dimanche, 18 janvier 2026
Venezuela, Iran, Groenland: l'embrasement du monde - Entretien avec Robert Steuckers

Venezuela, Iran, Groenland: l'embrasement du monde
Entretien avec Robert Steuckers
Propos recueillis par Arne Schimmer
Au début de l'année 2026, le monde semble être en feu si l'on regarde le Venezuela, le Groenland ou l'Iran. Y a-t-il un lien entre tous ces foyers de tension et une explication à cela ?
Le lien entre toutes ces zones de turbulence réside bien évidemment dans le fait que l’hegemon du monde unipolaire d’après la Guerre Froide voit sa domination contestée par un ensemble de glissements nouveaux, parmi lesquels le grand projet de connectivité continentale promu par la Chine de Xi Jinping qui consolide les communications terrestres sur le Heartland centre-asiatique et russe ; la séduction que ce projet suscite dans des territoires importants des Rimlands jadis dominés par les alliances militaires forgées par les Etats-Unis, surtout en Asie du Sud-Est et en Indonésie, ainsi qu’en Iran ; la dé-dollarisation des échanges et l’importance croissante du yuan chinois. Ce projet de grande envergure touche également l’Amérique ibérique, en premier lieu parce que le pétrole vénézuélien se déverse en Chine et que celle-ci organise également les connectivités intérieures de l’Amérique du sud : liaison ferroviaire entre le Pérou et le Brésil, creusement d’un canal transocéanique au Nicaragua, etc. L’hegemon, qui ne veut pas perdre complètement la partie, joue son va-tout : il tente de couper la Chine de ses approvisionnements en pétrole vénézuélien et tente de réanimer un projet technocratique qui existait aux Etats-Unis pendant l’entre-deux-guerres : la création d’un « Technate » nord- et centre-américain, centré sur les Etats-Unis qui aurait inclus le Canada (au détriment de l’Empire britannique), le Groenland (ce qui explique la volonté de Trump de l’englober totalement dans l’orbite américaine), le Mexique (déjà discrètement menacé aujourd’hui), tous les petits Etats d’Amérique centrale (dont Panama, autre revendication actuelle de Trump), la Colombie et le Venezuela. Si ce « Technate » des technocrates américains d’avant-guerre se réalisait avec l’appui des nouveaux grands magnats de la nouvelle technocratie (Musk, Thiel, Palantir), les Etats-Unis disposeraient d’un territoire et de ressources, dont le lithium, capables de les faire durer très longtemps en toute autarcie. En outre, le contrôle total du Groenland leur permettrait de contrôler les nouvelles voies maritimes de l’Arctique et de les bloquer au niveau de la ligne GIUK (Groenland-Iceland-United Kingdom) puis, dans une étape seconde, au niveau de la ligne Groenland, Svalbard/Spitzbergen, Kola au détriment de la Norvège (prochaine victime scandinave de ce projet technocratique qui devra alors céder l'archipel Svalbard ou archipel des Spitzbergen qu'elle possède depuis des siècles). Par ailleurs, l’utilisation du Groenland comme base de missiles à longue portée menace directement la concentration des forces russes autour de la Mer Blanche.

Que pensez-vous de la doctrine « Donroe » de Trump, selon laquelle les États-Unis veulent exercer un pouvoir illimité sur l'hémisphère occidental ?
« Donroe » est un jeu de mot, où l’on associe la Doctrine Monroe (« L’Amérique aux Américains ») de 1823 au prénom de Donald Trump. La Doctrine Monroe visait à exclure toute présence européenne sur les deux continents américains, dans la mesure où le Congrès de Vérone de 1822, convoqué par la Sainte Alliance, a envisagé de soutenir, par l’envoi de troupes françaises, les légitimistes espagnols contre les libéraux (soutenus par l’Angleterre) et, dans la foulée, d’aider l’Espagne re-légitimisée à maintenir son emprise sur l’Amérique ibérique. Cette politique pro-espagnole et a-libérale de la Quintuple Alliance (Angleterre non comprise), ou Sainte Alliance, provoque les premières lézardes dans le bel édifice diplomatique européen postérieur à la chute de Napoléon, édifice dont l’Empereur russe Alexandre I était le principal inspirateur avec Metternich. L’Angleterre faisait bande à part et continuera à le faire, soutenant implicitement les politiques anti-européennes des Etats-Unis, puissance émergente à l’époque.
L’Espagne n’est pas la seule nation visée par le jeune Etat américain: la Russie l’est également, car elle possède toujours l’Alaska et un comptoir en Californie (Fort Ross). Ensuite, plus tard, le soutien de Napoléon III à Maximilien de Habsbourg au Mexique se fera contre la volonté des Etats-Unis dès le lendemain de la Guerre Civile entre Nordistes et Sudistes, entre Unionistes et Confédérés. La guerre hispano-américaine de 1898 a permis aux Etats-Unis de s’emparer de Cuba et des Philippines, ce qui les sortaient ipso facto de la logique « hémisphérique » prétendument revendiquée par James Monroe, puisqu'ils s'ancraient en lisière de la masse continentale asiatique, en face de la Chine et à proximité du Japon émergent.
La Doctrine de Monroe sera complétée par le « corollaire Roosevelt » de 1904, énoncé suite à une tentative germano-britannique d’intervenir au Venezuela, Etat protégé par les Etats-Unis. Ce corollaire prévoyait l’intervention armée des Etats-Unis contre tout gouvernement latino-américain qui enfreindrait « les bonnes règles de la civilisation », corollaire qui reçut rapidement le surnom de « politique du gros bâton » (Big Stick Policy). Aujourd’hui, la Doctrine Donroe complète et la Doctrine du Président Monroe et le corollaire Roosevelt en réaffirmant l’hégémonisme américain dans les Caraïbes (Cuba est directement menacé) et en refusant toute collusion économique trop intense entre la Chine et un Etat situé dans l’espace du « Technate » imaginé par les technocrates d’hier et d’aujourd’hui.

Parmi les conflits mondiaux qui font rage actuellement, lequel est le plus dangereux et le plus lourd de conséquences ?
Pour contenir la Chine, non plus seulement sur les Rimlands de l’Asie du Sud-Est et/ou du sous-continent indien (Inde et Pakistan), mais le long de toutes les voies de connectivité que le projet chinois de « Belt and Road », de "Route de la Soie", a fait naître entre l’Europe et la Chine en Asie centrale et entre le Pacifique et l’Atlantique en Amérique du Sud. Il faut dès lors freiner l’approvisionnement en énergie de Pékin, que ce projet facilite. C’est une des raisons majeures de la brève intervention militaire américaine à Caracas le 3 janvier dernier et de la mainmise subséquente sur les pétroles vénézuéliens. Cependant, si la Chine était le meilleur client pour le pétrole vénézuélien, l’Iran demeure, pour Xi Jinping, le principal fournisseur d’hydrocarbures.


Le soutien américain à des protestations populaires en Iran, causées par les innombrables restrictions suite aux sanctions subies depuis des décennies par le pays, survient, et ce n’est pas un hasard, au moment où les liens ferroviaires de l'Iran avec la Chine sont devenus réalité depuis mai-juin 2025 et où le dernier tronçon de la voie de chemin de fer entre le port iranien de Bandar Abbas (sur l’Océan Indien) et la frontière azerbaïdjanaise (Astara) a été parachevé en décembre dernier.

La connectivité entre l’Inde et la Russie (jusqu’à la Mer Blanche) est désormais possible par l’INSTC (International North-South Transport Corridor) et par la liaison ferroviaire entre la Chine et la Turquie, via les petits pays d’Asie centrale et l’Iran. C’est cette double connectivité que les Etats-Unis, selon la logique géopolitique énoncée par des théoriciens comme Halford John Mackinder, Homer Lea et Nicholas Spykman, entendent détruire. Le maillon central, incontournable, de ces deux nouvelles connectivités, c’est l’Iran. Il faut dès lors qu’il devienne le site d’un chaos permanent comme le sont devenues la Libye et la Syrie. Vu la volatilité de la région, vu la proximité de l’Iran avec la Russie, l’Europe, l’Inde et la Chine, tout désordre organisé dans cette région, qui est une Drehscheibe, une plaque tournante, constituerait un danger mortel pour tous les Etats de la masse continentale eurasienne, surtout ceux qui sont enclavés.
Quel concept géopolitique, élaboré par quel penseur, est le plus pertinent pour notre époque ?
Tous les concepts géopolitiques sont pertinents et il convient d’en connaître un maximum pour pouvoir interpréter correctement les événements de l’actualité. On ne sort pas de la logique conflictuelle entre Heartland et Rimlands, entre puissances telluriques et puissances thalassocratiques, même avec l’avènement et les perfectionnements de l’arme aérienne et de la balistique des missiles et fusées. La réponse aux théoriciens anglo-saxons de la géopolitique (Mackinder, Lea) a été apportée par Karl Haushofer en Allemagne qui préconisait une quadruple alliance grande-continentale entre l’Allemagne, l’Italie, l’URSS et le Japon.
Cependant, certains ouvrages importants ont été oubliés dans les débats lancés par ceux qui contestent l’hégémonisme en place, sans sombrer dans la phraséologie insipide, bien qu’hystérique, des gauches établies. Je commencerai par l’idéal de la Triade parmi les nationaux-révolutionnaires du temps de la République de Weimar (Niekisch, Jünger, Hielscher, Scheringer, etc.). La Triade est l’alliance espérée entre un régime à advenir en Allemagne (mais qui n’adviendra jamais), l’URSS stalinienne et la Chine nationaliste du Kuo Min Tang (organisée notamment par les équipes de conseillers militaires mises sur pied par le Général von Seeckt). Otto-Ernst Schüddekopf a très bien analysé les vicissitudes de ce projet de Triade dans son ouvrage sur le « national-bolchevisme » allemand, hélas un peu oublié aujourd’hui. J’ai eu l’occasion d’en parler dans le deuxième volume de ma compilation de textes sur la "révolution conservatrice" allemande des années 1918-1932.
Ensuite, vu l’importance et le développement des connectivités dans le projet chinois, il conviendrait de redécouvrir un auteur qui est, lui, totalement oublié, Richard Henning, géopolitologue allemand de la Verkehrsgeographie, qui fit carrière en Argentine après 1945.
Ensuite, et c’est une tâche à laquelle je vais m’atteler, il conviendrait d’analyser la très pertinente réception des théories géopolitiques allemandes et européennes dans les écoles militaires d’Argentine, du Chili et du Brésil (en l’occurrence la réception de Friedrich Ratzel). Enfin, l’Italie est aujourd’hui, en Europe, le pays qui abrite le plus grand nombre d’instituts d’études géopolitiques, où l’on réédite les classiques allemands de cette discipline, tels Ratzel et Haushofer. En Espagne, nous avons le Colonel Pedro Banos qui ne cesse de produire des best-sellers en la matière. En Allemagne, il faudra inlassablement relire Scholl-Latour pour se doter d’une mémoire diplomatique.
Dans quelle mesure l'axe Paris-Berlin-Moscou, que vous privilégiez, est-il encore réaliste aujourd'hui, et quelles mesures seraient nécessaires ?
Il n’y a plus lieu de parler d’un Axe Paris-Berlin-Moscou dont le théoricien principal fut indubitablement le Français Henri de Grossouvre. Ce dernier avait placé ses espoirs en une alliance entre Chirac, Schröder et Poutine en 2003 au moment où l’Europe avait manifesté un net scepticisme face à l’intervention anglo-américaine en Irak. La riposte fut immédiate: les néoconservateurs bellicistes américains ont accusé les Européens de lâcheté et Chirac a été rapidement remplacé par Sarkozy qui s’est empressé de rejoindre à nouveau le commandement unifié de l’OTAN, que De Gaulle avait quitté dans les années 1960. La France était le maillon faible de cet Axe malgré les rodomontades post-gaullistes: elle reste une puissance idéologiquement occidentale (au sens où l’entendaient Niekisch et ses lecteurs). Son logiciel mental demeure occidental envers et contre tout, ce qui empêche ses élites déconnectées de comprendre, même de façon élémentaire, les dynamiques de l'Europe centrale, des Balkans, de la Scandinavie ou du Proche-Orient, en dépit des excellentes productions des théoriciens de la géopolitique dans la France d'aujourd'hui. En Allemagne, le virus dissolvant qui a permis d'oublier d'activer et de réactiver cet Axe potentiel a été le mouvement des Verts, comme vous le savez mieux que moi. Seule la Russie et son président ont maintenu le cap.
Le sabotage des gazoducs Nord Stream a été le point culminant dans la volonté de destruction de cet Axe franco-germano-russe. Les prises de position de l’UE, de la France de Macron et de l’Allemagne de Scholz et de Merz dans le conflit russo-ukrainien ont créé l’irréparable et reconstitué de facto un rideau de fer de l’Arctique à la Mer Noire qui condamnera le centre et l’ouest du sous-continent européen à la stagnation puis au déclin irrémédiable dont se gausseront Arabes, Turcs, Iraniens et surtout Chinois, sans oublier les Africains.
Quelle priorité géopolitique les Européens devraient-ils se fixer pour les 10 à 15 prochaines années?
Les priorités que le personnel politique européen dominant se fixe aujourd’hui ne pourront que précipiter l’Europe dans un déclin pire que celui qu’a connu jadis l’Empire Romain. Nous allons au-devant d’un effondrement total de nos économies et de nos systèmes sociaux, le tout dans un hiver démographique autochtone et une submersion par vagues migratoires incontrôlées. Le pouvoir sera tenu par le système bancaire, par un capitalisme non plus patrimonial mais totalement et dangereusement financiarisé, et par des mafias en concurrence les unes avec les autres, comme l’avait d’ailleurs prévu Armin Mohler dans un célèbre article de la revue Criticon en 1982 (et qu’une de mes collaboratrices avait traduit avec maestro).
Les mouvements alternatifs, décriés et soumis à toutes sortes de vexations répressives, doivent énoncer une politique différente car telle est leur tâche: retour aux énergies bon marché, priorité de la diplomatie sur toutes les formes de bellicisme délirant, retour à une cohésion de la société, respect des régimes politiques non européens dans les régions du monde d’où nous viennent matières premières et denrées alimentaires (car nous ne sommes pas autarciques), rétablissement de la qualité de nos établissements d’enseignement, lutte contre les pouvoirs occultes et mafieux qui, dans nos rues, s’affrontent à coups de rafales de Kalachnikov, revalorisation de la magistrature dans cette lutte et congédiement des magistrats incompétents, comme on le réclame depuis longtemps en Italie.
17:04 Publié dans Actualité, Entretiens, Synergies européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : robert steuckers, actualité, iran, groenland, venezuela, géopolitique, entretien, synergies européennes, europe, affaires européennes |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
L’Antéchrist 2.0: la vision de Peter Thiel

L’Antéchrist 2.0: la vision de Peter Thiel
Source: Дугин об Антихристе 2.0: Визионерство Питера Тиля
Par Alexandre Douguine
Au printemps de l’année dernière, en réfléchissant aux premiers pas de Trump au pouvoir, j’ai écrit un article où je soulevais la problématique d’un « État encore plus profond ». La logique était la suivante: si Trump a déclaré la guerre à l’État profond et, si, malgré tout, on lui a permis d’accéder au pouvoir, n’existe-t-il pas en Amérique (et, plus généralement, en Occident) une instance encore plus puissante et secrète, que j’ai provisoirement appelée l'«État encore plus profond» (Deeper State)?
Ce matériel, publié simultanément en anglais, a été pris très au sérieux par les cercles MAGA, ce qui a suscité un débat: existe-t-il réellement, et si oui, qu’est-ce que cela pourrait être? Plusieurs versions ont été proposées. J’ai suggéré que l'«État encore plus profond» pourrait être constitué des cercles de pouvoir influents, dont les porte-parole sont les technocrates de la Silicon Valley, Peter Thiel étant le plus influent et le plus intellectuel d’entre eux.
Ce qui m’a frappé, c’est son soutien à l’idée de Curtis Yarvin (et en partie de Nick Land) sur la « Lumière Obscure » et la mise en place d’une «monarchie américaine» avec Trump comme empereur, ainsi que ses plans pour créer une ville utopique du futur au Groenland. Konstantin Malofeev a récemment écrit à propos de ce projet: «Le Groenland ne sera pas seulement un centre d’extraction minière. Il sera aussi le plus grand lanceur de fusées au monde. Il existe d’autres plans commerciaux beaucoup plus américains. L’idéologue du second mandat de Trump, Peter Thiel (créateur de PayPal, Palantir, investisseur dans Facebook, etc.), à travers l’entreprise Pronomos Capital, est le principal investisseur de la startup Praxis.


L’objectif de Praxis est de construire une ville ultramoderne dans laquelle l’intelligence artificielle, la blockchain et les cryptomonnaies seront activement utilisées pour sa gestion. Minimiser l’intervention de l’État (le directeur du projet, Dryden Brown (photo), s’est inspiré du livre «La Grève» d’Ayn Rand). Une ville de technocrates, sans religion, sans conscience, avec des chiffres à la place des mots. Le Groenland a été choisi comme siège.
Et maintenant, Ken Howery, co-fondateur de PayPal avec Thiel, devient ambassadeur des États-Unis au Danemark. Sur son site, la ville de Praxis affirme compter déjà plus de 150.000 citoyens, avec un volume total d’investissements supérieur à 1,1 billion de dollars. La liste comprend des personnes de 80 pays et 429 villes. Curieusement, il n’y a pas un seul Groenlandais. Ni même leur représentant. Parmi les investisseurs réputés, on trouve Alameda Research, de Sam Bankman-Fried. Avant d’être condamné à 25 ans pour fraude sur la plateforme FTX, il était membre de la bande pédophile d’Epstein et propriétaire d’un « penthouse polyamoureux » à la méthamphétamine pour l’élite aux Bahamas. Une des versions démo de la «ville du futur». Une dictature numérique pure, sans ornements. Intelligence artificielle pour des personnes dans une extase éternelle. Inhumanité dans le sens le plus complet du terme».

Mais je n’étais pas certain que cela soit ainsi, et j’ai suggéré que l'on observe Peter Thiel avec plus d’attention. Thiel lui-même a également rejoint le débat, directement ou indirectement, soulevant des thèmes caractéristiques de notre école de pensée: le règne de l’Antéchrist, la fin des temps, la figure de Katekhon, l’existence de l’âme, le rôle du libéralisme et des Lumières radicales en tant qu’idéologie du diable.
Avant même la COVID, j’ai reçu la visite d’émissaires de Thiel qui m’ont proposé d’ouvrir un grand dialogue sur la géopolitique du futur, le rôle de la terre et de la mer, du pétrole et du gaz, de l’esprit et de la matière. Il a été découvert que je possédais des investissements assez importants dans une de nos principales banques commerciales. Il s’intéressait à l’eurasisme et, aussi étrange que cela puisse paraître, au traditionalisme et à l’eschatologie.
Ces relations n’ont pas connu de développement majeur, en partie parce que j’étais soumis à des sanctions très sévères depuis 2014, ce qui compliquait les contacts. Convaincu qu’il ne pouvait pas m’inviter aux États-Unis, Thiel avait promis de venir en Russie, mais la pandémie de COVID-19, la guerre et la campagne électorale de Trump ont alors commencé, dans laquelle Thiel et d’autres technocrates de la Silicon Valley (notamment Elon Musk) ont joué un rôle décisif. Le dialogue a également été repoussé sine die.
Cependant, ce qui est intéressant, c’est que Thiel a accordé une interview sensationnelle au New York Times, dans laquelle il a longuement parlé de l’Antéchrist, puis il a prononcé tout un cycle de quatre conférences spécialement consacrées à ce sujet.
Voici comment l’IA d’Elon Musk (Grok) présente ces conférences, qui, par définition, se veulent anti-woke, c’est-à-dire qu’elle prétend être « objective » et se distancer de la propagande dure du libéralisme globaliste, qui est en partie «liée» à d’autres versions de l’IA (cette thèse n’est pas totalement justifiée, car d’autres plateformes d’IA, avec la programmation adéquate, peuvent être configurées dans différents registres idéologiques, parfois très radicaux).


Peter Thiel, entrepreneur et investisseur connu, a donc donné une série de quatre conférences sous le titre général «L’Antéchrist» («The Antichrist: A Four-Part Lecture Series») en septembre et octobre 2025. Ces conférences ont été programmées par l’organisation à but non lucratif ACTS 17 Collective (Acknowledging Christ in Technology and Society, («Reconnaître le Christ dans la technologie et la société»), qui cherche à développer une communauté «chrétienne» dans le domaine technologique. Les événements se sont déroulés à San Francisco.
Ils étaient strictement privés et non officiels (sans enregistrements ni retransmissions officielles), et il a été demandé aux participants de ne pas divulguer leur contenu publiquement. Les billets étaient vendus uniquement en privé, non transférables et non remboursables, et ils se sont rapidement écoulés. Le public comprenait des centaines de personnes, principalement des invités de l’industrie technologique, des chrétiens, des intellectuels et des sympathisants de Thiel. Chacune de ces soirées avait prévu des boissons, une conférence, une session de questions-réponses avec le modérateur Peter Robinson (ancien rédacteur de discours de Reagan) et le public, ainsi que des desserts. À l’extérieur, il y avait des protestations avec manifestations et musique, mais à l’intérieur, l’ambiance était calme et savante.
Les conférences étaient structurées comme une série cohérente, dans laquelle chacune s’appuyait sur la précédente. Thiel, basé sur sa foi chrétienne (influencé par René Girard et d’autres penseurs), a relié la figure biblique de l’Antéchrist aux problèmes actuels de la science, de la technologie, de la politique et de la mondialisation. Il a défini l’Antéchrist comme «le roi maléfique, le tyran ou l’anti-messie qui apparaît à la fin des temps» et a averti que ses manifestations pouvaient prendre la forme d’institutions mondiales, de réglementations et d’attitudes anti-technologiques qui mèneraient au blocage et à l’apocalypse.
Thiel s’est inspiré de la théologie, de l’histoire et de la littérature, citant René Girard, Francis Bacon, Jonathan Swift, Carl Schmitt, John Henry Newman, Vladimir Soloviev et d’autres. Il a également évoqué le concept de «Katekhon», la force qui retient l’Antéchrist (d’après Thessaloniciens, 2) et l’a relié à des structures contemporaines telles que Trump, MAGA et les États-Unis.

Voici une brève description de chaque conférence avec ses thèmes principaux :
Conférence 1: «La connaissance doit augmenter» (15 septembre 2025)
Thème principal: la relation entre l’Antéchrist et l’Armageddon, ainsi que le rôle de la science et de la technologie. Thiel a affirmé que l’Antéchrist exploite les peurs face aux menaces existentielles (guerres, rumeurs de guerres, apocalypse technologique) pour prendre le contrôle et arrêter le progrès. Cela mène à l’immobilisme déjà observé dans le monde. Exemples clés: références à Daniel 12:4 («la connaissance se multipliera») et Matthieu 24:6; Los Alamos comme symbole de l’escalade des menaces. Thiel a averti que les peurs (par exemple, de l’intelligence artificielle ou des armes nucléaires) sont utilisées pour exercer un contrôle global.

Conférence 2: «L’empire et la relation de l’Antéchrist avec le gouvernement» (22 septembre 2025)
Thème principal : Les formes de gouvernements antéchristiques et leur évolution. Thiel a discuté de comment les gouvernements peuvent être antiscientifiques ou pro-scientifiques, antéchristiques ou pro-chrétiens, et comment la mondialisation (Daniel 12:4 : «beaucoup vagueront») conduit à «un monde unique»: «l’Empire de l’Antéchrist», qui réprime la science. Il a illustré cela par des exemples littéraires: La nouvelle Atlantide de Bacon, Les voyages de Gulliver de Swift, Watchmen d’Alan Moore (où Ozymandias est la figure de l’Antéchrist, cherchant la paix par un gouvernement mondial) et One Piece d’Eiichiro Oda (le monde futur réprime la science, le héros est chrétien).
Cependant, dans un article écrit par Thiel sur le même sujet, le même projet de Bacon était identifié à la création de la «civilisation de l’Antéchrist» et de sa «Nouvelle Atlantide» comme prototype de l’époque moderne européenne, considérée comme satanique. Il est évident que Thiel passe d’un extrême à l’autre dans l’eschatologie.
Conférence 3 : « Comment une seule personne peut conquérir le monde et à quelle vitesse elle doit agir pour y parvenir » (29 septembre 2025)
Thème principal: Comment une seule personne (l’Antéchrist) peut conquérir le monde en une seule vie. Thiel insiste sur la «vitesse»: l’Antéchrist doit être jeune (idéalement 33 ans, comme le Christ, Bouddha ou Alexandre le Grand) pour accumuler richesse et pouvoir rapidement. Les figures plus âgées (comme Xi Jinping ou Trajan) ne conviennent pas. Exemples: Napoléon (30 ans), Hitler (50, mais trop tard); dans la littérature: le chapitre 33 de Tite-Live sur l’histoire romaine, Le Seigneur des Anneaux de Tolkien (les hobbits atteignent la maturité à 33 ans).
Le thème de la vitesse et de l’accélération est central dans toute la philosophie des «Lumières Obscures» (accélérationnisme de droite) et joue un rôle clé dans la construction de stratégies politiques, économiques et militaires.
Bien que Trump ne corresponde pas à la description des trentenaires, le vice-président Jay D. Vance, qui a été promu à cette charge justement par Peter Thiel, y correspond. Mais, en observant le comportement de Trump lors de son deuxième mandat, on peut supposer qu’il s’est fixé un objectif difficile à atteindre: vivre jusqu’à 90 ans par cette voie. Et encore une fois, l’ambiguïté: d’un côté, Thiel semble critiquer l’Antéchrist, le mettre en garde, mais, de l’autre, dans de nombreux aspects, il lui témoigne une sympathie ouverte.
Conférence 4: «La Nouvelle Rome» (6 octobre 2025)
Thème principal: Le «Katekhon» contemporain et la «nouvelle Rome» de l’Antéchrist. Thiel a identifié les États-Unis comme un potentiel Katekhon (qui retient l’Antéchrist), mais avec des traits d’unipolarité et d’hégémonie (OTAN, dollar, rôle de «gendarme mondial»). San Francisco, en tant que centre séparé de Washington, risque de devenir l’épicentre de l’État global. Après la Seconde Guerre mondiale, le Katekhon était l’anticommunisme (1945-1989), aujourd’hui, c’est la bureaucratie. Exemples: Guantanamo (la formalisation affaiblit); Russie/Poutine: trop faible; les Juifs comme résistance à l’Antéchrist (selon Soloviev).
Thiel parle des Juifs de manière aussi paradoxale que tout le reste. Il se fonde sur leur définition dans le Nouveau Testament comme «durs de cœur», c’est-à-dire obstinés. Thiel dit: par leur entêtement, les Juifs n’ont pas accepté le Christ, et par cette même obstination radicale, multipliée par leur dureté, ils n’accepteront pas non plus l’Antéchrist (mais ce n’est pas certain).

En général, Thiel exprime des opinions libertariennes: il voit l’Antéchrist dans la centralisation, les réglementations (par exemple, dans les tentatives de contrôler l’IA), l’activisme climatique (Greta Thunberg comme «légionnaire de l’Antéchrist») et les organisations mondiales comme l’ONU, qui mènent au blocage et à la fin du monde. Il soulignait que la technologie est «un nouveau miracle, même s’il est noir», qui s’oppose à tout cela, et appelle à la vigilance.
Ces conférences font suite à ses interventions précédentes sur des thèmes similaires (par exemple, en 2023 à Paris et en 2025 à Oxford), mais la série de San Francisco est la plus détaillée.
En lisant tout cela, il est difficile de ne pas ressentir que nous ne sommes pas aux États-Unis, mais dans les conférences de la «Nouvelle Université» de Moscou de la fin des années 1990 et du début des années 2000, où, avec les intellectuels du cercle de Ioujinsky et la jeunesse néo-traditionaliste la plus avant-gardiste, nous discutions de thèmes très proches, où religion, géopolitique, mystique, philosophie, science et relations internationales s’entrelacent dans un champ extravagant.
À l’époque, pour les observateurs extérieurs, cela semblait marginal et excentré. Personne ne penserait à qualifier de «marginales» ou «excentrées» des figures comme Peter Thiel, Elon Musk, Alex Karp, et encore moins J. D. Vance ou Trump, qui s’inspirent clairement de ces idées. Mais tout peut arriver.
Ainsi, l’«État encore plus profond» (Deeper State), s’il est réellement proche des projets techno-oligarchiques des «Lumières Obscures» (cela semble le être, mais cela demande une recherche plus approfondie), se présente sous la lumière suivante :
1. Il reconnaît que le mondialisme libéral, l’idéologie des droits de l’homme, le wokisme, la politique de genre et l’agenda écologique ne fonctionnent plus. C’est ce que Thiel appelle l’«Antéchrist collectif»: le Parti démocrate des États-Unis, les dirigeants libéraux contemporains de l’UE, les écologistes, les ONG, les partisans de l’immigration incontrôlée, les fanatiques de la «société ouverte» (Soros et son fils). La bureaucratie étatique inefficace est aussi incluse dans cette catégorie. Jusqu’ici, tout est correct, et nous sommes tout à fait d’accord. C’est le projet de la modernité occidentale: déchristianisation, matérialisme, athéisme, anti-christianisme et, finalement, satanisme pur.

2. Contre les mondialistes, Thiel propose de soutenir le «Katekhon», la figure du Retenant. Et d’établir un Empire mondial. Déjà sans aucun signe de droits de l’homme ou de démocratie. Mais qu’est-ce que cet «Empire»? À sa tête, les États-Unis et le monarque américain (Trump ou son successeur). L’aristocratie héréditaire est formée par les technocrates, et leurs vassaux, les programmeurs. Le reste deviendra une main-d’œuvre brute, dont le besoin disparaîtra progressivement, et les personnes à faible quotient intellectuel seront simplement remplacées par des robots ou des algorithmes. Le monarque américain se fusionnera avec une intelligence artificielle puissante (AGI) et la Singularité se produira. Autrement dit, dans cette version, l’«Empire» c’est les États-Unis (d’où le corollaire de Trump à la doctrine Monroe, la capture du président du Venezuela et les plans d’annexion du Groenland puis du Canada), et le Katekhon, c’est l’Intelligence Artificielle.
3. Le concept d’«âme immortelle» sera réutilisé, mais dans un contexte assez sinistre. Selon Thiel, le changement de sexe n’est que la première étape (il a lui-même une orientation non traditionnelle). Ensuite, il faut apprendre à transférer la conscience (= l’âme) d’un corps à un autre, qu’il soit humain, mécanique ou autre. Ce sera la victoire de la «religion», mais d’une manière très particulière. Son prototype est la même organisation qui a organisé les séminaires de Thiel à San Francisco (Acknowledging Christ in Technology and Society, «Reconnaître le Christ dans la technologie et la société»).
Si le premier point de ce programme d’accélération de droite peut être accepté, les points second et troisième, bien qu'évoquant vaguement quelque chose de familier (Empire, Katekhon, immortalité de l’âme... on a déjà entendu cela quelque part, mais c’est précisément l’idée russe !), appliqués aux États-Unis, à l’intelligence artificielle et au posthumanisme, créent l’image de l’authentique Antéchrist, mais version 2.0. En lieu et place de l’Antéchrist déjà existant, les technocrates proposent un Antéchrist à venir. C’est une invitation à faire un pas de plus sur le même chemin vers l’abîme que l’Occident a parcouru durant toute l’époque moderne.
Si tout cela est vrai, alors la différence entre le simple «État profond» (le libéralisme globaliste classique) et l’«État encore plus profond» devient claire. Ce ne sont que deux phases logiques du même processus historique. Ainsi, dans l’Apocalypse, une corne de la bête a déplacé les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une.

Compte tenu de ce que Trump fait actuellement en politique mondiale, abolissant le droit international, envahissant des États souverains, kidnappant des dirigeants légitimes, emportant pétrole et minéraux d'où bon lui semble, bombardant des installations nucléaires et, de surcroît, soutenant ouvertement le régime franchement démoniaque de Kiev, la thématique des séminaires de Thiel cesse d’être quelque chose d’abstrait.
Cependant, ce n’est qu’une première approche du problème de l’«État encore plus profond» après une année de présidence de Trump. Parallèlement, d’autres thèmes ont émergé, divisant même les plus fidèles supporters de Trump en deux camps antagonistes. Et ces thèmes sont liés à notre sujet. Je leur consacrerai mes prochains articles.
15:40 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, peter thiel, états-unis |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook

