dimanche, 15 mars 2026
Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture

Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture
par Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, Nr. 208, Maart 2026
Il existe un mythe tenace relatif aux années soixante qui continue à être colporté. De jeunes rebelles — hippies, artistes, étudiants et rêveurs — se seraient dressés contre le capitalisme froid et le conformisme étouffant de leurs parents. Ils incarnaient la liberté, l’authenticité et la révolte. Les entreprises représentaient l’establishment. Le marché était l’ennemi.
C’est là une bien belle histoire. Mais selon The Conquest of Cool de Thomas Frank, ce n’est pas exact (1). Ou plutôt : ce n’est qu’à moitié vrai. Car que se serait-il passé si la contre-culture n’avait pas sapé le capitalisme, mais l’avait modernisé ? Et si la rébellion n’avait pas été une menace, mais plutôt une ressource?
Frank inverse radicalement le récit classique des Sixties. Il montre comment le monde des affaires n’a pas été vaincu par le mouvement contestataire, mais a, au contraire, adopté son langage, son style et son énergie. Ce qui avait commencé comme une révolte contre la consommation de masse et la bienséance bourgeoise est devenu un nouveau moteur du marketing. La rébellion n’a pas mené à la révolution, mais à la publicité.
Dans les années cinquante, les entreprises se présentaient comme stables, sérieuses et fiables. L’employé idéal était loyal, soigné, obéissant. Le conformisme était une vertu. Mais dans les années soixante, cette image a basculé. Les agences de publicité ne voulaient plus être de ternes institutions. Elles se voyaient comme des pépinières de créativité, pleines d’esprits libres. La publicité ne portait plus sur la fiabilité, mais sur l’identité. Ce n’était plus: "achetez ceci, car c’est bien". Mais: "achetez ceci, car VOUS êtes différent".
L’authenticité est devenue un argument de vente. L’individualisme une caractéristique du produit. Le non-conformisme une stratégie de marque. Les entreprises se sont positionnées comme les alliées de la liberté et de l’expression de soi. Le message était d’une simplicité séduisante: vous êtes unique — et vous pouvez le prouver en achetant cela. L’anti-conformisme est ainsi devenu une nouvelle forme de conformisme.
L’absorption de la contestation
Beaucoup de critiques du capitalisme dans les années soixante ne visaient pas vraiment les structures de propriété ou la dynamique du marché, mais l’ennui, la médiocrité et l’étouffement intellectuel. Le système n’était pas seulement injuste — il était surtout… ennuyeux. Et c’est là qu'on a trouvé la brèche.

Les entreprises n’avaient pas besoin de réprimer la critique. Elles pouvaient l’embrasser. « Nous ne sommes pas ennuyeux », disaient-elles implicitement. « Nous brisons les règles. Nous comprenons les jeunes. » Plutôt que de combattre l’opposition, elles en ont fait un style. La protestation est devenue esthétique. La rébellion, du branding. La contestation, une identité.
Ce que décrit Frank, c’est la naissance du « cool » comme catégorie économique. Le cool n’était plus une énergie culturelle spontanée, mais une stratégie. Il était testé, lancé, positionné, vendu. Le capitalisme n’était plus un bloc de béton rigide, mais un caméléon. Il changeait de couleur dès que la culture évoluait.

Et ce mécanisme n’a pas disparu. Les grandes marques se présentent aujourd’hui comme rebelles, inclusives, engagées socialement. Elles parlent le langage de l’émancipation et de l’authenticité. L’esthétique de la protestation s’affiche dans leurs campagnes. Pensez à Nike, par exemple. Le capitalisme ne fonctionne pas seulement par l’ordre et la discipline, mais aussi par l’incorporation. Il se nourrit des critiques qu’il absorbe.
The Conquest of Cool n’est donc pas un livre nostalgique des années soixante. C’est une analyse du pouvoir dans les sociétés modernes. Il pose une question dérangeante : si même la rébellion peut être commercialisée, où se situe alors la vraie résistance ?
Un cran plus loin : Heath & Potter
Là où Frank montre que le système absorbe la rébellion, Joseph Heath et Andrew Potter vont plus loin dans The Rebel Sell (2). Leur thèse est encore plus dérangeante : la contre-culture n’a pas seulement été récupérée par le capitalisme — elle en a été, dès le début, un moteur.
D’après Heath et Potter, de nombreux comportements soi-disant « anti-establishment » relèvent moins d'une recherche de la justice que du statut social. Les gens veulent se distinguer de la masse. Ils refusent d’être mainstream. Mais ce désir de distinction crée de nouveaux marchés. Le rebelle n’achète pas une BMW mais un vélo vintage. Pas de fast-food mais de la street food artisanale. Pas de marque de masse mais un label de niche au récit durable. Pourtant, le mécanisme reste identique: la consommation comme déclaration d’identité.
Ils s’appuient sur l’analyse classique de Thorstein Veblen sur le rôle de la consommation ostentatoire, mais l’actualisent pour une époque où l’authenticité elle-même est devenue un symbole de statut. Même l’anti-consumérisme devient un segment de marché. Le minimalisme devient un style de vie. La durabilité une catégorie premium.
Heath et Potter sont critiques envers l’idée que l’on peut combattre « le système » via des choix de mode de vie. Acheter équitable, boycotter les logos ou adopter des marques alternatives donne l’impression d’agir, mais ne change rien ou presque aux règles institutionnelles. Le vrai changement, selon eux, passe par la régulation, les politiques publiques et les décisions collectives — pas par la rébellion esthétique.
Leur analyse est provocante parce qu’elle sape aussi bien la critique culturelle romantique que la rhétorique anticapitaliste simpliste. Ils ne défendent pas un marché débridé, mais des institutions bien régulées. Leur message-clé est aussi limpide que troublant : tant que la résistance s’exprime dans ce que nous achetons, portons ou consommons, elle reste piégée dans la même logique qu’elle prétend combattre.

C’est peut-être là l’idée la plus inquiétante. Le capitalisme n’est pas un bloc de béton qu’on peut renverser. C’est une éponge. Il absorbe la critique, se transforme et revient plus fort. Quand les gens en ont assez du conformisme, il vend de l’individualisme. Quand ils en ont assez de la hiérarchie, il vend de l’autonomie. Quand ils se méfient de l’autorité, il vend de la rébellion.
La contre-culture attaquait le système sur l'ennui et l'étouffement qu'il générait. Le système a répondu: très bien, nous serons créatifs et rebelles. Ainsi, l’opposition culturelle est devenue un moteur du renouveau économique. En résumé: si Thomas Frank dit: «Le capitalisme a conquis le cool», Heath & Potter répondent: «Le cool a toujours fait partie du jeu».

Les deux livres montrent que le pouvoir moderne ne passe pas toujours par la répression, mais par l’incorporation, l’adaptation et le renouvellement esthétique. Cela sonne presque gramscien. Toutefois, la différence intéressante, c’est que le marxiste Antonio Gramsci (1891-1937) pensait surtout en termes de pouvoir politique et idéologique, alors que Thomas Frank, puis Joseph Heath et Andrew Potter, se concentrent sur les mécanismes du marché et sur la culture de consommation. Là où Gramsci parlait d’hégémonie comme d’une lutte d’idées et de visions du monde, ces critiques culturels modernes montrent comment les systèmes commerciaux peuvent traduire la rébellion en branding, en style de vie et en dynamique de statut. La logique est comparable: la résistance n’est pas toujours réprimée, mais souvent recyclée, réécrite et finalement normalisée.

Peut-être que les hipsters d’aujourd’hui, sirotant distraitement leur café latte dans un gobelet à l’effigie du Che Guevara, devraient se demander si leur soi-disant révolution ardente n’a pas déjà été absorbée dans un gobelet biodégradable au lait de soja parfaitement moussé.
Bernard Lindekens
Notes :
(1) Thomas Frank, The Conquest of Cool. Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, Chicago, 1997, 322 pages, ISBN 9780226260129
(2) Joseph Heath & Andrew Potter, The Rebel Sell: How The Counter Culture Became Consumer Culture, Harper Perennial, New York, 2005, 384 pages, ISBN 978-0006394914
18:57 Publié dans Défense, Livre, Livre, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sociologie, livre, contre-culture, capitalisme, cool, définition |
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L’Espagne est-elle devenue eurasiste et la Roumanie atlantiste?

L’Espagne est-elle devenue eurasiste et la Roumanie atlantiste?
Cristi Pantelimon
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621
Il est intéressant d’observer le jeu anti-américain de l’Espagne dans le contexte de la guerre en Iran. Un jeu ouvert, sans ménagement. Le jeu de l’Italie est également intéressant, tendant à ressembler à celui de l’Espagne, et qui, ensemble, signalent des tensions en Méditerranée.
Si l’Espagne bloque la Méditerranée pour les États-Unis à Gibraltar, et que la Turquie joue le même jeu aux détroits du Bosphore et des Dardanelles, la Méditerranée redevient Mare Nostrum, cette fois-ci en excluant les puissances maritimes emblématiques du moment, les États-Unis et le Royaume-Uni (voir les problèmes des Britanniques à Chypre, qui ne peuvent que susciter les applaudissements de la Turquie).
L’Italie semble suivre la même logique de prise de distance vis-à-vis de la guerre en Iran.
Disons-le ouvertement : tout comme la guerre en Irak, la guerre en Iran est dirigée contre l’Europe. Pas directement, ou pas seulement directement, mais à coup sûr indirectement.
L’actuelle guerre des États-Unis contre l’Iran fait partie du conflit pour le Rimland eurasiatique: dans la zone européenne, ce Rimland est actuellement fixé en Ukraine, tandis que dans la zone du Moyen-Orient se joue la bataille décisive pour la partie sud-asiatique du Rimland eurasien.
Les deux fronts sont liés, et les tensions qui s’accentuent actuellement en Iran annoncent l’augmentation future des tensions en Ukraine. Ce n’est pas pour rien que Volodymyr Zelensky a été envoyé pour négocier en Roumanie, et que Nicușor Dan l’a accueilli à bras ouverts, malgré les tensions réelles (présentes et historiques) entre les deux États: il est nécessaire de renforcer le front ukrainien, si possible, en prévision de l’affaiblissement du front moyen-oriental.
Bien sûr, le geste actuel de la Roumanie, qui s’attache aux intérêts de l’Ukraine et participe à la guerre contre l’Iran, est anti-européen et anti-eurasien, mais ce résultat est masqué par le brouillard de la guerre: avec le temps, il deviendra évident, comme d’autres l’ont été auparavant…
Il n’y a qu’une seule excuse pour ce qu’a fait la Roumanie: l’impuissance. Comme on le voit, elle est assumée ouvertement, ce qui ne peut augurer rien de bon pour l’avenir.
Cette guerre, encore une fois, est celle des États-Unis contre les tendances unificatrices à l'oeuvre à l’échelle de l’Eurasie, qui englobe tout le territoire euro-asiatique sis entre le Portugal et la Chine.
Par conséquent, les signaux envoyés par l’Espagne devraient être correctement perçus à Bucarest. Les Européens ne veulent pas de guerre avec leurs voisins eurasiatiques. Les États-Unis, eux, se permettent de les attiser !
Apparemment, la Roumanie a choisi le bon camp. C’est le camp dans lequel elle se trouve, le camp de l’OTAN. Mais l’OTAN n’est plus capable de gagner une guerre dans l’espace eurasien, comme on l’a vu en Afghanistan, en Ukraine et comme on le voit actuellement en Iran.
Dans ces conditions, la Roumanie a besoin de trouver une issue à ce conflit, en négociant un statut naturel dans le concert des États de sa zone géographique.
L’idée euro-atlantique, elle, est morte. L’idée eurasienne est en train d'émerger. Avec des tensions et des conflits, mais elle émerge inévitablement.
18:25 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : affaires européennes, actualité, europe, espagne, roumanie |
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L’Iran et l’essor du Croissant chiite - Le rôle stratégique de l’Iran dans le Moyen-Orient multipolaire

L’Iran et l’essor du Croissant chiite
Le rôle stratégique de l’Iran dans le Moyen-Orient multipolaire
par Nuestra América
Nuestra América sur l’Iran en tant que pierre angulaire du monde chiite à l’ère multipolaire.
Dans l’architecture géopolitique du Moyen-Orient et du monde islamique, l’Iran occupe une position singulière : il est le principal État chiite et l’un des rares acteurs capables d’articuler simultanément pouvoir religieux, politique et stratégique. Cette conjonction a fait de Téhéran une pièce maîtresse dans la configuration d’un ordre international de plus en plus multipolaire.
Historiquement, l’Iran s’est imposé comme bastion du chiisme à partir du XVIe siècle, lorsque la dynastie safavide transforma le pays en centre du chiisme duodécimain, le distinguant de l’environnement majoritairement sunnite de la région. Ce processus a fait de l’Iran le principal pôle religieux et culturel du chiisme, une condition qui continue d’influencer sa politique étrangère contemporaine.
Après la Révolution iranienne de 1979, cette dimension religieuse s’est intégrée à une stratégie politique plus large. Le nouvel État iranien a promu un réseau de relations avec les communautés et mouvements chiites dans différents pays, combinant diplomatie religieuse, soutien politique et coopération militaire. Ce réseau s’est progressivement étendu de l’Iran vers l’Irak, la Syrie, le Liban et le Yémen, formant ce que plusieurs analystes appellent le « Croissant chiite », une ceinture d’influence reliant les présences chiites du Golfe Persique à la Méditerranée.

Dans ce cadre, l’Iran agit non seulement comme un État-nation traditionnel, mais aussi comme le centre idéologique et l’organisateur d’une constellation d’acteurs étatiques et non étatiques. Des organisations telles que le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak et le mouvement houthiste au Yémen ont entretenu des liens politiques, financiers ou militaires avec Téhéran. Ensemble, ils forment ce que certaines études qualifient « d’Axe de la Résistance » face à l’influence occidentale et à des alliés régionaux comme Israël et l’Arabie saoudite.
Ce rôle prend une dimension supplémentaire dans le contexte d’un monde multipolaire émergent. L’Iran se présente comme l’un des nœuds géopolitiques reliant le Moyen-Orient à des acteurs eurasiens plus larges, entretenant des relations stratégiques avec des puissances comme la Russie et la Chine, tout en participant à des réseaux économiques et diplomatiques qui fonctionnent comme des alternatives au système occidental. Bien que ces alliances ne soient ni homogènes ni exemptes de tensions, elles contribuent à situer l’Iran dans un cadre plus large de pouvoirs globaux.
En même temps, l’influence iranienne n’est ni absolue ni homogène. Au sein même des communautés chiites existent diverses tendances religieuses et politiques, et certains pays à forte population chiite maintiennent des positions indépendantes, voire critiques vis-à-vis de Téhéran. La relation entre identité religieuse et géopolitique est donc complexe et dynamique.
En résumé, l’Iran fonctionne comme la pierre angulaire du monde chiite contemporain, non seulement en raison de son poids démographique ou religieux, mais par sa capacité à articuler des réseaux politiques, idéologiques et stratégiques qui dépassent ses frontières nationales. Dans la transition vers un système international multipolaire, ce rôle fait de Téhéran un acteur central pour comprendre les nouvelles configurations informelles au Moyen-Orient et au-delà.
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Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel

Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel
Paolo Raimondi
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/01/03/friedrich-list-o-...
Je limiterai mes observations à la réfutation de la théorie d’Adam Smith et compagnie, dont les erreurs fondamentales n’ont pas encore été comprises avec la clarté nécessaire.
C’est cette théorie qui fournit aux opposants du Système Américain (selon List) la base intellectuelle de leur opposition. C’est la combinaison de ces soi-disant théoriciens avec ceux qui pensent avoir un intérêt dans le soi-disant libre marché qui donne à cette opposition une force aussi apparente. Arborant une supposée supériorité en science et en connaissance, ces disciples de Smith et de Jean-Baptiste Say considèrent tout défenseur du bon sens comme des empiristes dont les capacités intellectuelles et les réalisations littéraires ne seraient pas assez fortes pour comprendre la doctrine sublime de leurs maîtres.
« Je crois qu’il est du devoir [de la Convention Générale de Harrisburg, de 1827] de s’attaquer à la racine du mal, en déclarant erroné le système d’Adam Smith et compagnie, en lui déclarant la guerre au nom du Système Américain, en invitant les hommes de lettres à révéler ses erreurs et à prononcer des conférences populaires sur le Système Américain, et, enfin, en exigeant que les gouvernements des différents États, ainsi que le gouvernement fédéral [des États-Unis], soutiennent l’étude du Système Américain dans les divers collèges, universités et institutions littéraires placés sous leurs auspices. »
Qui croyez-vous être l’auteur de cette déclaration radicale? Un révolutionnaire anticapitaliste? Un communiste marxiste? Ou simplement un socialiste aux paroles dures? Non. Il s’agit de Friedrich List, dans une lettre écrite le 10 juillet 1827, en Pennsylvanie, adressée à Charles Ingersoll, vice-président de la Société de Pennsylvanie pour la Promotion des Manufactures et des Arts Mécaniques.
Friedrich List, le scientifique et économiste allemand né à Reutlingen (Wurtemberg) en 1789, allait devenir, avant sa mort en 1846, le père de l’Union douanière allemande, le fameux Zollverein, qui fut la base de l’unité politique de l’Allemagne. List fut un ardent défenseur du capitalisme industriel, du Système Américain d’économie physique, du système d’économie nationale et du premier grand système ferroviaire et de transports intégré à l’échelle européenne.
Je crois qu’il est psychologiquement pertinent d’avoir cette référence historique précise, car l’effondrement du système économique bolchevique a frappé l’Europe de l’Est et l’Union Soviétique, plongeant les observateurs dans une telle perplexité qu’il existe depuis une tendance à penser, sous la présomption que la propagande occidentale est vraie, que toutes les économies occidentales sont couronnées de succès et suivent les mêmes principes que le soi-disant libre marché.
La crise économique et globale est si avancée et explosive que nous n’avons pas le droit de commettre cette erreur ni de perdre plus de temps.
Je vais maintenant souligner rapidement quelques-unes des contributions les plus pertinentes de la théorie et de l’action de List, en cherchant à utiliser ses propres arguments, extraits de ses nombreux écrits, le plus connu étant « Le Système national d’économie politique » de 1844.
Le cosmopolitisme contre les nations
L’économie politique se compose de trois éléments : 1) l'économie individuelle ; 2) l'économie nationale ; 3) l'économie de l’humanité. Adam Smith traite de l’économie individuelle et de l’économie de l’humanité, c’est-à-dire de l’économie cosmopolite. Liberté sur toute la planète, paix universelle et éternelle, droits naturels, union de toute la famille humaine. La liberté absolue du commerce sur tout le globe était en parfaite harmonie avec cette doctrine.
C’est l’idéologie du « One World », du nouvel ordre mondial, avec la bénédiction des loges maçonniques.
Mais ce n’est pas la réalité. Dans le monde réel, il existe des nations ; certaines sont avancées, dotées de pouvoir industriel et militaire ; d’autres non. Dans le monde réel, il existe aussi des guerres et des intérêts distincts, parfois opposés, entre nations. List affirme :
« Dans les conditions existantes dans le monde, le résultat du libre-échange général ne serait pas une république universelle, mais, au contraire, une sujétion universelle des nations les moins avancées à la suprématie des puissances manufacturières, commerciales et navales dominantes. »
List accusa Smith (qui travailla pour la Compagnie des Indes orientales) de servir les intérêts de la Grande-Bretagne, la puissance coloniale, afin de maintenir les colonies au niveau de productrices de biens agricoles, de matières premières ou de produits intensifs en main-d’œuvre et de basse technologie pour l’exportation. De même, List attaqua la théorie de la population de Malthus comme étant le résultat du système colonial de libre-échange d’Adam Smith.
List opposa à cela l’idée d’une économie nationale, d’une importance décisive pour les nations émergentes — une économie nationale cherchant à développer sa propre base industrielle et ses forces productives, mettant son marché intérieur à la disposition des manufactures naissantes, protégées, si nécessaire, par des tarifs et des droits de douane.
Le pouvoir productif contre la valeur d’échange
Pour Adam Smith, la « richesse des nations » repose sur l’échange de valeurs monétaires organisé autour du principe « acheter à bas prix, vendre à prix élevé » (« buy cheap and sell dear »). Smith affirme que, si une nation produit du coton, par exemple, pour des raisons climatiques et naturelles, elle doit simplement continuer à le produire et à l’exporter, achetant à d’autres nations ce qu’elles produisent de mieux, comme les produits textiles finis d’Angleterre.
Et qu’en est-il de la création d’un système industriel national, incluant des manufactures textiles? Smith objecte que cela ne serait pas économique, car produire en interne coûterait, au début, plus cher qu’importer des biens déjà manufacturés. C’est le système que l’Empire britannique voulait maintenir vis-à-vis de ses colonies, y compris les États-Unis, jusqu’à l’indépendance américaine, et c’est ce que fait et continue de faire le Fonds monétaire international vis-à-vis du secteur en développement, des pays d’Europe de l’Est et du monde en général.
L’idée de List est qu’une nation qui ne produit que des valeurs d’échange peut, à un moment donné, sembler prospère, mais elle ne sera jamais souveraine, indépendante et véritablement forte du point de vue industriel.
« Le pouvoir de produire la richesse est infiniment plus important que la richesse elle-même ; il assure non seulement la possession et l’accroissement de ce qui a été gagné, mais aussi le remplacement de ce qui a été perdu. »
Éducation, progrès culturels, promotion scientifique, promotion de la justice, défense nationale, accroissement des connaissances, expansion de la liberté, amélioration des institutions politiques, combinés à un pouvoir manufacturier croissant : telle est la source de la valeur et, une fois mobilisée, elle peut générer une production matérielle accrue.
« L’état actuel des nations est le résultat de l’accumulation de toutes les découvertes, inventions, améliorations, perfectionnements et efforts de toutes les générations qui ont vécu avant nous ; ils forment le capital mental de la race humaine actuelle, et chaque nation n’est productive que dans la mesure où elle a su s’approprier ces conquêtes des générations précédentes et les élargir par ses propres acquisitions. Le produit le plus important des nations consiste en les hommes. »

Dans cette perspective, List soutint la création d’écoles polytechniques, c’est-à-dire d’écoles de sciences et d’ingénierie, dans toutes les grandes villes d’Amérique et d’Europe. Il présenta diverses propositions pour promouvoir l’éducation scientifique et humaniste, soutint l’organisation d’expositions économiques et scientifiques comme aspect de l’éducation et de la socialisation des découvertes scientifiques et technologiques et de leur mise en œuvre.
Le capitalisme industriel
Le système américain, ou capitalisme industriel, consiste en le développement, par l’État, de l’infrastructure économique de base, avec l’idée que c’est à l’État de générer du crédit et de fournir la direction et l’entretien de ces projets. Cela est réalisé par une combinaison d’action économique directe de l’État et par la création, par l’État, d’un système de régulations dans lequel les intérêts privés peuvent opérer. En même temps, on favorise le progrès technologique et l’activité entrepreneuriale.
C’est la création d’une base industrielle technologiquement avancée qui résulte du développement d’une économie nationale, de la production et du marché intérieur. Le marché intérieur, notamment dans la phase initiale, doit être protégé par le maintien de barrières commerciales.
La politique de crédit et financière du Système Américain est associée à Alexander Hamilton (portrait), le premier secrétaire au Trésor des États-Unis (1789–1794), qui fonda la Première Banque nationale des États-Unis. La banque nationale crée du crédit (à de faibles taux d’intérêt), augmentant la quantité de papier-monnaie en circulation, mais en veillant à ce qu’il soit strictement destiné à des catégories spécifiques d’investissement productif. Cette fonction est coordonnée avec le système bancaire privé.
List participa directement à la promotion du Système Américain après avoir été introduit aux États-Unis par le général marquis de Lafayette. Il fut accueilli en Amérique, en 1825, comme républicain et patriote européen et américain. Il collabora personnellement avec des Américains tels que Henry Clay (futur secrétaire d’État), John Quincy Adams (futur président) et l’économiste Mathew Carey.
Le Zollverein
Trente-six États allemands, chacun avec sa propre économie et son propre système tarifaire, n’avaient pas de poids historique face à l’écrasante puissance militaire et économique de l’Empire britannique et de ses colonies. Les Britanniques manipulaient continuellement ces États, opposant les intérêts des uns aux autres.
List comprit que, pour devenir indépendante et unie, l’Allemagne devait développer sa propre industrie, ses manufactures et son pouvoir productif. L’union politique pouvait être atteinte s’il y avait une union économique fonctionnelle. Il proposa la création d’un marché commun pour les États allemands, c’est-à-dire l’élimination des tarifs internes. Mais, pour bâtir une force industrielle, il faut du temps, et la structure industrielle nationale encore fragile devait pouvoir produire pour le marché intérieur, même si, au début, les coûts étaient supérieurs aux offres britanniques. Le marché devait être protégé par des droits de douane contre la concurrence étrangère. Seules les branches industrielles les plus importantes (à forte concentration technologique) devaient bénéficier d’une protection spéciale dans la phase initiale.

Le Zollverein débuta le 1er janvier 1835 (List y œuvrait depuis 1819), avec les associations Prusse-Hanovre et Bavière-Wurtemberg, incorporant les autres États au fil du temps, les dernières à adhérer étant les villes hanséatiques, plus influencées par la Grande-Bretagne. L’idée de List était d’associer, en réalité, toute l’Europe continentale à cette union.
Il proposa cela à la Belgique en 1844 ; il tenta d’inclure la Hollande la même année ; l’Autriche et la Hongrie, y compris Prague, avaient déjà été invitées en 1843 ; et, à partir de là, il envisagea un corridor de développement le long du Danube jusqu’à la Turquie. Il discuta de cela avec la France, où il entretenait des contacts avec des adeptes de la tradition colbertiste. Il avait aussi un plan pour associer la Russie à cette expansion des manufactures et du commerce.
On peut dire qu’il est le véritable père de la Communauté économique européenne basée sur le Système Américain.
Le système ferroviaire et l’infrastructure
Pour créer un système industriel national et promouvoir le développement des forces productives de la nouvelle union, List proposa la réalisation immédiate d’une série de grands projets centrés fondamentalement sur la création d’un réseau efficace de liaisons ferroviaires. List qualifiait le Zollverein et le système ferroviaire de « jumeaux siamois ».

Dès 1833, dans son premier plan ferroviaire global, l’une des branches partant de Leipzig allait jusqu’à Prague. Son projet était de relier toute l’Europe continentale par des voies ferrées et des canaux intérieurs, atteignant tout particulièrement la Belgique et la Hollande, établissant ainsi une connexion directe de l’Europe avec les États-Unis par la navigation océanique.
Les idées de List sur un « système national d’économie politique » sont parvenues au Japon, à la Chine de Sun Yat-sen, à l’Amérique latine, à la Hongrie et dans tous les coins de l’Europe. L’Association des fileurs de Bohême fut très proche des idées de List, et l’écrivain slovaque Ľudovít Štúr fit campagne pour ses programmes.
Publié dans l’« Executive Intelligence Review » le 21 juin 1991.
14:34 Publié dans Définitions, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : définition, économie, friedrich list, allemagne, capitalisme industriel, zollverein |
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