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jeudi, 07 octobre 2021

AUKUS: pas de place pour les Européens dans le Pacifique !

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AUKUS: pas de place pour les Européens dans le Pacifique !

Les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie sont unis dans leurs efforts pour freiner l'expansionnisme chinois

L'Europe reste sur la touche

par Salvatore Recupero

Ex: https://www.centrostudipolaris.eu/2021/10/07/aukus-nel-pacifico-non-ce-spazio-per-gli-europei/

"La France a été poignardée dans le dos". C'est du moins ce qu'affirme Jean-Yves Le Drian, le ministre français des affaires étrangères. L'Australie, en effet, a annulé (sans préavis) le contrat avec Paris pour la fourniture de sous-marins conventionnels d'une valeur de 90 millions de dollars. Les Britanniques ont remporté le contrat pour la production de sous-marins à propulsion nucléaire. L'affaire a eu et aura des conséquences géopolitiques importantes. Avant de comprendre pourquoi, nous devons analyser le contexte dans lequel ce choix a été fait.

Qu'est-ce qu'Aukus ?

À cet égard, nous devons d'abord comprendre ce que signifie Aukus. Aukus désigne les trois nations (Australie, Royaume-Uni et États-Unis) qui ont signé un pacte de sécurité trilatéral. L'accord prévoit (pour l'instant) que les États-Unis et le Royaume-Uni aident l'Australie à développer et à déployer des sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la présence militaire occidentale dans la région du Pacifique. Mais de qui Camberra doit-elle se défendre ? De la Chine, bien sûr. L'annonce a été faite le 15 septembre de l'année dernière et a provoqué un tollé. Évidemment, il y a eu un tollé à Pékin, mais nous sommes plus intéressés par l'impact de l'accord sur Paris en particulier et l'Europe en général.

C'est la France qui en a payé le prix, puisqu'elle a vu l'annulation d'une commande de plusieurs millions de dollars. Un fait étrange, notamment parce que Paris en 2016 (lors de la signature de l'accord) avait reçu la "bénédiction" de Washington. Alors pourquoi annuler le contrat ? La réponse n'est pas simple et est de nature politique, ou plutôt liée à la stratégie militaire. 

Comme l'explique Dario Fabbri (1), analyste chez Limes, "acheter une technologie militaire signifie se ranger du côté du fabricant en cas de guerre". "La France ne pourrait pas suffire à elle seule à protéger l'Australie en cas de conflit. Les États-Unis ont besoin que l'Australie utilise son armement pour mieux participer à l'endiguement de la République populaire". Après avoir abandonné l'Afghanistan (qui borde la Chine sur 90 km), Washington doit contenir la République populaire par la mer. Mieux vaut donc les Britanniques que les Français. Le Royaume-Uni, après s'être libéré de ses faibles liens avec Bruxelles, peut renforcer ses liens avec les pays du Commonwealth. Londres, comme le disait Churchill, choisira toujours entre l'Europe et la "haute mer". Rien de nouveau alors. Cette affaire, en fait, nous ouvre aussi les yeux sur la signification géopolitique du Brexit. Mais revenons au choix de Camberra. 

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La France et l'Indo-Pacifique

La colère de Paris ne sera pas facilement apaisée. La réaction à chaud a été de rappeler ses ambassadeurs aux États-Unis et en Australie.  Les Français n'accepteront pas facilement d'être coupés de cette partie du globe. Il y a de nombreuses raisons à cela, et pas seulement une question de grandeur et de gloire. 

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Pour comprendre ce qui a été dit, il est nécessaire de lire la stratégie indo-pacifique de la France (2) élaborée en juillet par le ministère français des affaires étrangères. La France (il faut le rappeler) est le seul pays de l'UE qui possède des territoires dans la région indo-pacifique: les départements de La Réunion et de Mayotte, les collectivités de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française, le territoire de Wallis-et-Futuna et les Terres australes et antarctiques françaises. L'ensemble de ces territoires représente une population de 1,65 million d'habitants (plus d'un million pour les deux départements de l'océan Indien). Évidemment, Paris défend ses positions par une présence militaire importante. Ensuite, il y a l'aspect économique. En 2019, environ 18 % des importations françaises provenaient de la région indo-pacifique, et environ 14 % des exportations françaises étaient destinées à cette région. Ces flux commerciaux ont augmenté de 49% au cours des dix dernières années. Il faut aussi ajouter que l'Élysée "dépense et dépense" beaucoup dans ces territoires : les investissements directs ont représenté environ 8% de ses investissements globaux en 2019 (6% hors Chine), soit 113 milliards d'euros. 

Cela dit, il est clair que la France veut jouer la troisième roue du carrosse entre la Chine et les États-Unis dans cette partie du monde. Le choix de Canberra a sans doute affaibli l'influence de Paris et surtout, Biden a envoyé un message clair à l'Elysée : il n'y a pas de place pour les Européens ici. Cependant, la Maison Blanche ne veut pas rompre complètement avec Paris. 

La France sera-t-elle indemnisée ?

Selon de nombreux analystes, afin d'apaiser la colère des Français, les Américains ont déjà décidé de laisser le champ libre à leurs cousins français au Sahel. De plus, Macron en profitera pour tisser son réseau d'alliances en Méditerranée et au-delà. Les élections présidentielles approchent et l'Elysée doit montrer qu'il peut se relever de cette défaite. C'est pourquoi Paris a vendu trois frégates à la marine grecque (3). La Grèce souhaite depuis longtemps renforcer sa flotte, comme elle l'a déjà fait avec les chasseurs Rafale (également fabriqués en France) dans le ciel. L'axe entre Macron et le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis porte déjà ses fruits. 

Mais l'Elysée ne s'arrête pas là. D'autres accords sont prévus. Tout d'abord, avec la République tchèque (4) : le ministère tchèque de la Défense a donné son feu vert à l'acquisition de 52 obusiers automoteurs Caesar auprès de Nexter Systems. Le montant de l'opération s'élève à environ 335 millions d'euros. In secundis avec la Roumanie (5) : la marine de Bucarest est intéressée par l'achat de navires de guerre produits par Naval Group (le géant français qui vient de signer la vente des frégates FTI à la flotte grecque). Bref, Paris, après la claque anglophone, ne reste pas les bras croisés en attendant de se rattraper dans l'Indo-Pacifique.

Mais pour en revenir à l'Aukus, il n'a pas seulement porté préjudice à la France. Avant d'être officialisée, elle a également touché l'Italie, en particulier Fincantieri. Malheureusement, le récit de ce préjudice n'est pas apparu dans les médias italiens.

Aukus frappe Fincantieri

Le seul à en avoir parlé est Alberto Negri (6). L'ancien correspondant d'Il Sole 24 Ore rapporte qu'en juin dernier, la "plus grande commande navale italienne de ces dernières décennies, celle passée à l'Australie pour neuf frégates, d'une valeur totale d'environ 23 milliards d'euros, a été perdue". La commande a été remportée par l'entreprise anglaise Bae Systems, devant deux autres concurrents, Fincantieri et l'entreprise espagnole Novantia. C'était un choix politique plutôt que technique, ce qui le rend d'autant plus brûlant. Le choix, en effet, n'avait aucune justification sur le plan technologique: "Les Fremms italo-françaises - souligne l'IAI, l'Institut des affaires internationales - sont les unités en service les plus avancées au monde. Ce n'est pas tout: Fincantieri avait prévu d'investir directement en Australie pour la construction des navires et d'impliquer largement les fournisseurs locaux". En bref, les premières victimes de l'Alliance Aukus ont été nous, les Italiens. 

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L'Italie misait beaucoup sur cette commande. La diplomatie avait battu son plein : une croisière spécifique d'un Fremm de la marine et une visite d'une délégation gouvernementale en Australie avaient été organisées. Tout semblait aller pour le mieux, mais Canberra a ensuite décidé qu'il ne valait pas la peine de couper le cordon ombilical qui la lie à Londres et, surtout, à Washington. Le résultat est une défaite pour nous. Mais la presse italienne a préféré garder le silence, peut-être pour ne pas embarrasser le gouvernement Draghi.

La seule considération que nous pouvons tirer de ces événements est que l'Europe est comme un chien attaché à une laisse rétractable. Lorsque la bande est desserrée, nous avons l'illusion d'être libres, puis le maître (l'OTAN et donc les États-Unis) appuie sur le bouton et nous sommes obligés de battre en retraite. Personne n'est sauvé: tout au plus les Français ont-ils un peu plus de marge d'autonomie. Mais seulement si cela sert à faire la "guerre des ordres" avec l'Italie. Diviser pour mieux régner: une tactique qui a toujours fonctionné.

Le message de Stoltenberg

Si quelqu'un a encore des doutes sur la "souveraineté européenne", Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'OTAN, expliquera comment les choses fonctionnent. Dans une interview accordée à Il Sole 24 Ore (7), le parti travailliste norvégien a expliqué que : "L'Union européenne ne sera jamais en mesure de défendre l'Europe. En partie pour des raisons financières : 80 % des dépenses militaires de l'OTAN proviennent d'États non membres de l'UE. En partie pour des raisons géographiques: la Norvège au nord, la Turquie au sud, le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni à l'ouest contribuent tous à la défense de l'Europe. 

Il ne sert pas à grand-chose de porter les dépenses militaires à 2 % du PIB si cet argent n'est pas affecté à un projet de défense européenne commune. Ainsi, chaque euro que les Européens investissent dans les dépenses militaires ne servira qu'à renforcer l'OTAN, l'organisation qui limite notre souveraineté. Pour en revenir à la métaphore précédente, le chien (l'Europe) n'est pas seulement tenu par une laisse rétractable, mais il est également condamné à se mordre la queue. En bref, nous ne pouvons pas être surpris par des "sous-marins français" ou des "frégates italiennes".  Que nous le voulions ou non, tant que nous faisons partie de l'Alliance atlantique, nous devons nous soumettre à la volonté de Washington. 

Notes:

    1. Affaire Aukus : Etats-Unis-Australie-France. Que s'est-il passé ? Dario Fabbri sur Limes.com 24 septembre 2021
    https://www.limesonline.com/lapprofondimento-di-dario-fabbri-caso-aukus-stati-uniti-australia-francia-cosa-e-successo/125096

    2. La stratégie indo-pacifique de la France, élaborée par le ministère français des Affaires étrangères, publiée le 1er août 2021.
    https://au.ambafrance.org/IMG/pdf/en_indopacifique_web_cle0f44b5.pdf

    3. Frégates françaises pour la Grèce : les premiers effets de l'Aukus. Rivista Italiana Difesa par Pietro Batacchi 29 septembre 2021
    https://www.rid.it/shownews/4419

    4. Les Tchèques signent un accord pour acheter de l'artillerie française montée sur camion. Par Ap News 30 septembre 2021
    https://apnews.com/article/business-europe-prague-systems-ltd 02b5a883be52137b65b0a57827f5e128

    5. MApN : "Ferme volonté de signer" un accord-cadre pour quatre corvettes Gowind 2500 avec la société française Naval Group, récemment impliquée dans la crise des sous-marins. Par l'agence G4 Media.Ro. Par Alexandru Stanescu 29 septembre 2021
    https://www.g4media.ro/exclusiv-mapn-isi-exprima-in-mod-ferm-disponibilitatea-de-semnare-a-acordului-cadru-pentru-cele-patru-corvete-gowind-2500-cu-compania-franceza-naval-group-implicata-recent-in-criza.html

    6. Aukus va-t-il paralyser Fremm de Fincantieri ? Réflexion publiée sur la page Facebook d'Alberto Negri 19 septembre 2021
    https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1778361029015456&id=100005247276544

    7. Stoltenberg (Otan) : "Sans les États-Unis, l'UE ne pourra jamais défendre l'Europe" Interview de Beda Romano Il Sole 24 Ore 25 août 2021
    https://www.ilsole24ore.com/art/stoltenberg-nato-senza-usa-l-unione-europea-non-sara-mai-grado-difendere-ue-AExhDle

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