samedi, 21 février 2026
La Noomachie comme alchimie politique selon Evgueni Golovine

La Noomachie comme alchimie politique selon Evgueni Golovine
Martin Kovac
Bron: https://www.facebook.com/martin.kovac.3511
L'œuvre monumentale de Douguine, Noomachie (la Guerre des logos), n'est pas seulement une théorie des relations internationales, mais une tentative d'opérations magiques à l'échelle des civilisations. En y regardant de plus près, on constate que l'architecture de ce temple de la pensée est une systématisation des visions ésotériques de « l'Amiral » de l'underground soviétique, Evgueni Golovine.

La guerre qui précède l'histoire
Pour l'homme moderne, la guerre est un conflit pour les ressources, les territoires ou les sphères d'influence. Pour Alexandre Douguine, la véritable guerre ne se déroule pas sur le terrain, mais dans le Nous – dans l'Intellect. Le concept de Noomachie chez Douguine repose sur l'hypothèse qu'il n'existe pas une seule vérité ni un seul esprit humain. Il y a trois « Logos » inconciliables – trois façons de créer le monde – qui s'affrontent dans une lutte éternelle à la mort et à la vie.
L'histoire n'est pas un progrès linéaire de la barbarie aux Lumières, mais un drame cyclique où domine l'un de ces principes. Pour comprendre ce conflit métaphysique, il faut revenir aux idées du Cercle Južinskij (Youjinski).

Evgueni Golovine et Alexandre Douguine en 2003.
La figure centrale de ce groupe, auquel Alexandre Douguine a adhéré en 1980, était Evgueni Golovine (1938–2010). Poète, alchimiste et mystique, surnommé « l'Amiral » par ses disciples, il était le centre silencieux d'une tempête intellectuelle. C'est lui qui a apporté au cercle les idées de l'ésotérisme traditionnel, de l'alchimie et du mythe de l'Hyperborée – la patrie originelle de l'esprit du Nord. Pour Golovine, le monde n'était pas une «réalité objective», mais un texte ou une alchimie à retentir, qu'il faut lire ou briser correctement.
Trois Logos : Apollon, Cybèle et Dionysos
La Noomachie de Douguine repose sur une triade, qui est une application directe des leçons hermétiques de Golovine sur l'histoire de la philosophie:

- Logos d'Apollon (Père Céleste): lumière, verticalité, ordre, distance. C'est le monde des idées platoniciennes, où l'essentiel est en haut et la matière en bas n'est qu'une ombre. C'est le principe de « l'exclusion » – la vérité n'est qu'une.

- Logos de Cybèle (Grande Mère) : obscurité, horizontalité, matière, chair. C'est le monde du matérialisme, où « tout vient d'en bas ». L'homme n'est qu'un animal intelligent, l'esprit n'est qu'une chimie du cerveau. Cybèle gouverne par la masse, le marché et la technologie.

- Logos de Dionysos (Logos Obscur) : la clé se trouve ici. Dionysos est l'intermédiaire. Il n'est ni la lumière stérile d'Apollon, ni la boue de Cybèle. C'est le « soleil de minuit », un dieu qui meurt et ressuscite. C'est le principe du paradoxe.
Le diagnostic de la modernité chez Douguine est impitoyable: nous vivons à l'époque du Triomphe de Cybèle. La civilisation occidentale, le libéralisme, le capitalisme et le matérialisme scientifique sont des manifestations de la domination du Logos Noir de la Mère Terre. L'esprit a été englouti par la matière. La verticalité a été renversée et remplacée par l'horizontalité.
L'alchimie de l'eau noire: la clé de Golovine
L'originalité de la conception de Douguine – et l'endroit où elle correspond le plus avec celle de Golovine – réside dans la distinction entre « Ténébreux » et « Noir ». La plupart des penseurs occidentaux (y compris Nietzsche) avaient tendance à tout jeter dans un même sac, irraisonnable et ténébreux. Golovine enseignait cependant une fine distinction d'ordre alchimique. Il y a la Nigredo – le noir fécond, l'obscurité de la terre dont naît la vie (Dionysos). Et il y a l'Aqua Nigra – l'eau noire, liquide putréfié qui dissout les formes et mène à la destruction de l'esprit dans la boue de la matière. Golovine soutenait que la modernité n'était pas dionysiaque (comme certains romantiques le pensaient), mais une magie de l'Aqua Nigra. C'est un processus de décomposition, non d'extase. Douguine a emprunté cette idée pour purifier Dionysos. La Russie, dans son rôle géopolitique, ne doit pas être « l'empire de la lumière » (ce qui serait naïf), mais le porteur d'une force capable de descendre dans l'enfer de la modernité sans s'y dissoudre.

Reine des Neiges et Sujet Radical
L'apogée de cette référence ésotérique est le concept de « Sujet Radical », que Douguine a tiré de l'interprétation de Golovine de la Reine des Neiges d'Andersen. Golovine inverse la signification de cette histoire: la Reine des Neiges n'est pas un mal absolu. Elle symbolise l'Intellect pur, cristallin, de l'Extrême Nord. Le petit Kay, dont un éclat de miroir a pénétré l'œil, ne voit pas le monde « déformé », comme le prétend le conte. Il le voit véritablement – il perçoit le vide et la laideur du monde bourgeois et chaud des hommes (le monde de Cybèle). Gerda, qui le « sauve » avec ses larmes et sa chaleur, le ramène en réalité dans la boue de la banalité, dans le monde des « couples et de la bière ». Le porteur du « Sujet Radical » est celui qui porte dans son cœur un éclat glacial du Nord. C'est l'homme qui refuse le diktat de la matière, du confort et des valeurs libérales. C'est l'aristocrate de l'esprit au milieu du marché.
Conclusion: la politique comme magie noire
La Noomachie révèle que le projet politique de Douguine (la Quatrième Théorie Politique) n'est pas une science politique, mais une théologie de la guerre. Douguine a rassemblé les perles hermétiques de son maître Golovine – destinées à un cercle restreint d'initiés – et, avec celles-ci, il a forgé une arme. Tandis que Golovine restait « Amiral » du navire qui naviguait sur les eaux du monde et ignorait totalement le monde politique, sans même chercher à le changer, Douguine a décidé d'y faire couler cette «eau noire». Sa lutte contre «l'Occident» est essentiellement une tentative d'expulser Cybèle, une gigantomachie, une collision entre continents invisibles de l'esprit. Comprendre Douguine, c'est réaliser que son combat métaphysique dure tant que Cybèle règne. Cette guerre est pour lui une nécessité ontologique, un chemin vers la restauration de la verticalité.
20:17 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tradition, evgueni golovine, alexandre douguine, noomachie |
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