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mercredi, 22 février 2017

George Orwell: l’intégrité de la pensée

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George Orwell: l’intégrité de la pensée

Orwell fait partie de ces écrivains qui avec une acuité rare sut ne pas tomber dans les pièges qui bernèrent les plus grands et causèrent des montagnes de morts sacrifiés sur l’autel de l’idéologie. Il eut l’instinct de ne pas s’enliser dans les couloirs de l’utopie et le courage de dénoncer les travers des grands courants de pensée de son époque ; à l’heure où tant d’intellectuels, par complaisance ou par lâcheté, se font les serviteurs d’un système mystificateur, il est de bon ton de rappeler l’intégrité de cet homme pour qui l’engagement rimait avec honnêteté. Bien que disparu depuis plus d’un demi-siècle, il a toujours des choses à nous dire…

George Orwell de son vrai nom Eric Arthur Blair nait le 25 juin 1903   à Motihari dans les Indes britanniques, son père est fonctionnaire colonial chargé de la régie de l’opium, à l’époque monopole d’Etat. Il est issu de la petite bourgeoisie, sa famille bien que désargentée jouissant du prestige de l’Empire colonial. Orwell est intrinsèquement britannique, même clochard il conservait en toutes circonstances sa prestance british. Bien « qu’en bas de la bourgeoisie » son statut familial lui permettra de rentrer au collège d’Elton (il écrira sur ces années dans Le Ventre de la baleine), en contact avec l’élite anglaise de l’époque il est victime de brimades et se sent à l’écart car déclassé par rapport à ses camarades faisant partie du sérail. Durant ses études il se plonge dans Shakespeare, Lord Byron et surtout Dickens. Sa personnalité se fondera par la suite, il se cherche…Ses études étant un fiasco, ses parents n’ayant pas les moyens de l’envoyer à Cambridge, il va alors choisir de servir dans la gendarmerie nationale en Birmanie. Bien que très critique envers son pays, il est patriote et le sera durant toute sa vie. Il commence à écrire des poèmes, quelques récits mais ce ne sont encore que ses balbutiements…

Désillusionné, il se morfond en Birmanie, et est heurté par l’injustice du système colonial ; il a une fonction de répression et de maintien de l’ordre sans pour autant donner dans le manichéisme. Il a la dent dure tant pour les birmans que pour les colonisateurs, il critique l’avilissement subi par les birmans et les anglais installés qu’il juge déliquescents. Un sentiment de culpabilité voire d’expiation suscitant l’ordalie nait alors chez lui, celui d’être issu d’une famille ayant exploité les indigènes. Il y restera cinq années puis revient en 1927 en Grande-Bretagne, il découvre alors la plèbe et son sous-prolétariat qui le révulse et lui inspire de la compassion. Face à cette réalité qui écorne le mythe de son pays, ses valeurs se sont effondrées ; conscient qu’il participe à un système fondé sur les classes sociales.  Il éprouve alors le besoin de parcourir le monde pour se trouver et se ressourcer.

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Il choisit alors Paris, passage obligé pour tout intellectuel ou artiste de l’époque, et se même au milieu populaire de la capitale. Il survit grâce à de petits boulots (plonge, cours d’anglais) et écrit dans quelques journaux… C’est la débrouille et une période de clochardisation difficile. Il fréquente un temps les milieux espérantistes, les milieux littéraires mais surtout cherche sa voie en écriture quand son ventre n’est pas vide. Cette expérience parisienne commence à le forger politiquement et devient socialiste ; il en profite pour choisir son nom de plume. Il est étranger aux avant-gardes de son époque bien qu’il croise quelques futures grandes personnalités littéraires de son époque. Son premier roman (largement autobiographique) est alors édité, bien que Dans la dèche à Paris et à Londres ne rencontre pas un succès commercial il suscite l’intérêt des mouvements de gauche pour qui il écrira quelques papiers. On lui colle alors l’étiquette d’écrivain de gauche bien que les nuances de sa pensée le mettent en marge. Son second roman Une histoire birmane est une critique acerbe du colonialisme qu’il a bien connu.

A la demande de son éditeur il est envoyé dans le nord de l’Angleterre où il côtoie les gens du peuple, au bas de l’échelle sociale, laminés par le chômage. Sa conscience politique s’affine avec Le Quai de Wigan où il traite de l’exploitation des bassins miniers par le milieu ouvrier pour qui il se prend d’amour, touché par sa grandeur malgré l’adversité. Durant toute sa vie, il y aura chez lui une fascination pour les corps suppliciés, des prolétaires ou celui des exclus. Composée de deux parties, la première sous forme journalistique et la seconde sous forme de pamphlet, il a la dent dure envers les institutions politiques œuvrant pour socialisme, créant une ligne de démarcation entre les intellectuels déversant leur idéologie et le milieu ouvrier en prise avec le réel. Son éditeur se désolidarise alors de lui, Orwell se dit socialiste, réceptif à l’anarchisme et se détache déjà très clairement des cerveaux staliniens ou trotskistes. Orwell partage la notion « d’Etat providence » ayant pour mission de subvenir aux besoins de ses citoyens, en termes de santé, d’éducation et d’emploi.

Il gagne alors l’Espagne en pleine guerre grâce à ses réseaux et  s’engage dans le POUM (parti ouvrier d’extrême gauche) récusé par les communistes aux ordres de l’Union Soviétique. Plusieurs camps s’affrontant en effet au sein des opposants à Franco, il est témoin des luttes intestines menées par les communistes. Hommage à la Catalogne racontera cette période de sa vie avec amertume… Il découvre alors le pouvoir de la propagande et les manipulations de la presse. Cela aura une incidence sur la création de 1984. Blessé sur le front, assistant aux basses besognes des milices communistes pour exterminer les anarchistes sous l’ordre de Staline, il regagne l’Angleterre une fois la victoire de Franco. Il prend alors conscience que la guerre n’est pas noble même si ceux qui sont sur le champ de bataille combattent souvent pour un idéal. Il est le premier à dénoncer les exactions et les trahisons des staliniens préférant détruire les groupes dissidents de gauche plutôt que de les triompher des franquistes. Il découvre la pureté tout autant que les salissures des idéologues. Lui qui nomme par « esprit de cristal » le meilleur de l’homme, découvre la noirceur de l’âme humaine bien que continuant à croire en l’homme en tant qu’individualité.

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Un peu d’air frais sort en 1937 décrit avec nostalgie l’Angleterre des débuts de XXème siècle et de la nocivité du progrès tel que conçu par les idéologues. Une certaine forme de refus de la modernité nait alors chez lui car il pressent la naissance des totalitarismes et de l’aliénation des masses. Pacifiste, patriote et révolutionnaire à la fois, anarchiste dans sa méfiance envers les élites, conservateur car hostile à ce qui est présenté à tort comme le progrès, Orwell se singularise des mouvements intellectuels de sa génération. Orwell se débat avec ses contradictions, aime les femmes tout en étant misogyne, aime l’Humanité mais est habité par un  brin d’antisémitisme et de nationalisme.

Durant la seconde guerre mondiale, il officie pour la BBC. Souvent censuré pour ses opinions et ses critiques envers l’Union Soviétique alors alliée de la Grande-Bretagne, il démissionne fin 1943 pour rejoindre le journal travailliste de gauche The Tribune. Après la guerre, sachant que la tuberculeuse ne lui laisse que quelques années à vivre, c’est une course contre la montre pour parachever son œuvre politico-littéraire. Il écrit les deux ouvrages qui le consacreront : La Ferme des animaux publiée en pleine guerre froide, critique du stalinisme mais aussi d’une analyse peu flatteuse envers le capitalisme, et bien sûr le prophétique 1984 où il déploie sa haine du totalitarisme au nom du socialisme, dénonçant la manipulation des masses par le langage via sa simplification afin de réduire la capacité d’analyse (la fameuse novlangue). Pour rappel, Orwell était polyglotte, parlant couramment le français, à la recherche de la pureté et du mot juste dans ses écrits. Les mots n’ayant pas qu’une vocation fonctionnelle mais la mission de véhiculer la pensée sans distorsion. Il nous décrit dans 1984 un homme réduit à sa fonction où sévit une surveillance technologique liberticide des citoyens. Il décèdera à seulement 47 ans le 21 janvier 1950, seul dans son lit sans personne pour lui prendre la main, sa seconde femme fanfaronnant avec un de ses amants alors qu’il agonise.

Sa pensée heuristique restant d’actualité, un grand nombre d’écrivains ou intellectuels revendiquent son influence. En France, son plus grand représentant est sans nul doute le philosophie Jean-Claude Michéa. Messianique malgré lui, Orwell est toujours un grain de sable dans l’engrenage des puissants. Pour preuve, une campagne de presse diffamante relayée par nombre de grands quotidiens sur un Orwell qui en fin de vie aurait donné au Foreign Office les noms de compagnons de route potentiellement espions de l’Union Soviétique. Il n’en est rien, alors en fin de vie une amie et belle-sœur de son ami Arthur Koestler vint lui rendre visite au sanatorium où il était soigné afin de lui demander des noms d’intellectuels ou journalistes susceptibles d’écrire sur les exactions du régime soviétique à la demande d’un service gouvernemental anglais. Il lui donnera effectivement des noms… Parmi ces noms, il nommera des personnalités inutiles de contacter car peu enclins à saper le régime stalinien du fait de leur obédience politique. De là à en faire un délateur, il y a un monde ! On chercha donc à salir l’image de cet homme…Comme quoi il dérange toujours, son rayonnement étant une épine dans le pied des totalitarismes contemporains. Totalitarismes insidieusement cachés dans notre société dont nous portons les bacilles, qui ont su se travestir et sont toujours à l’ouvrage.

L’homme et l’écriture ne faisant qu’un, son œuvre puisa dans les expériences qui jalonnèrent sa vie. Eclairant le présent et le futur à la lumière du passé, méfiant vis-à-vis des idéologies d’où qu’elles viennent.  Orwell, témoin engagé de son Temps, ne tomba pas dans les pièges de son époque comme Céline, Drieu La rochelle, Sartre ou encore Aragon. Il sut ne pas se laisser berner par les endoctrinements et des luttes de salon, son intégrité l’amena à se faire des ennemis de son vivant mais le plus bel ami une fois quitté ce monde… Le jugement de l’Histoire.

Romain d’Ignazio.

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