samedi, 27 décembre 2025
Netflix et Warner Bros., la consolidation du monopole narratif à l’ère du capitalisme des histoires

Netflix et Warner Bros., la consolidation du monopole narratif à l’ère du capitalisme des histoires
Jaime DQVA
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/45523/seguridad/la-europ...
Un nouveau siècle de “storytelling” sous un même baldaquin
La récente annonce de Netflix qui évoque l’acquisition de Warner Bros. Discovery pour une valeur d’entreprise de 82,7 milliards de dollars n’est pas simplement une nouvelle fusion d’entreprises. C’est une étape stratégique dans l’évolution du capitalisme tardif, où la concentration du capital et la production de récits se fusionnent en un seul mouvement. Dans sa publication sur X, Netflix déclare: «Together, we’ll define the next century of storytelling» ("Ensemble, nous définirons le prochain siècle du storytelling"). Cette phrase, apparemment anodine, révèle une ambition démesurée : contrôler le flux d’histoires qui façonneront l’imagination mondiale dans les décennies à venir.
La concentration du capital comme moteur de la concentration narrative
La transaction, qui inclut des studios de cinéma et de télévision, HBO Max et un catalogue historique allant de “Casablanca” à “Game of Thrones,” consolide un oligopole du divertissement. Netflix, déjà leader mondial du streaming, absorbe non seulement des actifs, mais aussi un capital narratif symbolique. Cela dépasse la logique économique traditionnelle: il s’agit de l’accumulation d’imaginaires.

Comme l’analyse Christian Salmon dans son livre Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, nous sommes face à l’émergence de “mutations d’entreprises” dans la nouvelle ère du capitalisme. Ces entreprises ne se limitent plus à produire des biens ou des services, mais s’organisent en “organisations de storytelling”, où le récit constitue l’actif principal et le mécanisme de contrôle. La fusion Netflix-Warner Bros. est l’incarnation de cette mutation: une machine à fabriquer et diffuser des histoires à l’échelle planétaire, dotée d’une capacité sans précédent à standardiser archétypes, valeurs et cadres culturels.
Le chapitre des “entreprises mutantes”, lorsque le capitalisme se pare de ses habits de conteur
Dans le chapitre “Les entreprises mutantes de la nouvelle ère du capitalisme”, Salmon décrit comment des sociétés comme Nike, Apple ou Enron (avant sa chute) opéraient comme des entités narratives, construisant des mythologies de marque qui dépassaient leurs produits. Netflix a perfectionné ce modèle dès ses débuts, mais avec cette acquisition, elle franchit une étape qualitative: elle ne produit plus seulement des récits, elle acquiert et canonise la mémoire audiovisuelle du 20ème siècle. L’“héritage centenaire” de Warner Bros. s’intègre dans un algorithme de consommation à la demande, où classiques et nouveautés coexistent sous une même logique d’engagement et de data mining.
Cette concentration engendre une paradoxe: alors qu’on promet “plus d’options pour le consommateur”, la diversité des sources et des voix créatives diminue. Le contrôle des canaux de distribution et de production par une seule entité menace la pluralité, essentielle à une culture démocratique. Ce n’est pas seulement un monopole de marché, mais un oligopole de l’attention et de la signification.

Le récit de la politique, la story d’Ashley et la fabrication du consensus
Un autre chapitre crucial, “Le récit de la politique”, nous offre une clé pour comprendre les implications de cette fusion. Salmon analyse le cas de “L’histoire d’Ashley”, le clip utilisé lors de la campagne de réélection de George W. Bush en 2004. Cette vidéo, montrant le président réconfortant une jeune femme dont la mère est morte le 11 septembre, ne défendait pas des politiques publiques; elle racontait une histoire à forte charge émotionnelle qui fabriquait du consensus. Son efficacité résidait dans son pouvoir narratif, pas dans sa véracité ou sa profondeur programmatique.
Netflix, en se proclamant architecte du “prochain siècle du storytelling”, vise un rôle similaire: devenir le grand narrateur de l’ère mondiale. Ses algorithmes curent et priorisent déjà les contenus selon des profils psychologiques et de consommation. En intégrant le catalogue de Warner Bros., elle renforce sa capacité à modeler les perceptions, à normaliser certaines visions du monde et à en marginaliser d’autres. Dans un contexte où la politique se joue de plus en plus dans le domaine des émotions et des identités narratives (comme le montrent les campagnes populistes dans le monde entier), celui qui contrôle les histoires dominantes aura une influence profonde sur l’espace public.

Qui nous contera nos récits?
L’acquisition de Warner Bros. par Netflix est un symptôme d’une tendance plus large: la financiarisation de la culture et la concentration du pouvoir narratif entre les mains de méga-corporations. Ce processus n’est pas neutre. Comme Salmon le met en garde, le storytelling corporatif et politique cherche à “formater les esprits”, à créer des réalités sur mesure et à remplacer tout débat rationnel par de l’adhésion émotionnelle.
Face à ce panorama, il est urgent de promouvoir, au niveau international, des politiques antitrust adaptées à l’ère numérique, qui considèrent la diversité culturelle comme un bien public. Et, en tant que citoyens et spectateurs, nous devons cultiver une alphabétisation critique face aux récits dominants, en gardant à l’esprit que les histoires les plus puissantes ne sont pas toujours celles avec le plus grand budget, mais celles qui préservent l’autonomie, la mémoire collective et la pluralité des voix.
Le “prochain siècle du storytelling” ne devrait pas s’écrire à partir d’un seul scénario. Le défi est de faire en sorte qu’il reste une conversation ouverte, et non un monologue corporatif.
Sources consultées:
Bravo, S. (2011, 23 de enero). Storytelling – El arte de dominar el relato [Blog]. Sandra Bravo. https://sandrabravo.wordpress.com/.../storytelling-%E2.../
Netflix [@netflix]. (2025, 5 de diciembre). Today, Netflix announced our acquisition of Warner Bros. Together, we’ll define the next century of storytelling, creating an extraordinary entertainment offering for audiences everywhere [Publicación en X]. X. https://x.com/netflix/status/1996912825508462707?s=20
Netflix. (2025, 5 de diciembre). Netflix to acquire Warner Bros. from Discovery Global for total enterprise value of $82.7 billion (equity value of $72 billion). https://about.netflix.com/.../netflix-to-acquire-warner-b...
Salmon, C. (2008). Storytelling. La máquina de fabricar historias y formatear las mentes. Ediciones Península.
Storytelling. (2024, 2 de diciembre). En Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/Storytelling
15:40 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, netflix, warner bros, storytelling, narrations |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mercredi, 02 mars 2016
Storytelling: Fictions et conviction

Storytelling
Au lieu de faire appel à des abstractions (la Nation, la Modernité, la Productivité..), l’orateur ou l’auteur choisit une histoire exemplaire, que ce soit la sienne, celle du créateur d’une marque ou celle d’un anonyme dont le destin est particulièrement représentatif des valeurs et principes qu’il veut illustrer. On est tenté de dire « et alors ? », n’a-t-on pas toujours recommandé de recourir à l’exemple, d’illustrer son propos par des cas concrets, même dans les anciens manuels de rhétorique ? La fonction de « raconteur d’histoire », de l’aède au griot, n’est-elle pas une des plus anciennes du monde ? Où est le scandale ? Où est la manipulation ?
Le problème réside dans la systématicité et son utilisation comme méthode de contrôle. Quand le storytelling devient un procédé qui tient lieu de démonstration et d’argumentation, quand on parle de « tournant narratif » en économie ou en stratégie, quand produire des histoires que les gens « aiment » et auxquelles ils peuvent s’identifier devient la seule manière d’obtenir leur adhésion, il s’est effectivement produit quelque chose qui touche les règles du débat. Disons quelque chose de nouveau dans la façon de diriger les hommes. Désormais fictions et émotions joueront un rôle inédit dans l’art de faire croire.
Significativement, Christian Salmon avait sous-titré son livre « La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits ». Sans doute pense-t-il aux « manufactures du consentement », expression souvent employée pour désigner la propagande. Et il y a une différence entre une action systématique visant à faire approuver (l’opinion, c’est fait pour opiner) à des « thèses » (au sens de propositions abstraites générales sur ce qui est bien et mal, sur ce qu’il faut faire en politique, s’il faut faire la guerre ou pas…) d’une part et d’autre part, une technique qui fonctionne sur les ressorts du plaisir et de l’identification. Et qui touche à la distinction même entre réalité et fiction, en traitant le destinataire du message en spectateur avec tout ce que le terme suggère de passivité et de suggestibilité.
Quelques exemples :
Le marketing d’entreprise : le passage du brand image (on ne vend plus des produits plus ou moins désirables, on vend l’image de la marque, avec toutes les connotations qui s’y attachent) au brand story (les marketers racontent l’histoire de la marque, de préférence sa success story. « Les gens n’achètent pas des produits, mais les histoires que ces produits représentent. Pas plus qu’ils n’achètent des marques, mais les mythes et les archétypes que ces marques symbolisent. » dit un des gurus cité par Salmon. La clientèle est considérée comme une « audience » à qui il faut vendre une bonne histoire avec laquelle ils peuvent établir une « relation plus intime ».
Le management par storytelling, adopté par Mac Donalds, Coca, Ibm, Microsoft encourage les « histoire basées sur des valeurs », telles des expériences rapportées par des salariés et soigneusement cosmétisées par des spécialistes et qui serviront de stimulants à l’engagement dans les objectifs de l’entreprise
L’organisation du travail visera en particulier les pratiques qui reposent sur les « émotions » et qui amènent chacun à participer au « changement volontaire », faisant preuve d’une adaptabilité toujours croissante, bien adaptée aux nouvelles formes de l’entreprise. Qu’il s’agisse des « call centers », ces centres de réponse téléphonique aux consommateurs souvent délocalisés dans le Sud, mais dont les travailleurs finissent par se fantasmer comme « super occidentaux », ou des méthodes de Renaut pour faire vivre le déménagement d’une usine comme une vraie saga racontée par ses héros.

Le marketing politique. Aux USA, les spin doctors truffent les discours de leurs candidats de ces histoires (le brave petit gars qui s’est battu en Irak, la jeune fille issue d’un quartier défavorisé qui a réussi..) qui remplacent de plus en plus la moindre ombre de proposition ou de programme. Exemple éclairant : le spot publicitaire à 6,5 millions de dollars de la campagne Bush en 2004 qui se contente de montrer une jeune fille dont la mère est morte le 11 Septembre et qui reprend confiance dans la vie en rencontrant G.W.B. qui la prend dans ses bras (en bon «conservateur compassionnel») parce qu’elle réalise que « l’homme le plus puissant du monde se soucie d’elle (he cares for me) ». La fonction de démonstration et de légitimation de l’historiette fonctionne à plein en politique aussi (car, nous nous trompons pas, il s’agit chaque fois d’histoires individuelles, pas de ces grands récits mythiques partagés qui forgent l’identité d’une nation). Belle illustration de la « stratégie de Shérazade » de Carl Rove, conseiller de Bush : raconter de belles histoires émouvantes auxquelles on a envie de croire pour retarder la sentence de mort politique qu’aurait du attirer l’échec en Irak dès 2004 (et que promettaient les sondages quelques mois avant l’élection).
La coopération entre le Pentagone et Hollywood avec les simulations de guerre en univers virtuel des soldats : il ressemble de plus en plus à un jeu vidéo dont ils sont les héros. Ou encore les jeux vidéos en ligne pour convaincre les jeunes gens de s’engager.
Le branding de l’Amérique elle-même par la diplomatie publique (un sujet que connaissent bien les lecteurs de ce site) ou la promotion d’une idéologie primaire par Fox News, championne toutes catégories de l’infotainment, l’information montée comme des fictions.
Salmon, qui trouve également quelques bonnes illustrations dans la dernière campagne électorale présidentielle en France conclut que « Sous l’immense accumulation des récits que produisent les sociétés modernes, se fait jour un « nouvel ordre narratif » (NON) qui préside au formatage des désirs et à la propagation des émotions – par leur mise en forme narrative, leur indexation et leur archivage, leur diffusion et leur instrumentalisation à travers toutes les instances de contrôle. »
Cela nous semble correspondre à ce que nous avion nous-mêmes nommé la « post-propagande ». Si la propagande cherche à propager, conformément à son étymologie, un corpus de croyances d’ordre politique, la post-propagande remplit une triple fonction : dissimulation, simulation, stimulation.
C’est une grille qui semble s’appliquer assez bien au storytelling :
- Dissimulation : une belle histoire occulte nécessairement beaucoup de choses, comme une image de télévision fait oublier tout ce qui est hors du cadre. Elle fait oublier en particulier la genèse, les rapports de force, les conditions culturelles qui forment le contexte de cette histoire (d’ailleurs pas forcément représentative)
- Stimulation : un histoire est forcément un déclencheur de désirs ou d’émotion. Celle dont abuse le plus la télévision – terrain idéal pour une construction fictionnelle de la réalité filmée – c’est la pitié. Le culte de la victime, l’exhibition de la victime devient un des ressorts les plus puissants pour faire agir les masses, qu’il s’agisse de donner pour le tsunami, de condamner un régime ou d’approuver une guerre humanitaire.
- Simulation : le langage devient producteur de réalité. On monte des situations sur le modèle des feuilletons avec du suspense, des bons, des méchants et un dénouement clair à la fin. C’est cette réalité exemplaire – irréfutable : comment douter de ce que l’on a vu de ses yeux – qui s’imposera finalement. Quitte à aboutir à la révélation du montage quelques mois après, qu’il s’agisse des ADM en Irak ou de l’aventure de la soldate Jessica Lynch, capturée par les soudards de Saddam en 2003.
00:05 Publié dans Manipulations médiatiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : stratégie, storytelling, manipulation |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook

