samedi, 21 mars 2026
Du Nord Stream à l’Iran: géopolitique d’un empire en déclin

Du Nord Stream à l’Iran: géopolitique d’un empire en déclin
Irene Calvé, Antonio Turiel et Juan Bordera
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/45928/geoestrategia/del-...
Le pétrole s’épuise et, avec lui, s’épuise aussi la fiction d’un empire soutenu par des rentes énergétiques. Plus précisément, le fracking – la technique qui a permis aux États-Unis de devenir un exportateur net d’hydrocarbures – commence à décliner. Washington le sait et est prêt à tout pour prolonger encore de quelques années sa suprématie énergétique. C’est pourquoi l’attaque contre l’Iran n’est pas un accident, mais un mouvement stratégique: il faut que le prix du pétrole augmente pour que le fracking redevienne rentable, même si cela implique d’embraser tout le Moyen-Orient. Car il ne s’agit pas de gagner, mais d'éviter de sombrer tout de suite.

Depuis que les États-Unis ont atteint leur pic de production conventionnelle en 1972, ils sont devenus dépendants des importations de pétrole. Mais tout a changé avec l’essor du fracking: une technologie agressive qui a permis d’exploiter des gisements non conventionnels, en extrayant des gouttes dispersées dans des roches poreuses à force de les fracturer sous haute pression (d’où le terme « fracking »). Grâce à cette technologie, les États-Unis sont passés du statut de grand importateur d’hydrocarbures à celui de premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel (dépassant l’Arabie Saoudite et la Russie), et de premier exportateur mondial de gaz naturel et d’essence. Il est vrai qu’ils ont pu couvrir plus que leurs besoins en gaz naturel (les États-Unis restent un pays très charbonnier, ils n’utilisent donc pas autant de gaz pour produire de l’électricité), mais ils n’ont jamais cessé d’acheter du pétrole, même si les importations sont passées de plus de 60% à moins de 40% aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, les États-Unis sont devenus trop dépendants du fracking pour garantir la stabilité de leur économie productive. Cependant, les «sweet spots» (meilleurs gisements) du fracking sont épuisés depuis longtemps, et tout indique que le déclin terminal de la production commencera dans les prochaines années.
Pourquoi alors provoquer ce chaos, si le fracking a de toute façon ses jours comptés? Il ne s’agit pas d’une stratégie durable à long terme, mais d’une fuite en avant alimentée par des taux d’intérêt bas, des stimuli financiers et un pétrole cher. Toute une économie reconfigurée pour vendre de l’énergie fossile au reste du monde, surtout dans un contexte de déclin du pétrole conventionnel.
Le fracking, d’un point de vue physique, frise l’absurdité: extraire de l’énergie en en dépensant presque autant, voire plus
Mais, comme nous l’avons dit, ce miracle touche à sa fin. Le fracking a un problème physique: il est intensif en énergie et en matériaux, coûteux économiquement, et s’épuise rapidement (au bout de cinq ans, la plupart des puits ferment). Depuis longtemps, on nous alerte sur le fait que les meilleurs puits ferment, que les projections étaient exagérées et que de nombreux champs sont déjà en déclin.
Depuis 2022, le fracking aux États-Unis est entré dans une phase critique. Un puits sur trois a fermé, et l’activité de forage a chuté à un niveau historiquement bas, avec à peine 442 appareils en activité dans tout le pays. Cette crise est directement liée à la chute du prix du pétrole, qui est récemment passé en dessous du seuil de rentabilité du fracking, estimé (de manière optimiste) entre 60 et 65 dollars le baril. Contrairement à d’autres cycles où l’OPEP – et en particulier l’Arabie Saoudite – réduisait la production pour stabiliser les prix, elle a choisi cette fois de maintenir une production élevée.
Selon certains analystes, la stratégie saoudienne vise à évincer du marché les concurrents aux coûts d’extraction plus élevés, comme le fracking américain, et à regagner les parts de marché perdues. Cette offensive pétrolière, combinée à une demande faible (les droits de douane de Trump ont fait beaucoup de mal), n’a pas seulement fait chuter le prix du brut, mais a aussi replacé l’OPEP au centre du contrôle du marché, mettant les États-Unis à la croisée des chemins: soit ils forcent une hausse du prix mondial – par l’instabilité ou le blocage de l’approvisionnement dans d’autres régions – soit ils acceptent leur perte progressive d’hégémonie énergétique et économique. Dans ce contexte, le fracking américain ne peut survivre que si le prix du baril grimpe fortement. C’est là qu’intervient le Taux de Retour Énergétique (TRE).

La TRE mesure combien d’énergie on obtient pour chaque unité d’énergie investie dans l’extraction. Au début du 20ème siècle, le pétrole conventionnel avait une TRE allant jusqu’à 100:1, c’est-à-dire que pour chaque unité d’énergie investie, on en obtenait 100: une relation qui a permis tout le développement industriel du 20ème siècle. En revanche, le fracking est né avec des rendements bien moindres, de 6:1 à 12:1 à ses débuts, et aujourd’hui il est tombé à 3:1, voire moins, à mesure que les puits vieillissent et s’épuisent rapidement. C’est comme cueillir des pommes: au début, il suffit de tendre le bras pour attraper celles qui pendent aux branches basses (haute TRE), mais quand il ne reste plus que celles tout en haut, qui demandent plus d’efforts et de risques, alors l’on risque de dépenser plus de calories à les cueillir que ce qu’elles rapportent. Même si le fracking reste rentable à condition que le prix du baril monte, d’un point de vue physique il frise l’absurdité: extraire de l’énergie en en dépensant presque autant, voire plus. Mais le capitalisme ne fonctionne pas selon des critères scientifiques. Il fonctionne selon la valeur d’échange: si le prix du baril monte assez haut, n’importe quelle aberration énergétique devient une affaire. D’où le paradoxe: une technique énergétiquement absurde peut survivre si les marchés permettent de la vendre cher (et qu’on la subventionne, ou qu’on puise de l’énergie ailleurs, par exemple en ne maintenant pas les infrastructures). L’économie capitaliste dégrade systématiquement la TRE, car elle n’extrait pas de l’énergie pour soutenir la vie, mais pour alimenter le cycle d’accumulation. Et ce cycle dépend aujourd’hui, littéralement, du déclenchement de guerres.
L’implication est brutale. Les États-Unis ne peuvent pas se permettre de redevenir importateurs nets de pétrole. Non seulement pour des raisons énergétiques, mais parce que toute leur architecture économique récente s’est fondée sur leur transformation en une sorte «d’émirat fossile»: exportateur d’énergie, receveur de rentes internationales, soutien artificiel de leur hégémonie militaire. La croissance économique issue du fracking a soutenu des régions entières, surtout dans des États comme le Texas, le Dakota du Nord ou le Nouveau-Mexique. Et ce, alors que leur industrie manufacturière reste moribonde depuis la crise de 2008, avec une production bien inférieure à celle d’il y a 30 ans et une partie de l’industrie énergivore dépendant de prix bas du pétrole.
Le tourisme international – l’un des moteurs non énergétiques majeurs – s’est effondré depuis la pandémie et ne s’est même pas relevé aux niveaux d’avant-crise, avec une nette aggravation en 2025 due aux tensions politiques et aux mesures migratoires restrictives.
Enfin, l’agriculture reste compétitive à l’export, mais fait face à des problèmes structurels comme la concentration, les sécheresses croissantes et, évidemment, la dépendance au pétrole. Le fracking n’était pas un simple complément pour les États-Unis; c’était leur pari et leur bouée de sauvetage.

Les États-Unis ont fait exploser Nord Stream pour forcer l’Europe à dépendre de leur gaz, même s’il était vendu plus cher
Mais maintenant que les puits s’épuisent, existe-t-il un plan? Évidemment non; il n’y a que la logique électoraliste à court terme propre aux «démocraties libérales»: ne pas se concentrer sur une solution durable, mais repousser les conséquences de l’inévitable jusqu’à la fin du mandat. C’est pourquoi ils ont fait sauter Nord Stream: pour forcer l’Europe à dépendre du gaz américain, même vendu plus cher. C’est aussi pourquoi, lors des négociations commerciales, les États-Unis ont conditionné la levée des droits de douane à l’achat massif d’énergie fossile «made in USA» par l’UE (350 milliards de dollars en tout). Ces gestes ne sont pas anecdotiques: ils font partie d’une guerre commerciale et énergétique planifiée pour soutenir le prix du pétrole et gagner du temps avant d’affronter la réalité matérielle: les États-Unis cesseront d’être un grand exportateur d’hydrocarbures (principalement de gaz naturel et d’essence).
Et maintenant vient l’Iran. Une pièce clé, car si Téhéran répond à l’assassinat de ses militaires en bloquant le détroit d’Ormuz – par où transite près de 20% du pétrole mondial, ce qui représente 40% des exportations mondiales d’or noir – le prix du brut s’envolerait. Exactement ce dont le fracking américain a besoin. Est-ce une solution à long terme? Absolument pas. Et pour ce mandat? Peut-être. Voilà la logique désespérée: si le fracking tient encore quelques années, on gagne du temps, on gagne les élections, on soutient le dollar, on retarde la chute.

L’alternative – ne rien faire – impliquerait le maintien de prix bas pour le pétrole, ce qui rendrait économiquement impossible la poursuite de l’exploitation du fracking dans de nombreux champs clés. Cela signifierait, en termes pratiques, une accélération de la désindustrialisation, notamment dans les États de l’intérieur et du sud, déjà dévastés par des décennies de délocalisation, d’abandon et de déclin de l’investissement public. Perdre le fracking priverait de nombreux territoires de leur dernière source d’emplois directs et indirects. Les tensions sociales s’accentueraient: une population armée, appauvrie, politiquement polarisée et avec une foi déclinante dans les institutions pourrait être le terreau d’explosions violentes, de révoltes locales ou même d’une guerre civile diffuse. Ce n’est pas une hypothèse apocalyptique lancée au hasard: des secteurs du Département de la Défense américain et du secteur énergétique ont averti que la déstabilisation interne causée par le choc énergétique est l’un des principaux risques stratégiques à moyen terme. La fin du fracking n’est pas simplement une question économique : c’est une menace existentielle pour l’architecture politique, territoriale et militaire des États-Unis.
Il se peut que le Moyen-Orient s’embrase. Mais c’est un prix jugé acceptable si cela permet de maintenir la valeur d’échange de l’énergie fossile américaine
La disjonctive est donc claire: ne rien faire, c’est risquer l’effondrement de l’intérieur. Agir, c’est risquer une escalade mondiale, mais au moins on retarde sa propre chute. Peut-être que le Moyen-Orient s’embrasera. Peut-être que la guerre deviendra incontrôlable. Mais c’est un prix considérable mais accepté s’il permet de maintenir artificiellement la valeur d’échange de leur énergie fossile. Pendant ce temps, la TRE continue de chuter. La planète se réchauffe. L’énergie utile s’épuise. Mais le capital, tel un zombie aveugle, ne répond qu’à la rentabilité immédiate, même si cela implique de dynamiter les bases mêmes de la vie.
Face à cette logique suicidaire, il est urgent de rompre : mettre l’énergie au service de la vie et non du marché, comprendre que la transition énergétique ne peut se fonder que sur une réorganisation radicale de notre rapport à l’énergie, à la production, à la planète. Utiliser la valeur d’usage et non la valeur d’échange.
Et dans cette alternative brutale – sombrer seul ou embraser le monde – l’empire, une fois de plus, a fait son choix.
17:30 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, hydrocarbures, pétrole, fracking, gaz de schiste, états-unis |
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