mercredi, 19 août 2026
USA/Chine: le piège des matières premières - La riposte silencieuse de Pékin contre l’Occident

USA/Chine: le piège des matières premières
La riposte silencieuse de Pékin contre l’Occident
Auteur : R.T.
Source: https://zurzeit.at/index.php/usa-china-die-rohstoff-falle/
Tandis que Washington et Bruxelles se félicitent dans les médias parce que de nouveaux paquets de sanctions et barrières douanières ont été décrétés, Pékin resserre les vis en coulisses: par des contrôles ciblés à l’exportation et des exigences de licence pour les matières premières critiques, les terres rares et les technologies de transformation, la République populaire révèle le talon d’Achille de l’industrie occidentale. Le dogme de la croyance globaliste en la fiabilité des chaînes d’approvisionnement se retourne désormais contre ses adeptes, avec une rudesse sans appel.
L’étau à la source des matières premières: le régime des licences de Pékin
Pékin a adapté la logique des sanctions occidentales et l’a retournée contre ses inventeurs. Par le biais d’autorisations d’exportation pour des métaux clés – des terres rares comme le samarium, le dysprosium et le terbium, jusqu’au gallium, germanium et graphite – le ministère chinois du commerce (MOFCOM) contrôle de facto les artères vitales de la haute technologie moderne. Des contrôles extraterritoriaux plus avancés ont été annoncés en 2025, puis suspendus pendant un an.
Ceux qui pensaient que le conflit se limiterait aux semi-conducteurs et aux logiciels se trompent. La Chine contrôle environ 60% de l’extraction mondiale des terres rares nécessaires aux aimants, 91% de leur raffinage et près de 94% de la production d’aimants permanents. Si Pékin ralentit même légèrement ces livraisons ou subordonne les exportations à des autorisations officielles, les chaînes de production occidentales peuvent immédiatement être interrompues.

La transition verte fait de l'Europe un otage géopolitique
La situation est particulièrement critique pour l’Europe et son économie locale. Tandis que la bureaucratie de l’UE impose au continent des diktats de décarbonisation et de transformation, l’Europe dépend fortement des chaînes d’approvisionnement chinoises pour de nombreuses matières premières nécessaires, en particulier pour les aimants à terres rares. Moteurs électriques, éoliennes, robotique ou électronique de défense moderne: sans matériaux magnétiques suffisants et métaux raffinés, des secteurs clés de la production industrielle européenne sont sous forte pression.

Le projet phare de Bruxelles, le Critical Raw Materials Act (CRMA), doit réduire cette dépendance et renforcer l’extraction, le traitement et le recyclage européens. Mais la création de capacités alternatives avance lentement. Nouvelles mines et installations de raffinage nécessitent des années, tandis que les procédures d’autorisation, les normes environnementales et l’opposition locale ajoutent des obstacles supplémentaires. L’Europe a pris conscience de sa dépendance stratégique – mais est encore loin de l’avoir surmontée.
Du culte du libre-échange à la vulnérabilité stratégique
La crise actuelle des matières premières résulte aussi de décennies de politique économique ayant sous-estimé les risques stratégiques de chaînes d’approvisionnement mondiales très concentrées. L’idée que le marché mondial fournirait des matières premières de manière fiable et sans discrimination, quelles que soient les conditions géopolitiques, s’effondre sous les yeux de la nomenklatura occidentale.
Tandis que les États-Unis essaient au moins d’imposer leurs propres clauses de protection par des accords bilatéraux, l’Union européenne reste particulièrement vulnérable. L’industrie locale – des fournisseurs de l'industrie automobile, en Autriche et en Allemagne du Sud, à la construction mécanique – se retrouve face à des incertitudes d’approvisionnement, à des coûts d’achat parfois fortement augmentés et à des obligations de reporting supplémentaires vis-à-vis des autorités chinoises.
La fin des illusions exige la souveraineté sur les matières premières
La riposte chinoise dans le domaine des matières premières montre clairement que la souveraineté économique ne peut être assurée par des discours ou des directives sur papier, mais seulement par des chaînes d’approvisionnement solides et diversifiées.
Si l’Europe ne veut pas être durablement réduite au rôle de jouet industriel entre Washington et Pékin, il faut un changement de cap: la suppression des blocages réglementaires inutiles pour les projets de matières premières locaux, le développement de capacités européennes de raffinage et une politique commerciale qui prend au sérieux les dépendances stratégiques sont désormais essentiels.
Celui qui perd le contrôle du socle matériel de son économie perd aussi, à terme, sa capacité d’action en politique étrangère.
15:57 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chine, matières premières, terres rares, europe, affaires européennes, sanctions |
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Contre les sanctions contre la Russie: l’UDC lance l’«Initiative pour la neutralité»

Suisse
Contre les sanctions contre la Russie: l’UDC lance l’«Initiative pour la neutralité»
Berne. Coup de tonnerre en Suisse: lors d’une conférence de presse commune, Christoph Blocher, figure emblématique de l’UDC, Walter Wobmann et Stephan Rietiker ont lancé la campagne pour la dite « Initiative pour la neutralité ». Selon les initiateurs, il est grand temps: la Confédération doit revenir à sa «neutralité perpétuelle, armée et crédible» et inscrire ce principe durablement dans la Constitution fédérale.

D’après l’UDC, la neutralité suisse a été de plus en plus érodée ces dernières années. En adoptant les sanctions de l’UE contre la Russie en 2022, la Suisse aurait perdu son rôle traditionnel de médiateur et se serait retrouvée sur la liste de sanctions russes. Blocher s’est également opposé au concept d’une neutralité «flexible» ou «pragmatique».
L’initiative prévoit de maintenir la Suisse durablement neutre et armée. L’adhésion à des alliances militaires serait exclue. Des sanctions propres contre des États en guerre ne seraient à l’avenir autorisées que si elles reposent sur une décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Par ailleurs, la Confédération devrait renforcer à nouveau son rôle de médiateur dans les conflits internationaux.
Selon l’UDC, la majorité du Conseil fédéral et du Parlement suit une autre voie. Elle mise sur des prises de position en politique étrangère et sur des sanctions, ce qui affaiblit l’indépendance nationale. Blocher et ses partisans appellent donc à un retour à la conception traditionnelle de la neutralité. La population suisse se prononcera sur l’initiative le 27 septembre (mü).
Source: Zu erst, Août 2026.

"Les Suisses voteront pour un retour à la stricte neutralité - Linitiative de l'UDC prévoit l'interdiction des sanctions".
15:32 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : suisse, neutralité, politique, europe, affaires européennes |
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Cendrars et Céline, de Guerre à La main coupée: histoire de vies blessées

Cendrars et Céline, de Guerre à La main coupée: histoire de vies blessées
Le chef-d’œuvre de l’écrivain franco-suisse revient en librairie : un voyage dans les tranchées de l’âme, à l’image de celles du frère ennemi Louis-Ferdinand.
Roberto Alfatti Appetiti
Source: https://www.ilgiornale.it/news/letteratura/cendras-e-celi...
La nouvelle édition italienne de La main coupée (Einaudi), accompagnée de l’introduction dense et éclairante d’Andrea Cortellessa, possède la rare vertu des rééditions nécessaires: ne pas se contenter de ressusciter un chef-d’œuvre injustement négligé, mais remettre en lumière la profonde parenté entre deux géants de la littérature, Frédéric-Louis Sauser et Louis Ferdinand Auguste Destouches, mieux connus sous les noms de Blaise Cendrars et Louis-Ferdinand Céline. Et cela, non seulement pour leur proximité temporelle ou pour la similitude de leurs parcours: en relisant l’œuvre la plus importante de l’écrivain suisse naturalisé français, on ne peut manquer de percevoir l’ombre inquiète de Ferdinand Bardamu, et d’entendre comme bande-son le grondement souterrain de Guerre, avec lequel Cendrars présente la Première Guerre mondiale: non pas une interruption de la civilisation, mais sa vérité ultime. Pourtant, les deux, frères ennemis, se détestaient. En 1932, face au succès retentissant du Voyage, Cendrars revendiqua d’en avoir anticipé, dans son Moravagine — autre chef-d’œuvre insuffisamment reconnu — et «de bien dix ans», tous les thèmes: «guerre, fuite, Amérique, érotisme, périphéries, médecine, etc.».
De son côté, Céline, de seulement sept ans son cadet, n’hésita pas à évacuer son collègue avec une féroce suffisance: «Je le connais depuis quarante ans et il n’arrivera jamais à faire tenir un livre debout... Il ne compte que sur un étonnement de bric-à-brac, de petite couturière». Une marque typiquement célinienne: brillante, venimeuse, et surtout injuste. Car Cendrars a su construire magistralement l’un des romans les plus puissants et extrêmes sur la dimension inhumaine de la guerre. Sa fragilité narrative apparente n’est pas une faiblesse architecturale: c’est une poétique de la déflagration.
Il ne se contente pas de raconter la guerre, il écrit à partir de la guerre. L’auteur, en réalité, en commença l’ébauche dès 1918, mais ne termina le livre qu’après les ravages du conflit suivant. La mémoire procède par éclairs et distorsions perceptives, saute de tranchée en tranchée, restituant, comme en direct, des détails et des images effrayantes de cette «usine de la mort».
La prose conserve quelque chose de l’ivresse des avant-gardes historiques: le simultanéisme, le montage, le flux continu de marchandises, de trains, de ports, de corps, de langues. Mais cette vitesse n’est plus innocente. Céline ne le comprit pas — ou le comprit trop bien. Entre leurs œuvres, la symétrie est frappante: même urgence de presser l’accélérateur de la narration, mêmes épaves humaines à faire exister dans la grande Histoire. Bien qu’allergique à la rhétorique, Cendrars ne peut s’empêcher d’appeler ses camarades «martyrs, même à rebrousse-poil, pauvres diables, tombés sans savoir ni pourquoi ni comment». «Loufoques» qui n’ont rien de héros et ne combattent pas pour l’honneur, mais affrontent la routine téméraire des soldats comme «une petite guerre d’Indiens dans la grande guerre mécanisée», essayant de sauver leur peau.

Cendrars, en 1916, après son amputation.
La genèse des deux romans, d’ailleurs, prend naissance dans la même blessure historique et corporelle: la guerre comme mutilation, le corps lacéré devenu grammaire narrative. Tous deux en tirent une lésion invalidante au bras. Céline, blessé en octobre 1914 en Flandre, fera de sa blessure une mythologie personnelle et stylistique. Cendrars, en septembre 1915, la « patte », la main droite et une partie du bras, les vit emportés par une rafale de mitrailleuse allemande sur le front de la Somme, dans la Champagne «pouilleuse», la région des poux où poussent désormais des vignobles rassurants.
Non de simples épisodes biographiques, mais un principe poétique commun. La différence décisive tient à leur manière d’assimiler le chaos. Cendrars conserve encore la trace railleuse de l’aventurier du XIXe siècle, de l’étranger engagé dans la Légion étrangère française, de l’homme traversant le monde comme une succession d’épiphanies brutales. Quand la guerre le mutile, il ne se laisse pas anéantir par l’horreur, il apprend à écrire de la main gauche et se réinvente écrivain. Son irréductible vitalisme continue à chercher énergie, vitesse, métamorphose.
Céline accomplit au contraire un pas supplémentaire, peut-être irréversible. Chez lui, la guerre n’ouvre pas le monde: elle le ronge. Le front n’est pas une expérience, mais une révélation métaphysique sur la nature humaine. Dans Guerre, tout est putréfaction physiologique, bourdonnement nerveux, paranoïa acoustique. Son génie consiste à avoir transformé la langue elle-même en une blessure suppurante: rythme syncopé, ellipses, oralité hystérique, points de suspension comme des spasmes respiratoires.
Sous ces divergences, cependant, demeure une même intuition: la Première Guerre mondiale a détruit à jamais le roman du XIXe siècle. Après Verdun, la Flandre, la Champagne, il n’est plus possible de raconter le monde avec la continuité narrative d’un Honoré de Balzac ou d’un Léon Tolstoï. Cendrars et Céline appartiennent à la même généalogie de la fracture. Tous deux écrivent sur les décombres. C’est pourquoi la démolition de Céline sonne aujourd’hui presque comme une ironie. S’il est un écrivain qui fait tenir debout un livre par le montage de fragments, c’est bien Céline. Lui aussi construit par accumulation, par rejets, par éclairs soudains. Il existe ensuite une coïncidence symbolique qui rend la comparaison encore plus suggestive: tous deux meurent en 1961, à quelques mois d’intervalle. Cendrars le 21 janvier, Céline le 1er juillet. Deux morts qui semblent clore simultanément une saison de la littérature européenne: celle des écrivains qui avaient traversé la catastrophe originelle du XXe siècle en la transformant en révolution stylistique. Avec eux s’éteint une génération pour qui l’écriture était inséparable du risque physique et de la ruine.
Il est également significatif d’observer à quel point le destin posthume des deux auteurs a été très différent. Céline, malgré la renommée mondiale acquise, est resté un monument scandaleux, sans cesse revisité à travers le prisme de l’antisémitisme et de la collaboration. Cendrars, au contraire, a souvent été cantonné au rôle d’irrégulier fascinant, d’avant-gardiste intermittent, presque d’auteur latéral. Son influence, toutefois, demeure aussi clandestine qu’énorme: sans Cendrars, il serait difficile d’imaginer une certaine prose traversant les entrailles du XXe siècle, le reportage lyrique, voire certaines formes du montage cinématographique appliqué à la narration.
15:13 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lettres, lettres françaises, littérature, littérature française, blaise cendrars, louis-ferdinand céline, première guerre mondiale |
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Darya Douguina - Discipline, esprit et civilisation : l’homme qui n’a pas de prix

Darya Douguina - Discipline, esprit et civilisation : l’homme qui n’a pas de prix
Diego Cinquegrana
Source: https://www.facebook.com/CantiereMultipolare
Une civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu’elle est envahie, morcelée ou privée de sa souveraineté. Elle peut continuer à posséder des frontières, des bâtiments publics, des armées, des universités et des drapeaux, et être déjà morte. Sa fin commence lorsque les hommes qui l’habitent ne distinguent plus le vivre du fonctionner, le désir de la volonté, la liberté de la simple possibilité de choisir entre des marchandises équivalentes.
C’est cette mort intérieure qui prépare toutes les autres.
Tout système politique produit son propre modèle humain. Le libéralisme a engendré un individu qui se considère comme l’origine, la mesure et le propriétaire de soi-même. Un être persuadé que le bonheur consiste à élargir son propre champ de plaisir, à réduire toute contrainte et à transformer le monde en matière disponible.

Cet individu peut se dire progressiste ou conservateur, pacifiste ou guerrier, cosmopolite ou nationaliste. Ses opinions changent ; la structure profonde demeure. Il continue de mesurer la vérité à l’aune de l’avantage qu’il en retire, l’amitié à la réputation qu’elle confère, la communauté à la protection qu’elle garantit, et même la révolte à la visibilité qu’elle procure.
Darya Douguina représentait une fracture à l’intérieur de cette anthropologie.
Chez elle, la pensée ne demandait pas à être admirée, mais à être vérifiée. Une idée devenait sérieuse lorsqu’elle entrait dans la conduite, altérait les habitudes, imposait un renoncement et rendait impossible de continuer à vivre exactement comme avant.
Comprendre ne suffisait pas : il fallait permettre à la compréhension d’exercer une autorité.
D’où son insistance sur la discipline. Non pas la discipline extérieure de l’obéissance passive, mais celle, plus difficile, qui empêche l’homme de contredire au quotidien ce qu’il affirme reconnaître comme vrai.
La discipline est le pont entre la connaissance et l’existence. Sans elle, même la pensée la plus radicale devient une décoration mentale.
Darya invitait à démasquer la faiblesse lorsqu’elle se déguise en sensibilité, prudence, réalisme ou supériorité morale. La fragilité non affrontée ne reste pas innocente : elle cherche des alliés, produit des chantages, organise le monde afin que rien ne puisse la mettre à l’épreuve.
L’homme contemporain ne manque pas de facultés. Il possède un corps, une raison, des émotions, de la mémoire et une quantité infinie d’outils. Ce qui lui manque, c’est un centre capable d’attribuer à chaque faculté une mesure et une direction. Le corps réclame la satisfaction, l’esprit calcule les intérêts, l’émotion exige l’expression; aucune autorité intérieure ne décide quelle voix doit commander.

La distinction traditionnelle entre le corps, l’âme et l’esprit ne décrit pas trois parties juxtaposées. Elle indique un ordre. Le corps offre la force et la limite; l’âme recueille passions, images et mémoire; l’esprit oriente l’être entier vers ce qui le dépasse. Lorsque cette hiérarchie se brise, l’homme devient un territoire disputé.
Le marché dirige ce qu’il désire. La réputation surveille ce qu’il ose. L’algorithme anticipe ce qu’il pensera. La peur de l’exclusion corrige ce qu’il s’apprête à dire.
La Bhagavad-gītā permet d’approfondir le diagnostic. La matière n’est pas une hallucination à mépriser: elle est réelle, mais transitoire. Elle apparaît, prend forme et disparaît, comme la saison des pluies qui réveille les semences puis se retire. L’erreur ne consiste donc pas à habiter le monde matériel, à travailler, construire, combattre ou transformer la réalité. Elle consiste à s’identifier entièrement à ce qui passe et à se croire propriétaire de ce qui, en vérité, ne nous est confié que pour un temps.
La conscience contaminée prononce deux formules: je suis le créateur et le maître; je suis le propriétaire et le bénéficiaire.
C’est le faux ego.
Une erreur ontologique qui devient aussitôt économique, politique et sociale. L’individu se considère comme un centre autonome et regarde chaque être comme un instrument de son propre accomplissement. Les amis deviennent un patrimoine relationnel, les maîtres des certificats de noblesse, le savoir un capital culturel, la douleur un crédit moral, la communauté un public et la cause une extension du personnage.
Ici apparaît ce type humain mineur, mais omniprésent, qui transforme l’amitié en intermédiaire. Quand un homme lui apporte du prestige, il le célèbre; quand il a épuisé sa fonction, il le déprécie. Il n’aime ni ne hait: il cote. C’est le courtier des relations, le petit financier de l’humain.
Il peut parler d’autocritique, à condition de garder la mise en scène sous contrôle. Il peut se montrer vulnérable, à condition que la vulnérabilité améliore son image. Il peut se déclarer héritier d’hommes supérieurs, à condition que personne ne lui demande quelle œuvre autonome il a tiré de cet héritage.
Tuer symboliquement le père signifie empêcher que son nom ne remplace à jamais sa propre forme. L’héritage doit être conquis une seconde fois: traversé, jugé, transformé. Celui qui n’accomplit pas ce passage reste gestionnaire d’un capital reçu.
Darya ne resta pas une simple conséquence d’Alexandre Douguine. Elle a assumé la pensée paternelle, Platon, Proclus, la Russie et l’Eurasie comme des matériaux à travailler. Le nom Platonova, qu'elle s'était choisi, exprimait aussi cette décision: ne pas habiter passivement une généalogie, mais s’exposer au risque d’une vocation propre.
Le maître authentique ne produit pas d’imitateurs. Il conduit l’élève jusqu’au point où plus aucune autorité extérieure ne peut remplacer sa responsabilité.

Dans les prévisions d’Alexandre Douguine pour 2050 reviennent clones, cyborgs, guerres mondiales, catastrophes environnementales, dissolution des États et naissance de grands espaces continentaux. L’apparence est visionnaire, parfois délibérément extrême. Mais le noyau est déjà visible: le globalisme ne cherche pas seulement à gouverner des territoires, mais à produire des êtres dépourvus de profondeur héréditaire, facilement réécrits et interchangeables.
Le cyborg n’a pas besoin d’avoir des bras métalliques. Il peut avoir un visage humain, un emploi, des relations, des opinions politiques. Il est cyborg lorsque sa relation au réel passe presque entièrement par des dispositifs qui sélectionnent ce qu’il voit, mesurent ce qu’il ressent et transforment chaque geste en information.
Son véritable organe est l’interface.
À travers elle, l’amitié devient réseau, la culture positionnement, la révolte identité visuelle. Même le rebelle est intégré: il peut prononcer des mots terribles, exhiber des symboles radicaux, commémorer des morts, pourvu qu’il continue à se comporter comme un usager, un consommateur et un promoteur de lui-même.
Ce n’est pas un ennemi du système. C’est un segment de marché.
La même logique apparaît, agrandie à l’échelle planétaire, dans la finance contemporaine. Ici, le faux ego n’est plus seulement une déformation individuelle: il devient infrastructure. Le monde entier est observé depuis la position de celui qui doit traduire chaque événement en risque, rendement, perte ou opportunité.
BlackRock possède un observatoire qui classe les principaux risques géopolitiques et en estime l’impact possible sur les marchés. Conflits, crises énergétiques ou catastrophes sont intégrés dans des scénarios financiers et transformés en variations anticipées des prix des actifs. C’est le métier déclaré d’un gestionnaire d’investissement; mais cette normalité même révèle la mutation du langage politique.
Le mort devient une donnée. Le bombardement, de la volatilité. La famine, une pression inflationniste. La reconstruction, une catégorie d’investissement.

En novembre 2022, BlackRock Financial Markets Advisory a signé avec le ministère de l’Économie ukrainien un accord pour concevoir une structure apte à attirer des capitaux publics et privés dans la future reconstruction. En janvier 2026, Larry Fink déclarait publiquement que BlackRock était toujours impliqué dans le fonds pour la reconstruction de l’Ukraine. Nous sommes face à une continuité manifeste entre la catastrophe analysée, la destruction comptabilisée et l’après-guerre préparé pour l’investissement.
Le capital n’a pas besoin de désirer le désastre. Il lui suffit d’être prêt à en administrer l’avant, le pendant et l’après.
Vanguard fonctionne différemment, mais produit une concentration comparable. Il collecte l’argent de plus de cinquante millions d’investisseurs et le répartit à travers des fonds et ETF sur de vastes portions du marché. Au 31 mars 2026, il déclarait 11.900 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Une part décisive de sa puissance provient des fonds indiciels: ils ne sélectionnent pas chaque entreprise, mais répliquent automatiquement la composition d’un indice.
Suivre un indice semble un acte neutre. Mais quand l’automatisme déplace des milliers de milliards, il crée une présence permanente dans une grande partie de l’économie cotée. La propriété économique reste dispersée entre des millions d’épargnants; l’administration des participations et d’une partie des voix se concentre chez le gestionnaire.
Christian Pickel est une des voix de cette machine. Son profil public célèbre les compétences relationnelles, le réseautage, la capacité à évoluer entre différentes cultures et l’idée que chaque personne rencontrée peut constituer une expérience précieuse. La grammaire parfaite de l’époque: la rencontre humaine comprise avant tout comme une valeur acquise et monnayable.
Le communicant rend amical ce que le bilan rend abstrait. Il convertit la concentration financière en opportunité, le réseau d’influence en ouverture, l’adaptabilité en cosmopolitisme, la transformation de chaque relation en ressource dans la rassurante religion des relations.
En mars 2026, par exemple, Vanguard Capital Management déclarait à la SEC gérer 166,9 millions d’actions Palantir, soit 7,28 % de la catégorie indiquée. Les actions étaient détenues via des fonds et comptes gérés dans le cours normal de l’activité et non dans le but de contrôler la société. C’est précisément cette précision qui éclaire le phénomène: il n’est pas nécessaire de contrôler Palantir ni d’en détenir la majorité pour administrer l’une de ses principales participations institutionnelles.

L’automatisme n’annule pas le pouvoir. Il le rend impersonnel.
Aucun épargnant individuel n’a consciemment choisi tout le réseau d’entreprises du fonds. Personne ne semble être le propriétaire effectif de l’ensemble. Pourtant, le capital vote, se déplace, rémunère, sélectionne et accompagne la croissance des entreprises incluses dans les indices.
La ploutocratie n’est donc pas seulement le gouvernement visible de quelques milliardaires. C’est un ordre où toute chose est rendue convertible. Territoire, travail, savoir, guerre, reconstruction, relation et dissidence doivent pouvoir entrer dans un portefeuille, produire un flux ou augmenter une valeur.
C’est le faux ego transformé en système mondial: je suis le propriétaire; je suis le bénéficiaire; tout ce qui existe doit servir mon expansion.
Darya Douguina introduit une mesure incompatible avec cette logique.
La vocation n’est pas un investissement.
Le devoir ne varie pas selon la rentabilité.
La communauté n’est pas du réseautage.
La Nation n’est pas une marque culturelle.
L’amitié n’est pas du capital social.
La philosophie n’est pas un secteur de la production éditoriale.
Le 20 août 2022, Darya a été tuée par un agent du SBU ukrainien, l’un des tentacules armés de la ploutocratie mondiale.
Mais la mort ne doit pas la transformer en une image de plus à consommer.
On peut utiliser Darya comme certificat de radicalité, ajouter son nom à sa propre généalogie et répéter ses mots sans rien laisser changer. Même la commémoration peut devenir une forme d’appropriation.
Même le martyr peut être transformé en capital symbolique…
Ou bien on peut accepter l’épreuve que sa pensée impose.
La question n’est pas combien de fois nous la citons, mais quelle part de nous ses paroles rendent désormais indéfendable. Quel confort elles dérangent. Quel mensonge elles déconstruisent. Quelle action elles rendent nécessaire.

La Bhagavad-gītā ne propose pas la fuite hors de l’action. Arjuna reçoit son enseignement au moment même où il voudrait s’écarter de la tâche. La libération ne consiste pas en l’inertie, mais dans la purification du mobile: agir sans se considérer comme le propriétaire exclusif de l’action, sans transformer le résultat en aliment pour le faux ego.
C’est là qu’un type humain différent peut naître.
Non pas le titan qui dilate démesurément son moi, mais l’homme intégral qui le remet à sa place. Non pas l’individu mutilé qui nie le corps, mais celui qui l’éduque. Non pas le sentimental ballotté par chaque émotion, mais celui qui ordonne son âme. Non pas l’intellectuel qui accumule les doctrines, mais celui qui soumet la pensée à un principe supérieur.
Cet homme sait que la matière est réelle, donc il la travaille; il sait qu’elle est transitoire, donc il ne l’adore pas.
Il possède sans être possédé. Il utilise la technique sans en devenir l’appendice. Il entre dans les relations sans les transformer en clientèle. Il reçoit un héritage sans en vivre de rente. Il peut obéir sans être servile ; il peut commander parce qu’il a appris à se commander lui-même.
Il ne cherche pas à échapper au karma en cessant d’agir. Il brise la chaîne en purifiant l’action du besoin de s’y approprier. Le travail n’est plus seulement subsistance ou carrière: il devient service rendu à une forme qui durera au-delà de sa vie. Le sacrifice n’est ni de l’automutilation ni du spectacle: c’est la subordination de l’immédiat à ce qui mérite continuité.
Il ne demande pas sans cesse: «Qu’est-ce que j’obtiendrai?». Il demande: «Qu’est-ce qui doit être fait?».
Il ne confond pas l’impersonnalité avec l’absence de visage. Il a un nom, un caractère, une histoire, une terre et des responsabilités précises. Mais il n’utilise pas ces choses pour bâtir une clôture autour de son ego. Il les inscrit dans un ordre plus vaste.
Il est individu, mais pas individualiste. Il est une partie, mais pas une masse. Il est discipliné, mais pas automatique. Il est spirituel, mais ne fuit pas le monde. Il est révolutionnaire, mais n’a pas besoin d’en avoir l’air.
Son critère n’est pas la pureté de l’image, mais la fécondité de l’action. Il ne se contente pas de dénoncer le désordre: il construit des lieux où un autre ordre peut déjà respirer.
Il travaille, éduque, protège, produit, transmet. Là où le système fabrique des usagers, il forme des hommes. Là où la finance voit des actifs, il reconnaît des êtres, des œuvres et des territoires. Là où le marché dissout les liens, il assume des attaches dont il accepte d’être jugé.
Il ne considère pas la communauté comme un public réuni autour de sa propre personne. Il y occupe une fonction. Il peut être maître, ouvrier, mère, soldat, paysan, artiste, scientifique ou gardien. La valeur ne dépend pas du rang social, mais de l’accord entre la tâche reçue et la forme avec laquelle elle est accomplie.

Cet homme n’est pas un fantasme biologique futur. C’est une possibilité pérenne à reconquérir à chaque époque. Il est aussi ancien que le guerrier qui domine la peur, le moine qui domine le désir, l’artisan qui domine la matière et le gouvernant qui domine sa propre avidité. Il est nouveau parce qu’il doit réapparaître dans des conditions qui semblent avoir programmé son extinction.
Darya nous montre que la transformation est possible, qu’une jeune femme peut prendre des idées immenses et les obliger à passer par l’étude, l’erreur, la discipline, le courage et la vie concrète.
Sa force ne nous autorise pas à nous sentir forts.
Elle nous empêche de continuer à appeler force notre propre représentation de la force.
L’homme qui vient ne sera pas sans corps, désirs ni contradictions. Il ne sera pas infaillible ni pur. Mais il sera capable de reconnaître ce qui, en lui, appartient à la dispersion, et de le combattre sans indulgence. Il ne se présentera pas comme créateur absolu, propriétaire du monde et bénéficiaire de tout. Il se saura organe conscient d’un corps plus vaste, partie active d’une communauté, responsable devant les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés.
C’est cela, l’homme qui n’a pas de prix.
Non parce qu’il n’a pas de valeur, mais parce qu’aucun marché ne possède l’unité de mesure capable de l’acheter.
Il peut perdre argent, position, public et même la vie.
Mais il ne peut être liquidé.
Parce que ses racines ne plongent pas dans le marché.
Et ce que le marché n’a pas engendré, le marché ne peut le révoquer.
12:50 Publié dans Hommages, Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : darya douguina, philosophie, hommage, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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