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mercredi, 07 février 2024

Les peurs humaines face aux pharaons de la technologie comme Musk et Gates

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Les peurs humaines face aux pharaons de la technologie comme Musk et Gates

La crainte est fondée. Jünger a bien compris que l'irréductibilité de l'être humain réside dans son implacable soif d'erreur.

par Giacomo Petrella

Source: https://www.barbadillo.it/112729-heliopolis-18-i-timori-umani-davanti-ai-faraoni-della-tecnica-come-musk-e-gates/

Il y a une terrible dissonance entre les sourires avec lesquels les institutions accueillent des figures exceptionnelles et formidables comme Bill Gates ou Elon Musk, et la peur intime de l'homme moyen face à ces pharaons de la technologie. Certains intellectuels se moquent de cette peur, la jugeant hâtivement "néo-luddite". Eux, en tant qu'intellectuels, imaginent qu'ils recevront un billet tout prêt pour le vaisseau spatial qui les emmènera en sécurité, sur Mars. Leur ironie est la même que celle qui a accompagné toutes les terribles dévastations historiques. Et peut-être que pour certains d'entre eux, il en est ainsi. Il ne nous est pas donné de le savoir.

La crainte de l'homme moyen est cependant bien fondée. Dans Les abeilles de verre, notre bon maître Ernst Jünger nous avertissait avec une froideur toute germanique que "la perfection humaine et la perfection technique ne sont pas conciliables. Si nous voulons l'une, nous devons sacrifier l'autre; à ce stade, les chemins se séparent. Celui qui en est convaincu sait ce qu'il fait d'une manière ou d'une autre".

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La cabane dans la forêt

Ici, ce qui est un peu rageant, c'est que nous n'avons toujours pas le temps ni l'argent pour construire notre cabane dans les bois. Ce qui, on s'en rend compte, représente une angoisse typiquement américaine: les cours de prepping, de survie, etc. fleurissent. Mais il serait un peu idiot de psychanalyser tout cela sans observer d'en haut comment les choses évoluent. La cabane dans la forêt représente en fait la contre-ironie intellectuelle : il serait amusant de voir les fusées exploser vers le ciel lorsque la guerre civile atteindra, par un miracle divin, sa phase de pacification.

La peur

Mais nous disions: la peur est fondée. Jünger avait bien saisi combien l'irréductibilité de l'être humain réside dans son implacable soif d'erreur. L'homme se trompe. Il ne serait pas à la fois arbitre et victime du Devenir s'il n'en était pas ainsi. Il ne serait pas libre. "Nous ne voulons pas d'un monde bien construit...". Il est donc tout à fait naturel que celui qui se sent encore lié à l'Univers soit terrifié par la perfection de la Technique apportée sur la table, avec la Tg; le morceau reste évidemment indigeste. La main glisserait vers la garde de l'épée, si nous étions dans d'autres temps.

En effet, la Technique n'admet pas l'erreur. Le calcul a commencé. Inéluctable. Celui qui salue le Pharaon sourit d'un sourire désespéré. Combien d'emplois vais-je pouvoir sauver? pense-t-il. Combien de familles? Combien de lits? Il n'y a pas d'ironie ici. Il y a la peur de l'insubstantialité totale de son effort. Comme Don Quichotte sans folie, l'homme sans erreur est un être effrayé, brisé, anéanti. Son seul mantra "ne pas faire le mal - ne pas faire le mal" l'enferme bien plus que le pauvre Prométhée.

Oui, parce que si notre bon Titan a agi par arrogance, vilenie et liberté, le reste d'entre nous agit par simple instinct de conservation. C'est ici que le parallèle jüngerien entre l'État mondial et le monde des insectes trouve son déploiement effectif: sans liberté, nous agissons par une action aussi conditionnée que parfaite, cohérente, a-historique. Sain d'esprit.

Peut-être est-ce notre fils qui le verra, cet État mondial. Ou peut-être, s'il en a la force, ce sera son petit-fils. Il y avait dans le Maître un optimisme prudent, une sorte d'espoir marxien et héraclitéen. La fourmilière pourrait devenir, après tout, le nouvel âge d'or. Nous aussi, nous espérons un peu.

En attendant, préparons-nous à un carnage sans précédent. Gaza multiplié par mille. La technique n'admet aucun dysfonctionnement.

Giacomo Petrella

14:18 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ernst jünger, philosophie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le pragmatisme transcendantal vu par le philosophe Adriano Tilgher

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Le pragmatisme transcendantal vu par le philosophe Adriano Tilgher

Comme l'a écrit Gian Franco Lami, qui s'est longuement penché sur cet auteur, le pragmatiste transcendantal est aussi un auteur qui vise à faire "un pas pour la vie, un pas pour la pensée".

par Giovanni Sessa

Source: https://www.barbadillo.it/112719-il-pragmatismo-trascendentale-visto-dal-filosofo-adriano-tilgher/

Théorie du pragmatisme transcendantal. Doctrine de la connaissance et de la volonté, en librairie grâce aux éditions InSchibboleth

Pour moi, la philosophie italienne de la première moitié du 20ème siècle n'est en aucun cas une expression "provinciale" et marginale de la pensée européenne. Au contraire, la pensée italienne, qui a été très articulée dans sa proposition théorique au cours du 20ème siècle, a produit des penseurs exceptionnels. Parmi eux, Adriano Tilgher a joué un rôle central. Notre affirmation semble confirmée par la lecture de la nouvelle édition de son œuvre capitale, Théorie du pragmatisme transcendantal. Doctrine de la connaissance et de la volonté, en librairie grâce aux éditions InSchibboleth (sur commande : info@inschibboloethedizioni.com, pp. 357, euro 26.00). Le volume est édité par Michele Ricciotti, auteur d'une introduction organique qui permet au lecteur de contextualiser la pensée de Tilgher d'un point de vue historico-théorique. Le volume est en outre enrichi d'un appendice qui rassemble un article crucial sur La polemica Croce-Gentile.

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L'itinéraire spéculatif du penseur a commencé, au début du 20ème siècle, sous le signe de Croce. Le philosophe de Pescasseroli se dépense en faveur du jeune homme entreprenant, même pour des questions personnelles: il demande et obtient pour lui un poste de bibliothécaire à Turin et, plus tard, son transfert à Rome, à la bibliothèque "Alessandrina". Il lui confie également la traduction de la Doctrine de la science de Fichte, publiée par Laterza. Très vite, l'"agité" Tilgher saisit le caractère problématique de la doctrine du distinct. Selon lui, dans Croce: "le passage du "moment intuitif" au "moment perceptif" semble se faire à travers "un passage mystérieux et incompréhensible" (p. 11), note l'éditeur. Cet "inexplicable" mettait en question "la relation de distinction entre volition et intuition, qui impliquait à son tour celle entre philosophie pratique et connaissance théorique" (pp. 11-12). Un hiatus semble se creuser entre le distinct et son "extérieur": il se manifeste clairement dans l'art. Le "sentiment", contenu de l'intuition, "risquait d'échapper aux mailles du système" (p. 12). Tilgher fait du "sentiment" un moment dialectique négatif. Cette position sera confirmée plus tard, de manière complète, dans l'Esthétique de 1931.

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Le pragmatiste estimait que dans l'Esthétique de Croce de 1902, l'art se présentait comme une connaissance de l'individu, ce qui excluait la matière chaotique et sans forme. Par la suite, le penseur abruzzais a identifié cette matière aux formes de l'esprit pratique. L'art organise en quelque sorte une matière déjà donnée, il est réduit à une "théorie de l'intuition" (p. 14).

La Théorie rassemble une dizaine d'essais publiés par Tilgher dans des revues et journaux de 1909 à 1914, qui, remaniés, forment les dix chapitres du volume. Le texte a donc un caractère systématique. Dans ses pages, le point de départ se trouve dans l'identité idéaliste de l'être et du savoir. Toutefois, cette perspective spéculative pose la connaissance, non comme donnée ultime, dans la mesure où son principe réside "dans l'acte par lequel l'esprit surgit comme abstraction absolue de toute donnée empirique, comme volonté pure" (p. 39), autonome et s'affirmant elle-même. Le pragmatisme transcendantal est donc toujours in fieri. Dans ce contexte, le thème de l'art revient au premier plan. L'exégèse originale de Tilgher va au-delà des lectures habituelles de la "mort de l'art" hégélienne, et au-delà de la tournure historiciste que la question avait chez Croce : "L'art n'est nullement destiné à la fin "historique", mais à la mort et à la renaissance dialectiques" (p. 16). Seule sa mort, sa nature iconoclaste, lui permet de ressusciter sous des formes toujours nouvelles, car sa "forme" ne peut contenir la conscience de soi, mais transcrit le rythme de la vie.

9782266309851-200x303-1.jpgLe renversement de l'approche de Croce rend explicite la temporalité inévitable de l'art, sa dimension hyperbolique. Pour Tilgher, c'est le "progrès", le fait de procéder, qui fonde l'historicité : "Non pas, donc, le progrès de l'art, [...] mais le progrès dans l'art" (p. 145). Ce qui est présent dans la dimension poïétique, c'est la dynamique de l'automédiation de l'immédiat. La vie et la pensée ne font qu'un. Dans la Théorie, le dernier chapitre témoigne d'une proximité des thèses tilghériennes avec celles de Gentile, qualifié par la suite de "béhémoth triomphant". L'annexe montre d'ailleurs comment, pour le pragmatiste, la controverse entre Croce et l'actualiste s'est en réalité construite sur des bases fictives: les deux étaient plus proches qu'ils ne le pensaient. Tilgher se place à égale distance de l'un et de l'autre, revendiquant une sorte de primauté chronologique dans sa critique de la philosophie de Croce. Dès ses premiers travaux, il était convaincu que : "entre les "formes absolues de l'esprit" il n'y a [...] pas de gradualité [...] mais un rapport dialectique entre les contraires, une oscillation entre le Moi et le non-Moi, l'art et la philosophie, la conscience et la conscience de soi" (p. 21), une conversion continue. Ce qui rapproche sans doute Tilgher de Gentile, note Ricciotti : "Le premier de la philosophie [...] est [...] un acte absolu [...] donc négativité et liberté absolues, il n'a rien au-dessus de lui-même" (p. 334). Contrairement à l'actualisme, pour Tilgher, "la conscience de soi reste un point de départ qui [...] doit être déduit". D'où les réserves contre une conscience comprise comme un pur acte" (p. 23), incapable d'expliquer le devenir de l'esprit.

Au-delà des invectives anti-actualistes de Lo spaccio del beione trionfante, Tilgher est conscient du tournant actualiste (comme Evola et Emo), notamment dans la manière de lire l'histoire. Gentile vit le passé comme une production du présent, bouleversant par ailleurs la conception aristotélicienne de l'acte pur. Le philosophe de Castevetrano restitue ainsi à l'acte, dépoétisé par le Stagirite, la dimension du possible qui ne peut jamais être normalisé, exposant l'histoire et l'homme à l'éternel novum de la liberté. Cette exégèse de l'actualisme est, selon moi, un héritage vraiment précieux. Un écho du "je" fichtéen résonne dans cette thèse tilghérienne. Malheureusement, l'immédiateté gentilienne est restée une monade fermée sur elle-même, incapable de comprendre les "autres" immédiatetés, affirme Tilgher, et incapable de s'ouvrir à la médiation elle-même. En bref, conclut Ricciotti, pour contextualiser l'expérience de Tilgher, il est nécessaire de la situer entre Croce et Gentile : "Pas dans leur ombre, mais dans l'interstice qui les sépare et les unit" (p. 30).

Comme l'a écrit Gian Franco Lami, qui a longuement travaillé sur Tilgher, à propos d'Evola, le pragmatiste transcendantal est aussi un auteur qui veut faire "un pas pour la vie, un pas pour la pensée". Dans l'état actuel du débat philosophique, ce n'est pas rien.

Giovanni Sessa

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