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mercredi, 07 avril 2021

Le pacte de la mer Noire. Quand l'axe Turquie-Ukraine irrite Poutine

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Le pacte de la mer Noire. Quand l'axe Turquie-Ukraine irrite Poutine

Par Gregorio Baggiani

Ex : https://formiche.net/

Avertissement : ce document émane d’une structure de l’OTAN. Il nous apparaît cependant intéressant à plus d’un titre : il souligne le double jeu de la Turquie, révèle son rôle toujours important au sein de l’Alliance Atlantique, montre que l’intérêt d’Ankara pour Kiev prépare, en quelque sorte, l’inclusion de l‘Ukraine dans l’Otan.

De l'énergie à l'armement, la Turquie et l'Ukraine se rapprochent de plus en plus, et sont désormais officiellement jumelées. Une entente en mer Noire qui inquiète la Russie dans une large mesure et qui pourrait également avoir des répercussions au Moyen-Orient. L'analyse de Gregorio Baggiani, analyste de la Fondation du Collège de défense de l'OTAN.

L'intensification des relations turco-ukrainiennes est l'une des principales nouveautés de ces dernières années. Elle représente un important facteur de stabilité, puisqu'elle rétablit un équilibre des forces qui avait été perturbé par l'annexion russe de la Crimée en mars 2014, certes illégale du point de vue du respect du droit international, mais qui s'est déroulée dans un contexte de forte escalade des tensions internationales au niveau systémique en raison de la crise ukrainienne.

La Russie et la Turquie sont "unies" par des intérêts communs tels que le commerce de l'énergie, la vente de systèmes d'armes (en particulier le système de missiles S-400, qui permet de contrôler l'ensemble de la mer Noire et une partie de la Méditerranée, une zone sur laquelle la Turquie lorgne de manière de plus en plus agressive), une aversion commune pour les systèmes politiques libéraux et surtout par la nécessité de maintenir la mer Noire sous la domination exclusive des principales puissances côtières.

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Sans compter que la Turquie reste un membre fondamental de l'OTAN, même si elle n'est plus considérée comme un allié fiable par de nombreux autres États membres. Erdogan utilise habilement, autant que très peu scrupuleusement, l'appartenance à l'OTAN pour s'opposer à la Russie lorsque cela est nécessaire, tout en menaçant d'étendre les relations avec la Russie pour obtenir des concessions de la part de l'OTAN, dans la mesure où celle-ci joue un rôle clé dans la protection militaire des États-Unis au Moyen-Orient et au-delà.

Mais ces éléments ne suffisent pas à déterminer une entente durable entre les grandes puissances de la mer Noire, car la Russie et la Turquie sont également divisées par des problèmes régionaux; voir le Caucase du Sud, et le Nagorny-Karabakh en particulier, ainsi que la Syrie et la Méditerranée orientale, où le panturquisme, ou le pantouranisme, se heurte inévitablement aux visées expansionnistes du voisin russe. Ceux-ci inspirent évidemment la peur, même dans un État militairement puissant comme la Turquie (dont la force militaire s'est de toute façon affaiblie après les purges de l'armée qui ont suivi la tentative de coup d'État de juillet 2016).

Dans ce contexte, on assiste donc à une intensification des relations commerciales par le biais d'un accord de libre-échange et de coopération militaire, mais aussi diplomatique, entre la Turquie et l'Ukraine, les deux États littoraux les plus importants après la Russie.

La Turquie soutient sans réserve ou sans ambiguïté la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'Ukraine à l'intérieur de frontières internationalement reconnues et se félicite donc de la coopération dans le cadre de la Plate-forme pour la désoccupation de la Crimée à laquelle Moscou s'oppose évidemment de manière unilatérale, mais ferme, parce qu'elle remet en cause une question qu'elle considère comme désormais close.

Les ministères de la défense et les autres départements concernés des deux pays doivent assurer le succès de tous les projets bilatéraux. Ils ont l'intention d'achever dès que possible les négociations sur un accord de libre-échange entre l'Ukraine et la Turquie, d'intensifier la coopération au sein de la Commission intergouvernementale pour le commerce et la coopération économique et d'accroître les investissements turcs dans les projets d'infrastructure en Ukraine.

Les deux pays accueilleront l'« Année de l'Ukraine » en Turquie et l'« Année de la Turquie » en Ukraine. En outre, une sorte de jumelage est prévu, dans le sens où l'Ukraine a exprimé son intérêt à promouvoir la coopération avec la Turquie dans le domaine religieux également.

Cela inclut même la construction d'une nouvelle mosquée importante à Kiev, une manière de reconnaître et de récompenser la petite communauté musulmane ukrainienne, tout en présentant l'Ukraine comme ouverte au monde musulman, faisant de la mer Noire une mer de commerce et de communication interreligieuse.

Au niveau diplomatique international, cette alliance unique entre la Turquie et l'Ukraine finira par faire basculer les votes de nombreux États islamiques vers l'Ukraine lorsque l'ONU sera appelée à se prononcer sur la question de la Crimée, une occupation par le passé déjà sanctionnée par l'ONU à plus d'une reprise.

Ce qui est clair, c'est une sorte de compétition acharnée entre la Russie et l'Ukraine pour s'attirer les faveurs du monde arabe, et de ce qu'on appelle le tiers-monde en général au niveau international et surtout au sein des Nations unies, (il n'est pas surprenant de constater dernièrement un fort activisme russe à la recherche de voix pour résister aux résolutions de condamnation à l'ONU pour l'occupation de la Crimée et des débouchés commerciaux et géopolitiques en Afrique, surtout le long de la côte sud de la mer Rouge, en particulier à Port Soudan, un avant-poste stratégique pour le contrôle de la navigation en transit vers le golfe Persique et l'océan Indien, où s'effectue une part importante du trafic commercial et énergétique mondial) et un autre pour l'accès aux marchés du Moyen-Orient, pour lequel le contrôle de la mer Noire est absolument essentiel, comme pour l'extraction du gaz et du pétrole, dont la mer Noire est riche et dont l'extraction contestée par la Russie représente un élément supplémentaire de tension et de discorde entre Moscou et Kiev qui, idéalement, devrait être discuté dans le cadre de négociations multilatérales complexes qui, cependant, semblent inévitablement se heurter à des difficultés.

Il va sans dire que cette convergence d'intentions et d'intérêts entre la Turquie et l'Ukraine est fortement désapprouvée par Moscou et suivie avec une certaine inquiétude dans la mesure où elle vise intrinsèquement à contenir les aspirations expansionnistes de la Russie en Mer Noire même (et surtout comme projection en Méditerranée orientale et en Syrie), malgré le fait qu'il existe entre la Russie et la Turquie une importante collaboration de type sectoriel, donc non organique et structurelle du point de vue politique.

D'autre part, certains acteurs extérieurs à la région, les États-Unis en particulier, voient d'un bon œil une alliance entre Ankara et Kiev, comme une alliance visant spécifiquement à empêcher Moscou de satisfaire ses besoins de projection stratégique, ce qui l'aiderait à augmenter le volume des échanges commerciaux et politico-diplomatiques avec le reste du monde. Cela accroît de manière directement proportionnelle son statut politique et diplomatique et lui permet de devenir ou d'être l'un des pôles indépendants de la politique mondiale, ce que l'on appelle le nouvel ordre multipolaire, auquel les dirigeants et, dans une certaine mesure, la population russe elle-même aspirent fortement, et qui est illustré par le concept de velikoderzavnost ou de grande puissance.

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