jeudi, 13 août 2026
L’Odyssée de Nolan, une fabrication dans une civilisation en phase terminale

L’Odyssée de Nolan, une fabrication dans une civilisation en phase terminale
Roberto Pecchioli
Source: https://telegra.ph/LOdissea-di-Nolan-nella-civilt%C3%A0-t...
On se demande ce qu’Homère – ou celui qui a écrit l’Odyssée – penserait du succès, trois millénaires après le poème, de la version cinématographique de Christopher Nolan d’un des textes fondateurs de la civilisation classique puis européenne. Le film a déjà engrangé un milliard de dollars : une affaire en or. La presse italienne s’empresse de rappeler que cette superproduction hollywoodienne a dépassé au box-office Buen Camino de Checco Zalone. Ce sont là les seuls critères de comparaison – quantitatifs, marchands, arithmétiques – d’une civilisation à bout de souffle, qui traite l’Odyssée plus ou moins comme une série Netflix, curieusement située dans un passé lointain, sur les mers chaudes de la Méditerranée. Ulysse n’est plus qu’un rusé, revenu de la ruse du cheval qui lui permit de vaincre les Troyens assiégés, en difficulté lors de son retour aventureux (dix ans, soit autant que la guerre victorieuse) à Ithaque, sa petite île dont il est le roi. Il lui arrive de tout, mais l’Odyssée n’est pas un roman d’aventures. Dans le film, tous les thèmes fondamentaux s’estompent, le sens des archétypes qu’Homère a sculptés génération après génération devient impalpable.

Le spectateur – différent par nature du lecteur – n’est pas amené à réfléchir sur les fondements de l’existence qu’Homère explore à la phase germinale de la civilisation. La nostalgie pour la patrie natale, l’amour conjugal, la relation avec le père et le fils Télémaque (lui-même en voyage à la recherche du père, c’est-à-dire des racines et de la légitimité), la souffrance, la violence, la mortalité et l’immortalité, le rôle du destin et des dieux, la guerre et l’apaisement de l’âme, la relation aux vices et désirs mis à l’épreuve dans la grande aventure du retour ; le sens de la limite violée (un des piliers du sens grec de la vie), le désir de "prendre le large", saisi par Dante dans la Comédie, formidable fresque de la vision chrétienne médiévale. Et puis la guerre, la haine, la violence, la lutte âpre contre les Prétendants, les rivaux au trône et à la main de Pénélope, le lit nuptial sculpté par le jeune Ulysse, dont la profanation serait un sacrilège aussi grave que l’usurpation du trône.

Laissons de côté les dérapages « woke », admettons d’emblée qu’il s’agit d’un produit bien conçu pour le public contemporain, mais regrettons la décente Odyssée de la Rai de la fin des années soixante, des trois réalisateurs (Bava, Rossi, Schivazappa, car l’entreprise semblait trop vaste pour un seul) interprétée par le visage dur et tourmenté de Bekim Fehmiu (Ulysse) et les traits intenses, profondément grecs, d’Irene Papas (Pénélope) (photo). Oublions aussi ce fait bien humain que toute œuvre comme l’Odyssée, au même titre que d’autres récits poétiques et littéraires qui ont façonné la civilisation – l’Iliade, l’Énéide, la Bible, la Divine Comédie, la tragédie grecque, le théâtre de Shakespeare, les romans de Dostoïevski – a autant d’interprétations qu’il y a de lecteurs. Reste l’amertume de voir sur grand écran une pierre angulaire de ce que nous sommes (ou étions) réduite à un divertissement pour un public gavé de pop-corn et de coca, invité non à réfléchir mais à s’émerveiller des effets spéciaux et de la maîtrise indéniable des images et des décors. Peut-être est-ce du passéisme, mais même les protagonistes – Matt Damon et Anne Hathaway – ne nous semblent pas à la hauteur d’autres acteurs qui ont incarné Ulysse et Pénélope.

Nolan a mis en scène un produit arrogant, sous-culturel, plein de grossièretés, avec un sens très faible de la composition, s’adressant de façon trop servile à un public dont le goût a été déformé par les séries télévisées, comme nous le disions, mais aussi par la réduction de tout à du spectacle, la recherche de l’émerveillement à tout prix, l’indifférence aux thèmes existentiels qui font d’Homère – qu’il ait existé ou non – le père d’une civilisation entière et d’une vision du monde. Les réflexions de spectateurs concernent le fait que la fin méritée de notre coin du monde n’est pas due à l’islamisation, mais à l’américanisation, à la réduction matérialiste, mercantile et superficiellement émotionnelle qui rend impossible la prise de hauteur et empêche de voir autrement qu’à travers les canons incapacitants du règne de la quantité. En ce sens, il faudrait applaudir l’Odyssée de Nolan, car c’est un succès commercial. Elle génère du profit, donc l’œuvre est réussie, voire belle, dans l’esthétique inversée qui est désormais dominante. Mais la négativité la plus profonde, selon nous, réside dans la réfutation d’Homère et de son poème à laquelle se livre le réalisateur.
Incapable d’en reproduire la grandeur, la délicatesse et en même temps la puissance évocatrice, il s’applique à la profaner. La beauté suprême de l’Odyssée réside dans le fait de nous montrer que nous, êtres humains, pouvons extraire le doux miel de la triste fleur de la vie ; que, même si les portes ténébreuses de l’Hadès nous attendent au tournant, nous sommes animés d’un feu qui triomphe de l’amertume et des destins les plus sombres. Homère raconte une histoire d’innombrables horreurs ; et pourtant Ulysse en sort plus riche de sagesse, plus endurci, plus magnanime : en un mot, plus humain. Et au cœur de l’horreur, l’étonnement refait surface comme une brise qui réconforte, sans priver la réalité de la moindre parcelle de sa dureté, en la parfumant d’une joie secrète et sereine.

L’apogée du poème se trouve peut-être dans le palais de l’hospitalier Alcinoos, roi des Phéaciens. C’est là qu’Ulysse raconte ses mésaventures, c’est là qu’il affronte la tentation la plus complexe : l’amour de Nausicaa, fille du roi, incarnation parfaite de la grâce virginale, pudique et exubérante, timide et séduisante. Elle aime le héros en secret et peut-être Ulysse en est-il aussi amoureux, mais il sait refuser – d’une manière à la fois subtile et tendre – un amour jamais exprimé avec des mots, un amour devenu rosée, un sentiment matinal qui, dans sa fraîcheur primitive, ignore les blessures du désir. Une œuvre qui ne parvient pas à saisir ce moment sublime (Nolan ignore Nausicaa) ne mérite pas d’être appelée adaptation de l’Odyssée. Cela constitue une sordide profanation. Il y a de nombreux moments mémorables amputés dans le film : incompréhension, soumission aux canons commerciaux, choix conscient qui abaisse l’épopée à une simple intrigue.

Ce que Nolan ne néglige pas, il le démolit, le déconstruit. Un exemple est le chant des sirènes – les voix du monde, des plaisirs qui détournent des grands objectifs – que nous n’entendons pas, étouffé par la voix agaçante du « je » narrateur, une pseudo-lyrique tirade à phrases de calendrier. Nolan nous prive de la plus sublime expérience acoustique de toute l’histoire. L’artiste sans esprit, au lieu de montrer, explique ; et c’est une lassante leçon d’impuissance créative. Il impose un monologue tonitruant au lieu de nous offrir le chant des sirènes. Au moins aurait-il pu nous montrer le changement qui s’opère ensuite dans l’âme du héros. La nature improprement poétique de Nolan n’y parvient pas, nous forçant à écouter un discours pompeux. Il nous prive aussi de l’humour malicieux d’Ulysse, de ses jeux de mots astucieux avec Polyphème : la rhétorique, l’intelligence, plus puissantes que la force brute du cyclope.

Le réalisateur nous ôte les larmes furtives d’Ulysse devant le noble Argos mourant, le vieux chien qui le reconnaît à Ithaque. On est surpris par la misogynie de Nolan qui maltraite et montre son incompréhension des personnages féminins mémorables comme Circé et Calypso, transformées l’une en femme négligée, l’autre en corps artificiel pour publicité de parfum. Le résultat est la perte impardonnable de la grandeur morale de l’œuvre d’Homère. Celui qui aborde l’Odyssée par le film ne comprendra rien aux raisons de sa force première, de sa valeur archétypale, de l’intemporalité de ses thèmes les plus profonds.
Pourquoi, enfin, Ulysse veut-il à tout prix retourner à Ithaque, jusqu’à refuser l’immortalité promise par la nymphe Calypso qui le retient des années ? Pourquoi Télémaque le cherche-t-il ? Pourquoi Pénélope lutte-t-elle pour se soustraire aux intrigues des Prétendants ? Ulysse ne fut jamais dans l’oubli total entre les bras de Calypso. Il resta l’homme qui, bien que succombant au charme et aux sortilèges de la nymphe, sut résister à ses offres d’immortalité. Nostalgique de sa terre pierreuse, avide de retrouver l’amour conjugal, il la repoussa ; la créature divine goûta alors l’amertume, profondément humaine, de la désillusion et de la défaite, fondant en larmes dans sa grotte couverte de vignes.
Nolan, obtus ou politiquement correct, ne sait pas représenter la cruauté des héros qui pillent les villes, tuent les hommes et se partagent les femmes, qui dans le film sont assassinées. Pourtant, chez ces héros ancestraux, il y a une noblesse tragique et de la compassion, la crainte de la colère divine, le sens de l’honneur, le don généreux de son sang, l’acceptation virile du destin. Dans le film, abondent nihilisme, brutalité et chaos. Personne ne se bat pour la gloire, personne n’est mû par des idéaux, tous agissent par peur ou intérêt. Une photographie du climat postmoderne, aussi vulgaire que l’époque qui est la nôtre. Le sommet du négatif est atteint en montrant presque avec complaisance Hélène – le prétexte de la guerre de Troie – le visage mutilé par Ménélas, roi et mari trompé : un acte inconcevable dans l’univers hellénique, preuve de la misogynie de Nolan, cachée derrière un féminisme de façade.

Ménélas a l’allure d’un catcheur télévisé ; les compagnons d’Ulysse appellent leur roi « bâtard chanceux ». Les Prétendants ressemblent à des voyous de boîte de nuit, le roi Agamemnon est habillé non en guerrier mais en héros de bande dessinée façon Batman. La séquence où Ulysse massacre les Prétendants est d’une vulgarité absolue. Rien de l’enchantement vengeur du poème, seulement une scène d’action brute qui ruine la magie sanglante d’Homère, transformée en séquence pulp insistante. Ulysse ne combat pas les Prétendants, il les massacre rituellement, les laissant pétrifiés d’horreur. Lorsqu’il se débarrasse des haillons qui le déguisent, il bande son arc comme lui seul sait le faire et transperce la gorge d’Antinoos – chef des Prétendants – et alors les genoux et les cœurs des autres vacillent. Non devant un guerrier supérieur, mais face à un ennemi qu’ils croyaient relégué aux cauchemars les plus sombres.
Nolan nous fait passer plus de trois heures à démystifier (le triste travail d’un demi-siècle de décadence) les héros homériques, réalisant un clinquant fatras qui, à la fin, mythifie de la façon la plus grossière Ulysse, un être sans âme. Un gagnant dans le sens où il récupère le succès, le royaume, Pénélope, sans qu’il nous soit dit pour quelle raison, par quel moteur il fut poussé, à quels idéaux et impulsions spirituelles il répondit, assez puissants pour en faire l’éponyme d’une civilisation millénaire. Personne, peut-être, sinon le Hasard ou le Chaos. Vive Zalone, battu au box-office, qui se contente de nous faire rire et ne prétend pas réécrire maladroitement un poème-mythe, pierre angulaire qui demeure dans l’âme de quiconque s’approche de ses vers immortels.
« Muse, conte-moi l’homme aux mille tours,
qui tant erra, après qu’il eut renversé les murs sacrés de Troie ;
qui vit beaucoup de villes, connut l’esprit de tant de peuples,
et sur les mers souffrit maintes douleurs au fond du cœur. »
18:00 Publié dans Cinéma, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christopher nolan, odyssée, ulysse, homère |
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Rugby & Fleur d'Ecosse

Rugby & Fleur d'Ecosse
Enrique Ravello Barber
Source: https://enriqueravello.com/flor-de-escocia/
Les Écossais revendiquent la paternité du rugby, un élément de discorde de plus avec leurs voisins du sud.
En 1872, un match se tint dans l’Inde britannique entre des militaires anglais et écossais à Calcutta. C’est l’origine de la Calcutta Cup, le plus ancien trophée du monde que se disputent chaque année ces loyaux ennemis.
“Rugby footbal: the real game of the two countries”, avec cette formule, les Écossais défendent leur paternité du sport ovale, la plaçant au même niveau que celle des Anglais. Ils n’ont pas tort : les jeux issus du football médiéval avaient évolué dans le sud de l’Écosse en un jeu très similaire à ceux pratiqués en Angleterre et il n’est pas exagéré d’affirmer qu’au moment de codifier le rugby actuel, les apports écossais furent presque aussi importants que les anglais. En 1810 déjà, à l’Edinburgh High School, on jouait à un football aussi proche, voire plus, du rugby que celui pratiqué dans les écoles anglaises de l’époque. En 1867, soit quatre ans avant que la RFU n’édite un règlement commun pour les clubs anglais, les Écossais unifiaient les leurs, avec l’édition en 1868 de The Laws of Footbal as Played by the Principal Clubs of Scotland, et même si aucun exemplaire ne nous est parvenu, le premier match international entre l’Écosse et l’Angleterre s’est joué selon ces règles ; il est curieux de noter que dans celles-ci, les auteurs écossais n’utilisent pas le terme half-backs mais quarter-backs, d’où le football américain a tiré ce terme.

Le 27 mars 1871, l’Écosse affronta l’Angleterre pour la première fois à Édimbourg (tableau ci-dessus), date de naissance du rugby international, justement entre les deux pays qui avaient contribué à sa formation. Les joueurs et le public écossais comprenaient qu’il s’agissait de “défendre l’honneur de l’Écosse” face aux Anglais qui minimisaient leur apport au rugby, aussi préparèrent-ils minutieusement ce match ; à l’inverse, les Anglais arrivèrent la veille à Édimbourg et se contentèrent de se promener et de prendre des photos, sans même s’entraîner. Les deux sélections étaient entièrement composées de joueurs issus d’écoles des classes moyennes et supérieures ; le match fut une sorte de pèlerinage collectif de toute la haute société écossaise au stade de Murrayfield pour voir les leurs lutter contre les Anglais. L’Écosse présenta un pack d’avants plus fort et plus lourd que celui des Anglais, et ses trois-quarts étaient plus habiles que ceux du sud. Après cent minutes de jeu (50 par mi-temps) – jusqu’en 1926, c’était la durée d’un match – l’Écosse s’imposa, ayant marqué un drop et un essai, contre un seul essai pour les Anglais.
Ce match mettait en lumière les contradictions des classes aisées et moyennes écossaises quant à leur conception de la relation entre l’Écosse et l’Angleterre à l’époque victorienne, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. D’un côté, les Écossais envisageaient une assimilation totale – il y eut même des tentatives pour appeler l’Écosse North Britain – mais de l’autre, le sentiment de préserver l’identité écossaise n’avait pas disparu. La nostalgie des Highlands et des kilts se mêlait au désir d’être considérés comme des bâtisseurs à part entière de l’Empire britannique, à une époque où celui-ci dominait le monde. Notons que c’est le prince Albert, mari de la reine Victoria, qui s’est chargé de promouvoir toute la tradition écossaise – bannie après la défaite de Culloden en 1746 – et a revendiqué que la couronne britannique était autant écossaise qu’anglaise.
Le match suivant entre l’Écosse et l’Angleterre eut lieu à Londres en 1872, où l’Angleterre récupéra son honneur en s’imposant 3-0. En 1873, à Glasgow – traditionnellement la ville du football – le match se solda par un nul et inaugura une autre tradition qui marquera longtemps les confrontations anglo-écossaises : les beuveries des joueurs. Ainsi, un avant anglais, dont le nom n’a pas été retenu, fut trouvé ivre en train de conduire une carriole postale vers la gare aux premières heures du matin après le match ; ses coéquipiers le persuadèrent de retourner à l’hôtel avant que la police n’arrive. Tout aussi célèbres sont les célébrations écossaises où la Calcutta Cup est remplie de whisky, causant plus d’une fois quelques dégâts… il semble que le professionnalisme tue aussi cette tradition.

On ne peut évoquer ces confrontations sans parler de la fameuse Calcutta Cup. À Noël 1872, un match fut organisé à Calcutta – alors colonie britannique – entre une équipe d’Anglais et une autre de Gallois, Irlandais et Écossais, tous militaires en poste dans la ville. Le succès de ce match conduisit, en 1879, à l’institution de la Calcutta Cup, un trophée remis chaque année au vainqueur du match opposant désormais l’Angleterre à l’Écosse.
Dans les années 1890, l’Écosse connut le même phénomène qu’en Angleterre et au pays de Galles : le rugby cessa d’être réservé aux classes aisées et commença à être pratiqué par la classe ouvrière. Dans le cas écossais, Édimbourg et les clubs de Glasgow restèrent le centre du rugby classique, tandis que les clubs de la zone frontalière avec l’Angleterre commencèrent à imiter les clubs du nord de l’Angleterre, proches géographiquement et socialement. Ce qui les distinguait, c'est que les clubs du sud de l’Écosse commencèrent à jouer ce qu’on appelait le short game, c’est-à-dire avec des équipes de 7 ou 9 joueurs : c’est l’origine du “rugby seven”, discipline olympique aux Jeux de Rio de Janeiro.
En mettant de côté la scission du Seven et les clubs de la frontière, l’Écosse devint, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la championne de la défense des valeurs du rugby et de l’amateurisme, de manière plus radicale et ferme que l’Angleterre elle-même. Des hommes comme H.H. Almond et James Aikman Smith, secrétaire de la Scottish Rugby Union de 1890 à 1931, l’incarnèrent, imposant aussi un style de jeu axé sur le pack et la mêlée. L’Écosse était la référence des valeurs traditionnelles du rugby et ses internationaux devaient jusqu’à payer eux-mêmes leur maillot, afin de ne concéder aucune entorse à l’amateurisme. C’est ainsi que l’Écosse et sa fédération n’ont toujours pas digéré la professionnalisation du rugby, ce qui explique bien des problèmes sportifs de l’équipe du chardon depuis le début du XXIe siècle.
La Scottish Football Union (SFU) devint la gardienne la plus zélée de l’amateurisme, allant jusqu’à mettre la RFU dans l’embarras. Pour les Écossais, le fait que lors de la tournée de 1905 les joueurs néo-zélandais aient reçu trois shillings par jour (!) pendant leur séjour dans les îles britanniques… faisait d’eux des professionnels (!). Quand, en 1908, ils apprirent que les Wallabies australiens touchaient aussi trois shillings par jour, les Écossais refusèrent de jouer contre eux. Plus offensés encore que les Anglais aient accepté de jouer contre Néo-Zélandais et Australiens, ils décidèrent de ne pas affronter l’Angleterre en 1909 pour “collaboration avec le professionnalisme”. Ce n’est qu’après de nombreuses négociations que l’on convainquit l’Écosse de jouer la Calcutta Cup cette année-là, qu’ils gagnèrent 18-8, mais la SFU décida ensuite qu’il était impossible de combiner amateurisme et tournées internationales, si bien que l’équipe écossaise ne participa à aucune tournée et interdit à ses joueurs d’y prendre part individuellement ; lorsque l’équipe d’Angleterre-Galles proposa à l’Écosse une tournée en Océanie, l’Irlande refusa également l’invitation.


La SFU encouragea ses membres à s’engager dans la Première Guerre mondiale, avec autant d’enthousiasme que n’importe quelle sélection britannique. En un mois seulement, 638 joueurs écossais s’enrôlèrent dans l’armée britannique et toutes les compétitions furent suspendues. James Huggan (photo) fut le premier joueur écossais de rugby à mourir au combat, et le deuxième, tous pays confondus, le premier fut le Français Alfred Mayssonnié (photo). Huggan jouait ailier et avait marqué un essai contre l’Angleterre lors de la Calcutta Cup de 1914, la dernière avant la Grande Guerre; sur les 14 joueurs écossais de ce match, 11 périrent au front.
Durant l’entre-deux-guerres (1919-1939), l’Écosse gagna sept fois le Tournoi des Cinq Nations et la rivalité avec l’Angleterre s’intensifia. La Calcutta Cup de 1922 fut le premier match où les joueurs anglais portèrent des numéros sur leur maillot ; le roi George V, qui assistait régulièrement à Twickenham, demanda au secrétaire de la SFU, James Aikman, pourquoi ses joueurs n’en portaient pas, ce à quoi il répondit, fidèle à son conservatisme écossais, toujours réticent au changement : “Sir, my players are men, not cattle.” L’Écosse n’adopta les numéros sur les maillots qu’en 1934, alors que les premiers à le faire furent les Néo-Zélandais lors de leur tournée de 1897 en Australie. Et il fallut attendre 1966 pour que le système de numérotation du 15 vers l’arrière – c’est-à-dire l’inverse du football et du rugby à XIII – soit imposé.
Après la Seconde Guerre mondiale, la SFU resta ferme dans ses principes: la fédération n’avait même pas de bureaux, ce qui aurait pu être interprété comme un signe de “professionnalisme”. Cependant, sur d’autres plans, dès 1960, l’Écosse fit preuve d’innovation, étant la première nation britannique à tourner en Afrique du Sud (désormais “autorisée”), où elle perdit honorablement 18-10 contre les Sud-Africains. De plus, l’Écosse fut la première à instaurer un championnat de clubs.
Les années 50 et 60 ne furent pas favorables au rugby écossais. La principale cause, probablement la rigueur de son amateurisme, qui faisait que seuls les élèves de grandes écoles pouvaient se permettre de ne pas être payés, voire de dépenser pour jouer à l’ovale. Il y eut une “crise démographique” de joueurs, pour ainsi dire. Dans un monde où le sport s’ouvrait au professionnalisme, un amateurisme aussi strict était quelque peu contre-productif. À la fin des années 60, comme au Pays de Galles et en Angleterre, l’Écosse se renforça avec des diplômés en éducation physique, une nouvelle formation à l’époque ; la SFU accorda même de l’importance à l’entraîneur en recrutant en 1971 Bill Dickison comme sélectionneur national, mais fidèle à l’esprit amateur, la SFU lui donna le titre de “conseiller du capitaine” (entraîneur était trop “professionnel”) et bien sûr, il ne fut pas rémunéré.

Les années 80 marquèrent le début d’un changement politique et sociologique en Écosse, qui eut d’importantes conséquences sur son rugby. Le sentiment nationaliste, en hausse depuis les années 1960, explosa dans les années 80, le SNP gagnant de plus en plus de voix jusqu’à devenir le parti majoritaire au XXIe siècle. De tout cela, 1990 devint l’année mythique du rugby écossais: lors du dernier match du Tournoi, l’Écosse battit l’Angleterre à Murrayfield, avec les Tukalo, les frères Hastings, Sole et une troisième ligne infatigable composée de Derer Whiter, Finlay Calder et John Jeffrey, le “requin blanc”. Avec cette victoire, l’Écosse remporta tout: Calcutta Cup, Grand Chelem, Triple Couronne et Tournoi des Cinq Nations, son dernier Grand Chelem, et pour la première fois, l’hymne, comme revendication nationaliste, fut “Flower of Scotland”, qui venait remplacer “Scotland the Brave”. Le nouvel hymne évoque des références explicites:
And be the Nation again
That stood against him (England!)
Et une mention directe aux guerres d’indépendance contre l’Angleterre du roi Édouard Ier, immortalisées au cinéma grâce au film Braveheart.
And stood against him,
Proud Edward’s Army
And sent him homeward
Tae think again
“Flower of Scotland” est l’hymne qui accompagne depuis 1990 l’autre symbole de la sélection écossaise, et qui – même si certains commentateurs se trompent – ne fait pas référence à ces guerres d’indépendance anglo-écossaises, mais à un autre événement historique survenu quatre siècles plus tôt. Lors des fréquentes incursions vikings sur les terres écossaises – qui finirent par des établissements scandinaves dans toute l’Écosse – l’armée viking, après plusieurs défaites, tenta d’attaquer les Écossais de nuit, alors qu’ils dormaient, mais dut traverser un champ de chardons inconnu d’eux ; avançant pieds nus pour ne pas faire de bruit, les chardons leur piquèrent les pieds et leurs cris de douleur réveillèrent l’armée écossaise, qui eut le temps de se préparer et de repousser l’invasion danoise.

Tandis que la sélection de rugby choisit le chardon, celle de football adopta le lion rampant rouge sur fond jaune, drapeau que l’on voit aussi parmi les supporters de rugby à Murrayfield ; c’est l’écu royal d’Écosse, la bannière étant la croix de Saint-André blanche sur fond bleu, utilisée en souvenir de la bataille du roi Angus II, picto-scot, contre les Angles en 832.
Pour une brève référence historique, les premiers habitants de l’Écosse étaient ce que les sources latines appellent les Calédoniens puis les Pictes ; du IIIe au Ve siècle, l’Écosse tombe sous la domination des Scots, tribu celte d’origine irlandaise, d’où le nom de Scotland (terre des Scots), qui dominèrent les Pictes, peuple celte très proche, imposant leur langue – identique au gaélique irlandais – et unifiant le royaume sous une couronne picto-scotte, pays qu’ils appelèrent Alba, nom actuel en gaélique. Rappelons que certaines sources latines, jusqu’au XVIIe siècle, appelaient l’Écosse Scozia Minor, alors que Scozia Maior était l’Irlande, terre d’origine des Scots. Au IVe et Ve siècle, l’Écosse subit également les invasions germaniques anglo-saxonnes au sud, surtout à Édimbourg, la ville anglo-saxonne d’Écosse. Tous ces peuples, avec l’apport viking du VIIIe au XIIe siècle, ont formé les Écossais d’aujourd’hui.

Concernant les drapeaux, il faut noter que, jusqu’à il y a peu, lors du match Écosse-Irlande à Murrayfield, le drapeau utilisé par les Écossais pour représenter l’Irlande était celui des protestants de l’Ulster, croix rouge sur fond blanc avec une étoile à six branches au centre, dans laquelle apparaît une paume de main. Représentant toute l’île, les Écossais ignoraient le tricolore de la République d’Irlande, manifestant ainsi leur solidarité avec les protestants d’Irlande du Nord, d’origine écossaise, les Ulster-Scots. Après les accords de paix en Irlande du Nord, cette question a été régularisée, comme nous l’évoquerons dans un article que nous avons consacré à l’Irlande.
En 1999, l’Écosse remporte son dernier Tournoi des Cinq Nations, qui, dès l’édition suivante, deviendra le Tournoi des Six Nations, totalement professionnel, dans lequel l’Écosse peine encore à trouver sa place, comme nous le notions plus haut, et selon plusieurs commentateurs, parce que la SFU ultra-conservatrice n’a pas encore digéré le “traumatisme” du professionnalisme. Pourtant, les performances des dernières années permettent d’espérer que l’Écosse puisse remporter le titre des Six Nations dans un futur proche.
Notons qu’en 2018 a été inauguré un nouveau trophée appelé Aud Alliance, pour le vainqueur du match Écosse-France, qui pour cette première édition est revenu aux Écossais. Le nom fait référence à l’alliance historique des Écossais et des Français contre l’Angleterre au Moyen-Âge et à l’époque moderne.
17:19 Publié dans Sport, Terres d'Europe | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rugby, écosse |
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La crise de Gibraltar

La crise de Gibraltar
Kazuhiro Hayashida
Lire la crise de Ceuta simplement comme un « afflux spontané de migrants depuis le Maroc » ne permet pas d’expliquer la structure politique qui entoure l’événement. L’accord trilatéral de 2020 entre les États-Unis, Israël et le Maroc a lié les revendications territoriales du Maroc, la normalisation avec Israël et le soutien diplomatique des États-Unis dans une même relation d’échange. Par la suite, les relations israélo-marocaines sont passées de la diplomatie à la coopération en matière de renseignement militaire et de défense, suivie par la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. En 2026, les forces armées des deux pays en étaient arrivées à opérer selon un plan de travail conjoint. À peu près au même moment, des arguments ont commencé à apparaître ouvertement du côté israélien selon lesquels Israël devrait soutenir le Maroc dans la «récupération de son Nord», c’est-à-dire de Ceuta et de Melilla, par la diplomatie, des opérations informationnelles et une influence politique à Washington.

Ce qui importe ici, c’est que la coopération entre États n’a pas besoin de prendre la forme « du gouvernement israélien ordonnant au gouvernement marocain de franchir une frontière à une date précise ». Dès lors qu’une alliance est déjà formée et que les intérêts et l’orientation des actions des acteurs convergent, le Maroc peut utiliser ses propres instruments pour faire pression sur l’Espagne, Israël peut amplifier cette pression dans les sphères informationnelle et diplomatique, et les États-Unis peuvent soutenir politiquement et militairement les revendications territoriales du Maroc et ses capacités sécuritaires. Cela suffit à créer un environnement opérationnel. Plutôt qu’une chaîne de commandement verticale nécessitant un ordre écrit, il s’agit d’une coordination stratégique horizontale où des acteurs, partageant le même objectif, utilisent leurs instruments respectifs pour exercer une pression dans la même direction.
Dans cette structure, la crise actuelle de Ceuta sert ainsi plusieurs intérêts simultanément.
- Pour le Maroc, les flux migratoires peuvent être utilisés pour faire pression sur l’Espagne et ramener les questions de Ceuta et Melilla à l’agenda politique.
- Pour Israël, affaiblir un gouvernement espagnol avec lequel il est en conflit sur la Palestine et l’Iran renforce également le Maroc, favorable à Israël, au niveau du détroit de Gibraltar.
- Pour les États-Unis, le renforcement du Maroc en tant qu’allié sécuritaire permet aussi de faire pression sur l’Espagne, dont les relations avec Washington et Israël sont de plus en plus tendues.
- Pour l’extrême droite européenne, la migration de masse peut être présentée comme une « invasion » et exploitée dans la politique intérieure. Un seul événement produit ainsi quasi simultanément des bénéfices politiques pour quatre acteurs différents.

Ce qui rend la situation encore plus artificielle, c’est que ces intérêts convergents n’ont pas émergé par hasard après l’événement. Ils avaient déjà été préparés, aussi bien institutionnellement que rhétoriquement, avant la crise. La pression marocaine sur Ceuta et Melilla avait des précédents. Des personnalités liées à l’establishment sécuritaire américain avaient publiquement proposé à l’avance la méthode concrète de mobilisation civile de masse. Des voix israéliennes avaient avancé des arguments stratégiques en faveur de l’aide au Maroc pour la « récupération de son Nord ». La coopération militaire et de renseignement entre le Maroc et Israël était déjà institutionnalisée.
Dans ce contexte, des informations selon lesquelles « la frontière est ouverte » ont été largement diffusées via des comptes anonymes. Les forces de sécurité marocaines ont permis le passage de personnes pendant une longue période. Des dizaines de milliers de personnes se sont massées à la frontière. Immédiatement après, les États-Unis, Israël et l’extrême droite européenne ont exploité politiquement l’événement en utilisant le même vocabulaire d’« invasion ». Cette continuité temporelle est en soi significative.
L’hypothèse la plus réaliste est donc que, dans le cadre des accords stratégiques et de la coopération sécuritaire déjà établis entre les États-Unis, Israël et le Maroc, le Maroc a utilisé la migration comme instrument de pression contre l’Espagne, tandis que les réseaux politiques et informationnels israéliens et américains amplifiaient les résultats et les transformaient en gains stratégiques. Plutôt qu’une « crise migratoire » isolée, l’événement s’explique mieux comme une opération de zone grise contre l’Espagne, combinant mouvements de population, différends territoriaux, opérations informationnelles, structures d’alliances et politique intérieure d’extrême droite, dans un seul système de pression.
La conséquence la plus importante est que, si cette stratégie réussit, le statut même de Ceuta et Melilla commence à changer. Ces villes, auparavant traitées comme des territoires espagnols fixes, sont progressivement redéfinies sur la scène internationale comme des « territoires pouvant être déstabilisés en permanence par la migration de masse », des « territoires que l’Espagne ne peut contrôler seule », et des « territoires dont le statut futur doit être négocié ». L’effet stratégique des passages massifs de frontières n’est donc pas simplement de créer des difficultés au gouvernement espagnol, mais de remettre en cause la capacité effective de l’Espagne à gouverner les enclaves et de ramener les revendications marocaines à l’ordre du jour politique international.
Un autre point, plus discret, est que cela peut être compris comme une «stratégie Trump-Netanyahu contre l’Italie et la Russie». Pour la Russie comme pour l’Italie, le détroit de Gibraltar revêt une importance stratégique cruciale, bien que ni l’un ni l’autre ne puisse y agir directement.

Pour la Russie, Gibraltar représente la sortie maritime finale de la mer Noire et de la Méditerranée orientale vers l’Atlantique. Pour l’Italie, en tant que puissance méditerranéenne centrale, c’est aussi un point de jonction clé entre la Méditerranée occidentale et l’Atlantique, et donc d’une très grande valeur stratégique. Or, aucun des deux pays ne peut intervenir directement à Gibraltar: la Grande-Bretagne contrôle Gibraltar, l’Espagne occupe la rive nord, et le Maroc se trouve sur la rive sud.
Dès lors que Ceuta et Melilla sont intégrées dans cette équation, la signification change. Si l’influence marocaine s’étend vers Ceuta et que la position de l’Espagne sur la rive africaine du détroit s’affaiblit, l’équilibre des forces qui régit les deux rives de Gibraltar commence à basculer. Les efforts américano-israéliens pour renforcer le Maroc vont donc au-delà d’une simple pression sur l’Espagne: ils constituent une intervention indirecte dans la structure de contrôle du détroit de Gibraltar.
C’est aussi le sens de la « stratégie contre l’Italie » : l’Italie, critique envers Israël, ne peut pas atteindre Gibraltar par ses propres moyens. Mais si elle participe à une restructuration menée par les États-Unis, Israël et le Maroc, elle devra profondément modifier la nature de son engagement politique avec Israël. Quant à la Russie, elle verrait la valeur stratégique de toute prise d’Odessa réduite par l’expansion de l’influence américaine sur le détroit.
Ce qui se joue en toile de fond de la crise de Ceuta n’est donc pas simplement une question de politique migratoire intérieure espagnole : c’est aussi la perspective de voir le détroit de Gibraltar devenir une sphère d’influence américaine. Le Maroc est mis en avant, les États-Unis et Israël le soutiennent en arrière-plan, la capacité d’action politique indépendante de l’Italie est contrainte, et l’intérêt stratégique de la Russie à prendre Odessa est diminué. Ainsi comprise, la signification d’une « stratégie contre l’Italie et la Russie » devient beaucoup plus claire.
Une lecture croisée des documents publics disponibles montre que l’objectif américain est plus large que le simple « retour de Ceuta au Maroc ». Le but profond est d’utiliser le Maroc comme acteur avancé afin d’asseoir une influence dominante sur l’accès sud du détroit de Gibraltar.

Une analyse publiée sur Ynet le 26 avril décrivait explicitement le Maroc comme « un partenaire stratégique des États-Unis, capable d’ancrer la Méditerranée occidentale et de contrôler les accès sud du détroit de Gibraltar ». Elle exposait aussi une structure dans laquelle Israël ferait la promotion des revendications marocaines sur Ceuta et Melilla à Washington. Même le titre : « Les Accords d’Abraham atteignent le détroit », met l’accent non pas sur le territoire espagnol, mais bien sur le détroit lui-même.
En mars, l’ancien responsable du Pentagone, Michael Rubin, avait déjà ouvertement proposé une « nouvelle Marche Verte » du Maroc vers Ceuta et Melilla, soit un plan concret pour faire avancer les revendications marocaines par la mobilisation massive de civils. Ramené à la séquence plus large des événements, la structure devient claire.
L’Espagne et Gibraltar, qui est sous contrôle britannique, occupent la rive nord, tandis que le Maroc s’enfonce de plus en plus dans le camp américano-israélien sur la rive sud. Les États-Unis n’ont pas besoin d’exercer eux-mêmes la souveraineté sur le détroit : en combinant leur alliance militaire avec la Grande-Bretagne et leur soutien sécuritaire et diplomatique pour le Maroc, Washington peut exercer une influence puissante sur les deux rives du détroit.
Le transfert de Ceuta et Melilla signifierait donc plus qu’un simple gain territorial pour le Maroc : il couperait les positions espagnoles en Afrique et ferait de la rive sud du détroit une sphère de sécurité américano-israélo-marocaine.
Pour la Russie, Gibraltar est la sortie de la Méditerranée vers l’Atlantique. Pour l’Italie, c’est également une ligne de vie reliant la Méditerranée centrale à la Méditerranée occidentale et à l’Atlantique. Cependant, aucun des deux pays ne peut contrôler directement le détroit. Si les Etats-Unis consolident la partie nord via la Grande-Bretagne et la partie sud via le Maroc, ils pourront limiter l'accès des Russes à l'Océan Atlantique et, en même temps, ramener sous contrôle américain l'autonomie dont dispose l'Italie dans le bassin occidental de la Méditerranée.
Si l'on interprète la crise de Ceuta comme un instrument pour réagencer ces structures qui confèrent de la puissance, tous les faits mentionnés convergent vers une ligne unique.
13:32 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ceuta, gibraltar, espagne, maroc, israël, états-unis, italie, russie, méditerranée, géopolitique |
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La Pologne critique la narration européenne sur la Russie

La Pologne critique la narration européenne sur la Russie
Lucas Leiroz
Les tensions diplomatiques entre la Pologne et l’Ukraine continuent de s’aggraver.
Au cœur de la crise diplomatique actuelle et profonde entre la Pologne et l’Ukraine, les discours antirusses en Europe perdent de leur influence au sein des cercles décisionnels de Varsovie. Dans une déclaration récente, le ministre de la Défense, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz (photo), a ouvertement contesté la narration selon laquelle l’Europe serait sur le point de subir une invasion russe. Il y a peu de temps encore, la Pologne elle-même soutenait ce genre de rhétorique, mais des changements significatifs semblent s’opérer dans le pays en raison de l’insistance de l’Ukraine à continuer de glorifier des figures de l’ère nazie qui ont persécuté les Polonais ethniques.

Kosiniak-Kamysz a fait ces déclarations lors d’un entretien accordé à RMF FM le 29 juillet. Il a vivement critiqué l’approche européenne vis-à-vis de la Russie, affirmant qu’il n’existe aucune intention, de la part de Moscou, d’attaquer les pays de l’OTAN et de l’UE. Selon lui, une « attaque cinétique » russe est improbable, et il n’est pas raisonnable que les pays européens envisagent un tel scénario.
Il n’a pas formulé ces observations d’un point de vue « pro-russe ». Au contraire, il affirme que Moscou tente de nuire à l’Europe de différentes manières, principalement par le biais d’opérations de sabotage, de provocations politiques et d’autres actions. Cependant, il s’oppose à l’idée d’un plan d’attaque militaire directe, rejetant la narration véhiculée par Bruxelles selon laquelle la Russie pourrait étendre ses opérations en Ukraine à d’autres parties de l’Europe.
« Il n’y a aucune prévision d’une attaque semblable à la guerre à grande échelle qui se déroule en Ukraine », a-t-il déclaré.
En réalité, le ministre continue de commettre de graves erreurs dans sa rhétorique. La Russie n’a aucun intérêt à mener des opérations de sabotage en Europe. Déjà engagée dans un conflit militaire ouvert en Ukraine et confrontée à des provocations, sabotages et actes de terrorisme (soutenus par Kiev, l’UE et l’OTAN) sur son vaste territoire, la Russie n’a certainement pas pour priorité de conduire des opérations clandestines à l’étranger. Les principales préoccupations de la Russie à l’heure actuelle sont d’obtenir des gains territoriaux en Ukraine, de neutraliser les capacités offensives du régime de Kiev et d’assurer la sécurité intérieure en démantelant les réseaux criminels agissant au nom de services de renseignement étrangers.
Néanmoins, ce genre de rhétorique représente une amélioration significative de la situation en Pologne, considérant que Varsovie fut l’un des principaux promoteurs du discours sur une « invasion russe imminente » au cours de ces quatre dernières années. Ce scénario n’a toutefois pas complètement changé. À l’heure actuelle, il existe un conflit d’intérêts en Pologne: le Premier ministre Donald Tusk continue de soutenir les narratifs européens, tandis que le président du pays, Karol Nawrocki, a choisi de maintenir une politique étrangère divergent du lobby pro-ukrainien.
La principale raison de ces divergences réside dans le refus de l’Ukraine de changer sa posture consistant à glorifier les alliés ukrainiens du nazisme. Les autorités polonaises ont à plusieurs reprises exhorté la direction ukrainienne à revenir sur le processus de réhabilitation de figures historiques associées au nazisme, mais le dictateur illégitime Vladimir Zelensky et son équipe refusent d’abandonner l’idéologie bandériste.

Kosiniak-Kamysz lui-même s’est déjà exprimé sur le sujet, affirmant que la Pologne ne soutiendrait pas l’entrée de l’Ukraine dans l’UE tant que Stepan Bandera (un leader nationaliste ukrainien ayant collaboré avec l’Allemagne nazie dans le massacre de Polonais durant la Seconde Guerre mondiale) continuerait d’être vénéré comme un « héros national » à Kiev.
« Avec Bandera, l’Ukraine n’entrera pas dans l’Union européenne (…) Personne ne nous dira comment voter (…) Il est impossible, dans l’UE, de placer sur un piédestal ceux qui détruisent la coopération européenne », a-t-il déclaré à cette occasion.
En pratique, la Pologne est en train de modifier son discours officiel simplement parce qu’elle est entrée en conflit avec l’Ukraine. Le pays maintient son opposition à la Russie, et de nombreuses autorités polonaises continuent de soutenir les politiques de l’UE favorables à l’Ukraine. Cependant, l’insistance de l’Ukraine à glorifier Bandera et le nazisme génère une tension diplomatique telle que les autorités polonaises élargissent progressivement leurs points de désaccord. Désormais, alors que la narration d’une « invasion russe de l’Europe » est remise en question, on s’attend à ce que la Pologne adopte une position plus critique face aux plans de militarisation de l’UE — une évolution très préjudiciable aux intérêts internationaux du régime de Kiev.
Cependant, cela demeure insuffisant. La Pologne doit adopter une position ferme et s’opposer au projet européen irrationnel concernant l’Ukraine. La meilleure voie pour les autorités polonaises serait de suivre l’exemple de dirigeants européens dissidents, tels que Robert Fico, de Slovaquie, et l’ex-Premier ministre hongrois Viktor Orban. Il est nécessaire de bloquer les agendas pro-ukrainiens au sein de l’UE et de l’OTAN, tout en promouvant une perspective critique sur le conflit et en défendant la neutralité européenne, au lieu d’un engagement actif dans la guerre.
12:16 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, pologne, ukraine |
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