samedi, 30 mai 2026
Sergueï Peresleguine et la transition vers un monde fermé

Sergueï Peresleguine et la transition vers un monde fermé
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/sergei-pereslegin-ja-s...
Le Russe Sergueï Peresleguine, futurologue et historien militaire bien connu, a développé l’une des interprétations les plus cohérentes de la rupture de civilisation actuelle. Selon lui, l’ordre mondial est en train de passer d’un «monde centré sur le binôme Washington–Bruxelles», lequel est ouvert, à un monde fermé, dans lequel l’idéologie, la loi et le contrôle remplacent la commercialité et la libre circulation en tant que principes centraux.
Peresleguine souligne que cette transition n’a pas commencé avec le coronavirus, mais que la pandémie a constitué un tournant majeur et un accélérateur dans un processus déjà en cours. Il caractérise le coronavirus avant tout comme une opération info-psychologique et un catalyseur technologique et politique qui a révélé et accéléré des évolutions dont les racines remontent à la crise financière de 2008 et, en particulier, aux tensions géopolitiques des années 2010.


Derrière ces tendances se profile le modèle des vagues technologiques utilisé par Peresleguine. Il s’appuie sur la théorie de l’économiste russe Nikolaï Kondratiev qui propose des cycles de 40 à 60 ans, au cours desquels les technologies de base de l’économie et de la production sont profondément renouvelées.
Peresleguine compare le coronavirus à la menace biologique des pandémies précédentes (comme la grippe espagnole ou la grippe de Hong Kong) et considère que le virus lui-même ne représentait qu’une menace relativement mineure pour l’humanité. Ce qui comptait avant tout, c’était la réaction sociale: le confinement global et la quarantaine, à laquelle jamais aucune pandémie antérieure n’avait conduit. Cela a montré que les libertés fondamentales acquises pendant l’ère industrielle pouvaient être annulées d’un seul trait, sans crise immédiate de légitimité.
La pandémie a permis la transition de la cinquième vague technologique – l’économie de la consommation, des services et des finances – à la sixième, où l’intelligence artificielle, les méthodes de fabrication additives et les cycles de production fermés remplacent le commerce mondial ouvert. Elle a également donné un élan à une « gouvernance post-constitutionnelle », où l’état d’exception devient une structure permanente.
Dans ce contexte, Peresleguine parle de «fascisme médical» ou de «solidarisme», entendant par là l’utilisation d’une justification médicale en tant que substitut à la démocratie traditionnelle.
À un niveau plus profond, Peresleguine situe l’ensemble du processus dans le cadre plus large de la «zone d’ombre». Il s’agit d’une «crise de transition» – terme par lequel il décrit une rupture qualitative soudaine, où l’ancien système s’est effondré mais où le nouveau n’est pas encore né. La durée typique d'une mutation de ce type est de 20 à 22 ans, ce qui place l’horizon temporel autour de 2042.
Peresleguine avertit cependant que si aucun nouveau moteur de civilisation – «de grands explorateurs, un nouveau Thomas d’Aquin ou une nouvelle Jeanne d’Arc» – n’émerge, le processus pourrait s’étendre sur huit générations, soit près de 200 ans. Durant cette phase de transition, l’ancien monde de la mondialisation sera enseveli et un système fragmenté, plus fermé, se construira à sa place. Les frontières se ferment, le contrôle s’intensifie et les intérêts des États et des élites se trouvent de plus en plus étroitement liés.

Parallèlement, Peresleguine reste très sceptique à l’égard de l’intelligence artificielle forte. Il conteste, pour des raisons théoriques et informationnelles, que les machines à architecture von Neumann puissent un jour atteindre l’intelligence humaine, et encore moins la conscience. Il distingue trois niveaux: l’intelligence artificielle capable de tâches intellectuelles simples; l’intelligence artificielle génératrice de savoir nouveau; et l’intelligence artificielle créant une autre forme de connaissance. Selon Peresleguine, seul le premier niveau existe à ce jour.
Il compare l’intelligence artificielle actuelle à un enfant prodige de six ou sept ans, qui se souvient de tout mais a toujours besoin d’un humain pour donner un sens à ses actions. L’humain est capable d’une «pensée quantique», où des significations très éloignées se relient pour former des intuitions – ce que les machines ne peuvent pas faire.
Peresleguine estime que les conflits militaires ne constituent pas le danger le plus grave en temps de crise. Il considère, en revanche, qu’une famine potentielle, qui pourrait coûter la vie à 4 ou 5 milliards de personnes, est une menace tout aussi sérieuse. Les politiques énergétiques vertes ont réduit l’énergie disponible pour la production d’engrais, et la destruction du cheptel a limité la disponibilité des engrais organiques. Cela pourrait entraîner une baisse de la production agricole et déclencher un effet domino où la dégradation des structures sociales approfondirait la famine.
Dans la théorie de Peresleguine, l’essor du monde fermé est une évolution à long terme. La structure de la mondialisation ouverte avait déjà commencé à se resserrer dans les années qui ont suivi la crise financière, et le processus s’est accéléré avec les tensions géopolitiques et les stratégies d’urgence des années 2010.
Le théoricien russe a poursuivi son analyse en intégrant des projets d’élites tels que le « Grand Reset » (l’initiative du Great Reset lancée par le Forum économique mondial) dans cette grande transition vers un ordre mondial plus fermé. Les conflits géopolitiques actuels, les crises des ressources, la compétition technologique et la surveillance numérique croissante approfondissent cette évolution.
La vérité historique n’est souvent pas univoque. Peresleguine avance que la réalité historique obéit à des principes proches de la mécanique quantique – deux interprétations contradictoires peuvent être vraies simultanément. C’est pourquoi il ne cherche pas à prouver ses affirmations, mais à ouvrir des perspectives.
Ses vues s’inscrivent dans la tradition de la futurologie critique. Ce sont plutôt des interprétations provocatrices et herméneutiques que des prévisions empiriques strictes. Son observation centrale demeure néanmoins juste: les crises révèlent les vulnérabilités structurelles et permettent des changements radicaux dans les structures du pouvoir.
La transition décrite par Peresleguine a déjà commencé. L’héritage du monde ouvert est enterré, et un système fermé se construit silencieusement au sein de différentes sociétés – que l’accélérateur soit une pandémie, une crise économique, une mutation technologique ou des tensions géopolitiques.
14:29 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sergueï peresleguine, cycles, philosophie, nikolaï kondratiev, futurologie |
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