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mardi, 04 août 2020

L’âge d’argent de la littérature russe : Rozanov, penseur vitaliste

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L’âge d’argent de la littérature russe : Rozanov, penseur vitaliste

Par Robert Steuckers

L’ « âge d’argent » de la littérature russe correspond à ce que nous appelons la « Belle Epoque ». Elle est une période de contestation de l’autocratie tsariste et des figements de l’orthodoxie mais les exposants de cette contestation dont nous retenons le nom, ici, ne sont pas des révolutionnaires au sens marxiste du terme. Le premier personnage que nous choisissons dans cette nébuleuse est Vassili Vassilévitch Rozanov (1856-1919). Cet auteur représente un itinéraire très particulier, une vita exceptionnelle, dirait Hannah Arendt, qui ne peut être aisément campée dans un camp conservateur ou « progressiste » : Rozanov pense en dehors de tout parti, de toute conviction. « Je suis venu au monde, écrira-t-il, pour le regarder et non pour y accomplir quelque chose ». Les vagabondages de ce regard seront dûment consignés dans un volume en trois volets temporels (1913, 1915 et 1918) : Feuilles tombées, recueil hétéroclite de notes diverses, écrites non pour durer dans la postérité mais pour exprimer spontanément une sensation, une humeur. Rozanov veut renouer là avec l’espièglerie du copiste médiéval qui gribouille une plaisanterie ou un dessin grivois en marge de son vénérable manuscrit. Il voit en cela une véritable littérature, une expression d’avant l’imprimerie donc d’avant la modernité. Pour lui, « ce dont nous avons besoin, ce n’est point d’une ‘grande littérature’ mais d’une grande et belle vie, bien remplie ». La littérature véritable est une petite arrière-cour de ma maison, rien de plus, et ne doit certes pas servir à des quidams prétentieux qui veulent plastronner devant leurs contemporains.

De là, Rozanov inaugure l’un des fondements de la « révolution conservatrice », dont l’apport russe est essentiel, par le filon qui court de Rozanov au couple Merejkovski/Hippius et de ce couple à Moeller van den Bruck. Quel est ce fondement ? Celui qui entend aller aux petites choses du quotidien, aux particularismes les plus particuliers, car ces particularismes sont mon divin, les divins de mes semblables. Rozanov est un « physionomiste » : il valorise les regards, les corps, l’immersion dans le soi le plus profond. Il se déclare ainsi indépendant de tout public, se dégage, à la façon de Schopenhauer, de toute volonté militante et frénétique, fébrile et acquisitive, de toute participation à de mauvais cirques idéologiques. Rozanov, sans prétention, se veut le plus normal des hommes : celui qui voit ce que ne voient pas ces partisans de toutes moutures schématisantes qui jugent toutes choses en noir et blanc. Il voit ce que les idéologues ne voient pas. Et les choses essentielles résident dans le foyer intime : la vraie vie s’épanouit dans un foyer privé, chaleureux et confortable, il est « rond » comme un nid d’oiseau. Il faut œuvrer à se créer un « foyer tout en rondeur », alors Dieu ne nous abandonnera pas. Ce nid familial est l’ordre ménager qu’il appelle de ses vœux, le domostroï slave ou le kahal juif qui, s’il est détruit, engendrera un socialisme inorganique, où la fraternité ne sera qu’un leurre.

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Cette immersion dans le soi induit, chez Rozanov, une haine du positivisme libéral (occidental) : « Le positivisme est le mausolée philosophique de l’humanité en déclin. Je ne veux rien avoir à faire avec lui. Je le méprise. Je le hais. Je le crains ». La nature tout entière est préstabilisée, car elle est là, tout simplement, et c’est là uniquement que pourront s’exprimer les potentialités qui deviendront réalités. On pense au réel sans double de Clément Rosset. La raison raisonnante des positivistes est inférieure à ce réel sans double. Quant à la vérité, elle n’a pas d’importance en soi ; elle n’a d’importance que si (et seulement si) elle est constitutive de la réalité réelle. On croit entendre Armin Mohler, admirateur de Rosset.

Rozanov fréquentait la « société religieuse/philosophique » de Saint-Pétersbourg qui entendait moderniser la religion non dans un sens positiviste, bien sûr, mais en lui donnant une vigueur nouvelle. Dans ces débats, parfois houleux, Rozanov n’a eu de cesse de dénoncer le rejet par l’église orthodoxe des facteurs vitaux, posture qui lui a donné une réputation de révolutionnaire antireligieux, alors qu’au même moment il prenait fait et cause pour la « Centurie noire » pogromiste, qui accusait les juifs de « meurtre rituel », et il brocardait la pusillanimité des progressistes dans cette affaire. Cette ambivalence le discrédite aux yeux des libéraux, pourtant réceptifs à sa critique de l’orthodoxie. La pétrification de l’orthodoxie a généré un gouffre profond de l’âme qui provoquera à terme une catastrophe de colossale dimension : elle engloutira tout, trône, classe, travailleurs, …

51HG0ihqOoL._SX195_.jpgRozanov développe sa pensée religieuse : elle n’est pas directement centrée sur l’Eglise orthodoxe, qu’il n’abandonnera toutefois jamais, car, malgré ses lacunes et ses travers, elle réserve pour ses fidèles un espace de chaleur inégalée : on y enterre ses parents, ses proches, on y marie ses enfants. Le corps de l’Eglise, ce sont ses rites qui rythment la vie, celle du foyer, du nid.  D’emblée, on le voit, la critique antireligieuse de Rozanov n’est pas celle des positivistes et des libéraux, dont il perçoit les idées comme également pétrifiées ou en voie de pétrification. Le noyau central de sa critique de l’orthodoxie russe est vitaliste. La doctrine chrétienne est hostile à la vie, au désir. Elle s’est détachée de l’« arbre de la vie », alors que l’Ancien Testament, qu’il revalorise, y était étroitement attaché. L’Evangile, qui, pour lui est un poison mais non au sens où l’entendait Maurras, véhicule une profonde tristesse, un deuil permanent. Il n’est pas tellurique, encore moins phallique. Il méconnait le rire et l’amour charnel, seul amour véritable. Mais fidèle à sa manière de dire aussi, et dans la foulée même de ses écrits provocateurs, le contraire de ce qu’il vient d’affirmer, Rozanov chante les vertus du monachisme européen, générateur d’un être hermaphrodite et monacal, qui est parvenu à sublimer à l’extrême les instincts vitaux et, par là même, à générer la civilisation en Europe. Ce monachisme créateur a toutefois cédé le pas à l’infertilité évangélique en Europe, si bien qu’à terme tout deviendra « ombre ». Ce n’eut pas été possible si la religion avait été plus charnelle, plus solaire, plus fidèle aux cultes antiques de la fertilité, dixit Rozanov, l’inclassable, car le soleil est là, est l’élément le plus patent du réel (sans double), sans lequel aucune vie, ni élémentaire ni monacale n’est possible, sans lequel les liturgies cycliques n’ont aucun sens. Comme David Herbert Lawrence, Rozanov réclame un retour de la religion au cosmos pour que la théologie ne soit plus un grouillement sec de radotages syllogistiques mais la voix du peuple paysan qui chante le retour du printemps.

C_ROZANOV_Feuilles-360x600.jpgLa disparition du cadre doux du domostroï et l’a-cosmicité, l’anti-vitalisme, de la religion officielle sont les vecteurs du déclin final de la civilisation européenne. Sans vitalité naturelle, une civilisation n’a plus l’énergie d’agir ni la force de résister. Elle a perdu toute étincelle divine. Lev Gumilev, qui déplore la disparition des passions, Edouard Limonov, récemment décédé, qui parle d’un Occident devenu un « grand hospice », Alexandre Douguine, qui développe sa critique particulière de l’Occident, sont des échos lointains de ce vitalisme de Rozanov. Préfigurant également Heidegger, Rozanov déplore l’envahissement de nos foyers par l’opinion publique/médiatique, qui décentre nos attentions et disloque la cohérence de nos nids. Nous sommes dans un processus de « sociétarisation » qui détruit les communautés archaïques, dissout les ciments irrationnels et les remplace par un bla-bla intellectuel pseudo-rationnel. La politique est dès lors dominée par cet intellectualisme infécond et tout ce qu’elle produit comme idéologies ou comme programmes mérite le mépris. Rozanov formule donc un credo apolitique. Si la révolution bolchevique, survenue pendant la rédaction des Feuilles tombées, réussit à bouleverser de fond en comble l’édifice impérial tsariste, c’est parce qu’elle est portée par la vitalité des moujiks qui se sont engagés dans l’Armée Rouge. La révolution est une manifestation de la jeunesse, écrit-il, qui veut autre chose qu’un empire sclérosé.

Rozanov avait fréquenté à Saint-Pétersbourg, ce couple extraordinaire que formaient Dimitri Merejkovski et Zinaïda Hippius qui, à leur tour, avaient fréquenté à Paris cet autre couple hors du commun, Arthur Moeller van den Bruck et Lucie Kaerrick (traducteurs de Dostoïevski). Par l’intermédiaire de ces deux couples, très actifs dans les milieux culturels russes et allemands, les idées vitalistes de Rozanov, avec son antipositivisme viscéral, sa critique de l’assèchement des religions, sa vision de la mort civilisationnelle par la disparition des communautés archaïques et, enfin, sa valorisation, au début de la révolution russe, du facteur jeunesse, sont passées, mutatis mutandis, dans le corpus de la révolution conservatrice. Et s’y sont ancrées. Définitivement.

Robert Steuckers.

Forest-Flotzenberg, avril-mai 2020.

Bibliographie :

  • - Helmut Dahm, Grundzüge russischen Denkens – Persönlichkeiten und Zeugnisse des 19. Und 20. Jahrhunderts, Johannes Berchmans Verlag, München, 1990.
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  • - Peter Krug, Dichters, Denkers en Rebellen – De Russische cultuur tussen traditie en revolutie, Kok Agora/Pelckmans, Kampen, 1990.
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  • - Pierre Pascal, Strömungen russischen Denkens 1850-1950, Karolinger Verlag, Wien, 1981.
  • - Vasili Rozanov, Foglie cadute, Adelphi, Milano, 1976.
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  • - Karl Schlögel, Petersburg – Das Laboratorium der Moderne 1909-1921, Fischer, Frankfurt a. M., 2009.
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  • - Robert Steuckers, La révolution conservatrice allemande – Biographies de ses principaux acteurs et textes choisis, tome 1, Ed. du Lore, s. l., 2014 (voir le chapitre : « Sur l’entourage et l’impact d’Arthur Moeller van den Bruck »).
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  • - Emmanuel Waegemans, Geschichte der russischen Literatur von Peter dem Grossen bis zur Gegenwart, UVK, Konstanz, 1998.

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