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lundi, 22 décembre 2025

Figures féminines et masculines du temps liminal de l'hiver

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Figures féminines et masculines du temps liminal de l'hiver
 
 
Perchta, Holda, Frau Holle, les figures féminines
 
Au cœur des Rauhnächte se tient un ensemble de figures féminines qui ne relèvent ni du simple folklore ni d’une mythologie figée, mais d’un système cohérent de représentations liées au temps liminal de l’hiver.
 
Ces figures incarnent la surveillance, la sanction, la protection et la transmission au moment précis où l’ancien cycle s’achève et où le nouveau n’est pas encore pleinement advenu.
 
Leur rôle s’enracine dans une conception du monde où les douze nuits constituent un intervalle dangereux, hors du temps ordinaire, nécessitant une vigilance accrue et le respect strict d’un ordre rituel.

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Parmi elles, Perchta, Holda, Frau Holle ne doivent pas être comprises comme des personnages isolés, mais comme les manifestations régionales et historiques d’une même fonction féminine archaïque, liée au foyer, au fil du destin et à la frontière entre les mondes.

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La figure de Perchta, particulièrement présente dans l’espace alpin et bavarois, est sans doute la plus redoutée.
Elle apparaît durant les Rauhnächte comme une souveraine nocturne, parfois belle et lumineuse, parfois monstrueuse et punitive, une sorcière.
 
Cette ambivalence n’est pas une contradiction, mais l’expression même de sa fonction : Perchta récompense ceux qui ont respecté les règles du temps sacré et punit ceux qui les ont transgressées.
 
Les récits la décrivent inspectant les maisons durant les douze nuits, vérifiant si les travaux ont été achevés avant Noël, si le filage est terminé, si l’ordre règne dans le foyer.

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Les fautes les plus graves concernent le travail du fil et de la quenouille, activités strictement interdites durant cette période, car elles touchent symboliquement au fil de la vie et au destin de l’année à venir.
 
La sanction attribuée à Perchta, ouvrir le ventre des fautifs et le remplir de paille ou de déchets, appartient à un langage mythique ancien où la transgression rituelle appelle une punition corporelle symbolisant la rupture de l’ordre cosmique.
 
Dans les régions plus septentrionales du monde germanique, cette même fonction apparaît sous les traits de Holda (la noble Dame) ou Frau Holle.
 
Dame Holda, connue notamment par les traditions de l’Allemagne centrale, est étroitement liée à la neige, au foyer et au travail textile.
 
Comme Perchta, elle surveille le respect des interdits hivernaux et récompense les ménagères diligentes.
 
Elle secoue ses draps pour faire tomber la neige, image qui relie le monde domestique à l’ordre naturel.
 
La neige n’est pas ici un simple phénomène météorologique, mais le signe visible d’une activité féminine surnaturelle, rappelant que le monde est encore en cours de tissage.
 
Elle recouvre, assure le sommeil réparateur de la Terre, assure la fertilité à venir, d'où l'image de l'édredon, qui recouvre les dormeurs et protège la fertilité du couple.
 
Frau Holle incarne une autorité discrète mais omniprésente, moins terrifiante que Perchta dans ses formes tardives, mais tout aussi exigeante dans ses fonctions.

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Derrière ces figures folkloriques se profile une strate plus ancienne encore, celle de la déesse Frigg, épouse du dieu souverain dans la mythologie germanique.
 
Frigg est la fileuse par excellence, celle qui connaît le destin des hommes et qui tisse le fil des vies.
 
Son lien avec les Rauhnächte apparaît dans l’idée que chacune des douze nuits correspond à un mois de l’année à venir, et que durant ces nuits, le destin de l’année est filé.
 
Travailler le fil pendant cette période reviendrait à interférer avec l’œuvre divine, à se substituer à la déesse dans une tâche qui dépasse l’humain.
 
C’est pourquoi le rouet et la quenouille doivent être rangés avant Noël, et c'est pourquoi les femmes qui n’ont pas achevé leur filage avant l’entrée dans les Rauhnächte s’exposent à des figures punitives telles que Perchta ou la Roggenmuhme.
 
Le fil devient ici l’image la plus claire du temps lui-même, continu, fragile, susceptible d’être rompu si l’on agit au mauvais moment.
 
Ces figures féminines ne sont pas seulement des surveillantes ou des punisseuses ; elles sont aussi des gardiennes du foyer et de la continuité.
 
Leur autorité s’exerce à l’intérieur de la maison, espace clos et protégé durant les Rauhnächte, opposé au dehors dangereux où errent la Chasse sauvage et les âmes sans repos.
 
Elles incarnent la loi intérieure, celle qui exige le calme, l’ordre, la retenue et la préparation.
 
La maison bien tenue, le travail achevé, le feu entretenu et le silence respecté constituent autant d’actes d’allégeance à ces puissances féminines, qui assurent en retour protection et fertilité pour l’année nouvelle.
 
Avec la christianisation progressive, ces figures n’ont pas disparu, mais ont été transformées.
 
Leur violence rituelle a été atténuée, leur autorité déplacée vers des figures plus compatibles avec la morale chrétienne, sans que leur fonction fondamentale ne soit totalement effacée.

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Perchta devient parfois une simple figure de conte, Frau Holle une fée bienveillante, tandis que la dimension cosmologique de Frigg se dissout dans des interdits domestiques dont le sens originel se perd peu à peu.
 
Pourtant, la cohérence demeure lisible : ces figures féminines gouvernent le seuil, elles règnent sur le temps suspendu, et rappellent que le passage d’une année à l’autre ne peut s’effectuer sans discipline ni respect des rythmes invisibles.
 
Ainsi, les Rauhnächte apparaissent comme un temps placé sous une souveraineté féminine, non pas au sens sentimental ou maternel, mais au sens le plus archaïque du terme : celui de la maîtrise du foyer, du destin, de l'invisible.
 
Avec l’irruption des figures masculines de la Chasse sauvage et des exécuteurs nocturnes, ce sont elles qui tiennent la clef du passage, qui ferment l’ancien monde et préparent silencieusement le nouveau.
 
Leur présence rappelle que, dans l’imaginaire ancien, le renouvellement du temps ne se conquiert pas par le bruit ou la force, mais par l’ordre, la retenue et l’acceptation d’un temps où l’humain doit s’effacer devant les puissances qui tissent le monde.

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Chasse sauvage, Knecht Ruprecht, Hans Trapp, Weihnachtsmann : les figures masculines
 
La Chasse sauvage occupe une place centrale dans l’imaginaire hivernal, non comme un simple récit d’épouvante, mais comme l’expression dynamique d’un moment du cycle où le monde est mis en mouvement, secoué et symboliquement détruit afin de permettre sa renaissance.
 
Connue sous les noms de Wilde Jagd, Wütendes Heer, conduite par le Wilder Jäger, elle traverse les nuits du coeur de l'hiver comme une tempête surnaturelle, emplissant l’air de vacarme, de cris, de claquements et de vents violents.
 
La Chasse sauvage est avant tout l’irruption contrôlée du chaos, nécessaire à la régénération du monde, et non une simple punition morale.
 
Dans de nombreuses traditions, la Chasse est menée par une figure souveraine, parfois identifiée à Wodan, parfois à un chasseur, à un chef spectral, menant des seigneurs damnés ou des cavaliers nocturnes.
 
Le meneur incarne la force en mouvement, la rupture, la violence active qui traverse l’espace ouvert, les forêts, les chemins et le ciel.
 
Il emporte avec lui les âmes errantes, les morts sans repos, les figures marginales et tout ce qui n’a pas trouvé sa place dans l’ordre achevé de l’année finissante.
 
Toutefois, cette lecture ne saurait être considérée comme unique ni originelle.
 
La chasse sauvage relève d’un niveau plus archaïque participant d’un même processus cosmique.
 
Dans plusieurs régions, c’est Perchta elle-même qui conduit la Chasse sauvage, révélant une strate peut-être encore plus ancienne du mythe, où la souveraineté féminine ne se limite pas à la protection domestique, mais englobe aussi la violence rituelle et la capacité de destruction nécessaire au renouvellement.
 
Cette coexistence de meneurs masculins et féminins ne doit pas être interprétée comme une opposition de principes, mais comme l’expression parallèle de fonctions équivalentes.

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La Chasse sauvage n’est pas genrée dans son essence ; elle est un rite cosmique en mouvement.
 
Qu’elle soit conduite par une figure masculine ou féminine, elle remplit la même tâche : arracher, disperser, effrayer, purger. Dans cette perspective, destruction et fertilité ne sont pas antagonistes, mais indissociables.
 
La violence de la Chasse participe d’un ancien fonds indo-européen où la mort rituelle précède toujours la renaissance, à l’image des tempêtes hivernales qui précèdent le retour du printemps, ou du labour qui déchire la terre afin de la rendre féconde.
 
La poursuite nocturne, le fracas et la circulation des forces invisibles agissent comme un grand nettoyage symbolique, débarrassant le monde des scories de l’année écoulée.

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À cette Chasse sauvage est presque toujours associée une multitude d’êtres surnaturels hurlants et effrayants, qui en constituent la horde chaotique et bruyante. Ces figures, connues sous des appellations diverses selon les régions, trouvent leur expression la plus célèbre dans les Krampus et les créatures apparentées qui accompagnent les processions hivernales. Cornus, velus, masqués, armés de chaînes, de cloches et de fouets, ils ne représentent pas des démons au sens théologique chrétien, mais des puissances hivernales archaïques, incarnations du froid, de la nuit, de la mort et de l’indompté.
 
Leur violence n’est pas morale, mais cosmique.
 
Hurlants, excessifs, transgressifs, ils rappellent directement la horde déchaînée de la Wilde Jagd, dont ils sont la manifestation visible et incarnée.
 
Ces êtres peuvent être compris à la fois comme des génies sauvages de la forêt, des forces élémentaires de l’hiver, et comme les âmes des défunts errants, revenues hanter le monde des vivants durant ce temps où les frontières entre les mondes sont ouvertes. Leur présence souligne que la souveraineté exercée durant les Rauhnächte ne s’exerce jamais seule : elle s’entoure toujours d’une multitude chaotique, indispensable à la purge rituelle du cycle.
 
Certains personnages parcourent l'hiver, distribuant punitions et récompenses lorsque arrivent les douze nuits.
Ils relèvent de cette même logique.

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Le Bluatiger Dammerl, associé à la Thomasnacht, incarne la violence inaugurale du cycle, celle qui ouvre les Rauhnächte par le sang et l’effroi.
 
Il ne s’agit ni d’un simple croquemitaine ni d’un personnage moralisateur, mais d’une condensation extrême de la brutalité requise pour rompre avec l’ancien ordre.
 
Les traditions le décrivent fréquemment armé d’un énorme maillet ou d’une lourde masse, instrument de frappe brutale et immédiate, dont la portée symbolique dépasse largement la simple intimidation. Cet attribut renvoie clairement à l’imaginaire du dieu germanique Donar, connu dans le monde nordique sous le nom de Thor, maître de l’orage et porteur du marteau.
 
Donar est celui qui traverse le ciel en grondant, frappe la terre de sa masse et, par la violence de la tempête, fait tomber la pluie fécondante en été.

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Le maillet du Dammerl condense cette même logique : une violence céleste, sonore et terrifiante, qui n’est pas purement destructrice mais participe d’un cycle de régénération.
 
Comme l’orage qui brise pour nourrir, le coup du maillet marque, ouvre et purifie, confirmant que le Bluatiger Dammerl conserve l’empreinte d’un fonds mythique ancien où la frappe, le tonnerre et le sang sont étroitement liés à la fertilité et au renouvellement du monde.

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Dans l’espace rhénan et alsacien, Hans Trapp joue un rôle comparable, accompagnant les figures lumineuses de Noël comme leur envers sombre et complémentaire : là où l’une récompense et éclaire, l’autre éprouve, menace et corrige.
 

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Plus au nord, Knecht Ruprecht erre aux marges de la communauté en rappelant par la peur que le monde n’est pas encore stabilisé.
 
Pelzmärtel (le Martin à fourrure) est un genre de Weihnachtsmann ou Knecht Ruprecht, couvert de fourrure ou d'un manteau à fourrure. Son nom fait référence à St Martin.
 
Même la figure apparemment adoucie du Weihnachtsmann conserve, sous des formes neutralisées, cette dimension ancienne de jugement saisonnier et de collecte, héritée de figures hivernales plus rudes.
 
Il importe toutefois de préciser que le Père Noël moderne ne saurait être compris comme un avatar direct et linéaire de Wodan, malgré les rapprochements fréquents opérés dans les discours contemporains.
 
Il relève plutôt de l’évolution récente d’un personnage archétypal ancien, associé de longue date à la circulation nocturne, à la souveraineté hivernale et à la distribution saisonnière, archétype auquel Wodan a été rattaché en tant que conducteur de la Chasse sauvage.
 
La christianisation a largement récupéré et réorienté cette figure archétypale à travers des figures de saints, notamment Nicolas de Myre (Saint Nicolas) et Martin de Tours (Saint Martin), dont les légendes ont absorbé des motifs païens plus anciens : chevauchée hivernale, dons nocturnes, protection des enfants, contrôle saisonnier des comportements.
 
Ces figures saintes n’ont pas effacé les structures antérieures, mais les ont recouvertes d’une lecture morale et théologique nouvelle.
 
La figure actuelle du Père Noël est ainsi le résultat d’un long processus de neutralisation et de sécularisation, où subsiste néanmoins l’ombre d’un juge saisonnier et d’un collecteur hivernal.

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On notera enfin que le houx, plante emblématique de l’hiver et du temps sombre, est traditionnellement associé à Wotan.
Toujours vert au cœur de la saison morte, armé de feuilles piquantes et de baies rouges rappelant le sang, le houx incarne à la fois la persistance de la vie dans la nuit hivernale et la dimension dangereuse de cette vitalité.
 
Dans l’imaginaire germanique, il se rattache à la souveraineté de Wotan, dieu des morts, des tempêtes, qui traverse le monde lorsque la végétation ordinaire est en sommeil. L’usage du houx comme plante protectrice durant la période de Noël ne relève donc pas d’un simple décor, mais d’une survivance symbolique : il marque la présence d’une force vitale âpre, tranchante et indomptée, capable de repousser le chaos tout en appartenant pleinement au règne de l’hiver. Sa récupération chrétienne comme ornement festif prolonge cette ambivalence, transformant un signe de puissance wotanique et de liminalité mortifère en symbole de protection et de continuité, sans en effacer totalement la charge archaïque.

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À la périphérie de ce personnage central gravitent encore des figures mineures, telles que les gnomes ou lutins de Noël, qui peuvent être compris comme des paraphrases tardives des Albes germaniques.
 
Ces êtres intermédiaires, ni pleinement divins ni humains, attachés à la maison, à la nuit et à la liminalité du temps hivernal, témoignent de la persistance d’un monde invisible peuplé d’entités subalternes, survivance discrète mais tenace de l’ancien imaginaire germanique.
 
Comprendre la Chasse sauvage dans le contexte des Rauhnächte impose ainsi de dépasser toute lecture dualiste simpliste. Masculin et féminin n’y sont pas des principes opposés, mais des modes d’expression parallèles d’une même nécessité cosmique.
La violence n’est pas expulsée hors du cycle ; elle en constitue un moment essentiel.
 
Perchta peut être à la fois la souveraine qui inspecte les maisons et celle qui mène la Chasse, tout comme une figure masculine peut incarner la même fonction de purge et de mise en mouvement.
 
La maison, close, protégée par le feu et le silence, n’est pas l’antithèse de la Chasse sauvage, mais son complément nécessaire : tandis que l’extérieur est livré à la tempête rituelle, l’intérieur préserve le germe de la continuité.
 
Ainsi comprise, la Chasse sauvage apparaît comme l’un des rites les plus puissants du cycle hivernal, non parce qu’elle terrifie, mais parce qu’elle met en scène l’unité profonde de la vie et de la mort, de la destruction et de la fertilité.
 
Elle rappelle que la renaissance ne surgit jamais du calme seul, mais d’un passage violent et nécessaire, orchestré par des puissances anciennes qui, sous des formes multiples et changeantes, continuent de structurer l’imaginaire du solstice et des Rauhnächte.

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dimanche, 21 décembre 2025

Christkindl et Sainte Lucie

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Christkindl et Sainte Lucie
 
 
Avec la christianisation avancée de l’espace germanique, les figures féminines qui gouvernaient traditionnellement le temps liminal des Rauhnächte ne furent ni supprimées ni oubliées, mais profondément transformées.
 
Leur fonction cosmologique (veiller sur le seuil de l’année, garantir la continuité du foyer, apporter la lumière dans la nuit) fut conservée, tandis que leurs aspects les plus archaïques et les plus violents furent neutralisés.
 
C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure du Christkindl, qui ne doit en aucun cas être compris comme un enfant.
 
Le Christkindl est, dès l'origine, une figure féminine, lumineuse, silencieuse et nocturne, angélique, créée dans l’espace luthérien comme substitut chrétien aux anciennes souveraines féminines des Rauhnächte.
 
Son rôle n’est pas d’incarner l’enfance, mais la lumière ordonnée et la pureté rituelle au cœur du temps suspendu de l’hiver.
 
Le Christkindl apparaît dans les territoires allemands protestants aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, notamment dans le contexte de la Réforme, comme une réponse théologique et symbolique à la fois au culte des saints et aux figures populaires jugées trop violentes ou trop païennes.

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Là où Perchta, Holda ou Holle inspectent les maisons et sanctionnent les transgressions, le Christkindl se manifeste comme une présence discrète et bienveillante, qui ne punit plus mais récompense. Une image de l'amour et de la bienveillance du Christ. Toutefois, cette douceur ne doit pas masquer la continuité de fonction.
 
Le Christkindl intervient lui aussi à un moment précis du calendrier, durant la nuit ou à son seuil, exige le silence, la retenue et l’ordre préalable du foyer, et n’apparaît que là où l’ancien cycle a été correctement clos.
 
Il demeure une figure du contrôle rituel, mais d’un contrôle intériorisé, compatible avec la morale chrétienne et particulièrement destiné au monde domestique.

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Cette figure féminine lumineuse ne procède pas d’une dévotion christologique directe, mais d’une ré-élaboration consciente des anciennes puissances féminines du seuil.
 
Sa blancheur, sa clarté, sa douceur, son absence de bruit, son lien étroit avec la maison et la distribution de dons sont autant d’éléments hérités des figures archaïques, dont la souveraineté s’exerçait déjà sur le foyer et le destin hivernal.
 
Le Christkindl n’est pas une rupture, mais une transposition confessionnelle: la même autorité féminine, désormais dépourvue de violence rituelle explicite, mais toujours chargée d’assurer le passage de l’année et la protection de l’espace domestique.
 
C’est dans ce cadre qu’il convient également de comprendre la figure de Lucie de Syracuse, telle qu’elle s’est imposée en Suède et dans le monde scandinave.

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La Sainte Lucie suédoise, jeune femme vêtue de blanc, portant une couronne de bougies et apparaissant dans la nuit pour apporter lumière et nourriture, ne constitue pas à proprement parler d'une survivance directe d’un culte ancien distinct, mais une adaptation tardive du modèle du Christkindl luthérien.
 
Dans l’espace nordique, cette figure féminine a été déplacée dans le calendrier et fixée au 13 décembre, date qui correspondait, dans l’ancien calendrier julien, au solstice d’hiver ou à son voisinage immédiat.
 
Le choix de sainte Lucie comme support hagiographique s’explique par l’évidence de son nom, issu du latin lux, la lumière, mais la fonction symbolique dépasse largement la martyre antique.
 
La Lucie scandinave reprend point par point les attributs du Christkindl : féminité lumineuse, blancheur, silence, présence nocturne, lien exclusif avec le foyer et apport de nourriture ou de dons. Elle n’est ni punitive ni maternelle au sens strict, mais ordonnatrice, garante d’un passage maîtrisé au cœur de l’hiver. Sa procession domestique, loin d’être une simple coutume festive, rejoue la mise en scène d’une lumière fragile qui traverse la maison à un moment où l’obscurité domine encore le monde extérieur. Comme le Christkindl, elle suppose un intérieur préparé, propre, calme, et un respect implicite des règles du temps hivernal.

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Il convient toutefois de préciser que cette transformation ne saurait être comprise comme un simple remplacement des anciennes figures féminines par des figures chrétiennes nouvelles.
 
Le Christkindl et la Lucie scandinave ne se substituent pas à Perchta ; ils en incarnent la face lumineuse, isolée et rendue compatible avec l’ordre chrétien.
 
Dans la tradition ancienne, Perchta est fondamentalement ambivalente: elle possède deux visages indissociables, l’un lumineux et bienveillant, l’autre sombre et dangereux.
 
La Perchta claire, blanche, ordonnatrice, protectrice du foyer et dispensatrice de dons, coexiste avec la Perchta noire, punitive, sorcière, ouvreuse de ventres et châtieuse des transgressions.
 
Cette dualité ne relève pas d’une opposition morale, mais d’une souveraineté totale sur le seuil de l’année, où protection et destruction procèdent d’une même autorité.
 
Le christianisme n’a pas supprimé cette figure, mais en a opéré une dissociation: la face lumineuse a été conservée et sublimée sous les traits du Christkindl puis, dans l’espace nordique luthérien, sous ceux de Lucie, tandis que la face sombre a été refoulée, diabolisée ou reléguée dans les marges du folklore sous forme de sorcières, de figures nocturnes ou de récits d’épouvante.
 
Le Christkindl n’est donc pas l’anti-Perchta, mais Perchta transfigurée, dépouillée de sa violence rituelle explicite et réduite à sa fonction positive de gardienne du foyer, porteuse de lumière et garante de la continuité hivernale.
 
Cette opération de sélection symbolique permet de comprendre pourquoi la souveraineté féminine demeure centrale le soir de Noël et dans le cycle des Rauhnächte, tout en changeant de visage : ce n’est pas la fonction qui disparaît, mais son expression, adaptée à un nouvel horizon religieux.

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Cette face lumineuse tardive que prennent le Christkindl et la Sainte Lucie nordique ne renvoie pas uniquement à Frigg, déesse du foyer, de l’ordre domestique, de la divination et du destin, mais convoque également l’autre pôle du féminin germanique, celui de Freyja, figure de la jeunesse, de la beauté, de la fertilité et de la puissance vitale.
 
Là où Frigg incarne la mère, l’épouse et la continuité, Freyja représente la femme désirante, lumineuse et féconde, associée à l’or, à la magie et au renouveau.
 
Cette polarité n’est pas une opposition, mais une complémentarité constitutive du féminin souverain.
 
Perchta apparaît précisément comme la synthèse populaire de ces deux pôles : souveraine hivernale ambivalente, elle est à la fois la vieille sorcière sombre, punitive et redoutable, proche de la mort et de la loi du fil, et la jeune reine blanche, bienveillante et ordonnatrice, porteuse de fécondité et de renouveau.

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Le christianisme n’a pas détruit cette figure, mais en a opéré une dissociation: la face lumineuse, jeune et désirable, relevant de Freya, a été isolée, purifiée et rendue acceptable sous les traits du Christkindl puis de Lucie, tandis que la face sombre, hivernale et terrifiante, relevant davantage de Frigg, a été refoulée dans la figure de la sorcière ou de la Perchta noire.
 
La persistance de motifs tels que le chat de Noël, animal traditionnellement associé à Freyja, dans les traditions nordiques de Yule et de Noël, confirme que cette dimension n’a jamais disparu : elle a été déplacée, neutralisée et fragmentée, mais continue de hanter le cycle hivernal comme la trace discrète d’un féminin lumineux, fertile et souverain, indispensable à la renaissance du monde après les nuits sombres.
 
Elles témoignent de la capacité des sociétés à transformer des structures symboliques très anciennes sans les détruire, en substituant à la crainte une douceur ordonnée, à la sanction une récompense, tout en conservant l’essentiel : la reconnaissance d’un temps où l’humain doit se tenir en retrait, dans le silence et la lumière maîtrisée, tandis que le monde se prépare à renaître.