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dimanche, 21 décembre 2025

Sur le Baron Julius Evola: la monumentale biographie d'Andrea Scarabelli

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Sur le Baron Julius Evola: la monumentale biographie d'Andrea Scarabelli

par Georges Feltin-Tracol

Quel ouvrage imposant ! 740 pages ! Une masse proche du kilogramme ! Une épaisseur de 4,5 cm, une largeur de 21 cm et une longueur de 29,5 cm ! Son prix s’élève à 52 €. La vie aventureuse de Julius Evola (Ars Magna, coll. « Evoliana », 2025) est sans conteste la biographie la plus riche de Giulio Cesare Evola (1898–1974). 

Pour commander l'ouvrage: https://www.editions-ars-magna.com/livre/scarabelli-andre...

Evolarecto-726x1024.jpgCe travail colossal revient à Andrea Scarabelli. Vice-secrétaire de la Fondation Julius-Evola, il offre au public francophone une édition revue, corrigée et augmentée par rapport à l’édition initiale. Traduit par Istvàn Leszno et préfacé par Alian de Bneoist, le livre contient plusieurs cahiers photographiques, un appareil critique de notes sur quatre-vingt-deux pages, la liste intégrale des livres originaux d’Evola, une bibliographie exhaustive de dix-huit pages suivie de la bibliographie française des ouvrages évoliens parus dans l’Hexagone réalisée par le préfacier, soit quinze pages, et un index de noms propres mentionnés. Très impressionnant !

Au terme de longues et fructueuses recherches, Andrea Scarabelli résout certaines énigmes et écarte des légendes forgées autour de cette personnalité majeure de la vie intellectuelle du XXe siècle. Par exemple, Julius Evola n’a jamais été noble sicilien. Sa famille avec qui il entretient des rapports distants ne descend nullement de seigneurs normands venus en Sicile à l’appel du conquérant Robert Guiscard de Hauteville. Plus favorable à une aristocratie spirituelle qu’à une aristocratie héréditaire, il adopte le titre de «baron». Ce n’est pas anecdotique! Julius Evola déteste être appelé «Maître». Andrea Scarabelli rapporte un entretien entre Placido Procesi et Evola qui déclare: «Je ne suis pas un Maître. Constatez les conditions qui sont les miennes. Même si j’en étais un, je ne pourrais pas me présenter comme tel. J’ai tout écrit parce que je me souviens.» Certains l’appellent «Professeur» bien qu’il n’ait jamais obtenu le moindre diplôme universitaire. Le désigner comme «Baron» pendant les conversations lui convient mieux.

Andrea Scarabelli insiste beaucoup sur l’influence de l’alpinisme dans l’affirmation de sa personnalité. Pratiquer ce sport exigeant développe une vive complémentarité entre la volonté de puissance, la recherche de l’effort et le sens du défi. Méditations du haut des cimes exprime cette grande passion vitale chère à l’écrivain romain. Régulièrement, il part, seul ou accompagné d’une autre personne, dans des courses réputées difficiles, voire dangereuses… Plus tard paralysé des membres inférieurs, son regard s’illumine dès que son interlocuteur évoque ce sujet. Exercer l’alpinisme témoigne d’un solide caractère. Ainsi se montre-t-il désagréable, agacé et irritable à l’égard du personnel médical hospitalier. Ce comportement varie selon les circonstances. «Pour certains, il est froid et distant, pour d’autres, il est empathique et ouvert, sans oublier, poursuit Andrea Scarabelli, ceux qui le voient comme désinvolte et prêt à se jouer de lui-même.»

Evola-Immaggine-1090556199.pngToute sa vie, Julius Evola exècre la bourgeoisie. Outre la promotion de la Droite spirituelle hostile à la modernité, il critique la morale commune des communistes et des catholiques qui plombe les années 1950. Il déplore l’interdiction des maisons closes. Il considère les prostituées plus honorables que les bourgeoises et se gausse de la bigoterie gouvernementale. À propos de la prostitution, à travers divers articles, il «propose […] l’institution de structures syndicales visant à protéger et à défendre les prostituées». Il défend aussi les filles–mères célibataires. Ce supposé misogyne tance les hommes qui se défilent de leurs responsabilités paternelles.

Longtemps marginalisé, Julius Evola se surprend qu’après 1945, de nouveaux et précoces activistes au sein de la FUAN (Front universitaire d’action nationale) et du Front de la Jeunesse du MSI (Mouvement social italien) le lisent avec passion. Si le Baron se félicite de cet enthousiasme, il s’agace parfois de leur «évolomanie». Lui qui polémique avec des «guénolâtres» calfeutrés dans une morne adoration, se moque de certains de ses admirateurs dont le comportement moutonnier l’insupporte. Andrea Scarabelli cite Adriano Romualdi, auteur de Julius Evola, l’homme et l’œuvre: «Un jour, entendant qu’un groupe de ses admirateurs consacrait le lundi à la lecture des Hommes au milieu des ruines, le mercredi à celle de Révolte contre le monde moderne et le vendredi à Chevaucher le tigre, Evola les interrompit pour demander non sans malice: “Et quel jour consacrez-vous à la Métaphysique du sexe?”».

GH2IfzYWIAEtLmt.jpgLes relations sont loin d’être au beau fixe avec ses correspondants réguliers. René Guénon ne cache pas son scepticisme envers l’Italien qui s’investit un peu trop à son avis dans le fracas du monde moderne. Il oublie cependant que Julius Evola a participé à la Grande Guerre (1915 – 1918) en tant qu’officier d’artillerie. Il recevra au nom de ce passé en 1969 le titre de « chevalier de Vittorio Veneto » signé par le président de la République italienne…

Une incompatibilité d’intention se produit avec Ezra Pound. Le contempteur de l’usure n’adhère pas à la vision du monde évolienne qui récuse toute hégémonie de l’économie. De son côté, l’ancien dadaïste s’interroge sur la poétique poundienne. Il la juge plus que surfaite…

La vie aventureuse de Julius Evola décrit donc les nombreuses facettes de l’auteur de Chevaucher le tigre. Certes, comme l’admet volontiers Andrea Scarabelli, le chantre de l’impersonnalité active n’aurait pas approuvé cette ambitieuse biographie. Qu’importe ! Elle témoigne de la singularité d’un très «bon Européen».     

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 178, mise en ligne le 15 décembre 2025 sur Radio Méridien Zéro.

samedi, 30 mars 2024

Dadaïste, séducteur, dandy. L'aventure d'être Evola

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Dadaïste, séducteur, dandy. L'aventure d'être Evola

par Stenio Solinas

Source : Il Giornale & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/dadaista-seduttore-dandy-l-avventura-di-essere-evola

3051158418.jpg"Tout ce que vous avez voulu savoir sur Evola sans jamais oser le demander" pourrait être, en paraphrasant Woody Allen, le sous-titre de la solide biographie de plus de 700 pages qu'Andrea Scarabelli, avec Vita avventurosa di Julius Evola (Bietti, 39 euros), consacre à ce personnage complexe et controversé. Fort d'une décennie de recherches, d'archives italiennes et étrangères, de correspondances, d'interviews et de témoignages, Scarabelli a réussi à contextualiser son œuvre tout en mettant l'accent sur le type humain qui l'a rendue possible et à dresser un portrait convaincant de l'époque, ou plutôt des époques, dans lesquelles Evola a vécu: la Rome artistique, politique et idéologique du début du 20ème siècle puis de l'entre-deux-guerres; Vienne, qui n'est plus habsbourgeoise mais pas encore nazie; Paris surréaliste et moderniste; l'"île païenne" de Capri, par excellence: mais aussi le fer et le feu de la Seconde Guerre mondiale, l'effondrement italien et la capitulation allemande, la difficile période de l'après-guerre marquée par la paralysie physique de ses jambes, par de longues hospitalisations, par des difficultés économiques et de soudaines poussées de notoriété publique, des arrestations et des procès, qui ne contribueront pas peu à sa réputation de "mauvais maître" ou de maître tout court du néo-fascisme italien dans les années 1950 et 1960.

Le premier élément qui saute aux yeux, contredisant et/ou corrigeant cette aura d'impassibilité et d'impersonnalité qu'il a lui-même contribué à construire et que ses exégètes ont transformé en une sorte de totem intemporel, est qu'Evola était un interventionniste, immergé dans son époque, désireux de se tailler un espace public et de jouer un rôle à l'ère de l'agonie culturelle. C'était un homme colérique et polémique, mais il était prêt à faire des compromis lorsque d'autres voies n'étaient pas viables, à être marqué et dénoncé, voire calomnié dans la presse, et à se faire battre la main... Dès ses débuts, il fut un peintre dadaïste et théoricien d'un art abstrait dans sa volonté de faire tabula rasa de tout ce qui était tradition, conservation, passé, ainsi qu'un adepte d'un dandysme à la Oscar Wilde, comme le lui reprochaient ses détracteurs: monocle, brillantine, ongles émaillés, élégance extrême, faux titre de noblesse, prédilection pour les femmes mûres qui voyaient sans doute dans la séduction de cet "élégant abatino" (définition du futuriste Bragaglia) quelque chose de pervers et en même temps d'excitant.

Il l'était encore plus sous sa forme ultérieure de philosophe et, comment dire, d'idéologue, dans cet archipel déchiqueté qu'était le mouvement fasciste avant qu'il ne se cristallise en régime, et qui pourtant, une fois qu'il l'était, maintenait en son sein une telle vivacité de positions et de contrastes qu'elle rendait caduque aussi bien l'idée d'un système monolithique que celle d'une absence de débat culturel, voire d'une absence totale de culture.

3657945660.jpgDe ce point de vue, le livre de Scarabelli est d'autant plus intéressant qu'il dresse une carte, aussi raisonnée que composite, des différentes âmes intellectuelles qui ont vu le jour à l'époque, chacune avec ses propres points de référence, qu'il s'agisse de journaux, de lieux de rencontre, de maisons d'édition, ainsi que des référents politiques et donc des centres de pouvoir alternatifs. Une chose que l'on n'a jamais assez soulignée, et que Scarabelli met au contraire en évidence, c'est que l'intellectualité fasciste qui s'est manifestée à l'époque était l'enfant de l'interventionnisme de guerre qui l'avait précédée. Tout le monde, plus ou moins, avait été au front, tout le monde était revenu du front à la vie civile en conservant une mentalité militaire. C'était la répétition de ce phénomène que furent les demi-soldes napoléoniens si bien décrits par Balzac, des inadaptés par rapport au monde qui aurait dû les accueillir comme si rien ne s'était passé entre-temps...

L'idée que ceux qui avaient été dans les tranchées ou à l'attaque devaient maintenant s'asseoir derrière un bureau et recevoir des ordres de ceux qui étaient restés à la maison semblait surréaliste, tout comme l'appel au vieux décorum bourgeois, à l'échange poli d'opinions, à la polémique polie... Bien que moins virulent que les champions de l'insulte gratuite tels que Mario Carli et Emilio Settimelli dans les colonnes de L'Impero, Evola a également joué son rôle, un bellicisme des mots qui a paradoxalement débordé du fascisme vers le néo-fascisme d'après-guerre, où ce n'est pas une coïncidence qu'Evola se retrouve souvent décrit sur les mêmes tons et avec les mêmes épithètes dénigrantes qui l'avaient accompagné pendant les vingt années de fascisme...

Il faut cependant préciser, et Scarabelli le fait très bien, qu'Evola n'était en aucun cas un personnage marginal dans la culture fasciste. S'il s'est trouvé en marge, c'est en raison des batailles idéologiques très précises qui ont été menées et débattues, les batailles anticatholiques et racialistes, pour ne citer que les deux plus importantes, et qui, même si elles l'ont enveloppé d'un cône d'ombre, n'ont jamais réussi à le mettre complètement hors-jeu. Il est significatif qu'en décembre 1942, le jeune Italo Calvino demande à Eugenio Scalfari, collaborateur de la Rome fasciste, des éclaircissements sur Evola et "ses balivernes sur la pensée aryenne" qui, pour balourdes qu'elles soient, "exercent une certaine fascination, au point qu'en lisant certains de ses articles, j'ai puisé plus d'une inspiration dramatique". D'ailleurs, de Moravia à de Pisis, de Croce à Gentile, à Marinetti et Papini, de la maison d'édition Laterza à la maison d'édition Bocca, Evola a eu, dès sa première apparition, des fréquentations et des publications qui ont contribué à faire de lui un personnage complet, pas du tout folklorique, et encore moins insignifiant.

tableau-julius-evola.jpgIl a également des connaissances chez les politiques, en premier lieu Farinacci, qui le prend sous son aile protectrice, mais aussi Bottai, bien que de manière discontinue et fluctuante. Surtout, et malgré ses dénégations à cet égard, il avait en Mussolini, sinon un protecteur, un référent pragmatique et non a priori hostile. Ce que l'historiographie sur le fascisme tend à oublier, c'est qu'avant le Mussolini politique, il y avait eu le Mussolini intellectuel, le fondateur d'Utopia et le collaborateur de La Voce, l'ami de Prezzolini, mais aussi de Lombardo Radice et de Salvemini, l'agitateur socialiste et interventionniste, le préfet du Porto sepolto d'Ungaretti, l'ami et le compagnon d'armes de Marinetti...

Mussolini connaissait la culture de son temps parce qu'il l'avait pratiquée, elle ne lui était pas étrangère, il la comprenait. Cela explique l'attention, même paroxystique, avec laquelle il en suivait les événements, punissant ou récompensant tel ou tel écrivain, tel ou tel mouvement. C'était en quelque sorte son terrain de chasse et les intellectuels son gibier, avec autant d'espèces protégées et d'espèces à tuer ou à sacrifier. Evola, après tout, se rangeait dans la première catégorie.

Le livre contient également un examen approfondi de sa pensée, passionnant et difficile, mais, comme le titre l'indique, l'intérêt de l'auteur se porte ailleurs, sur cette vie "aventureuse", en fait, qui, au moins jusqu'à la tragique crise de 1945 au cours de laquelle il a perdu l'usage de ses jambes, correspondait tout à fait à cet adjectif. Depuis son expérience dadaïste, Evola avait également une vision non provinciale de lui-même : il était polyglotte, avait une bonne connaissance des langues classiques, une passion pour l'Europe de l'Est et une irritation pour le climat culturel romain qui s'est souvent avéré asphyxiant pour lui.

Par rapport à la mythologie que l'après-guerre a construite autour de lui, le portrait que dessine Scarabelli est aussi celui d'un bon vivant, brillant et jamais ennuyeux, à l'humour discret, conscient de sa valeur, mais soucieux de ne pas tomber dans la caricature. Très jaloux aussi de sa liberté: du travail, des charges familiales, des contingences matérielles, et prêt à en payer le prix. Courageux aussi, amoureux du danger compris comme une sorte de blind date, un test spirituel en quelque sorte, un test et en même temps une offrande, et finalement un signe. À Vienne, marcher sous les bombes signifiait précisément cela. "Nous ne pouvons comprendre qu'à travers toutes les conséquences". Toutes, sans exception, comme il l'a expérimenté lui-même, mais sans jamais s'insurger contre le destin cynique et barbare.