samedi, 05 septembre 2026
Scannez-les tous: comment Pokémon Go a transformé ses joueurs en cartographes du Pentagone

Scannez-les tous: comment Pokémon Go a transformé ses joueurs en cartographes du Pentagone
Source: https://geopoliticarugiente.com/2026/08/30/escanealos-a-t...
Chers lecteurs, pour la grande traduction du jour, nous vous proposons un article du chercheur Anis Raiss publié dans The Cradle. C’est parti :
Les joueurs de Pokémon Go ont fourni des milliards de relevés au niveau des rues aux systèmes cartographiques de Niantic. Des années plus tard, la technologie qu’ils ont contribué à développer est adaptée à des drones opérant hors de portée du GPS.
Pendant neuf ans, Pokémon Go a demandé à ses joueurs de sortir dans la rue et de «tous les attraper». Des millions d’enfants et de parents ont parcouru leurs villes, leurs appareils photo braqués devant eux. Certains, en quête de récompenses dans le jeu, ont filmé des statues, des parcs, des coins de rue et, dans au moins un cas, l’intérieur d’un appartement. Quelqu’un d’autre se chargeait d’en recueillir les résultats.

En juin, le quotidien néerlandais Trouw a retracé la manière dont quelque 30 milliards de relevés effectués par les joueurs ont contribué à entraîner les systèmes cartographiques de Niantic. Depuis, Niantic Spatial s’est associée à Vantor — le nouveau nom de Maxar Intelligence et l’un des principaux prestataires de défense américains — afin de développer un système de positionnement visuel destiné aux drones et à d’autres plateformes dans des zones dépourvues de couverture GPS.
Vantor fournit des services à des clients des secteurs de la défense et du renseignement, ainsi que des images satellitaires largement utilisées par les médias occidentaux dans leur couverture de l’Ukraine et de Gaza.
Un jeu principalement destiné aux enfants avait contribué à mettre au point une technologie désormais adaptée à un usage militaire aux États-Unis.

Le concepteur de jeux et philosophe des médias Ian Bogost (photo) avait anticipé ce mécanisme. En 2011, il proposa une appellation franche pour l’industrie des points, des badges et des récompenses conçues pour orienter les comportements: «exploitationware», que l’on pourrait traduire par «logiciel d’exploitation». Quinze ans plus tard, Pokémon Go offrait une illustration saisissante de ce qu’il entendait par là.
L’influence de Langley sur Google Earth
Cette filiation apparaît clairement dans l’histoire des entreprises concernées. John Hanke, fondateur et président exécutif de Niantic Spatial, a passé quatre ans au service diplomatique des États-Unis avant de rejoindre le secteur technologique. En 2001, il a cofondé Keyhole, une jeune entreprise de cartographie baptisée en référence aux satellites espions américains de la série KH.

Alors que l’entreprise était au bord de la faillite, un investissement d’In-Q-Tel, le fonds de capital-risque de la CIA, lui permit de rester à flot. Sa technologie allait servir à «soutenir les troupes américaines en Irak». Une grande partie du financement aurait été fournie par la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA), qui procure au Pentagone des renseignements géospatiaux.
Google a racheté Keyhole en 2004 et transformé son logiciel Earth Viewer en Google Earth. Hanke a ensuite dirigé la division Geo de Google, créé Niantic en tant que jeune pousse interne, puis l’a rendue indépendante en 2015 avec le soutien de Google, Nintendo et The Pokémon Company. Pokémon Go a été lancé un an plus tard.
Des cartographes rémunérés en Poké Balls
En 2021, le jeu a commencé à récompenser les joueurs qui scannaient des lieux réels. Ils pointaient la caméra de leur téléphone vers un PokéStop, téléversaient les images et recevaient leur récompense. La participation était facultative et ne concernait qu’une petite partie des utilisateurs; pourtant, cette fraction a produit des milliards de relevés. Les conditions d’utilisation du jeu accordaient à Niantic une licence transférable et susceptible de sous-licence sur les contenus envoyés, ce qui signifiait que l’entreprise pouvait les revendre à des tiers.
Bogost avait déjà décrit le fonctionnement de cette économie. Les entreprises technologiques «soutiraient des informations personnelles aux clients en leur faisant croire que leur produit était en réalité leur client». Pokémon Go a suivi le même modèle, récompensant les joueurs tout en utilisant leurs relevés pour créer ses cartes.
Ces relevés ont contribué à entraîner le système de positionnement visuel (VPS) de Niantic. Alors que le GPS demande sa position à un satellite, le VPS analyse ce que voit une caméra et le compare à un modèle tridimensionnel du monde. Deux points de repère reconnaissables de quelques pixels de largeur peuvent suffire à déterminer une position. Ce système est particulièrement utile lorsque les signaux satellitaires sont brouillés, usurpés ou indisponibles.

Floris De Hingh, un joueur néerlandais qui avait téléchargé le jeu dès le jour de son lancement, a déclaré à Trouw avoir scanné toutes sortes de lieux, des parcs publics jusqu’à son propre salon. «Je ne faisais que jouer», a-t-il expliqué, sans savoir à quoi ces images pourraient finalement servir.
Le problème juridique et éthique porte sur ce que les joueurs ont accepté de céder. Niantic a affirmé que leurs données personnelles «[n’avaient] été vendues à personne», tandis que les relevés téléversés étaient régis séparément en tant que contenus produits par les utilisateurs. Une pièce peut révéler des biens personnels, des habitudes et des détails intimes, même lorsqu’aucun nom n’apparaît dans le cadre. Le formulaire de consentement attirait l’attention sur l’identité, tout en garantissant à l’entreprise des droits étendus sur l’environnement filmé.
Riyad conserve les joueurs, le Pentagone récupère la carte
En 2025, Niantic a été scindée en deux. Ses jeux et ses joueurs ont été repris par Scopely pour 3,5 milliards de dollars, sous l’égide de Savvy Games Group, propriété de l’État saoudien. La technologie spatiale et les actifs cartographiques sont restés au sein de Niantic Spatial. Selon le communiqué de Niantic, ses actionnaires actuels ont conservé des participations dans la nouvelle entreprise, tandis que Scopely y a investi 50 millions de dollars supplémentaires. Le capital étatique saoudien détenait désormais des participations dans les deux sociétés.

L’accord avec Vantor a été signé en décembre. Son communiqué désigne comme problèmes «l’indisponibilité, l’usurpation, le brouillage et le blocage» du GPS, les drones autonomes figurant parmi les plateformes concernées. Vantor, anciennement Maxar Intelligence, est profondément implantée dans les secteurs américains de la défense et du renseignement. Elle est le maître d’œuvre du système de renseignement géospatial de la NGA, auquel ont accès plus de 400.000 utilisateurs au sein du gouvernement américain.
Les entreprises prévoient de combiner le VPS terrestre de Niantic avec le logiciel de positionnement aérien de Vantor, ce qui permettra aux systèmes aériens et terrestres de partager leurs coordonnées sans avoir recours aux signaux satellitaires. Vantor est par ailleurs profondément implantée dans les secteurs américains de la défense et du renseignement.
La NGA avait contribué à maintenir Keyhole à flot en 2003. Plus de vingt ans plus tard, l’un de ses principaux prestataires travaille avec Niantic Spatial sur une technologie développée, en partie, grâce aux milliards de relevés fournis gratuitement par les joueurs.
Une cartographie omniprésente, des restrictions en Palestine
Pendant plus de vingt ans, l’amendement Kyl-Bingaman a limité à deux mètres la résolution des images satellitaires commerciales sous licence américaine représentant Israël et les territoires palestiniens occupés.
En 2020, le département du Commerce a assoupli cette limite pour la porter à 40 centimètres, mais la restriction propre à ce pays demeure inscrite dans la législation américaine. Pendant longtemps, les images largement utilisées n’ont ainsi permis de voir les preuves de l’occupation et des destructions que de manière approximative, tandis que les systèmes cartographiques commerciaux recueillaient ailleurs des détails à l’échelle de la rue.
Les enfants étaient encouragés à enregistrer le monde au niveau du trottoir, tandis que Washington imposait une limite juridique particulière autour de l’État occupant. Les entreprises américaines recueillaient des informations toujours plus détaillées auprès des utilisateurs ordinaires, mais la loi continuait de restreindre ce qu’il était possible de voir au sujet de la Palestine occupée.
Le modèle survit au démenti
Les entreprises assurent qu’aucune donnée issue du jeu n’est intégrée aux drones. Vantor a déclaré à Trouw qu’elle n’utiliserait pas les relevés de Pokémon Go, tout en refusant de confirmer ou de démentir que ses modèles aient déjà été entraînés grâce à eux.
Niantic Spatial avait répondu à cette question plusieurs mois auparavant, lorsqu’un porte-parole avait reconnu que les relevés avaient servi à entraîner une «version initiale» du modèle même sur lequel repose le système. Les images brutes ne parviendront peut-être jamais entre les mains de Vantor, mais il est impossible d’effacer complètement leur rôle dans le développement du modèle.
Jeroen van den Hoven, professeur d’éthique et de technologie à l’Université technique de Delft, a expliqué à Trouw pourquoi cette distinction échappe à toute vérification. Une fois assimilées, les données d’entraînement se fondent dans des schémas dont il n’est plus possible de retracer ni de révoquer les contributions individuelles. Selon Van den Hoven, «les personnes qui pensaient jouer à un jeu ont manifestement été trompées».

Bogost avait forgé le terme «exploitationware» pour désigner une escroquerie consistant à échanger des badges contre des comportements, des années avant que les caméras des téléphones portables ne cartographient des aires de jeux et des salons au profit de l’intelligence artificielle des entreprises. Pokémon Go a étendu cet échange au monde physique et fait entrer la technologie qui en a résulté dans une chaîne d’approvisionnement militaire. Le jeu disait à ses joueurs de tous les attraper. Ses propriétaires ont recueilli bien davantage.
19:21 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pokemon go, exploitationware |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook

