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vendredi, 18 septembre 2026

Le réactionnaire de gauche et la Nouvelle Droite

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Le réactionnaire de gauche et la Nouvelle Droite

Duarte Branquinho

Il importe de redécouvrir Julien Freund, l’un des penseurs essentiels pour mieux comprendre le politique et, par conséquent, la politique. Indispensable parce qu’intemporel.

Source: https://breviario.substack.com/p/o-reaccionario-de-esquer...

Philosophe, sociologue et professeur d’université, Julien Freund (1921-1993) s’inscrivit dans le prolongement de Carl Schmitt et fut l’un des principaux artisans de l’introduction de sa pensée en France, ainsi que le principal promoteur de Max Weber, tant par les traductions françaises qu’il réalisa de son œuvre que par les études qu’il lui consacra. Il fut également un penseur original et prolifique, dont l’influence s’étendit à plusieurs domaines des sciences sociales. Sa proximité avec ce que l’on appelle la Nouvelle Droite d’Alain de Benosit lui valut plusieurs attaques, auxquelles il réagit avec fermeté, clairvoyance et humour.

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Freund se définissait comme «français, gaulliste, européen et régionaliste» ou, parfois, non sans ironie, comme un «réactionnaire de gauche». Mais les traits les plus marquants que relevaient ceux qui le fréquentaient étaient sa bonne humeur et son rire tonitruant.

Au Portugal, deux de ses livres furent traduits et publiés, Qu’est-ce que la politique? et Les Théories des sciences humaines, tous deux en 1977. Son influence s’y fit particulièrement sentir au cours des années 1980, avant qu’il ne tombe dans l’oubli.

À la question «Qu’est-ce que la politique?», Freund répondait dans son essai: «Nous pouvons nous fonder sur les relations et les corrélations entre les différents présupposés: commandement et obéissance, privé et public, ami et ennemi. Il nous semble cependant que la meilleure manière consiste à la caractériser par l’enchaînement des dialectiques qu’orientent ces présupposés. La politique est donc l’activité sociale qui a pour objectif de garantir, par la force, généralement appuyée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière, en sauvegardant l’ordre au milieu des luttes qui trouvent leur origine dans la diversité et la divergence des opinions et des intérêts». On décèle dans cette définition de Freund l’influence manifeste de Schmitt, qui affirmait que «la distinction politique spécifique à laquelle peuvent être ramenés les actes et les mobiles politiques est la distinction entre ami (Freund) et ennemi (Feind)». Il convient de préciser que, dans cette opposition, l’ennemi auquel Schmitt se réfère est l’ennemi public, l’hostis latin, et non l’ennemi privé, l’inimicus.

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Schmitt constitua une référence intellectuelle majeure pour la Nouvelle Droite française, notamment pour Alain de Beonist, qui lui consacra de nombreux écrits. Il n’est donc guère étonnant que Julien Freund ait été un compagnon de route de ce courant de pensée, aussi novateur qu’incompris.

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En 2020 parut Le Politique ou l’art de désigner l’ennemi, ouvrage particulièrement pertinent pour mieux comprendre cette proximité. Le livre se présente comme un triptyque: il éveille d’abord notre curiosité par une conversation entre amis, nous fait ensuite découvrir une partie de la pensée de Freund, puis s’achève sur un échange épistolaire qui nous révèle l’intimité d’une amitié allant en s’approfondissant.

Dans un premier temps, s’appuyant sur ses notes et sur la vivacité de ses souvenirs, Pierre Bérard restitue les nombreuses conversations qu’il eut avec Julien Freund en différents lieux, principalement chez celui-ci, en Alsace. Il reconstitue ainsi un dialogue savoureux, autour d’une table à laquelle nous prenons place dès les premières pages. La discussion intelligente des idées, toujours émaillée d’humour et de références gastronomiques, nous invite à y participer mentalement, en nous remémorant thèses et auteurs, sujets et controverses, en formulant des commentaires et en réexaminant certains concepts. Freund cesse alors d’être un auteur lointain: il se rapproche de nous et, au-delà de l’admiration, nous en venons à éprouver pour lui de l’amitié et à entendre son rire communicatif.

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La collaboration de Julien Freund avec la Nouvelle Droite se traduisit par sa participation à des colloques du GRECE et par la publication d’articles dans des revues telles que Nouvelle École ou Études et Recherches. La deuxième partie du livre rassemble ces contributions, parmi lesquelles figurent un article consacré à une analyse du politique, une défense de l’aristocratie présentée au colloque du GRECE de 1975, un long essai sur la pensée de Carl Schmitt et une étude sur le fascisme, qui constitue un commentaire du livre Entretien sur le fascisme de Renzo De Felice.

La complicité entre Freund et la Nouvelle Droite lui valut les attaques habituelles de la part des «antifascistes», qui allèrent jusqu’à l’accuser d’avoir inspiré un attentat terroriste en Italie! Plutôt que de réfuter de telles accusations, aussi graves qu’extravagantes, rappelons que Julien Freund fit partie de la Résistance française dès 1941. Cependant, contrairement à tant d’autres, il refusa les honneurs et les avantages qui auraient pu en découler, déclarant, dans une perspective schmittienne: «Le résistant est un combattant; dans une situation d’exception, il opère la discrimination entre ami et ennemi et assume tous les risques».

Freund alla plus loin encore, affirmant que ce n’était pas seulement par ignorance historique ou par malhonnêteté intellectuelle que son passé de résistant ne lui fut d’aucun secours face à ceux qui le vilipendaient. Il observa avec perspicacité que «la Résistance appartient pleinement à l’ancien monde, celui des réflexes vitaux qui s’éveillent lorsque le territoire est envahi par l’ennemi». Il en conclut que «c’est cet attachement presque paysan à la terre que l’on prétend aujourd’hui abolir», car «les élites se sont affranchies de ces attaches» et sont devenues transnationales, méprisant «des liens qui ne sont à leurs yeux que des entraves».

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Entre 1973 et 1990, Julien Freund et Alain de Benosit entretinrent une correspondance régulière. Ce dialogue épistolaire est reproduit dans la dernière partie du livre, accompagné de notes soigneusement établies qui aident à comprendre le contexte de certains passages. Le plus intéressant est de constater que les deux hommes se rapprochent progressivement, dans un respect mutuel, jusqu’à devenir amis, comme en témoigne l’évolution de leur formule d’adresse, qui passe de «Cher Monsieur» à «Cher Ami». Dès la première lettre, nous apprenons qu’ils se lisent mutuellement et qu’aux éloges ils joignent l’exigence ainsi que, lorsque cela s’avère nécessaire, l’éclaircissement ou, plus exactement, la précision. Le thème récurrent est celui de la publication d’articles et d’ouvrages, de la préparation de revues, des projets de livres… Bref, un régal pour quiconque s’intéresse à ces deux auteurs.

Freund est un auteur dont l’œuvre semble inépuisable, notamment en raison de sa lumineuse actualité. Sa thèse de doctorat portait sur «l’essence du politique», et la permanence du politique demeure, tout comme la nature humaine. Comme l’écrit Alain de Beonist, Julien Freund fut «un théoricien et un pédagogue du réalisme politique». Il est urgent de le redécouvrir.

Article publié au Portugal dans Sol.

Le prix du carbone comme arme géopolitique

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Le prix du carbone comme arme géopolitique

Lorenzo Maria Pacini

Source: https://newsnet.fr/326205

Le prix du carbone était initialement conçu comme l’instrument par lequel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner. Il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.

Le système qui ne décarbonise pas

En juillet 2026, alors que la Commission européenne achève la révision décennale de son système d’échange de quotas d’émission, une note d’information du Third World Network signée par Sangeeta Godbole — ancienne fonctionnaire de l’Indian Revenue Service — consigne par écrit ce que Bruxelles préfère ne pas dire à voix haute: l’ETS, le système de tarification du carbone le plus ambitieux jamais mis en place, n’a pas réduit de manière significative l’intensité des émissions de l’industrie européenne en vingt ans de fonctionnement et pousse désormais l’Union vers un protectionnisme qui renverse ses principes fondateurs.

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Pour les pays en développement, il constitue donc un exemple de ce qu’il ne faut pas reproduire. Mais quelque chose de plus vaste est en jeu: la manière dont un instrument conçu pour projeter la norme environnementale européenne dans le monde est en train de devenir le symptôme d’un déclin industriel relatif.

Car la tarification du carbone n’a jamais été une simple politique climatique. Dès le départ, elle a aussi été un instrument de pouvoir: celui qui fixe le prix du carbone, en impose les règles de mesure et contrôle l’accès à son marché intérieur exerce une forme de souveraineté normative qui va bien au-delà du CO₂. Le cas européen montre ce qui se produit lorsque cette souveraineté perd la base matérielle — la compétitivité industrielle — sur laquelle elle avait été bâtie.

Le système d’échange de quotas d’émission (Emissions Trading System, ETS) voit le jour en 2005 et est présenté par la Commission elle-même comme «le leader mondial de la décarbonation industrielle». Son mécanisme est bien connu: chaque tonne de dioxyde de carbone émise par l’industrie correspond à un quota (EU Allowance, EUA); le nombre total de quotas diminue au fil du temps selon un facteur de réduction linéaire; leur raréfaction croissante est censée faire monter les prix et contraindre les entreprises à investir dans des technologies propres. En théorie, il s’agit du principe «pollueur-payeur» transposé au marché.

Comme le montrent les données de l’Agence européenne pour l’environnement, l’intensité des émissions du secteur industriel n’a pas diminué de manière appréciable en deux décennies. La réduction globale des émissions s’est presque entièrement concentrée dans le secteur de l’électricité, pour une raison qui a peu à voir avec une véritable décarbonation: le passage du charbon au gaz naturel. Or, au cours de son cycle de production et d’extraction, le gaz libère du méthane — un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global sur cent ans est, selon le GIEC, très supérieur à celui du CO₂. La comptabilité des émissions à la cheminée s’améliore; le bilan climatique réel, beaucoup moins.

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Il faut aussi évoquer le non-dit sur lequel repose tout l’édifice: pendant deux décennies, la majeure partie des émissions industrielles a été couverte par des quotas gratuits. Autrement dit, l’industrie européenne n’a payé le prix élevé du carbone que sur le papier, pour l’essentiel, puisqu’elle recevait gratuitement la plupart des quotas dont elle avait besoin. C’est là le paradoxe structurel que Godbole avait déjà analysé dans une précédente note d’information de 2024: un système apparemment rigoureux mais qui, dans sa phase de maturité, a largement fonctionné comme une subvention implicite. Maintenant que l’Union a décidé d’éliminer progressivement les quotas gratuits d’ici à 2034, la facture devient réelle — et arrive au pire moment.

Ce moment est particulièrement mal choisi parce que la croissance européenne est à l’arrêt. Alors que l’économie de l’Union végète à des taux largement inférieurs à 0,5% par an, les pays en développement affichent une croissance proche de 4% — et l’Inde, de 6,5% —, même dans un contexte marqué par les guerres et la fragmentation des échanges. Cet écart de croissance constitue la véritable toile de fond de la révision de l’ETS: l’Europe resserre la vis sur ses propres émissions de carbone au moment même où sa base manufacturière perd du terrain face à ses concurrents asiatiques.

Du marché ouvert au «Made in EU»

La première réaction est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM selon l’acronyme anglais), entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. La logique affichée est défensive et apparemment cohérente: si l’industrie européenne paie le carbone, les biens importés doivent eux aussi le payer à la frontière, afin d’éviter les «fuites de carbone» vers des juridictions moins exigeantes. Les importateurs européens d’acier, d’aluminium, de ciment, d’engrais, d’hydrogène et d’électricité doivent acquérir des certificats CBAM dont le prix est indexé sur celui des quotas de l’ETS.

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Le problème est que le CBAM protège peu le climat, mais frappe durement le commerce. Une étude de la CNUCED avait estimé que ce mécanisme n’entraînerait qu’une réduction de 0,1% des émissions mondiales de CO₂, tout en occasionnant des coûts commerciaux considérables pour les pays en développement. Selon une analyse conjointe de la London School of Economics et de l’African Climate Foundation, l’Afrique serait la région la plus pénalisée en matière de pertes commerciales et de PIB.

Et, du point de vue européen, le revers est double: les valeurs d’émission par défaut récemment publiées par l’Union — qui s’appliquent aux importateurs lorsque l’exportateur n’est pas en mesure de documenter la teneur réelle en carbone — sont si élevées qu’elles renchérissent également les biens intermédiaires importés par l’industrie européenne. Des secteurs tels que l’acier et les engrais, tributaires des exportations, doivent donc composer avec des intrants plus coûteux et des marges plus étroites sur les marchés étrangers mêmes où ils doivent affronter la concurrence.

La deuxième réaction renverse ouvertement la logique climatique. Craignant que le CBAM ne nuise à ses propres exportations, l’Union a prévu une compensation en faveur des exportateurs européens. Dans la proposition de la Commission, il ne s’agit pas encore d’un véritable remboursement à l’exportation — qui contreviendrait aux règles de l’OMC relatives aux subventions —, mais d’un « fonds temporaire de décarbonation » destiné à rembourser une partie des coûts liés au CO₂ supportés par les exportateurs à mesure qu’ils perdent leurs quotas gratuits en 2026 et 2027.

Sur le fond, toutefois, Godbole saisit précisément le mécanisme: le prix du carbone payé à l’intérieur est de fait remboursé lorsque le bien quitte le territoire de l’Union. Le producteur européen vend «sale» au reste du monde et «propre» chez lui. Le principe même de la décarbonation se trouve inversé, et l’Europe finit par pratiquer ce resource shuffling — ce déplacement comptable des émissions — dont ses groupes de réflexion accusent les pays émergents.

La troisième réaction est la plus révélatrice sur le plan géopolitique. Afin de maintenir en vie une industrie grevée par un prix du carbone croissant, la Commission a proposé, en mars 2026, un Industrial Accelerator Act introduisant des exigences de contenu local, des obligations en matière d’emploi local et des transferts technologiques obligatoires dans les investissements.

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La presse l’a rebaptisé « Made-in-EU Act ». Il s’agit du renversement explicite de quarante années de doctrine européenne en faveur d’un marché libre et ouvert: l’Union, qui a fait de la libre circulation et de la non-discrimination sa carte d’identité normative, adopte, sous la pression du prix du carbone, les instruments mêmes de politique industrielle qu’elle a condamnés pendant des décennies chez les autres. Ce n’est pas un détail technique, mais un changement de paradigme.

La souveraineté normative qui se retourne contre elle-même

Nous arrivons ainsi au nerf géopolitique et géoéconomique de la question. La tarification européenne du carbone avait été conçue comme un cas d’école de ce que les juristes appellent «l’effet Bruxelles»: la capacité de l’Union à exporter ses normes simplement en contrôlant l’accès à l’un des marchés de consommation les plus riches de la planète. Quiconque veut vendre en Europe doit se conformer aux règles européennes; ainsi, sans tirer un seul coup de feu, Bruxelles réécrit les normes des autres. Le CBAM constitue la version climatique de cette stratégie: une manière de contraindre le reste du monde à instaurer un prix du carbone ou, à défaut, à le payer à la douane européenne.

Mais la riposte est déjà engagée — et c’est là le point qui échappe à une lecture purement technique. Les pays que le CBAM entendait discipliner ont réagi politiquement, et pas seulement commercialement. La déclaration des BRICS de Rio de Janeiro de 2025 a qualifié le mécanisme d’«unilatéral et discriminatoire». La Russie a déposé une plainte officielle auprès de l’Organisation mondiale du commerce. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud l’ont contesté à plusieurs reprises dans les enceintes multilatérales; la ministre indienne des Finances, Nirmala Sitharaman, l’a qualifié sans détour de «barrière commerciale».

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Le groupe BASIC a tenté d’inscrire directement à l’ordre du jour de la COP la question des «mesures commerciales unilatérales liées au climat», en recueillant le soutien de 134 pays et du G77. Il ne s’agit plus d’un différend douanier: c’est un front qui se constitue.

Et ce front ne se contente pas de protester. Il élabore des solutions de remplacement. C’est la partie la plus intéressante de la proposition de Godbole, qui remet à l’honneur le modèle indien du Carbon Credit Trading Scheme (CCTS) comme contre-paradigme pragmatique face à l’ETS.

ChatGPT-Image-Jul-29-2025-06_13_26-PM-200x300.jpgAu lieu d’un facteur de réduction linéaire imposé à l’ensemble de l’économie — qui, dans un contexte de flambée des prix des intrants et de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, comme aujourd’hui, engendre une pénurie artificielle et pousse les prix encore plus haut —, le CCTS s’appuie sur des références d’intensité d’émission calibrées installation par installation. Il n’impose pas un plafond abstrait: il mesure la quantité de CO₂ nécessaire par unité produite dans chaque installation et exige qu’elle diminue progressivement. Il s’agit d’une décarbonation qui part de la réalité productive au lieu d’un objectif macroéconomique imposé d’en haut.

La différence n’est pas seulement technique, elle est aussi géopolitique. Un modèle fondé sur l’intensité, tel que le CCTS, peut être partagé, adapté et négocié entre des économies en croissance ayant des priorités similaires. Les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam commencent à mettre en place leurs propres systèmes de tarification du carbone, et l’alternative indienne est pour eux beaucoup plus facilement exportable que le schéma rigide de l’Europe.

Autour de ce modèle pourrait se cristalliser une évolution que l’Europe n’avait pas anticipée: un écosystème de tarification du carbone propre au Sud global, élaboré en collaboration, adapté aux besoins des pays émergents et capable de répondre au CBAM non par la soumission, mais par une norme concurrente.

Les enseignements du cas européen

Pour les pays en développement, les enseignements à tirer vont au-delà de simples recommandations techniques. Il faut maintenir le prix du carbone sous contrôle, car un prix élevé ne garantit pas une réduction proportionnelle des émissions, mais garantit presque certainement des problèmes de compétitivité — comme le montre le fait que même des États membres de l’Union, du Portugal aux grands producteurs d’acier et de ciment, demandent un ralentissement de la diminution des quotas.

Il convient de se méfier des ajustements aux frontières qui, sur le papier, semblent protéger l’industrie, mais qui, dans la pratique, compromettent ses exportations. Il faut préférer des références d’intensité applicables à des réductions linéaires imposées à l’ensemble de l’économie.

Et, surtout, il ne faut pas sacrifier les principes d’ouverture commerciale sur l’autel d’un prix du carbone qui s’est révélé incapable d’assurer une véritable décarbonation.

Mais l’enseignement le plus profond est ailleurs: il concerne le rapport entre puissance et norme. L’Europe a élaboré son système de tarification du carbone alors qu’elle était encore le centre manufacturier et normatif de l’Occident, capable de dicter les règles parce qu’elle contrôlait simultanément le marché et la production. Aujourd’hui, elle contrôle toujours le marché — le CBAM le démontre —, mais elle a perdu la base productive qui rendait crédible son ambition climatique. Il en résulte un instrument qui menace davantage ses partenaires commerciaux que son propre climat et qui, pour survivre, doit trahir les principes qui le justifiaient. Une souveraineté normative dépourvue de souveraineté industrielle devient une posture: on commande tant que les autres acceptent d’obéir, et l’on se découvre soudain seul lorsqu’ils cessent de le faire.

Une collaboration entre les économies en développement est indispensable afin de mettre en place un mécanisme de tarification du carbone qui réponde réellement à leurs besoins. Derrière le langage prudent de l’ancienne fonctionnaire se dessine la description d’un monde dont l’axe est en train de changer. Le prix du carbone avait été conçu comme l’instrument grâce auquel l’Europe apprendrait à la planète à se décarboner; il risque désormais de devenir l’occasion pour le Sud global d’apprendre à se passer des règles européennes — et à rédiger les siennes.

 

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Érotisme, pouvoir et accélération dans le futurisme littéraire italien La chair comme machine futuriste

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Érotisme, pouvoir et accélération dans le futurisme littéraire italien

La chair comme machine futuriste

Par Ivan Pozzoni

Source: https://www.ilfondo.org/la-carne-come-macchina-futurista-...

Dans le futurisme littéraire italien, l’éros devient énergie, pouvoir et dispositif politique. De Marinetti à Valentine de Saint-Point et Tavolato, le corps cesse d’être un simple thème pour devenir un médium, un champ de conflit et un instrument de transformation de la modernité.

L’érotisme constitue l’un des domaines dans lesquels le futurisme littéraire italien manifeste clairement sa nature de machine esthético-politique: le corps désirant n’est pas simplement représenté, il est soumis à une transformation linguistique capable de le convertir en énergie, vitesse, conflit, production et domination.

La sexualité futuriste doit être envisagée comme un dispositif pragmatique dans lequel le texte ne se limite pas à parler de l’éros, mais tente de produire des effets sur le destinataire, en modifiant ses attentes, ses catégories morales et ses comportements. Ce principe est inscrit dans la rhétorique marinettienne de la provocation: l’écriture entend accomplir ce qu’elle énonce. Le manifeste devient ainsi un acte de langage: il ordonne, agresse, scandalise, prescrit et séduit. L’érotisme s’intègre à cette machine linguistique comme l’une de ses énergies privilégiées.

imagmmfes.jpgLe point de départ est Mafarka le Futuriste, écrit à l’origine en français et publié à Paris en 1909, puis traduit en italien par Decio Cinti en 1910. L’édition milanaise compte 347 pages et situe «Le viol des négresses» à la page 15, «Le discours futuriste» à la page 227 et «La naissance de Gazourmah, le héros sans sommeil» à la page 297. Cette donnée éditoriale est significative: l’œuvre naît en français au sein d’un projet italien d’avant-garde internationale. L’érotisme futuriste naît donc, sur le plan linguistique, dans une zone transnationale avant même de revêtir sa forme idéologique italienne.

Dans le roman, la sexualité est systématiquement subordonnée à la logique de la puissance. Mafarka proclame: «Je veux vaincre la tyrannie de l’amour, l’obsession de la femme unique» (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 227). La phrase possède une structure pragmatique élémentaire et violente: le verbe «je veux» institue un sujet agissant; «vaincre» fait de l’amour un adversaire; «tyrannie» transpose le lexique politique dans la sphère érotique. L’amour romantique devient une forme de pouvoir à abattre. Le futurisme prétend libérer le sujet de la passivité sentimentale, et cette libération est immédiatement recodée dans la grammaire de la force. L’éros est soustrait à la sentimentalité et restitué à la compétition.

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La même logique apparaît dans le corps du roman à travers une rhétorique de la possession, du combat et du contrôle. À la page 55 de la première édition italienne, le sexe masculin est métaphorisé sous la forme d’un animal de guerre: «tenir enchaîné ton sexe puissant comme un molosse que l’on ne lâche que les soirs d’orage» (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 55).

Le dispositif métaphorique n’est pas ornemental. La métaphore produit une reconfiguration cognitive du désir: la sexualité devient une énergie comprimée, disciplinée, puis libérée. En termes neuroscientifiques, sans attribuer au texte une théorie neurobiologique qu’il ne possède évidemment pas, il convient d’observer que cette représentation privilégie l’activation, la saillance, la menace et la récompense: le corps est continuellement placé dans des conditions de forte activation. L’érotique et le guerrier partagent le même vocabulaire de l’excitation.

La sexualité futuriste doit être envisagée comme un dispositif pragmatique dans lequel le texte tente de produire des effets sur le destinataire.

La composante agressive atteint un seuil radical dans les scènes de violence sexuelle que contient l’œuvre. La première page du chapitre «Le viol des négresses» présente des corps féminins capturés et une masse de guerriers se livrant à un acte sexuel collectif; la scène est explicitement construite au moyen d’images de guerre, d’ivresse, de tumulte et de contrainte (Mafarka il futurista, Edizioni Futuriste di «Poesia», 1910, p. 43-44).

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Ici, la critique ne doit pas se limiter à la catégorie d’«érotisme»: le texte construit une violence érotisée, dans laquelle le corps féminin est inscrit dans la sémantique de la conquête. La sexualité devient une technologie symbolique du pouvoir colonial et militaire. La question est importante, car l’objet érotique coïncide avec le corps conquis: l’éros n’accompagne pas la domination, il constitue l’une de ses formes narratives.

La contradiction interne au futurisme apparaît alors plus clairement. La volonté de libérer le désir de la morale bourgeoise ne conduit pas nécessairement à la liberté du sujet désirant. Elle peut produire une nouvelle normativité: le sujet authentiquement futuriste doit être fort, actif, dominateur, anti-sentimental et capable de transformer l’impulsion en énergie. L’érotisme devient ainsi une performance identitaire. Ce qui importe, ce n’est pas seulement ce que désire le sujet, mais sa capacité à démontrer qu’il possède le bon type de désir. Le corps devient une déclaration politique.

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51M9779JSGL._SX195_.jpgLa position futuriste est radicalement complexifiée par Valentine de Saint-Point. Son Manifeste de la femme futuriste, publié en 1912, répond directement au célèbre «mépris de la femme» formulé dans le premier Manifeste du futurisme. Saint-Point introduit avant la lettre une performativité de genre: «IL EST ABSURDE DE DIVISER L’HUMANITÉ EN FEMMES ET EN HOMMES; elle n’est composée que de FÉMINITÉ et de MASCULINITÉ» (Manifesto della Donna futurista, dans Birolli, Manifesti del futurismo, Abscondita, 2008, p. 47).

La distinction biologique est remplacée par une distribution dynamique de qualités. La féminité et la masculinité deviennent des performances culturelles, des énergies susceptibles de se combiner au sein de l’individu. Cette formulation possède une force anthropologique remarquable. L’être humain futuriste se définit par une composition instable de traits, et non par une simple appartenance sexuelle.

Saint-Point tente de soustraire l’érotisme à la passivité traditionnellement attribuée à la femme et de transformer la femme elle-même en actrice de l’histoire. Sa proposition demeure néanmoins immergée dans la grammaire futuriste de la force: la femme doit être «Érinye», «Amazone», guerrière, amante et destructrice. La libération est donc formulée au moyen du vocabulaire agonistique du mouvement.

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Dans le Manifeste futuriste de la luxure, daté du 11 janvier 1913, cette transformation apparaît de manière plus explicite. La proposition centrale est programmatique: «La Luxure, conçue en dehors de tout concept moral et comme élément essentiel du dynamisme de la vie, est une force» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 1 non numérotée). Le glissement est capital: la luxure est soustraite à la catégorie morale du vice et transférée dans la catégorie énergétique de la force. La mutation lexicale constitue déjà une mutation idéologique.

La volonté de libérer le désir de la morale bourgeoise ne conduit pas nécessairement à la liberté du sujet désirant.

La formule la plus radicale est la suivante: «LA LUXURE EST LA RECHERCHE CHARNELLE DE L’INCONNU, comme la Cérébralité en est la recherche spirituelle» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 2 non numérotée). Le parallélisme syntaxique Luxure/Cérébralité, chair/esprit, charnel/spirituel construit une anthropologie duale dans laquelle le corps acquiert une dignité épistémique. L’éros ne sert plus uniquement à représenter le désir: il devient un mode de connaissance. La formule «recherche charnelle de l’inconnu» transforme le corps en instrument cognitif. C’est ici que le futurisme rejoint, sous une forme extrême et idéologisée, l’une des grandes transformations culturelles du début du XXe siècle: le corps cesse d’être une simple enveloppe et devient un lieu de production de l’expérience.

U1_978-3-596-10440-6.pngLa comparaison avec Sigmund Freud est inévitable, à condition d’être formulée avec prudence. Dans ses Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie de 1905, Freud avait radicalement élargi le concept de sexualité en le dissociant de la seule fonction reproductive et en distinguant «sexual object» et «sexual aim» dans la traduction anglaise d’A. A. Brill (Three Contributions to the Theory of Sex, Nervous and Mental Disease Monograph Series, 1910, p. 7 et suiv.).

La convergence avec le futurisme ne doit pas être recherchée dans une prétendue identité théorique: Freud élabore une théorie clinique de la sexualité; Saint-Point construit une rhétorique esthético-politique de la luxure. Leur point commun réside dans la crise de la conception du XIXe siècle qui envisageait le désir comme un phénomène simple, transparent et subordonné à la reproduction.

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Le futurisme accomplit une opération supplémentaire: il esthétise la libido et l’intègre au projet politique de l’avant-garde. La phrase «La Luxure est le geste de créer, et elle est la Création» (Manifesto futurista della Lussuria, Direction du mouvement futuriste, 1913, p. 2 non numérotée) superpose la production artistique et la production charnelle. L’artiste crée; le corps crée; la modernité doit créer. L’éros devient ainsi une figure de la production incessante. Sa valeur n’est pas contemplative: elle est productive.

9788874680597.jpgCette mise en production de l’éros trouve une formulation particulièrement intéressante dans la réponse d’Italo Tavolato, «Glossa sopra il manifesto futurista della Lussuria» («Glose sur le Manifeste futuriste de la luxure»), publiée dans Lacerba (I/6, Florence, 15 mars 1913).

Tavolato résume de manière provocatrice le programme de Saint-Point dans la formule: «Cessons de railler le désir». La glose agit comme un second niveau pragmatique: elle ne répète pas le manifeste, mais en explicite la fonction polémique. Le désir doit être soustrait à la honte linguistique. Le combat érotique devient également un combat métalinguistique: changer ce que l’on peut dire revient à modifier ce qui peut être pensé.

C’est précisément à ce point que l’érotisme futuriste revêt une dimension d’esthétique politique. Le mouvement ne se limite pas à représenter un corps nouveau: il tente de produire un nouveau régime de visibilité du corps. Le manifeste fonctionne comme un dispositif de cadrage: il détermine ce qui doit être perçu comme de l’énergie, ce qui doit être considéré comme de la faiblesse, ce qui mérite le mépris et ce qui doit être désiré. La sexualité devient une grammaire de la modernité.

Le futurisme esthétise la libido et l’intègre au projet politique de l’avant-garde.

Les neurosciences contemporaines permettent de préciser cette dynamique sans tomber dans le réductionnisme biologique. Les textes futuristes insistent continuellement sur la vitesse, le choc, la simultanéité, le bruit, la violence, la surprise et l’intensification sensorielle. Ces dispositifs doivent être interprétés comme des stratégies de saillance: le texte cherche à capter l’attention par une succession de stimuli de haute intensité.

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L’érotisme appartient au même circuit perceptif que la guerre et la vitesse, car tous sont représentés comme des expériences capables d’accroître le niveau d’activation de l’organisme. La page futuriste devient une sorte d’environnement textuel à forte activation. Il ne s’agit pas d’affirmer que Marinetti possédait une conception implicite des neurosciences, mais d’observer que sa poétique construit systématiquement des conditions linguistiques compatibles avec une lecture de l’expérience fondée sur la saillance, l’excitation et la réponse corporelle.

La sociologie de l’art permet également de saisir un niveau supplémentaire. Le futurisme naît dans un système culturel où le scandale, le journal, le manifeste, la soirée publique, le procès et la provocation constituent les différents éléments d’une même économie symbolique. Le corps érotique produit un capital d’attention. La transgression devient une ressource communicationnelle. L’obscénité n’est pas seulement un contenu: elle constitue une stratégie de visibilité.

Le procès pour obscénité suscité par Mafarka en 1910 illustre concrètement le rapport entre provocation littéraire et espace public. Dans cette perspective, la censure n’est pas uniquement un obstacle extérieur: elle devient une composante du circuit performatif de l’avant-garde. L’œuvre scandaleuse acquiert de la visibilité précisément par la réaction de l’institution.

Valentine_de_Saint-Point_by_Alphonse_Mucha_(early_1900s).jpgEnfin, la science politique appliquée à l’art permet de lire l’érotisme futuriste comme une micropolitique du corps. Le corps masculin est associé à la vitesse, à la guerre, à la conquête et à la production; le corps féminin est tour à tour érotisé, méprisé, combattu ou reconfiguré en sujet guerrier. Saint-Point (ci-contre) représente la réponse interne sophistiquée à cette contradiction: elle ne rejette pas le langage de la force, mais se le réapproprie. Son opération demeure ambivalente, car la libération féminine est pensée au moyen de catégories héroïques et guerrières. C’est précisément cette ambivalence qui empêche de réduire son manifeste à une simple émancipation avant la lettre.

L’érotisme futuriste italien apparaît donc comme un laboratoire où se rencontrent trois transformations de la modernité: la transformation du corps en énergie, celle du désir en langage public et celle de l’art en intervention politique. Le corps n’est pas uniquement un thème littéraire; il devient un médium. La sexualité n’est pas seulement une expérience privée; elle devient un discours public. La parole érotique ne se contente pas de décrire le désir; elle cherche à l’autoriser, à le discipliner, à le mettre en spectacle et à l’orienter.

Le futurisme découvre dans l’érotisme une force parfaitement compatible avec son obsession pour la nouveauté: le désir accélère, secoue, rompt avec les habitudes, remet la pudeur en question et transforme le corps en lieu de conflit.

Marinetti tend à subordonner l’éros à la puissance et à la conquête; Saint-Point cherche à transformer cette même énergie en autonomie féminine et en créativité; Tavolato radicalise sa fonction polémique contre la morale conventionnelle. Il en résulte une conception de l’éros qui appartient pleinement à la modernité d’avant-garde: désirer signifie produire de l’énergie, parler signifie intervenir sur le corps et écrire signifie modifier les règles de la perception.

La force et la limite de l’érotisme futuriste résident dans le fait qu’au moment même où il libère le désir de l’ancienne morale, il risque de le soumettre à une nouvelle discipline: celle de la vitesse, de la virilité, de la guerre et de la performance. L’érotisme futuriste n’est pas un simple chapitre de la littérature érotique italienne: il est l’un des lieux où l’avant-garde expérimente la possibilité de transformer le corps en forme politique.