Il est décidément loin le temps où François Mitterrand divisait le monde en deux: ceux qui avaient lu Les Deux Étendards et ceux qui ne l’avaient pas lu¹. Personne ne lui avait alors reproché sa dilection pour le chef-d’œuvre de Rebatet. Les temps ont changé: pour avoir exprimé, dans un tweet, son admiration pour Paul Morand, le ministre délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, s’est pris un torrent d’injures de la part de LFI et de ses affidés.
Le ministre ne dissimule pas le peu d’estime qu’il a pour l’homme mais dit son admiration pour l’écrivain. Et réplique à ses détracteurs: «…Refusez-vous de lire Voyage ou Guerre de Céline? Ou de lire des auteurs compromis avec le stalinisme? C’est votre choix, mais c’est un choix triste. (…) Je vous laisse à vos autodafés». Il s’agit d’une (nouvelle) polémique qui en dit long sur une époque où lire semble parfois devenu synonyme d’adhérer à ce que pense l’auteur. Pas qu’en France.
À Rome, un salon des éditeurs indépendants a déclenché une querelle que ses organisateurs ont bien cherchée. Après les critiques suscitées l’année passée par la présence d’une maison d’édition identitaire, l’Association de ces éditeurs bien-pensants a voulu prévenir toute récidive. Dans un courriel adressé aux invités, l’institution a exigé qu’ils signent une déclaration sur l’honneur reconnaissant “les valeurs antifascistes au fondement de l’ordre démocratique de la Constitution italienne”. Par cette initiative saugrenue, les organisateurs, qui voulaient se prémunir contre tout soupçon de complaisance envers la droite radicale, ont offert à Giorgia Meloni, présidente du Conseil, l’opportunité de s’ériger en parangon de la liberté d’expression: «C’est ainsi que la gauche conçoit la liberté de penser: on est libre, mais seulement de dire et de penser ce qu’ils pensent.» Et d’ajouter : «C’est la censure ordinaire».

Elle ne fut pas la seule à réagir: l’historien marxiste Luciano Canfora (photo) s’interroge: faudrait-il exclure les éditeurs de Proudhon le misogyne, ou de Céline l’antisémite? Rappelons qu’en Italie pas moins d’une demi-douzaine de maisons d’édition proposent des livres de Céline. Toute son œuvre est traduite, y compris les manuscrits retrouvés, Guerre et Londres.

Quant à l’éditeur Manuel Grillo (photo), qui publie aussi bien Lucien Rebatet que Jim Harrison, il explique son refus de se soumettre à ce diktat: ”Le problème ne résidait pas dans le contenu de cette déclaration, mais dans l’idée même qu’un éditeur doive obtenir une forme de certification préalable pour pouvoir participer à une manifestation culturelle. Ma réponse aurait été exactement la même si on m’avait demandé de signer un certificat anticommuniste, antisioniste ou tout autre déclaration de nature idéologique.»²
D’une manière générale, la suspicion pèse sur ceux qui proposent des livres d’écrivains sanctionnés après la guerre sans pour autant qu’on puisse parler de censure. Ce terme est précisément utilisé mais avec un point d’interrogation par un auteur marri que son livre n’ait suscité aucun écho dans la sphère célinienne³. Ce choix rédactionnel devrait pourtant être perçu comme une forme de magnanimité à son endroit. Sur les réseaux sociaux, il a publié début septembre un éditorial dénonçant ce qu’il perçoit comme étant une conspiration du silence, ajoutant que “le débat est ouvert”. Aucune réaction à ce jour.
Notes:
- (1) Harold Kaplan et Philippe Meyer, « Conversations avec le vieil Harold (I) », Commentaire, n° 129, 2010, p. 35.
- (2) Le Journal du dimanche, 16 août 2026.
- (3) Émeric Cian-Grangé, « Censure à deux vitesses ? », Itinéraire d’un célinien gâté (facebook), 4 septembre 2026. C’est aussi le titre de son livre paru aux Éditions Douro (19 €).
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