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dimanche, 21 décembre 2025

Christkindl et Sainte Lucie

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Christkindl et Sainte Lucie
 
 
Avec la christianisation avancée de l’espace germanique, les figures féminines qui gouvernaient traditionnellement le temps liminal des Rauhnächte ne furent ni supprimées ni oubliées, mais profondément transformées.
 
Leur fonction cosmologique (veiller sur le seuil de l’année, garantir la continuité du foyer, apporter la lumière dans la nuit) fut conservée, tandis que leurs aspects les plus archaïques et les plus violents furent neutralisés.
 
C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure du Christkindl, qui ne doit en aucun cas être compris comme un enfant.
 
Le Christkindl est, dès l'origine, une figure féminine, lumineuse, silencieuse et nocturne, angélique, créée dans l’espace luthérien comme substitut chrétien aux anciennes souveraines féminines des Rauhnächte.
 
Son rôle n’est pas d’incarner l’enfance, mais la lumière ordonnée et la pureté rituelle au cœur du temps suspendu de l’hiver.
 
Le Christkindl apparaît dans les territoires allemands protestants aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, notamment dans le contexte de la Réforme, comme une réponse théologique et symbolique à la fois au culte des saints et aux figures populaires jugées trop violentes ou trop païennes.

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Là où Perchta, Holda ou Holle inspectent les maisons et sanctionnent les transgressions, le Christkindl se manifeste comme une présence discrète et bienveillante, qui ne punit plus mais récompense. Une image de l'amour et de la bienveillance du Christ. Toutefois, cette douceur ne doit pas masquer la continuité de fonction.
 
Le Christkindl intervient lui aussi à un moment précis du calendrier, durant la nuit ou à son seuil, exige le silence, la retenue et l’ordre préalable du foyer, et n’apparaît que là où l’ancien cycle a été correctement clos.
 
Il demeure une figure du contrôle rituel, mais d’un contrôle intériorisé, compatible avec la morale chrétienne et particulièrement destiné au monde domestique.

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Cette figure féminine lumineuse ne procède pas d’une dévotion christologique directe, mais d’une ré-élaboration consciente des anciennes puissances féminines du seuil.
 
Sa blancheur, sa clarté, sa douceur, son absence de bruit, son lien étroit avec la maison et la distribution de dons sont autant d’éléments hérités des figures archaïques, dont la souveraineté s’exerçait déjà sur le foyer et le destin hivernal.
 
Le Christkindl n’est pas une rupture, mais une transposition confessionnelle: la même autorité féminine, désormais dépourvue de violence rituelle explicite, mais toujours chargée d’assurer le passage de l’année et la protection de l’espace domestique.
 
C’est dans ce cadre qu’il convient également de comprendre la figure de Lucie de Syracuse, telle qu’elle s’est imposée en Suède et dans le monde scandinave.

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La Sainte Lucie suédoise, jeune femme vêtue de blanc, portant une couronne de bougies et apparaissant dans la nuit pour apporter lumière et nourriture, ne constitue pas à proprement parler d'une survivance directe d’un culte ancien distinct, mais une adaptation tardive du modèle du Christkindl luthérien.
 
Dans l’espace nordique, cette figure féminine a été déplacée dans le calendrier et fixée au 13 décembre, date qui correspondait, dans l’ancien calendrier julien, au solstice d’hiver ou à son voisinage immédiat.
 
Le choix de sainte Lucie comme support hagiographique s’explique par l’évidence de son nom, issu du latin lux, la lumière, mais la fonction symbolique dépasse largement la martyre antique.
 
La Lucie scandinave reprend point par point les attributs du Christkindl : féminité lumineuse, blancheur, silence, présence nocturne, lien exclusif avec le foyer et apport de nourriture ou de dons. Elle n’est ni punitive ni maternelle au sens strict, mais ordonnatrice, garante d’un passage maîtrisé au cœur de l’hiver. Sa procession domestique, loin d’être une simple coutume festive, rejoue la mise en scène d’une lumière fragile qui traverse la maison à un moment où l’obscurité domine encore le monde extérieur. Comme le Christkindl, elle suppose un intérieur préparé, propre, calme, et un respect implicite des règles du temps hivernal.

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Il convient toutefois de préciser que cette transformation ne saurait être comprise comme un simple remplacement des anciennes figures féminines par des figures chrétiennes nouvelles.
 
Le Christkindl et la Lucie scandinave ne se substituent pas à Perchta ; ils en incarnent la face lumineuse, isolée et rendue compatible avec l’ordre chrétien.
 
Dans la tradition ancienne, Perchta est fondamentalement ambivalente: elle possède deux visages indissociables, l’un lumineux et bienveillant, l’autre sombre et dangereux.
 
La Perchta claire, blanche, ordonnatrice, protectrice du foyer et dispensatrice de dons, coexiste avec la Perchta noire, punitive, sorcière, ouvreuse de ventres et châtieuse des transgressions.
 
Cette dualité ne relève pas d’une opposition morale, mais d’une souveraineté totale sur le seuil de l’année, où protection et destruction procèdent d’une même autorité.
 
Le christianisme n’a pas supprimé cette figure, mais en a opéré une dissociation: la face lumineuse a été conservée et sublimée sous les traits du Christkindl puis, dans l’espace nordique luthérien, sous ceux de Lucie, tandis que la face sombre a été refoulée, diabolisée ou reléguée dans les marges du folklore sous forme de sorcières, de figures nocturnes ou de récits d’épouvante.
 
Le Christkindl n’est donc pas l’anti-Perchta, mais Perchta transfigurée, dépouillée de sa violence rituelle explicite et réduite à sa fonction positive de gardienne du foyer, porteuse de lumière et garante de la continuité hivernale.
 
Cette opération de sélection symbolique permet de comprendre pourquoi la souveraineté féminine demeure centrale le soir de Noël et dans le cycle des Rauhnächte, tout en changeant de visage : ce n’est pas la fonction qui disparaît, mais son expression, adaptée à un nouvel horizon religieux.

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Cette face lumineuse tardive que prennent le Christkindl et la Sainte Lucie nordique ne renvoie pas uniquement à Frigg, déesse du foyer, de l’ordre domestique, de la divination et du destin, mais convoque également l’autre pôle du féminin germanique, celui de Freyja, figure de la jeunesse, de la beauté, de la fertilité et de la puissance vitale.
 
Là où Frigg incarne la mère, l’épouse et la continuité, Freyja représente la femme désirante, lumineuse et féconde, associée à l’or, à la magie et au renouveau.
 
Cette polarité n’est pas une opposition, mais une complémentarité constitutive du féminin souverain.
 
Perchta apparaît précisément comme la synthèse populaire de ces deux pôles : souveraine hivernale ambivalente, elle est à la fois la vieille sorcière sombre, punitive et redoutable, proche de la mort et de la loi du fil, et la jeune reine blanche, bienveillante et ordonnatrice, porteuse de fécondité et de renouveau.

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Le christianisme n’a pas détruit cette figure, mais en a opéré une dissociation: la face lumineuse, jeune et désirable, relevant de Freya, a été isolée, purifiée et rendue acceptable sous les traits du Christkindl puis de Lucie, tandis que la face sombre, hivernale et terrifiante, relevant davantage de Frigg, a été refoulée dans la figure de la sorcière ou de la Perchta noire.
 
La persistance de motifs tels que le chat de Noël, animal traditionnellement associé à Freyja, dans les traditions nordiques de Yule et de Noël, confirme que cette dimension n’a jamais disparu : elle a été déplacée, neutralisée et fragmentée, mais continue de hanter le cycle hivernal comme la trace discrète d’un féminin lumineux, fertile et souverain, indispensable à la renaissance du monde après les nuits sombres.
 
Elles témoignent de la capacité des sociétés à transformer des structures symboliques très anciennes sans les détruire, en substituant à la crainte une douceur ordonnée, à la sanction une récompense, tout en conservant l’essentiel : la reconnaissance d’un temps où l’humain doit se tenir en retrait, dans le silence et la lumière maîtrisée, tandis que le monde se prépare à renaître.

Weihnachten, Rauhnächte, Loostagen, 's kleine Johr: Aux origines des coutumes de Noël en Alsace, une affaire de calendrier

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Weihnachten, Rauhnächte, Loostagen, 's kleine Johr: Aux origines des coutumes de Noël en Alsace, une affaire de calendrier
 
 
La nuit qui précède l’Épiphanie marque traditionnellement la fin des redoutées Rauhnächte, ces nuits situées entre l’ancienne et la nouvelle année, chargées depuis des siècles d’un sens particulier. Elles incarnent à la fois l’achèvement d’un cycle et l’attente du renouveau, un temps d’incertitude où l’ordre du monde semble vaciller avant de se recomposer.
 
Bien avant leur intégration au calendrier chrétien, ces nuits étaient déjà investies d’une forte valeur symbolique, enracinée dans une conception ancienne du temps et du cosmos.
 
On croyait que, durant cette période, les frontières entre le visible et l’invisible s’amenuisaient, que les animaux pouvaient parler, que les rêves prenaient une valeur prophétique et que l’année à venir se laissait entrevoir à travers des pratiques divinatoires dont le coulage de plomb du réveillon n’est qu’un vestige tardif.
 
Pour se protéger des forces errantes censées parcourir ces nuits, on faisait grand bruit, on sonnait des cloches, on frappait des objets métalliques, et plus tard on tira des pétards et des feux d’artifice, tandis que le christianisme introduisit l’aspersion d’eau bénite et l’encensement rituel des maisons afin d’écarter toute influence néfaste.

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Les Rauhnächte, également appelées Raunächte, sont aussi connues sous les noms de Zwölfnächte ou Zwölfte (les douze nuits), Glöckelnächte (nuits des clochettes), Innernächte ou Unternächte, Zwischen den Jahren, Loostage, et en Alsace sous l’appellation de s’kleine Johr, la "petite année".
 
Elles désignent un ensemble de nuits entourant le passage à la nouvelle année, auxquelles le folklore germanique et alpin attribue une signification exceptionnelle.
 
Le plus souvent, elles correspondent aux douze jours de Noël, du 25 décembre jusqu’à l’Épiphanie, le 6 janvier, mais dans certaines régions, la période retenue commence dès le solstice d’hiver ou la nuit de la Saint-Thomas, le 21 décembre, et s’achève au Nouvel An.
 
Il arrive aussi que la Thomasnacht ne soit pas incluse dans le décompte.
 
Selon les croyances populaires, les puissances tempétueuses propres au cœur de l’hiver se retireraient dans la nuit du 6 janvier, moment où la Wilde Jagd, la Chasse sauvage, cesserait ses courses nocturnes.

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Les douze Rauhnächte servaient également de base à des règles paysannes : conformément à la pauren practick, chacune de ces nuits était censée annoncer le temps de l’un des douze mois de l’année à venir, inscrivant ainsi l’avenir météorologique dans ce temps suspendu.
 
L’origine profonde de cette période ne réside cependant ni dans le christianisme ni dans un folklore tardif, mais dans un problème fondamental de mesure du temps.
 
Une année fondée sur douze mois lunaires compte 354 jours, tandis que l’année solaire en compte 365.
Il existe donc un écart de onze jours, parfois conceptualisés comme douze nuits (les germains comptant en nuits), qui ne s’intègrent pas naturellement dans le cycle ordinaire de l’année.
 
Dans les calendriers lunisolaires simples, qui ne pratiquent pas l’intercalation régulière de mois supplémentaires, ces jours excédentaires sont considérés comme des jours "morts", des jours hors du temps, situés en marge du décompte normal des mois.
 
De nombreuses mythologies considèrent que, durant ces périodes intercalaires, les lois habituelles du monde sont suspendues, rendant les frontières entre les mondes perméables.
 
Ces nuits deviennent alors propices aux rites de protection, de purification et de divination, et il est probable que certaines coutumes liées à la sortie de l’hiver et au carnaval trouvent leur origine dans cette logique de réajustement symbolique du calendrier.

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Le solstice d’hiver, autour du 21 décembre, constitue à cet égard un seuil cosmique majeur.
 
La nuit y atteint sa durée maximale avant que la lumière ne commence lentement à regagner du terrain.
 
Les Rauhnächte s’inscrivent précisément dans cet intervalle critique, après la nuit la plus longue mais avant le retour visible de la clarté, un temps d’attente où le monde semble retenir son souffle.
 
Cette conception se superpose ensuite aux évolutions des calendriers historiques.
 
Dans le calendrier romain primitif, le début de l’année tombait le 1er mars.
 
En 153 av. J.-C., les consuls romains déplacèrent le début de leur mandat au 1er janvier, faisant de cette date le commencement officiel de l’année civile.
 
Avec l’essor du christianisme, de nouvelles tensions apparurent lorsque la fête de Noël fut élevée au rang de moment central de l’année liturgique.
 
Dans le christianisme primitif, la date de la naissance du Christ n’était pas fixée, et ce n’est qu’en 354 apr. J.-C. que l’on trouve la première attestation écrite d’une célébration du 25 décembre à Rome, date à laquelle le pape Libère fixa officiellement la Nativité, en correspondance avec le culte du dieu solaire Sol Invictus, étroitement lié au culte impérial.
 
Si le 1er janvier conserva son statut de début de l’année civile, la nouvelle année liturgique se trouva encadrée par la fête de l’Épiphanie, le 6 janvier, renforçant le caractère intermédiaire de la période située entre Noël et cette date.
 
Au concile de Tours, cette période fut rattachée au dodécaéméron liturgique, les douze jours et nuits désormais considérés comme particulièrement dignes de vénération, et cette conception est encore attestée à l’époque de l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète.

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Jusqu’à la réforme du calendrier par Grégoire XIII, le 6 janvier demeura dans de vastes régions d’Europe la date officielle du Nouvel An, tandis que la fin de l’année était traditionnellement célébrée dès le 24 décembre, laissant subsister un temps perçu comme situé "entre deux années".
 
L’introduction progressive du calendrier grégorien, inégale selon les territoires et les confessions, accentua encore ce flottement chronologique.
 
Ce n’est qu’en 1691 que le pape Innocent XII fixa définitivement le dernier jour de l’année au 31 décembre, jour de la mémoire de saint Sylvestre, stabilisant enfin le cadre civil sans effacer pour autant les représentations populaires héritées.
 
L’étymologie du terme Rauhnacht reflète cette ambivalence.
 
Selon une première interprétation, il dériverait du moyen haut allemand rûch, "rugueux, velu", terme encore présent dans le vocabulaire de la pelleterie sous les formes Rauware ou Rauchware, renvoyant à des êtres hirsutes et inquiétants censés rôder durant ces nuits dangereuses.

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Une autre interprétation le rattache au Rauch, la fumée, et aux pratiques d’encensement rituel des maisons et des étables destinées à éloigner les forces néfastes, pratiques attestées dès le XVIᵉ siècle par Johannes Boemus et Sebastian Franck :
"Die zwolff naecht zwischen Weihenacht und Heyligen drey Künig tag ist kein hauß das nit all tag weiroch rauch in yr herberg mache / für alle teüfel gespenst vnd zauberey.“ (Les douze nuits entre Noël et le jour des Saints Rois, il n’est pas une maison qui ne fasse chaque jour brûler de l’encens dans son logis, contre tous les diables, spectres et sortilèges.)
 
Ces deux lectures ne s’excluent pas : elles expriment un même imaginaire où le danger, la purification et la frontière entre les mondes se rejoignent.
 
Les Rauhnächte apparaissent ainsi comme l’expression d’un temps excédentaire, d’un reste calendaire investi de sens, un moment où l’on suspend l’action, où l’on observe, protège et anticipe.
 
Elles constituent le socle sur lequel se sont greffées figures mythiques, interdits domestiques, rites du feu et traditions alimentaires.
 
Temps dangereux mais nécessaire, elles marquent un passage, un seuil à franchir sans le brusquer, dans la lumière fragile du foyer, tandis qu’au-dehors, la nuit demeure le domaine des puissances errantes.

19:07 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : traditions, noël, solstice, alsace | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La crise de Trump et du mouvement MAGA: MTG va-t-elle agir ou se retirer? 

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La crise de Trump et du mouvement MAGA: MTG va-t-elle agir ou se retirer? 

Joaquin Flores

Source: https://telegra.ph/La-crisi-del-MAGA-di-Trump-MTG-sta-pre...

Quoi qu'il arrive à l'avenir, cela ne sera ni silencieux ni discret, car c’est l’art du théâtre en politique américaine.

Rien ne peut égaler la politique américaine avec ses drames exagérés, qui attirent l’attention du monde entier, car comment pourrait-il en être autrement? Que l’on aime l'Amérique ou qu’on la déteste, son histoire est l'histoire étincelante et étoilée de l’effondrement du mondialisme, et la grande réorientation du pays porte en elle toutes les nuances du théâtre, tous les modes de l'histoire humaine tissée de trahison et de destruction. Il est impossible de détourner le regard lorsque la mise en jeu atteint chaque coin de la planète. Ainsi, lorsqu’une députée américaine et figure favorite du mouvement MAGA, Marjorie Taylor Greene, rompt avec le président Donald Trump et annonce qu’elle démissionnera du Congrès, la question se pose: est-ce la fin de la carrière de Greene, la fin du mouvement MAGA, une guerre civile interne ou une opportunité solide pour MTG de réussir son coup ?

MTG pourrait-elle se tourner vers la politique nationale ou orienter ses ambitions vers les élections au gouvernorat de la Géorgie ? Trump hésitera-t-il entre les forces populistes et oligarchiques, pour finir marginalisé dans une manœuvre ratée visant à équilibrer des intérêts de classe contradictoires, où le plan économique America First ne peut fonctionner ? Trump se réconciliera-t-il finalement avec MTG comme il l’a fait avec Elon Musk, ou s'éloignera-t-il d'une grande partie de sa base ?

La crise politique qui couvait depuis longtemps au sein du mouvement MAGA, autour d’Epstein, d’Israël et plus tard de l’assassinat de Charlie Kirk, avait déjà anticipé l’annonce de Greene, confirmant ainsi que le mouvement MAGA était irrémédiablement divisé. Les démocrates envisagent sans aucun doute de réaliser des résultats positifs à mi-mandat et de reprendre la Chambre, étant donné que le pessimisme quant à l’état de l’économie demeure élevé.

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Greene a été submergée à la fois par des critiques et par des soutiens, mais dans tous les cas, «toute mauvaise publicité est bonne publicité», ou, du moins, c’est ce qu’on dit. Elle contrôle toujours sa narration, ce qui équivaut à un capital politique. On dit aussi que rien en politique n’est fortuit, et si Greene pourrait être hors-jeu, cette controverse pourrait aussi finir par lui offrir une opportunité de surfer sur la vague de l’influence vers des sommets toujours plus hauts.

Les luttes politiques sous-jacentes au différend entre MTG et Trump sont parfaitement en ligne avec ce qu’on appelle la guerre civile au sein du mouvement MAGA, qu’il serait étrange de laisser passer. Mais qu’est-ce qui motive MTG et qu’y a-t-il derrière ce conflit qui rend la politique de mouture MAGA si instable? S’agit-il vraiment d’une guerre civile au sein du mouvement MAGA ou bien est-ce l'émergence de forces populistes dans le mouvement MAGA qui s’opposent de plus en plus clairement aux intérêts corporatistes et sionistes bien ancrés dans le monde politique américains, intérêts qui ont dominé la politique républicaine pendant des décennies?

Le mouvement MAGA auquel MTG a adhéré était la vague populiste insurgée qui a percé partout où le terrain politique le permettait, et cette ouverture s’est produite il y a quelques années au sein du Parti républicain, malgré les efforts incessants de la vieille garde pour réprimer la révolte et ramener le parti à l’austérité de Wall Street et à la géopolitique néoconservatrice. Trump est considéré comme trop modéré ou trop compromis avec le statu quo lui-même, dont la crise de légitimité a été la clé de son succès; et c’est précisément ici que réside toute la tension.

Mais Greene a-t-elle vraiment rompu avec Trump ou avec le mouvement dans son ensemble? Le mouvement MAGA est souvent, à tort, considéré comme une étiquette générique pour quiconque soutient Trump, mais la réalité, bien connue depuis longtemps, que les électeurs pro-Trump hors MAGA existent, a été confirmée le 28 novembre dans un article et une enquête de Politico, qui montrent que «plus de la moitié des électeurs de Trump de l’année dernière — 55 % — se considèrent comme des adeptes du mouvement MAGA, mais un pourcentage significatif de 38% ne le fait pas. »

MAGA contre les néoconservateurs sur la vaccination, Israël, le mondialisme et l’UE

Après que Trump a commencé à remodeler la politique républicaine vers la fin des années 2010, beaucoup de néoconservateurs républicains traditionnels qui s’étaient opposés à lui ont compris que le combattre était une stratégie perdante, et ils ont progressivement commencé à le soutenir publiquement. Dans les années 2020, cela a donné naissance à un monde plus large d’influenceurs conservateurs sur les réseaux sociaux en dehors du mouvement MAGA, appelé «Conservative Inc.» ou «Sometimes Trumpers», combinant les intérêts des grands donateurs, des réseaux AIPAC et d’un écosystème d’influenceurs sur les réseaux sociaux, tous enveloppés dans un drapeau MAGA. Ils ont des thèmes de guerre culturelle qui se superposent à certaines parties de l’agenda interne de MAGA, mais minimisent ou individualisent constamment la crise socio-économique plus profonde qui a écrasé la classe ouvrière et la classe moyenne américaines, à laquelle le mouvement MAGA accorde une grande importance, en chevauchant un électorat autrefois exclusivement démocrate, et en tire donc une partie de sa puissance et de sa signification stratégique.

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Le néoconservatisme n’a survécu qu’en imitant faiblement MAGA, avec les «Never-Trumpers» de longue date qui se sont rebaptisés «Sometimes-Trumpers» et qui proclament haut et fort leur fidélité comme «Always-Trumpers», même si leur politique reste beaucoup plus proche de Netanyahu ou Nikki Haley, dirigée par des commentateurs comme Ben Shapiro. Trump semble souvent satisfaire leurs récits avec ses menaces belliqueuses contre l’Iran, le Hamas, le Venezuela ou, plus récemment, le Nigeria.

Mais ce qui finit souvent par décevoir et décourager ces esprits mitigés, fluctuants, qui sans cesse louvoient, c’est que le mouvement MAGA, incarné par MTG, s’aligne sur les enjeux de la classe ouvrière, tant sur le plan social qu’économique, et les considère comme inséparables, cherchant à promouvoir des tarifs douaniers, des règles plus strictes en matière d’immigration, la reindustrialisation, des investissements de partenaires américains et une position commerciale nationaliste-mercantiliste. La santé et le logement abordable restent des questions controversées partagées avec les démocrates, qui les considéraient autrefois comme leur domaine exclusif.

Trump soutient le mouvement MAGA de manière énigmatique, le nomme MAGA, mais en s'en démarquant aussi, suggérant que le mouvement MAGA est quelque chose que Trump aurait découvert ou assemblé à partir de parties de la majorité silencieuse.

Trump piégé entre le peuple et le pouvoir

La tension sous-jacente à la politique de Trump est simplement que le mandat populiste pour lequel il a été élu entre en collision avec sa nécessité de conserver le soutien de l’oligarchie. Reste à voir, ou du moins tel est le débat, si Trump est compromis, s’il a toujours agi de mauvaise foi ou s’il a plutôt l’intention de remplir son mandat électoral et de tenir les promesses fondamentales faites au mouvement MAGA. Trump et le phénomène MAGA ont été la cible d’une persécution énorme et réelle pendant de nombreuses années, sous forme de chasse aux sorcières, à travers des poursuites judiciaires et la politisation du système judiciaire contre Trump pendant sa première mandature et sous l’administration Biden. Les supporters de Trump ont été censurés, boycottés, privés de services bancaires sur les réseaux sociaux. Politiquement, Trump a survécu à ces attaques grâce à sa large base de soutien, qui a vécu ces attaques avec lui, et de là est née une sorte de lien.

Si Trump trahissait ce lien et se présentait comme défenseur du vieux système dans un sens pragmatique, par le biais d’accords commerciaux, en laissant tomber sa base MAGA, nos opportunistes criminels modernes et les forces optimales attaqueraient Trump dès qu’il serait isolé. Trump, pour éviter cela, pourrait se tourner vers la «gauche nationale» et définir la base MAGA par des mesures populistes.

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Depuis le début, MAGA a été engagé dans une guerre à deux fronts: contre la droite chrétienne sioniste et contre le conservatisme économique de Wall Street. MAGA a mené ce conflit non pas en s’opposant au christianisme ou à l’économie en principe, mais en les détournant de leurs objectifs finaux sionistes et mondialistes. Sur le plan économique, MAGA a affronté le programme pro-entreprises et anti-travailleurs des néoconservateurs, non pas en réactivant la vieille lutte des classes propre à la gauche, mais avec une approche transclasse qui relie le monde des affaires et celui du travail afin d'aboutir à des résultats communs pour la nation. L’autre section du front visait le bloc chrétien sioniste, qui soutenait certaines questions internes telles que l’avortement et la guerre culturelle, mais les liait à une vision sioniste qui imposait des guerres infinies auxquelles le mouvement MAGA s’oppose.

Trump tente souvent de concilier ces positions du mouvement MAGA avec des intérêts oligarchiques en faveur de la croissance économique nationale, ce qui ne pose pas de problème intrinsèque. Cependant, en équilibrant cette forme de New Deal, cette grande renégociation du contrat social que seul le moment actuel apporte, il y a des conflits sur les détails, les engagements, les charges qui seront supportées et par qui. Même la politique étrangère n’échappe pas à cette tension. La rhétorique pro-Netanyahu de Trump et son soutien à la censure sur la guerre à Gaza dans les universités américaines contrastent fortement avec les opinions fondamentales du mouvement MAGA. MTG représente publiquement ce pôle-là du mouvement MAGA et montre où il se recoupe avec certaines opinions populistes de gauche chez les démocrates, notamment lorsqu'elle a fait une déclaration conjointe avec le socialiste démocrate Bernie Sanders condamnant le génocide d’Israël à Gaza.

Trump tend souvent à tenir ses promesses, même si parfois il réserve des surprises, mais sa marche en zigzag suscite toujours mécontentement, désespoir et même attente de l’apathie. MTG joue un rôle dans le maintien de la cohérence de ce récit conflictuel, et il est logique que les partis qui ne réussiraient pas à le mettre en pratique échoueraient.

MTG maintient la cohésion du MAGA là où Trump semble en conflit

Trump se trouve face à une sorte de dilemme césarien tel qu'il existât durant le Premier Triumvirat, tiraillé qu'il est entre des intérêts contradictoires à l’intérieur et à l’extérieur de la coalition transclassiste, tout en essayant de gérer les crises créées par les anciennes gardes républicaine et démocrate.

La vieille garde néoconservatrice s’est appropriée l’identité MAGA pour ramener Trump vers leur propre programme. Si Trump y a résisté, l’a permis ou a simplement laissé l’impression qu’il en était ainsi, cela reste discutable. Mais beaucoup d'adeptes du mouvement MAGA, ouvriers et médias, qui ont soutenu MTG croient que les réformes arrivent trop lentement, et que l’implication de Trump avec les oligarques technologiques et les sionistes est la cause ou le sous-produit de ce problème.

Ce qui est significatif dans tout cela, c’est que MTG donne à la déception, qui règne dans le mouvement MAGA vu les louvoiements de Trump, une certaine cohérence, une pertinence et un narratif qui reflète le mécontentement de la base, mais aussi le sentiment qu'il existe une direction et un but, ce qui contraste avec la véritable crise que constitue l’apathie électorale. MTG peut maintenir son soutien à MAGA pendant que Trump tisse sa «Loi de l’Accord» de manière à lui coûter son capital politique, du moins au début.

La marque MTG reste forte, et elle n’est pas en déclin politique. Ce qui semble être un conflit impulsif, un chaos ou des luttes internes est souvent un théâtre politique soigneusement orchestré, partie d’un spectacle plus large qui attire un public de plus en plus vaste dans une sorte d’hyper-réalité baudrillardienne où mythe et réalité fusionnent, créant une narration qui semble complète en soi, même si elle brouille la frontière entre vérité et fiction.

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Étant en position de force avec une visibilité et une portée croissantes, l’idée qu’elle pourrait soudainement décider de quitter la politique n’a pas de sens. La controverse que cela provoquerait est encore moins convaincante, car, bien qu’elle mette en lumière des problèmes structurels plus vastes, peu de gens sont prêts à se battre jusqu’à la mort pour cela. La dispute portait sur les visas H-1B, dont on pense que Trump a fait peu de concessions pour maintenir des relations stables avec la Chine et l’Inde, tout en satisfaisant les grands employeurs de secteurs clés dépendants des coûts de main-d'œuvre plus faibles que ces spécialistes étrangers sont disposés à accepter. Le mouvement MAGA a subi un coup dur lorsque l’équipe de Trump a proposé un prêt sur 50 ans, apparemment destiné à des personnes ne comprenant pas comment fonctionnent réellement les taux d’intérêt.

Newsweek a rapporté il y a quelques semaines l’importance de ces questions de façon populaire, citant des supporters influents du mouvement MAGA comme Matt Morse, créateur de contenu et commentateur d'America First, qui a qualifié l’interview de « catastrophique pour Trump ». Il a écrit sur X: «Quiconque fait partie de l’entourage rapproché de Trump et lui a dit que nous avons besoin de plus de visas H-1B, de prêts sur 30 ans et de 600.000 étudiants chinois doit ÊTRE LICENCIÉ IMMEDIATEMENT. AMERICA FIRST. »

Morse a ajouté: «Je suis l’un des commentateurs pro-Trump les plus importants du pays. Chaque mois, je réalise des dizaines de millions de vues en parlant de l’agenda America First de Trump. Et je suis maintenant complètement F****** FURIOUS, parce que ce soir, sous prétexte de visas H-1B, Trump a dit que les Américains n’ont «pas de talent». Incroyable.»

Cela semble être un problème facile à résoudre si MTG et le mouvement MAGA en parlent et attirent suffisamment d’attention. C’est symbolique d’un problème plus vaste, mais cela offre aussi à Trump une sortie facile sous forme d’un ordre exécutif ou quelque chose de similaire.

Le facteur 2026

Il est vrai de dire que MTG agit parce qu’elle est dans une position trop favorable. Sa sortie le 4 novembre dans The View, suivie du retrait du soutien de Trump le 14 novembre, et culminant avec le vote quasi unanime de la Chambre le 18 novembre sur l’affaire Epstein (427-1), jouent tous en sa faveur. Le récit superficiel semble assez linéaire, avec MTG qui se plaint publiquement de la lenteur des changements au sein du mouvement MAGA, critique la domination des escrocs et exprime sa frustration que sa loyauté n’ait pas été récompensée. Sa rhétorique ultérieure, en réponse au retrait de Trump, qui se compare à une «femme maltraitée», a une charge émotionnelle qui paraît authentique et qui peut toucher un électorat féminin en Géorgie susceptible de basculer entre démocrates et républicains.

Comment tout cela pourrait-il avoir du sens si quelqu’un élaborait une stratégie gagnante sur la base de ces faits? MTG a l’attention nationale, mais elle pourrait être plus efficace si elle se concentrait sur la Géorgie.

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La course au gouvernorat de la Géorgie commencera en 2026, lorsque Brian Kemp aura terminé son mandat et que la voie sera libre. MTG représente le 14ème district de la Géorgie, une région profondément républicaine, mais l’élection du gouverneur nécessite d’attirer les électeurs des banlieues d’Atlanta, qui déterminent le résultat. Son positionnement actuel, combinant messages patriotiques et préoccupations économiques de la classe ouvrière, typiquement associées à la gauche, pourrait-il être calibré pour un public géorgien? La question devient encore plus intrigante si l’on considère que Stacey Abrams, démocrate, pourrait se représenter, créant ainsi la nécessité de mettre en ligne un républicain populiste capable de parler aux indécis et aux femmes qu’Abrams séduira si le GOP fait l’erreur de soutenir une figure conservatrice néocon comme Kemp.

Biden a gagné la Géorgie en 2020 avec moins de 12.000 voix, ce que Trump conteste encore aujourd’hui, et cet État reste fondamentalement indécis, ce qui oblige les républicains à activer et élargir leur base, ce que MTG fait sans aucun doute. Kemp, qui a été soutenu par Trump quelques années auparavant, s’est joint en 2020 à l’alliance anti-Trump avec Pence, rejetant les appels du président à contester les résultats. Avec MTG comme candidate au poste de gouverneur, il pourrait aider à prévenir des irrégularités électorales qui pourraient nuire à Trump en 2028, quel que soit le candidat.

En regardant vers les élections de mi-mandat, si MTG quitte la politique complètement après sa démission de la Chambre en janvier, elle n’aurait rien accompli avec le capital politique qu’elle a gagné, ses bons résultats et sa récente exposition auprès de l’électorat démocrate qui regarde The View.

Le seul point noir dans son CV serait d’avoir abandonné ses électeurs et quitté la politique. Cela ne pourrait être réparé que si elle le faisait pour poursuivre une fonction plus élevée et acquérir plus de pouvoir. Si elle vise la gouvernorat de la Géorgie, ses mouvements récents seraient mieux adaptés à une phase pré-campagne. Se distancier de Trump tout en conservant le message «America First» lui permettrait d’attirer les électeurs sceptiques des banlieues sans aliener sa base. Quand le moment sera venu, Trump pourra se réconcilier avec MTG comme il l’a fait avec Musk pour 2028.

En fin de compte, la question est de savoir si les forces qui façonnent actuellement la politique américaine peuvent être dirigées par ceux qui en sont au centre. MTG pourrait jouer ses cartes ou pas, Trump pourrait recalibrer ou s’effondrer, et MAGA pourrait se diviser ou continuer à être une force motrice dans la base de Trump. Ce qui est clair, c’est que la lutte pour la direction de l’Amérique n’est plus abstraite, et Trump a moins d’un an pour empêcher la défaite de son parti. MTG détient un capital politique énorme, et que ce soit par choix ou par nécessité, Trump finira probablement par miser sur elle. Quoi qu’il advienne, cela ne sera pas silencieux ni inaperçu, car c’est l’art du théâtre dans la politique américaine.

La doctrine indo-européenne du combat et de la victoire

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La doctrine indo-européenne du combat et de la victoire

Julius Evola sur la guerre, l'héroïsme et « l'ascèse de l'action »

par Ralf Van den Haute

Introduction : histoire du texte et contexte

la-doctrine-aryenne-du-combat-et-de-la-victoire.pngLa réflexion qui suit résume l'essai de Julius Evola La doctrine indo-européenne de la lutte et de la victoire et harmonise le ton avec votre traduction. Le texte s'articule autour d'une distinction centrale entre une vision moderne et sécularisée de la guerre et une vision indo-européenne traditionnelle dans laquelle la lutte revêt une importance rituelle, initiatique et métaphysique. Historiquement, l'ouvrage a été publié en italien chez Edizioni del Ar (1970) ; une édition française a suivi chez Pardès (1996). Le matériel s'appuie sur des conférences et des notes développées par Evola dès les années 1940. Dans ce qui suit, l'accent est mis sur le fondement symbolique, religieux et métaphysique de l'action, avec quatre sous-titres thématiques.

Tradition contre modernité : la lutte comme rituel

Evola commence par critiquer deux extrêmes modernes: le patriarcat romantique et vitaliste d'une part, et le pacifisme humanitaire d'autre part. Bien que contraires, ils partagent selon lui un même préjugé: la guerre serait dépourvue de toute signification spirituelle supérieure. Ainsi, tant l'apologiste nationaliste que le défaitiste réduisent le combat à un fait purement matériel et bestial.

Face à ce schéma moderne, la vision indo-européenne traditionnelle présente la lutte comme un symbole et un rituel: un épisode terrestre dans le cadre d'une confrontation surnaturelle entre les forces du Cosmos (Κόσμος), de la Forme et de la Lumière, et celles du Chaos (Χάος), de la nature et des ténèbres. L'héroïsme n'est alors pas l'ivresse de la recherche du danger, mais un chemin (via la gloire et la victoire) vers la transcendance et le dépassement de la condition humaine. Dans cette optique, la guerre, la lutte et le divin peuvent coïncider.

Action et contemplation dans l'héritage indo-européen

Dans la lignée du diagnostic de Guénon sur le déclin occidental, Evola nuance l'opposition entre activisme et connaissance intérieure. Par «connaissance», il n'entend pas le rationalisme, et par «contemplation», il n'entend pas la fuite du monde. Dans l'horizon indo-européen originel, l'action et la contemplation sont deux voies vers la même réalisation. La décadence survient lorsque l'action est sécularisée et matérialisée — «faire pour faire» de manière fébrile — tandis que les valeurs ascétiques et contemplatives véritables s'estompent pour devenir des conventions. Une renaissance nécessite donc un retour au sens originel de l'action: l'acte comme transfiguration, comme discipline qui élève l'individu au-dessus de la contingence.

imagesmithra.jpgLe combat sacré et la «double âme»: résonances nordiques, indo-iraniennes, islamiques et chrétiennes

Des variantes de la guerre sainte reviennent dans tout le monde indo-européen.

- Monde nordique: le Valhalla comme siège de l'immortalité céleste pour ceux qui sont tombés au combat ; Odin/Wotan comme souverain qui montre la voie à Yggdrasil par le sacrifice de soi; les Walkyries qui choisissent et guident les guerriers; le motif eschatologique du ragnarök comme aboutissement de la lutte métaphysique.
- Monde indo-iranien: Mithra, le «guerrier insomniaque», à la tête des fravaši/fravashi, à la fois force intime de chaque être humain, force tribale/populaire et déesse guerrière qui apporte bonheur et victoire.
- Monde islamique: distinction entre le petit jihād (extérieur) et le grand jihād (intérieur). Le premier est le moyen et le chemin vers le second: la victoire sur les ennemis intérieurs (le désir, le chaos, la passivité) est la condition préalable à la libération; celui qui combat «sur le chemin de Dieu» peut réaliser la mors triumphalis, la mort victorieuse comme percée spirituelle.
- Christianisme/croisades: sous un nouveau masque, le même enseignement résonne. Les prédicateurs qualifient la croisade de purification; Bernard de Clairvaux promet au guerrier «une couronne immortelle» et «une gloire absolue». La «Jérusalem sacrée» a une double fonction (ville terrestre et céleste): ce qui est déterminant, c'est l'intention et la consécration intérieure de l'acte, et non son déroulement extérieur.

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Ces exemples trouvent leur aboutissement dans la Bhagavad Gītā: Kṛṣṇa réprimande l'hésitation sentimentale d'Arjuna et lui ordonne de combattre sans attachement: «que chaque acte me renvoie... libre de tout espoir et de tout intérêt». L'acte doit être pur — au-dessus du gain/de la perte, du plaisir/de la souffrance, de la victoire/de la défaite — permettant ainsi au moi d'accéder à la force supra-personnelle qui libère. Dans cette optique, les images classiques du daimōn (δαίμων), du fylgja/Walküre et du fravashi éclairent la notion de «double âme»: la conscience ordinaire et conditionnée contre une force individualisante et supra-individuelle qui transcende la naissance et la mort et se manifeste dans les moments de crise et de combat.

Victoire, gloire et mission de l'homme moderne

Lorsque l'acte guerrier éveille et ordonne cette force supra-individuelle, les plans intérieur et extérieur coïncident : la victoire matérielle est alors le signe et le sceau d'une consécration. D'où le statut sacré du triomphe dans l'Antiquité, le motif de la gloire comme feu céleste (hvarenah), la couronne comme symbole solaire, et Nikè (Νίκη) qui couronne le héros: images d'un état lumineux et impérissable qui scelle le combat.

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Dans la conclusion, Evola relie cet enseignement à la crise actuelle : une époque touche à sa fin, et l'alternative à la violence matérialiste et à l'humanitarisme mou est «l'ascèse de l'action» — la lutte comprise comme une catharsis, comme un travail intérieur qui donne forme et sens à l'ordre après la victoire. La paix n'est alors pas un retour à la torpeur bourgeoise, mais l'aboutissement de cette tension. L'ancien credo selon lequel «le sang des héros est plus sacré que l'encre des sages et les prières des pieux» est ici lu comme une métaphore: dans une guerre sainte, ce sont les forces primitives qui agissent — et non les caprices des individus — et ce n'est que lorsque l'acte est spirituel qu'il devient légitime.

Note finale (style et terminologie)

- Pour les concepts clés issus du grec (Kosmos, Chaos, Ouranos, daimōn), l'orthographe grecque a été ajoutée.
- Lorsque la réception originale parle de registres « nationalistes », cela est systématiquement traduit par discours nationaliste d'État lorsque cela est pertinent.
- Le ton est resté essayistique et historique; les images de batailles et de mythologie fonctionnent comme des symboles de transformation intérieure, et non comme des prescriptions littérales.

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Sur le Baron Julius Evola: la monumentale biographie d'Andrea Scarabelli

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Sur le Baron Julius Evola: la monumentale biographie d'Andrea Scarabelli

par Georges Feltin-Tracol

Quel ouvrage imposant ! 740 pages ! Une masse proche du kilogramme ! Une épaisseur de 4,5 cm, une largeur de 21 cm et une longueur de 29,5 cm ! Son prix s’élève à 52 €. La vie aventureuse de Julius Evola (Ars Magna, coll. « Evoliana », 2025) est sans conteste la biographie la plus riche de Giulio Cesare Evola (1898–1974). 

Pour commander l'ouvrage: https://www.editions-ars-magna.com/livre/scarabelli-andre...

Evolarecto-726x1024.jpgCe travail colossal revient à Andrea Scarabelli. Vice-secrétaire de la Fondation Julius-Evola, il offre au public francophone une édition revue, corrigée et augmentée par rapport à l’édition initiale. Traduit par Istvàn Leszno et préfacé par Alian de Bneoist, le livre contient plusieurs cahiers photographiques, un appareil critique de notes sur quatre-vingt-deux pages, la liste intégrale des livres originaux d’Evola, une bibliographie exhaustive de dix-huit pages suivie de la bibliographie française des ouvrages évoliens parus dans l’Hexagone réalisée par le préfacier, soit quinze pages, et un index de noms propres mentionnés. Très impressionnant !

Au terme de longues et fructueuses recherches, Andrea Scarabelli résout certaines énigmes et écarte des légendes forgées autour de cette personnalité majeure de la vie intellectuelle du XXe siècle. Par exemple, Julius Evola n’a jamais été noble sicilien. Sa famille avec qui il entretient des rapports distants ne descend nullement de seigneurs normands venus en Sicile à l’appel du conquérant Robert Guiscard de Hauteville. Plus favorable à une aristocratie spirituelle qu’à une aristocratie héréditaire, il adopte le titre de «baron». Ce n’est pas anecdotique! Julius Evola déteste être appelé «Maître». Andrea Scarabelli rapporte un entretien entre Placido Procesi et Evola qui déclare: «Je ne suis pas un Maître. Constatez les conditions qui sont les miennes. Même si j’en étais un, je ne pourrais pas me présenter comme tel. J’ai tout écrit parce que je me souviens.» Certains l’appellent «Professeur» bien qu’il n’ait jamais obtenu le moindre diplôme universitaire. Le désigner comme «Baron» pendant les conversations lui convient mieux.

Andrea Scarabelli insiste beaucoup sur l’influence de l’alpinisme dans l’affirmation de sa personnalité. Pratiquer ce sport exigeant développe une vive complémentarité entre la volonté de puissance, la recherche de l’effort et le sens du défi. Méditations du haut des cimes exprime cette grande passion vitale chère à l’écrivain romain. Régulièrement, il part, seul ou accompagné d’une autre personne, dans des courses réputées difficiles, voire dangereuses… Plus tard paralysé des membres inférieurs, son regard s’illumine dès que son interlocuteur évoque ce sujet. Exercer l’alpinisme témoigne d’un solide caractère. Ainsi se montre-t-il désagréable, agacé et irritable à l’égard du personnel médical hospitalier. Ce comportement varie selon les circonstances. «Pour certains, il est froid et distant, pour d’autres, il est empathique et ouvert, sans oublier, poursuit Andrea Scarabelli, ceux qui le voient comme désinvolte et prêt à se jouer de lui-même.»

Evola-Immaggine-1090556199.pngToute sa vie, Julius Evola exècre la bourgeoisie. Outre la promotion de la Droite spirituelle hostile à la modernité, il critique la morale commune des communistes et des catholiques qui plombe les années 1950. Il déplore l’interdiction des maisons closes. Il considère les prostituées plus honorables que les bourgeoises et se gausse de la bigoterie gouvernementale. À propos de la prostitution, à travers divers articles, il «propose […] l’institution de structures syndicales visant à protéger et à défendre les prostituées». Il défend aussi les filles–mères célibataires. Ce supposé misogyne tance les hommes qui se défilent de leurs responsabilités paternelles.

Longtemps marginalisé, Julius Evola se surprend qu’après 1945, de nouveaux et précoces activistes au sein de la FUAN (Front universitaire d’action nationale) et du Front de la Jeunesse du MSI (Mouvement social italien) le lisent avec passion. Si le Baron se félicite de cet enthousiasme, il s’agace parfois de leur «évolomanie». Lui qui polémique avec des «guénolâtres» calfeutrés dans une morne adoration, se moque de certains de ses admirateurs dont le comportement moutonnier l’insupporte. Andrea Scarabelli cite Adriano Romualdi, auteur de Julius Evola, l’homme et l’œuvre: «Un jour, entendant qu’un groupe de ses admirateurs consacrait le lundi à la lecture des Hommes au milieu des ruines, le mercredi à celle de Révolte contre le monde moderne et le vendredi à Chevaucher le tigre, Evola les interrompit pour demander non sans malice: “Et quel jour consacrez-vous à la Métaphysique du sexe?”».

GH2IfzYWIAEtLmt.jpgLes relations sont loin d’être au beau fixe avec ses correspondants réguliers. René Guénon ne cache pas son scepticisme envers l’Italien qui s’investit un peu trop à son avis dans le fracas du monde moderne. Il oublie cependant que Julius Evola a participé à la Grande Guerre (1915 – 1918) en tant qu’officier d’artillerie. Il recevra au nom de ce passé en 1969 le titre de « chevalier de Vittorio Veneto » signé par le président de la République italienne…

Une incompatibilité d’intention se produit avec Ezra Pound. Le contempteur de l’usure n’adhère pas à la vision du monde évolienne qui récuse toute hégémonie de l’économie. De son côté, l’ancien dadaïste s’interroge sur la poétique poundienne. Il la juge plus que surfaite…

La vie aventureuse de Julius Evola décrit donc les nombreuses facettes de l’auteur de Chevaucher le tigre. Certes, comme l’admet volontiers Andrea Scarabelli, le chantre de l’impersonnalité active n’aurait pas approuvé cette ambitieuse biographie. Qu’importe ! Elle témoigne de la singularité d’un très «bon Européen».     

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 178, mise en ligne le 15 décembre 2025 sur Radio Méridien Zéro.