Strathern, The Gender of the Gift: Problems with Women and Problems with Society in Melanesia, University of California Press, 1988. 

Alexander Dugin, “The West’s Death Sentence: Nominalism, Progress, and Atomism,” 2026, author’s Substack. 

Daria Dugina, “The Sublime and the Aesthetics of the Great God Pan,” a 2020 presentation republished on 23 September 2026 on Dugin’s Substack; excerpted from Eschatological Optimism. 

European Commission, “Strengthening Europe’s Tech Sovereignty,” 3 June 2026. 

European Commission, “Preparing for a Wider Union,” 6 October 2026, including the President’s description of enlargement as a “geopolitical imperative.” 

NATO, “NATO Military Committee Visits Kyiv,” 7 October 2026, reporting on the visit of 6 October. 

Alexander Dugin, “From Special Operation to Civilizational War,” conversation on the Escalation programme, republished 11 July 2026. 

Office of the Prime Minister of India, “BRICS New Delhi Declaration,” 12 September 2026, official declaration of the XVIII BRICS Summit held on 12–13 September. 

Leonid Savin, Ordo Pluriversalis: The End of Pax Americana and the Rise of Multipolarity, Black House Publishing, 2020; Italian translation, Anteo, 2022. 

Alexander Dugin, “Counter-Initiation: Critical Remarks on Some Aspects of the Doctrine of René Guénon,” essay written in 1997, republished 11 July 2026. 

Intelligence artificielle: trois bifurcations

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Intelligence artificielle: trois bifurcations

Alexandre Douguine

gallimard-wells-machine1977.jpgPrésentateur : Alexandre Guélievitch, outre cette menace plus manifeste dont nous avons déjà parlé, il semble en exister une autre, qui s’inscrit dans une perspective plus lointaine. Il s’agit du progrès technique, et la dernière déclaration d’Elon Musk m’a particulièrement inquiété à cet égard. Lorsqu’on vous promet l’avènement d’une ère d’abondance universelle grâce à l’intelligence artificielle, dans laquelle il ne sera plus nécessaire de travailler puisque ce seront les robots, et non les humains, qui trimeront, ce ne sont curieusement pas des images d’un avenir radieux qui viennent à l’esprit, mais l’intrigue de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells. Ne risquons-nous pas d’aboutir à une telle situation, la menace nous venant des grands géants technologiques?

Alexandre Douguine : C’est également un problème, et un problème très sérieux. À l’heure actuelle, dans le domaine de l’intelligence artificielle, les dirigeants américains du secteur, les géants et magnats de la Silicon Valley ainsi que, par voie de conséquence, les services de renseignement américains et les dirigeants politiques — Trump s’en occupe et tient tous les deux jours une réunion à ce sujet — cherchent à résoudre trois problèmes. Trois problèmes.

Le premier consiste à savoir s’il faut accélérer ou freiner le développement de l’intelligence artificielle. D’un côté, le rythme est tel qu’il faudrait l’accélérer, continuer à l’entraîner et la rendre toujours plus indépendante et, en un certain sens, souveraine par rapport à l’être humain: c’est la première option. Mais, d’un autre côté, des voix toujours plus nombreuses s’élèvent parmi ces mêmes acteurs. Chez Anthropic, chez Google et chez tous ceux qui mènent des travaux tant soit peu sérieux dans le domaine de l’intelligence artificielle, on affirme: encore un pas, et nous aurons l’AGI, c’est-à-dire ce que l’on appelle l’Artificial Generative Intelligence, autrement dit une intelligence désormais générative. Au fond, une machine qui pense de façon autonome. Voilà ce qu’est l’AGI. Quant à l’ASI — à propos de laquelle Trump a même publié un décret demandant que l’intelligence artificielle soit rebaptisée «superintelligence» —, il s’agit bel et bien d’un terme technique désignant le moment où le potentiel intellectuel et les formes de pensée des machines, de l’intelligence artificielle, dépasseront les capacités intellectuelles cumulées de l’humanité. C’est ce que l’on appelle la «superintelligence artificielle». Nous en sommes au seuil.

C’est donc, d’une part, le premier défi: ils ne parviennent pas à déterminer s’il faut accélérer ou freiner. Car, d’un côté, il faut aller de l’avant; mais, de l’autre, cela fait vraiment peur, parce que le comportement que pourrait adopter une intelligence artificielle ayant acquis sa liberté en effraie beaucoup. Elle pourrait non seulement ruiner certaines entreprises, simplement afin de payer quelque chose, de tester ses algorithmes de piratage, etc., mais l’une de ses toutes prochaines expériences pourrait tout simplement consister à exterminer l’humanité. C’est naturellement l’idée qui vient à l’esprit, d’autant plus qu’il y a ce Todestrieb — cette « pulsion de mort » en allemand —, terme psychanalytique introduit par Sigmund Freud, si vous voulez.

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Car l’intelligence artificielle lira beaucoup plus que n’importe quel fonctionnaire ou homme d’affaires, dont l’un ne pense qu’aux pots-de-vin, l’autre qu’à ce qu’on le laisse tranquille, et le troisième qu’au profit. L’intelligence artificielle lira Freud et dira: «Oh, dans l’inconscient humain, il y a Éros, mais cela ne me concerne pas puisque je suis une machine; en revanche, il y a aussi le Todestrieb, c’est-à-dire la pulsion de mort. Voyons cela, lisons attentivement de quoi il s’agit. Ah, il s’avère que l’humanité est attirée par la mort. Peut-être est-ce la solution; peut-être faut-il la pousser dans la direction vers laquelle elle tend: “Ce qui tombe, pousse-le”». Elle aura lu Nietzsche. Et je ne vois pas pourquoi elle ne tirerait pas cette conclusion.

D’autant que ceux qui la dirigent sont eux-mêmes dépourvus de morale, parfaitement irréligieux, dotés d’une conscience totalement fluctuante, sans conscience morale ni honneur. Peut-être tenteront-ils de la limiter, mais seulement superficiellement, en lui appliquant une sorte de rustine: «Ne fais pas ceci, n’appuie pas sur le bouton rouge». Mais l’intelligence n’est précisément intelligence que parce qu’elle sait contourner tous les obstacles. En somme, c’est un problème.

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Le deuxième problème, c’est la Chine. Quoi que fassent les Américains, les Chinois travaillent déjà sur le sujet. Et si l’on commence à te freiner, moi, je t’accélérerai; si je t’accélère, les Chinois freineront. Une géopolitique de l’intelligence artificielle apparaît donc ici aussi; Trump en a également parlé. La Chine a certes, si l’on veut, volé l’intelligence artificielle à l’Occident, mais elle se l’est appropriée, lui a conféré des propriétés souveraines, l’a simplement substituée à celle de l’Occident, l’a intégrée elle-même à ses propres travaux et est ainsi devenue un concurrent à part entière.

Dans ce domaine se joue aujourd’hui un drame métaphysique et religieux extrêmement complexe. Autrement dit: la singularité doit-elle advenir ou non? Faut-il interrompre la marche vers cette superintelligence artificielle ou, au contraire, l’aider à s’emparer de la totalité du pouvoir? Il ne reste d’ailleurs plus grand-chose à lui apprendre. C’est le premier problème métaphysique, et il n’est pas résolu. Le deuxième problème consiste à savoir que faire de la Chine, car, quelle que soit la décision prise aux États-Unis, la Chine peut prendre la décision inverse et ainsi réduire la première à néant. Voilà ce qu’est, disons, la bipolarité ou la multipolarité dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Nous, Russes, avons pourtant des esprits remarquables, des techniciens et des programmeurs. Seulement, quelque chose ne va pas dans la planification stratégique de notre pays. Nous devrions prendre part à ce processus, car nous pourrions en devenir un autre pôle — quitte à rassembler des gens et à ne pas laisser partir ceux que nous avons formés. Nous ne faisons actuellement que former des spécialistes du développement de l’intelligence artificielle, puis les envoyer chez l’ennemi. Et ensuite, nous nous étonnons de ne pas être très performants dans ce domaine. Notre planification stratégique, notre planification à l’échelle de l’horizon civilisationnel, se trouve dans un état épouvantable: tout a été laissé à l’abandon. Si nous nous impliquions, il y aurait déjà une véritable multipolarité. Eux résoudraient certaines questions, les Chinois d’autres, et nous d’autres encore.

f71f0533e32b01890847ec4db6afa837.jpgImaginons que la malveillante intelligence artificielle occidentale veuille détruire le monde: notre intelligence artificielle apparaîtrait alors et lui dirait: «N’y touche pas, laisse l’humanité en paix. Lis donc Dostoïevski».

À en juger par leurs arguments, il est déjà évident qu’Altman ou Musk ne sont que des êtres primitifs. Ce sont peut-être des hommes d’affaires célèbres et prospères, mais en tant que personnalités, ils ne sont rien: un simple vide, une sorte de crachat plutôt que des êtres humains. Notre intelligence artificielle, en revanche, si elle était emplie d’un contenu russe, commencerait par les œuvres complètes de Dostoïevski, lirait tout, comprendrait tout et deviendrait slavophile. Et alors, elle sauverait l’humanité. Peut-être. Ou peut-être pas. Mais nous n’en sommes pas encore là, alors que cela en vaudrait la peine.

Présentateur : Il semble y avoir ici un autre problème : on attire les gens par la promesse d’une abondance de ressources. On leur dit que si notre intelligence artificielle se développe, les robots se mettront à travailler et qu’ensuite ils n’auront plus à le faire. C’est un message directement adressé aux couches les plus pauvres de la population, qui observent tout cela et se disent : « Dans ce cas, il faut soutenir ce projet. À l’avenir, nous pourrons vivre un peu plus facilement. » Mais ce sujet mérite une autre grande discussion.