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dimanche, 04 mars 2007

Entartages divers

Segolène Royal entartée à Nantes

http://www.youtube.com/watch?v=nKcH6ztPrmc

Sarkozy entarté !

http://www.dailymotion.com/video/xsidk_entartage-de-sarko...

 

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samedi, 03 mars 2007

BHL: sept entartages sur vidéo!

Une vidéo récapitulant les huit entartages de Bernard-Henry Lévy

http://www.youtube.com/watch?v=TC-g7brqyC8

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Jomini, Mahan: origine de la stratégie américaine

Trouvé sur: http://theatrumbelli.hautetfort.com/

JOMINI, MAHAN :

LES ORIGINES DE LA

STRATEGIE MILITAIRE AMERICAINE

medium_Mahan.2.jpg

Dans les années 1880, la situation de la marine américaine n'était guère brillante. Ses vaisseaux étaient pour la plupart de vieux croiseurs en bois datant de la guerre de Sécession et quelques cuirassés "monitors" qui avaient subi de multiples réparations. L'avancement était extrêmement lent et l'existence même de l'US Navy était mise en question. Quelques officiers entreprirent alors de réformer la marine en poursuivant un double objectif. Ils voulurent d'abord développer leur profession en lui donnant une science et une pratique spécifiques. En même temps, ils entendirent prouver la nécessité de la marine en montrant qu'elle jouait un rôle crucial dans le bien-être de la nation. Le chef de file de ces réformateurs s'appelait Stephen Bleecker Luce.

Luce fut le premier penseur américain de la stratégie navale. Il voulait combattre le "technicisme" de la marine. Si celle-ci voulait vraiment devenir professionnelle, pensait-il, les officiers devaient cesser d'être exclusivement des navigateurs, des hydrographes ou des ingénieurs. Ils devaient devenir des spécialistes dans leur domaine propre, c'est-à-dire la conduite de la guerre. Leur champ d'études principal devait être la stratégie navale. Or celle-ci n'existait pas à l'époque. Il fallait donc, selon Luce, étudier l'art de la guerre tel qu'il était enseigné dans les écoles de l'armée et ensuite l'appliquer aux opérations sur mer : les "principes de la stratégie" étaient "toujours les mêmes" et s'appliquaient "également à l'armée sur terre et à l'armée sur mer". Luce croyait fermement aux leçons de l'histoire et était partisan d'une méthode comparative.

Le 13 juin 1884, il remit au secrétaire à la Marine un rapport recommandant la création d'une école d'application pour la Navy. Le 6 octobre de la même année, l'ordre n° 325 du secrétaire à la Marine Chandler établissait un Naval War College à Newport, Rhode Island. Le commodore Stephen B. Luce devenait son premier président. Les premières années de l'institution furent difficiles. Les officiers de marine ne voyaient pas la nécessité d'aller étudier l'art de la guerre.

Luce n'eut jamais le temps de composer des ouvrages, mais il a laissé de nombreux articles consacrés à l'organisation et l'administra-tion de la marine, à l'éthique militaire, à l'entraînement des officiers ou à l'histoire navale. Luce empruntait de nombreuses idées au théoricien militaire le plus en vogue du XIXe siècle, Antoine-Henri Jomini. Jomini avait divisé la "science de la guerre" en six branches et Luce estimait que la première, la diplomatie ou "science de l'homme d'Etat dans ses relations avec la guerre", était d'une importance spéciale pour l'officier de marine. Elle requérait une connaissance intime du droit international et des obligations des traités, une familiarité avec l'histoire politique du pays et le cours de sa politique étrangère. Ainsi, Jomini ouvrait la marine américaine à la dimension politique des problèmes militaires. Il la prévenait également de ne pas faire de la guerre une science exacte :

Jomini a pris la peine de nous détromper d'une telle idée, et pourtant quand il a surpris Napoléon en lui disant à Mayence, au début de la campagne d'Iéna, qu'il le rencontrerait dans quatre jours à Bamberg, il nous a montré qu'il y avait certains problèmes militaires susceptibles d'être démontrés avec une précision presque mathématique".

Jomini a remarqué que "de bonnes théories fondées sur les principes, justifiées par les événements, et jointes à l'histoire militaire raisonnée" seraient "la véritable école des généraux. Si ces moyens ne forment pas de grands hommes, qui se forment toujours par eux-mêmes quand les circonstances les favorisent, ils formeront du moins des généraux assez habiles pour tenir le second rang parmi les grands capitaines".

D'après l'amiral Bradley Fiske, le principal mérite de Luce fut d'"apprendre à penser à la marine". Il le fit en suivant les traces de Jomini. Le Naval War College précéda l'US Army War College, qui ne fut créé qu'en 1901, et il devint un modèle pour les marines européennes, où l'équivalent n'existait pas. Enfin, Luce sut choisir, pour enseigner la guerre navale, Alfred Thayer Mahan.

Celui-ci était né à West Point, où son père, Dennis Hart, enseignait. Il grandit dans un environnement idéal pour l'étude de l'art de la guerre et de l'histoire militaire. L'exemple de son père l'a incontestablement incité à explorer le domaine de la stratégie. Le jeune Alfred suivit les cours de l'université de Columbia et fut diplômé de l'académie navale en 1859. Pendant la guerre de Sécession, il participa au blocus des côtes sudistes et servit sous les ordres de S. B. Luce, à l'académie navale et sur le Macedonian. Il se fit remarquer pour son intérêt envers l'histoire et, en 1883, il publia un premier ouvrage, consacré aux opérations navales de la guerre civile. En septembre 1884, il commandait un vieux sloop en bois, le Wachusett, et naviguait le long des côtes du Pérou lorsqu'il reçut une lettre de Luce, l'invitant à venir donner des leçons au Naval War College. Mahan répondit qu'il apprécierait beaucoup ce poste, mais il estimait qu'il devait encore parfaire ses connaissances. Il avait déjà lu l'ouvrage de Napier sur la guerre de la Péninsule et sa connaissance du français était un atout supplémentaire. Il se mit rapidement au travail. A Callao, il commença à lire l'Histoire de Rome de Mommsen. Promu captain le 23 septembre 1885, il fut autorisé à rester à New York jusqu'au mois d'août de l'année suivante, afin de bénéficier des bibliothèques de la ville pour préparer ses cours. En janvier-février 1886, suivant probablement une suggestion de Luce, il entreprit la lecture de Jomini.

Celle-ci fut le véritable point de départ de la réflexion de Mahan. Depuis un an et demi, il s'était familiarisé avec l'histoire navale et les principales campagnes de 1660 à 1815. Jomini, grâce à l'analogie entre la guerre terrestre et la guerre maritime suggérée par Luce, allait maintenant lui fournir une méthode. Les deux ouvrages qui influencèrent le plus Mahan furent l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution et le Précis de l'art de la guerre. Mahan a reconnu ce qu'il devait à Jomini :

"Napoléon, dit-on, a déclaré que sur le champ de bataille la plus heureuse des inspirations n'était souvent qu'une réminiscence. C'est principalement l'autorité de Jomini qui m'incita à étudier de cette façon les nombreuses histoires navales qui se trouvaient devant moi. De lui j'ai appris les peu nombreuses, très peu nombreuses, considérations dominantes en matière de combinaison militaire ; et dans celles-ci j'ai trouvé la clef par laquelle, en utilisant les annales des marines à voile et les actions des chefs navals, je pourrais déduire, de l'histoire navale sur laquelle je m'étais penché avec résignation, un enseignement toujours pertinent".

Mahan se décida à faire une analyse critique des campagnes et des batailles navales, "une décision pour laquelle il était avant tout redevable à Jomini". Il utilisa d'autres auteurs, principalement Hamley et l'archiduc Charles, pas Clausewitz. Mais c'est Jomini qui habitua son esprit à la critique des opérations. Mahan approcha la stratégie par le biais de l'histoire. Comme Stephen B. Luce, il réagit contre le technicisme ambiant et voulut insister sur les éléments humains de la guerre. Son entreprise visait aussi à donner de plus grandes ambitions à l'US Navy. Dans les années 1880, celle-ci avait une mission purement défensive, réduite à la défense des côtes et à la protection du commerce. En étudiant l'histoire européenne des XVIIe et XVIIIe siècles, Mahan allait montrer comment la "puissance maritime" (sea power) s'était révélée vitale pour la croissance, la prospérité et la sécurité des grandes nations. En même temps, son étude historique allait lui permettre de découvrir, par la méthode comparative, les "principes immuables" de la stratégie navale, c'est-à-dire la façon dont il fallait utiliser la puissance maritime. En cela, son entreprise était tout à fait "jominienne".

En août 1886, Mahan avait terminé de préparer ses cours et il s'établit comme directeur du Naval War College à Newport. Luce retrouvait le commandement de l'escadre de l'Atlantique nord, mais il vint prononcer le discours d'ouverture de la nouvelle année académique. Il en appela à une investigation scientifique des problèmes de la guerre navale, selon la méthode comparative. Il fallait trouver quelqu'un qui ferait pour la science navale "ce que Jomini avait fait pour la science militaire". A la fin de son exposé, il s'exclama : "Le voici ; son nom est Mahan" ! A l'intérieur des Etats-Unis, certaines forces étaient prêtes, dans les années 1880, à pousser les intérêts du pays hors de ses frontières. Ces nouvelles ambitions devaient s'appuyer sur une marine plus puissante. Les avocats du professionnalisme naval se sentaient assurés de certains appuis.

En avril-mai 1886, A.T. Mahan termina son cours de tactique pour une flotte de bataille (Fleet Battle Tactics). Il ne le donna que l'année suivante. Mahan reprenait à Jomini son analyse de la puissance de feu concentrée dans les batailles napoléoniennes, jointe à des mouvements de flanc de la cavalerie. Sur mer comme sur terre, la leçon transmise par Jomini était celle d'un mouvement offensif rapide et de concentrations de feu sélectives. Comme dans les batailles d'infanterie de Jomini, les engagements navals de Mahan devaient se terminer par l'anéantissement total de l'ennemi.

Dans un deuxième cours, Mahan se proposait de mettre en lumière le rôle historique de la puissance maritime. Une première étude couvrit la période allant de 1660 à 1783. En 1890, Mahan publia le résultat de ses travaux sous le titre The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783. Le livre est touffu, difficile à lire. L'auteur y mène une sorte de "débroussaillage de l'histoire maritime", sous les yeux du lecteur. Les références à Jomini sont nombreuses. Mahan avait d'abord lu le Précis de l'art de la guerre.

Dès 1888, il avait défini les objectifs de son enseignement en se basant sur les définitions du Précis : la stratégie était "l'art de faire la guerre sur la carte, l'art d'embrasser tout le théâtre de la guerre"  ; la stratégie comprenait :

"1) la définition de ce théâtre et des diverses combinaisons qu'il offrirait ;

2) la détermination des points décisifs, etc." ; la logistique était "l'art pratique de mouvoir les armées". En 1889, Mahan entreprit de lire l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution.

La marque de Jomini est visible dès l'introduction de The Influence of Sea Power. Mahan fait la distinction entre un précédent et un principe. Le premier peut être fautif à l'origine ou peut cesser de s'appliquer à cause d'un changement de circonstances. Le second "a ses racines dans la nature essentielle des choses et, quelque variée que soit son application en fonction des changements de conditions, il demeure un modèle auquel l'action doit se conformer pour obtenir le succès". La guerre a de tels principes ; "leur existence se détecte par l'étude du passé, qui les révèle dans les succès et dans les échecs, les mêmes d'âge en âge". Sur mer comme sur terre, les principes doivent dicter le point où l'armée devrait se concentrer, la direction dans laquelle elle devrait se mouvoir, la partie de la position ennemie qu'elle devrait attaquer et la protection des communications. Les batailles du passé ont réussi ou ont échoué suivant qu'elles furent menées en conformité avec les principes de la guerre. Le marin qui étudie soigneusement les causes des succès et des échecs, non seulement détectera et assimilera graduellement ces principes, mais acquerra aussi une aptitude accrue pour les appliquer à l'usage tactique des bateaux et des armes de sa propre époque. Les leçons de l'histoire concernent davantage la stratégie que la tactique. Mahan pensait que l'étude des principes était plus importante que jamais pour les marines, à cause de la nouvelle puissance de mouvement conférée par la vapeur. Celle-ci permettait de moins tenir compte des conditions climatiques et les principes pouvaient d'autant mieux s'appliquer.

A propos des éléments de la puissance maritime, Mahan en appelle encore à l'autorité de Jomini. Celui-ci avait clairement perçu la dimension maritime des guerres de la Révolution française et le rôle joué par l'Angleterre. Il était partisan d'un équilibre maritime, colonial et commercial et, selon lui, l'Angleterre abusait de sa position. Il posait comme un axiome politique que pour l'intérêt et l'honneur du monde, pour la répartition égale des avantages commerciaux et le libre parcours des mers, il faudrait que la plus grande force maritime appartînt à une puissance située sur le continent, afin que, si elle voulait en abuser, on pût la forcer, par une ligue générale sur terre, à revenir à un système de modération, de justice et de véritable équilibre. "Aussi longtemps que la suprématie maritime appartiendra à une puissance insulaire, on ne pourra en attendre qu'un monopole et un despotisme outrageants".

medium_Jomini.2.jpgJomini apparaît dans ce passage comme un grand partisan de l'équilibre européen, et il accuse l'Angleterre d'y porter préjudice, alors que celle-ci s'est traditionnellement posée en champion de l'équilibre continental. Jomini attire l'attention sur la nécessité d'un autre équilibre, sur les mers.

The Influence of Sea Power sortit de presse en 1890 et rencontra un tel succès que la survie du Naval War College fut désormais assurée. Jusque-là, en effet, de nombreuses voix s'élevaient, au sein même de la marine, pour mettre en cause l'utilité d'une "école de guerre". Mahan put envisager de publier la suite de son étude. En 1892 celle-ci parut : elle couvrait les années 1793 à 1812.

Plus encore que dans l'ouvrage précédent, Mahan s'appuyait sur Jomini, en particulier sur l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. Non seulement les références explicites à Jomini sont nombreuses, mais on peut constater que la trame générale du récit est influencée par lui. Mahan écrit cependant en homme de la mer et il est conscient des limites de Jomini. Celui-ci, précise-t-il dans une note, "écrit seulement comme militaire, il n'introduit les questions navales que de façon incidente et il a sans aucun doute été induit en erreur par l'information insuffisante dont il disposait à son époque". Alors qu'il n'a jamais participé à des opérations navales, Jomini leur a cependant accordé la place qui leur revenait dans son récit des guerres de la Révolution. Il est étonnant de voir dans quels détails techniques il peut entrer à leur propos. Il réalise aussi que la maîtrise de la mer eût été nécessaire pour que le Comité de Salut public pût mener à bien ses projets en Italie en 1795. Il sait critiquer, en connaisseur, certaines dispositions navales. Jomini n'était certainement pas aussi compétent en la matière que dans les opérations terrestres, mais il a eu le souci de s'informer et il a présenté une vision très complète des guerres de la Révolution. Il a tenu à aborder les multiples dimensions du conflit : celui-ci s'est étendu aux mers et aux colonies. Sous la plume de Jomini, les guerres de la Révolution apparaissent comme "mondiales", ce qui n'est jamais le cas chez un Clausewitz, exclusivement centré sur la guerre terrestre en Europe.

Pour Alfred Thayer Mahan, étudier la stratégie équivalait à étudier Jomini. Lorsque, le 6 septembre 1892, il ouvre la session annuelle du Naval War College en défendant le caractère "pratique" de celui-ci, il se lance dans un vibrant éloge de Jomini. Pour Jomini, la stratégie est la "reine des sciences militaires" et Mahan la compare aux fondations d'une maison. Si elle est mauvaise, tout s'écroule ; elle est donc éminemment "pratique". C'est l'art de faire la guerre sur la carte, elle précède les opérations de la campagne. Elle prend son origine dans un processus mental mais elle ne s'achève pas là. Elle a un prolongement pratique.

Mahan ne cessera de plaider pour la lecture de Jomini. Celui-ci est évoqué dans tous les ouvrages principaux de Mahan. Dans la biographie de Nelson, le portrait de Bonaparte est repris à l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. Mahan reconnaît que Jomini a pu paraître un peu trop absolu et un peu pédant dans son insistance sur une formulation définitive des principes. Mais c'est là que résidait la grande différence entre Nelson et Bonaparte : le premier était handicapé par l'inexistence de principes concernant la guerre sur mer, le second "réunissait un génie naturel, et des principes positifs, fruits d'une théorie éclairée". Dans l'ouvrage où il tire les leçons de la guerre hispano-américaine de 1898, Mahan affirme sa foi dans le "caractère immuable des principes de la guerre". Il fait allusion, dans la plus pure tradition jominienne, au principe qui condamne les mouvements " excentriques". Parce que Mahan demeure le plus grand des penseurs stratégiques américains, on peut dire, avec Philip A. Crowl et Michael D. Krause, qu'il fut le plus grand disciple de Jomini aux Etats-Unis.

L'influence de Jomini sur A.T. Mahan est surtout visible dans la partie de sa réflexion qui concerne les moyens d'assurer la puissance maritime et de l'utiliser au mieux, c'est-à-dire la stratégie navale. L'amiral Luce avait comme objectif de transposer sur mer les méthodes de la guerre terrestre. Mahan le fit dans ses leçons de stratégie et de tactique. Rudimentaires au début, elles devinrent petit à petit le fondement de l'instruction au Naval War College. L'ensemble de ces leçons fut publié en 1911 sous le titre Naval Strategy.

D'emblée, Mahan affirme que la guerre russo-japonaise de 1904-1905 a confirmé le dicton de Jomini, selon lequel les changements dans les armes affectent la pratique mais non les principes. Ceux-ci doivent aider à lire l'histoire. Mahan écrit quelle fut sa démarche : il a d'abord lu le Précis de Jomini et ensuite l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. Il existe un lien étroit entre les principes et les enseignements de l'histoire. Les deux ensemble donnent une éducation parfaite mais, s'il fallait choisir, l'histoire vaut mieux que l'étude de principes abstraits ; étant un récit d'actions, elle peut apprendre la pratique.

Pour fournir la matière à un rapprochement entre la stratégie terrestre et la stratégie navale, Mahan développe des exemples historiques tirés des ouvrages de Jomini et de l'archiduc Charles sur les guerres de la Révolution française. Les opérations de l'archiduc et de Bonaparte démontrent :

1 ) l'importance de la concentration ;

2) l'utilité pour y arriver de posséder une situation stratégique centrale comme la ligne du Danube ;

3) la nécessité d'occuper des lignes intérieures, par rapport à cette situation, et enfin

4) l'influence sur la conduite des opérations, et en vue du succès, de la sécurité des communications.

Le principe de la concentration est l'A B C de la stratégie, c'est "le résumé de tous les facteurs de la guerre", "la base de toute puissance militaire" :

Jomini établit, en un aphorisme à retenir, à la fois la possibilité de cette concentration, et la façon de la concevoir. Il résume ainsi une des plus importantes considérations en matière d'ordre stratégique aussi bien que tactique : "Toute situation de ce genre, dit Jomini, doit être regardée comme une ligne, et sur une telle ligne il faut envisager logiquement trois tronçons, le centre et les deux ailes" .

Mahan souligne que, lors de la bataille navale de Tsou-Shima, l'attaque des Japonais eut lieu sur une aile, l'avant de la ligne russe. Il veut que la flotte des Etats-Unis soit concentrée sous un seul chef, en un seul corps. A l'époque où il écrit, la concentration s'opère dans l'Atlantique mais, dit-il, "les circonstances, c'est-à-dire le développement de nos relations internationales, nous fixeront à chaque époque, sur l'endroit où nous devrons grouper nos forces".

Une puissance maîtresse de la mer, comme le fut fréquemment la Grande-Bretagne, peut se jeter en force sur n'importe quel point. Elle profite alors de sa position centrale. Mahan accorde beaucoup d'importance aux positions, aux "lignes intérieures". Il se range du côté de Jomini et de l'archiduc Charles, contre Clausewitz. Celui-ci raillait le terme "clef" d'une situation militaire ou d'un théâtre d'opérations. De l'avis de Mahan, son usage est avantageux. Les positions, les points stratégiques représentent pour lui des éléments très importants. Cuba, par exemple, surveille le golfe du Mexique et les croiseurs américains peuvent s'appuyer sur la base de Guantanamo.

Mahan ne croit pas cependant que la possession de points stratégiques soit l'élément le plus important de la puissance maritime : "Ce qui la constitue en premier lieu, écrit-il, c'est la marine qui flotte". L'occupation de positions ne suffit pas. Jomini a bien montré que Napoléon avait comme premier objectif la force organisée de l'ennemi, c'est-à-dire son armée en campagne. Les places doivent être tenues pour inférieures aux armées en campagne et Jomini a bien dit que lorsqu'un Etat en est réduit à jeter la plus grande partie de ses forces dans des places fortes, il est près de sa ruine. Mahan transpose les idées de Jomini à la guerre sur mer :

En matière de guerre maritime, la marine représente les armées en rase campagne ; les ports vers lesquels elle se retourne pour s'y réfugier après une bataille ou une défaite, pour s'approvisionner ou pour se réparer, correspondent aux places fortes, comme Metz, Strasbourg ou Ulm ; c'est sur celles-ci, défendues obstinément à cause de leur importance sur les théâtres d'opérations que, de l'avis des écrivains militaires, on doit appuyer la défense d'un pays. Mais il ne faut pas prendre les fondements d'une construction pour la construction qu'ils soutiennent. Ainsi, en guerre, la défense ne doit exister que pour permettre à l'offensive de se déployer plus librement. Dans la guerre sur mer, l'offensive appartient à la marine ; et si celle-ci se confine dans la défensive, elle ne fait qu'emprisonner une partie de ses hommes spécialisés dans des garnisons, où des hommes sans compétence spéciale agiraient aussi bien.

Mahan n'est pas d'accord avec Clausewitz, pour qui "la défensive est une forme de guerre plus forte que l'offensive". Le désavantage radical de la défensive est évident, car elle amène à disséminer ses forces. Le privilège de l'initiative appartient à l'offensive, de même que celui de la concentration. Pour Mahan, il ne faut pas confondre les domaines politique et militaire. Politiquement, les Etats-Unis ne sont pas agressifs. Mais la conduite de la guerre est une question militaire et les plus grands maîtres en la matière enseignent qu'une guerre purement défensive mène à la ruine. Une armée préparée à l'offensive a, de plus, une valeur dissuasive. Sur mer, l'objectif doit toujours être la destruction de la flotte ennemie par la bataille :

L'affirmation de Jomini, que les forces organisées de l'ennemi sont toujours le principal objectif, perce comme une épée à deux tranchants jusqu'aux articulations et à la moelle de plusieurs propositions trompeuses.

Lorsque l'ennemi est battu, la poursuite est impérative. Jomini rappelle l'exemple de Napoléon : celui-ci n'a jamais oublié le général qui, en 1796, fit reposer ses troupes quelques heures et manqua de se placer entre une division autrichienne et la forteresse de Mantoue, où celle-ci put trouver un refuge. Naval Strategy se clôt par une discussion sur la nature de la conduite de la guerre. Celle-ci est-elle une science ou un art ? L'archiduc Charles, Napoléon et Jomini étaient d'accord, selon Mahan, pour dire que c'est un art. Ceci permet de préciser la portée des principes. L'art de la guerre doit être conçu de façon vivante. Il a sa source dans l'esprit de l'homme et doit tenir compte de circonstances très variables. Loin d'exercer une contrainte rigide, les principes sont simplement des guides qui avertissent lorsque l'on fait fausse route. L'habileté de "l'artiste en matière de guerre", dit Mahan, consistera à appliquer correctement les principes en fonction de chaque cas particulier. Ces principes, Mahan les a repris à Jomini et il les a simplement redéfinis en termes de stratégie navale. Les deux stratèges croyaient au caractère immuable de ces principes et à la validité des leçons de l'histoire. Cela a sans doute empêché Mahan de percevoir toutes les implications des progrès technologiques. Il ne vit pas le rôle que pourraient jouer les sous-marins, alors qu'à la fin de sa vie ceux-ci étaient déjà des instruments de guerre perfectionnés.

Quoi qu'il en soit, l'œuvre de Mahan eut des conséquences immenses pour la politique et la stratégie navales des Etats-Unis, au point que l'on peut parler de "révolution mahanienne". Nous ne mentionnerons ici que ce qui provenait strictement de Jomini. En premier lieu, la répartition de la marine en temps de paix dut correspondre aux besoins les plus probables du temps de guerre. A la fin de Naval Strategy, Mahan en appelait encore à l'autorité de Jomini pour appuyer cette idée essentielle de la concentration de la flotte : "Mettons en présence de celui-ci, disait-il, les gens qui voudraient diviser notre flotte en escadre de l'Atlantique et escadre du Pacifique". Mahan faisait allusion au Sénat, qui fit une telle proposition. Mahan réussit à convaincre le président Theodore Roosevelt d'y opposer son veto et lorsque celui-ci quitta ses fonctions en 1909, il écrivit à son successeur, William Howard Taft, de garder la flotte de bataille dans un océan ou dans l'autre. Au changement d'administration suivant, Theodore Roosevelt écrivit au secrétaire adjoint à la Marine de Woodrow Wilson, Franklin Delano Roosevelt, qu'il ne pouvait pas y avoir un cuirassé ou un vaisseau de quelque importance dans le Pacifique, à moins que la flotte entière n'y soit. En 1914, une fois la construction du canal de Panama terminée, Mahan répétera ses arguments et fera toujours appel à Jomini, ce "maître consommé de l'art de la guerre", pour prêcher la concentration. Le canal est une position centrale et Mahan veut que la flotte se concentre d'un côté seulement de celui-ci :

Il peut arriver qu'elle soit du mauvais côté du canal à un moment critique ; mais il est préférable qu'un tel moment trouve toute la flotte du mauvais côté que la moitié du bon côté, parce que le transfert est toujours plus faisable que la jonction, et que la moitié pourrait être anéantie alors que l'ensemble ne le pourrait pas.

Le principe de la concentration fut érigé en dogme : Never divide the fleet ("Ne divisez jamais la flotte") !

Cette flotte, Mahan la concevait essentiellement comme un ensemble de cuirassés, tous les autres bâtiments étant de simples auxiliaires. Il fallait donner à cette flotte le maximum de puissance offensive car sa mission exclusive était de chercher la flotte ennemie et de la détruire dans une grande bataille décisive, comme à Trafalgar. L'œuvre de Mahan donna sa caution scientifique à une école de pensée qui rejetait un rôle de pure défense côtière et de "guerre de course" pour la marine. La cathédrale de cette foi proclamée dans le rôle premier du cuirassé (battleship) fut naturellement le Naval War College. Ses adeptes reçurent également le nom d'"école de l'eau bleue" ("blue water" school) car ils ne concevaient l'action des flottes qu'en haute mer, et pas le long des côtes. En 1890, la construction des premiers cuirassés était autorisée par le Congrès et, en quelques années, la politique navale des Etats-Unis devint celle que préconisait Mahan. La bataille décisive devrait avoir lieu quelque part au milieu de l'océan, loin des côtes américaines, mais sans trop allonger les lignes de communications de la flotte.

Les idées de Mahan furent acceptées par des générations d'officiers de marine américains. Elles leur fournissaient un support argumenté et scientifique, cautionné par l'histoire. L'US Navy était également satisfaite de se voir confier la "première ligne de défense", ce qui lui permettrait de réclamer tout l'équipement nécessaire. L'expression "maîtrise de la mer" (command of the sea) flattait l'oreille. De plus, la stratégie de Mahan semblait avoir établi des vérités définitives : il ne serait plus nécessaire de faire de nouveaux efforts intellectuels. Les officiers pouvaient désormais consacrer leurs énergies aux détails pratiques de la conception des bateaux, à l'entraînement et à la planification tactique : ils avaient l'assurance de travailler dans le cadre d'une stratégie infaillible. Cette stratégie donnait aussi satisfaction au Congrès pour trois raisons. Elle promettait en effet de rencontrer et de défaire l'ennemi loin du continent américain, de le faire rapidement et de façon décisive, et enfin d'utiliser avant tout des machines et une technologie présumée supérieure plutôt que des troupes terrestres. A la fin du XIXe siècle, les Etats-Unis entraient dans une phase de plus grande activité en politique étrangère. L'idéologie dominante était celle de la "grandeur nationale" et de l'extension de l'influence américaine. Les théories de Mahan venaient à leur heure. Elles eurent une influence énorme, même en dehors des Etats-Unis.

Dans ses souvenirs, intitulés From Sail to Steam, A.T. Mahan reconnaît qu'il doit surtout deux idées centrales à Jomini. La première, nous l'avons vu, c'est l'affirmation que les forces armées de l'ennemi doivent toujours constituer le premier objectif à la guerre. Il énonce la deuxième comme suit :

De Jomini aussi, j'ai absorbé la ferme conviction qu'il ne fallait pas croire en la maxime étourdiment acceptée, selon laquelle l'homme d'Etat et le général occupent des terrains sans rapport l'un avec l'autre. A cette idée fausse, j'ai substitué une opinion personnelle : la guerre est simplement un mouvement politique violent.

Voilà une proposition qui ressemble singulièrement à la célèbre "formule" de Clausewitz : "La guerre n'est que la continuation de la politique par d'autres moyens". Or Mahan n'aborda Clausewitz qu'en 1910, lorsqu'il reçut d'un major écossais un petit traité servant d'introduction à l'oeuvre de l'officier prussien. Peut-être avait-il lu la traduction anglaise de Vom Kriege acquise par la bibliothèque du Naval War College en 1908 ? De toute façon, il ne mentionne Clausewitz qu'à partir de Naval Strategy, publié en 1911. Il s'est vu en accord avec lui à propos des rapports entre la guerre et la politique, mais il n'a pas accepté sa déclaration sur la défensive, "forme la plus forte de la guerre", comme nous l'avons indiqué plus haut. Il a découvert Clausewitz très tard et celui-ci n'a donc pas contribué à former sa pensée, contrairement à Jomini. Si Mahan pense que la politique doit intéresser les militaires, il l'a appris "de son meilleur ami militaire, Jomini" (from my best military friend, Jomini). Il l'a dit clairement dans une lettre à Theodore Roosevelt, le 13 janvier 1909 :

Jomini m'a appris dès le premier jour à dédaigner la séparation nette, si souvent affirmée, entre les considérations diplomatiques et militaires. Elles sont les parties inséparables d'un tout.

En particulier, Mahan a jugé l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution "instructive du point de vue politique aussi bien que militaire".

La lecture de cet ouvrage révèle en effet un Jomini bien éloigné de l'image étroitement militaire et "opérationnelle" où on le cantonne parfois. Dans l'Introduction, il juge indispensable que ses lecteurs se dépouillent, comme lui, de toute "prévention nationale" et il expose ses vues sur les relations internationales : ce sont celles d'un héritier de la pensée des Lumières, d'un partisan de l'équilibre européen. Jomini souligne les liens entre la politique et la guerre, "dont l'heureux accord est le seul garant de la grandeur d'un Etat".

Mahan en viendra à concevoir la flotte comme l'instrument idéal de la politique nationale. Une flotte est moins teintée d'intentions agressives qu'une armée, elle est plus mobile et peut donc mieux répondre aux injonctions de la direction politique. Mahan confère à la stratégie maritime un sens plus étendu qu'à la stratégie militaire. Selon lui, cela provient du fait que la première est aussi nécessaire en temps de paix qu'en temps de guerre. Elle peut en effet, pendant la paix, remporter des victoires décisives en occupant dans un pays, soit par achat, soit par traité, d'excellentes positions qui ne pourraient être acquises qu'avec difficulté par la guerre. En fait, la stratégie maritime a pour but de fonder, de soutenir et d'augmenter, en situation de paix ou de guerre, la puissance maritime de la nation.

La stratégie globale des Etats-Unis reste profondément imprégnée des conceptions d'A.T. Mahan. Retenons seulement deux aspects, que Mahan attribue à l'influence de Jomini. Il y a d'abord une vision géostratégique des intérêts américains à l'échelle mondiale. Mahan a tiré cela des considérations géographiques de Jomini et de l'archiduc Charles, qui se rapprochaient sur ce point. Notons bien que cela n'empêche pas que la flotte ennemie constitue toujours le premier objectif. Dans cette vision géostratégique du monde, la marine est l'instrument d'action idéal de la diplomatie. Cela fait apparaître un deuxième aspect, celui des liens entre la stratégie et la politique. Mahan a beaucoup plus insisté sur cet aspect de la pensée jominienne que les théoriciens de l'US Army. La définition étroite de la stratégie souvent attribuée à la "culture stratégique américaine" serait donc davantage le fait de l'armée que de la marine, ce qui expliquerait en partie le rôle prédominant de celle-ci dans des années récentes et la qualification des Etats-Unis comme "puissance maritime".

Bruno COLSON 

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Une histoire de l'empire byzantin

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La réédition de

"L'Histoire de l'empire byzantin"

du grand historien Charles Diehl (Strasbourg 1859- Paris 1944) vient à point nommé pour répondre au préjugé antibyzantin.

Cet ancien préjugé se révèle aujourd'hui fort utile à la politique mondialiste. Depuis les années 1990 il a permis aux disciples de Huntington et de Brzerzinski de convaincre les occidentaux, par exemple qu'il faut expulser les pays orthodoxes d'Europe, bombarder Belgrade, prendre le parti des musulmans et des Turcs en particulier, etc.

Révélons à nos lecteurs la conclusion de l'auteur:

Ainsi finit l’empire byzantin, après plus de mille ans d’existence, et d’une existence souvent glorieuse, après avoir été, durant des siècles, le champion de la chrétienté contre l’Islam, le défenseur de la civilisation contre la barbarie, l’éducateur de l’Orient slave, après avoir, jusqu’en Occident, fait sentir son influence. Mais alors même que Byzance fut tombée, alors qu’elle eut cessé d’exister en tant qu’empire, elle continua d’exercer dans tout le monde oriental une action toute puissante, et elle l’exerce encore aujourd’hui. Des extrémités de la Grèce au fond de la Russie, tous les peuples de l’Europe orientale, Turcs et Grecs, Serbes et Bulgares, Roumains et Russes, ont conservé le souvenir vivant et les traditions de Byzance disparue. Et par là cette vieille histoire, assez mal connue, un peu oubliée, n’est point comme on le croit trop volontiers, une histoire morte ; elle a laissé jusqu’en notre temps, dans le mouvement des idées comme dans les ambitions de la politique, des traces profondes, et elle contient toujours en elle pour tous les peuples qui ont recueilli son héritage des promesses et des gages d’avenir. C’est par là que la civilisation byzantine mérite doublement l’attention, autant pour ce qu’elle fut en elle-même que pour tout ce qui reste d’elle dans l’histoire de notre temps.  Charles Diehl

Dès le début de sa carrière, dès ses séjours à l’École française de Rome (1881-1883) puis d’Athènes (1883-1885), puis sa thèse de doctorat, Études sur l’administration byzantine dans l’exarchat de Ravenne (1888) Charles Diehl faisait figure de rénovateur de l’histoire de Byzance et de l’empire byzantin. Il continuera en publiant en 1896 son Afrique byzantine et, en 1901 un Justinien. Ses travaux, notamment ses études sur l'art byzantin aboutiront à réviser et rénover entièrement ce dernier chapitre de l’histoire du monde antique.

Il avait ainsi courageusement entrepris de redresser le préjugé antibyzantin, dominant en cette période de fureur anticléricale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Depuis sa première édition en 1919, la remarquable petite synthèse de Charles Diehl, que nous réimprimons en ce moment, a évidemment vu apparaître plusieurs travaux monumentaux qui la complètent et la développent heureusement. On ne saurait citer ceux-ci de manière exhaustive. Mentionnons par exemple Arnold Toynbee dans son immense synthèse sur L'Histoire publiée entre 1934 et 1961, Georg Ostrogorsky s'agissant de l'Histoire de l'État byzantin (édition originale en 1940), Jean Meyendorff (1926-1992) par ses nombreux travaux sur la théologie byzantine, Basile Tatakis pour l'Histoire de la Philosophie byzantine (1949), sans omettre de citer un éminent disciple français de Diehl comme Paul Lemerle (1903-1989) qui ont su continuer cette œuvre dans diverses directions.

L'Histoire de l'empire byzantin de Diehl reste toujours inégalée, comme point de départ, regard d'ensemble, alerte et intelligent, base d'une découverte indispensable à l'honnête homme.

Son propos consiste très exactement à réfuter l'erreur absurde, remontant aux gens des Lumières, et notamment à Gibbon, qui se sont complu à représenter, contre toute évidence [une "décadence" qui dure mille ans ce n'est pas une décadence, c'est au contraire une grande civilisation puissante, intelligente et raffinée], Byzance comme une société décadente et arriérée. Un tel cliché est revenu en force, après Diehl.

Citons Alain Ducellier pour qui, finalement Byzance n'est qu'un "échec" : "l'échec d'une société chrétienne" [sous titre de son livre de "référence" édité en collection pluriel en 1976]. À la vérité les sectaires à la Gibbon et Ducellier ont-ils jamais pensé à présenter toute l'Histoire comme une pareille "faillite" : "faillite" de la Monarchie capétienne de 987 à 1789 ; "faillite" de l'Empire britannique, "faillite" de l'empire romain d'occident, qui durèrent tous moins longtemps que Byzance ?

Le beau jugement de Paul Valéry selon lequel "nous autres civilisations nous savons désormais que nous sommes mortelles" ne doit précisément pas servir aujourd'hui à ceux qui entendent précisément assassiner notre civilisation, et s'y emploient activement.

L'aventure et le legs immenses de Byzance méritent donc à nouveau d'être reconnus et réhabilités.

•••  Un livre de 170 pages au prix de 20 euros
••• Pour le commander :
http://www.editions-du-trident.fr/catalogue.htm

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vendredi, 02 mars 2007

Entretien avec N. Godin, l'Entarteur

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Entretien avec Noël Godin, alias Le Gloupier, alias l'Entateur

http://hermaphrodite.fr/article831

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R. Steuckers: Notion d'Empire

Robert Steuckers

La notion d'Empire, de Rome à nos jours

avec un appendice sur la "subsidiarité"


     Dans la mémoire européenne, souvent confuse voire inconsciente, l'Empire romain
     demeure la quintessence de l'ordre. Il apparaît comme une victoire sur le chaos,
     inséparable de la "pax romana". Le fait d'avoir maintenu la paix à l'intérieur des
     limes et d'avoir confiné la guerre sur des marches lointaines (Parthes, Maures,
     Germains, Daces) pendant plusieurs siècles, pour notre inconscient, est une preuve
     d'excellence. Même s'il est difficile de donner une définition universelle du terme
     d'Empire - l'Empire romain n'étant pas comparable à l'Empire inca, l'Empire de
     Gengis Khan à l'Autriche-Hongrie des Habsbourgs -  Maurice Duverger s'est efforcé
     de souligner quelques caractéristiques des Empires qui se sont succédé sur la scène
     de l'histoire (dans son introduction au livre du Centre d'analyse comparative des
     systèmes politiques, Le concept d'Empire,  PUF, 1980):

     - D'abord, comme l'avait déjà remarqué le linguiste français Gabriel Gérard en 1718,
     l'Empire est un "Etat vaste et composé de plusieurs peuples", par opposition au
     royaume, poursuit Duverger, moins étendu et reposant sur "l'unité de la nation dont il
     est formé". De cette définition, nous pouvons déduire, avec Duverger, trois éléments:
     a) L'empire est monarchique, le pouvoir suprême est assumé par un seul titulaire,
     désigné par voie d'hérédité et présentant un caractère sacré (une fonction
     sacerdotale).
     b) L'étendue du territoire constitue un critère fondamental des em-pires, sans que l'on
     ne puisse donner de mesure précise. La grandeur du territoire est ici subjective.
     c) L'Empire est toujours composé de plusieurs peuples, sa grandeur territoriale
     impliquant d'office la diversité culturelle. Selon Karl Werner, "un royaume, c'est un
     pays; un empire, c'est un monde".

     - L'Empire, qui est donc un système politique complexe qui met un terme au chaos, et
     revêt une dimension sacrée précisément parce qu'il génère l'ordre, a une dimension
     militaire, comme nous allons le voir quand nous aborderons le cas du Saint-Empire
     romain de la Nation Germanique, mais aussi une dimension civile constructive: il n'y
     a pas d'Empire sans organisation pratique de l'espace, sans réseau de routes (les
     voies romaines, indices concrets de l'impérialité de Rome), les routes étant
     l'armature de l'Empire, sans un commerce fluvial cohérent, sans aménagement des
     rivières, creusement de puits, établissement de canaux, vastes systèmes d'irrigation
     (Egypte, Assyrie, Babylone, l'"hydraulisme" de
Wittfogel). Au XIXiè-me siècle,
     quand la nécessité de réorganiser l'Europe se fait sentir, quand surgit dans les débats
     une demande d'Europe, l'économiste allemand Friedrich List parle de réseaux
     ferroviaires et de canaux pour souder le continent. Le grand espace, héritier laïque et
     non sacré de l'Empire, réclame aussi une organisation des voies de communication.

     - "Dans tout ensemble impérial, l'organisation des peuples est aussi variée que
     l'organisation de l'espace. Elle oscille partout entre deux exigences contraires et
     complémentaires: celle de la diversité, celle de l'unité" (Duverger, op. cit.). "Les
     Perses ont soumis plusieurs peuples, mais ils ont respecté leurs particularités: leur
     règne peut donc être assimilé à un empire" (Hegel). Par nature, les Empires sont donc
     plurinationaux. Ils réunissent plusieurs ethnies, plusieurs communautés, plusieurs
     cultures, autrefois séparées, toujours distinctes. Leur assemblage, au sein de la
     structure impériale, peut prendre plusieurs formes. Pour maintenir cet ensemble
     hétérogène, il faut que le pouvoir unitaire, celui du titulaire unique, apporte des
     avantages aux peuples englobés et que chacun conserve son identité. Le pouvoir doit
     donc à la fois centraliser et tolérer l'autonomie: centraliser pour éviter la sécession
     des pouvoirs locaux (féodaux) et tolérer l'autonomie pour maintenir langues, cultures
     et moeurs des peuples, pour que ceux-ci ne se sentent pas opprimés. Il faut enfin, ajoute
     Duverger, que chaque communauté et chaque individu aient conscience qu'ils gagnent
     à demeurer dans l'ensemble impérial au lieu de vivre séparément. Tâche éminemment
     difficile qui souligne la fragilité des édifices impériaux: Rome a su maintenir un tel
     équilibre pendant des siècles, d'où la nostalgie de cet ordre jusqu'à nos jours. Les
     imperfections de l'administration romaine ont été certes fort nombreuses, surtout en
     période de déclin, mais ces dysfonctionnements étaient préférables au chaos. Les
     élites ont accepté la centralisation et ont modelé leur comportement sur celui du
     centre, les masses rurales ont conservé leurs moeurs intactes pratiquement jusqu'à la
     rupture des agrégats ruraux, due à la révolution industrielle (avec la parenthèse noire
     des procès de sorcelleries).

     - Duverger signale aussi l'une des faiblesses de l'Empire, surtout si l'on souhaite en
     réactualiser les principes de pluralisme: la notion de fermeture, symbolisée
     éloquemment par la Muraille de Chine ou le Mur d'Hadrien. L'Empire se conçoit
     comme un ordre, entouré d'un chaos menaçant, niant par là même que les autres
     puissent posséder eux-mêmes leur ordre ou qu'il ait quelque valeur. Chaque empire
     s'affirme plus ou moins comme le monde essentiel, entouré de mondes périphériques
     réduits à des quantités négligeables. L'hégémonie universelle concerne seulement
     "l'univers qui vaut quelque chose". Rejeté dans les ténèbres extérieures, le reste est
     une menace dont il faut se protéger.

     - Dans la plupart des empires non européens, l'avènement de l'empire équivaut au
     remplacement des dieux locaux par un dieu universel. Le modèle romain fait figure
     d'exception: il ne remplace pas les dieux locaux, il les intègre dans son propre
     panthéon. Le culte de l'imperator s'est développé après coup, comme moyen d'établir
     une relative unité de croyance parmi les peuples divers dont les dieux entraient au
     Panthéon dans un syncrétisme tolérant. Cette République de divinités locales
     n'impliquaient pas de croisades extérieures puisque toutes les formes du sacré
     pouvaient coexister.

     Quand s'effondre l'Empire romain, surtout à cause de sa décadence, le territoire de
     l'Empire est morcellé, divisé en de multiples royaumes germaniques (Francs,
     Suèbes, Wisigoths, Burgondes, Ostrogoths, Alamans, Bavarois, etc.) qui s'unissent
     certes contre les Huns (ennemi extérieur) mais finissent par se combattre entre eux,
     avant de sombrer à leur tour dans la décadence (les "rois fai-néants") ou de
     s'évanouir sous la domination islamique (Wisigoths, Vandales). De la chute de Rome
     au Vième siècle à l'avènement des Maires du Palais et de Charlemagne, l'Europe, du
     moins sa portion occidentale, connaît un nouveau chaos, que le christianisme seul
     s'avère incapable de maîtriser.

     De l'Empire d'Occident, face à un Empire d'Orient moins durement étrillé, ne
     demeurait intacte qu'une Romania italienne, réduite à une partie seulement de la
     péninsule. Cette Romania ne pouvait prétendre au statut d'Empire, vu son exigüité
     territoriale et son extrême faiblesse militaire. Face à elle, l'Empire d'Orient,
     désormais "byzantin", parfois appelé "grec" et un Regnum Francorum
     territorialement compact, militairement puissant, pour lequel, d'ailleurs, la dignité
     impériale n'aurait pu être qu'un colifichet inutile, un sim-ple titre honorifique. A la
     Romania, il ne reste plus que le prestige défunt et passé de l'Urbs, la Ville initiale de
     l'histoire impériale, la civitas  de l'origine qui s'est étendue à l'Orbis romanus. Le
     citoyen romain dans l'Empire signale son appartenance à cet Orbis, tout en conservant
     sa natio (natione Syrus, natione Gallus, natione Germanicus,  etc.) et sa patria,
     appartenance à telle ou telle ville de l'ensemble constitué par l'Orbis. Mais la notion
     d'Empire reste liée à une ville: Rome ou Byzance, si bien que les premiers rois
     germani-ques (Odoacre, Théodoric) après la chute de Rome reconnaissent comme
     Empereur le monarque qui siège à Constantinople.

     Si la Romania italienne conservait symboliquement la Ville, Rome, symbole le plus
     tangible de l'Empire, légitimité concrète, elle manquait singulièrement d'assises
     territoriales. Face à Byzance, face à la tentative de reconquête de Justinien, la
     Romania et Rome, pour restaurer leur éclat, pour être de nouveau les premières au
     centre de l'Orbis, devaient très naturellement tourner leur regard vers le roi des
     Francs (et des Lombards qu'il venait de vaincre), Charles. Mais les lètes francs, fiers,
     n'avaient pas envie de devenir de simples appendices d'une minuscule Romania
     dépourvue de gloire militaire. Entretemps, le Pape rompt avec l'Empereur d'Orient.
     Le Saint-Siège, écrit Pirenne, jusqu'alors orienté vers Constantinople, se tourne
     résolument vers l'Occident et, afin, de reconquérir à la chrétienté ses positions
     perdues, commence à organiser l'évangélisation des peuples 'barbares' du continent.
     L'objectif est clair: se donner à l'Ouest les bases d'une puissance, pour ne plus tomber
     sous la coupe de l'Empereur d'Orient. Plus tard, l'Eglise ne voudra plus se trouver
     sous la coupe d'un Empereur d'Occident.

     Le Regnum Francorum aurait parfaitement pu devenir un empire seul, sans Rome,
     mais Rome ne pouvait plus redevenir un centre crédible sans la masse territoriale
     franque. De là, la nécessité de déployer une propagande flatteuse, décrivant en latin,
     seule langue administrative du Regnum Francorum (y compris chez les notaires, les
     refendarii  civils et laïques), les Francs comme le nouveau "peuple élu de Dieu",
     Charlemagne comme le "Nouveau Constantin" avant même qu'il ne soit couronné
     officiellement Empereur (dès 778 par Hadrien 1er), comme un "Nouveau David" (ce
     qui laisse penser qu'une opposition existait à l'époque entre les partisans de
     l'"idéologie davidique" et ceux de l'"idéologie constantinienne", plus romaine que
     "nationale"). Avant de devenir Empereur à Rome et par la grâce du Pape,
     Charlemagne pouvait donc se considérer comme un "nouveau David", égal de
     l'Empereur d'Orient. Ce qui ne semblait poser aucun problème aux nobles francs ou
     germaniques.

     Devenir Empereur de la Romania posait problème à Charlemagne avant 800, année
     de son couronnement. Certes, devenir Empereur romano-chrétien était intéressant et
     glorieux mais comment y parvenir quand la base effective du pouvoir est franque et
     germanique. Les sources nous renseignent sur l'évolution: Charlemagne n'est pas
     Imperator Romanorum  mais "Romanum imperium gubernans qui est per
     misericordiam Dei rex Francorum et Langobardorum". Sa nouvelle dignité ne
     devait absolument pas entamer ou restreindre l'éclat du royaume des Francs, son titre
     de Rex Francorum  demeurant l'essentiel. Aix-la-Chapelle, imitée de Byzance mais
     perçue comme "Anti-Constantinople", reste la capitale réelle de l'Empire.

     Mais l'Eglise pense que l'Empereur est comme la lune: il ne reçoit sa lumière que du
     "vrai" empereur, le Pape. A la suite de Charlema-gne, se crée un parti de l'unité, qui
     veut surmonter l'obstacle de la dualité franco-romaine. Louis le Pieux, successeur de
     son père, sera surnommé Hludowicus imperator augustus, sans qu'on ne parle plus
     de Francs ou de Romains. L'Empire est un et comprend l'Allemagne, l'Autriche, la
     Suisse, la France et les Etats du Bénélux actuels. Mais, le droit franc ne connaissait
     pas le droit de primogéniture: à la mort de Louis le Pieux, l'Empire est partagé entre
     ses descendants en dépit du titre impérial porté par Lothaire 1er seul. Suivent
     plusieurs décennies de déclin, au bout desquels s'affirment deux royaumes, celui de
     l'Ouest, qui deviendra la France, et celui de l'Est, qui deviendra le Saint-Empire ou,
     plus tard, la sphère d'influence alle-mande en Europe.

     Harcelée par les peuples extérieures, par l'avance des Slaves non convertis en
     direction de l'Elbe (après l'élimination des Saxons par Charlemagne en 782 et la
     dispersion des survivants dans l'Empire, comme en témoignent les Sasseville,
     Sassenagues, Sachsenhausen, etc.), les raids sarazins et scandinaves, les assauts des
     Hongrois, l'Europe retombe dans le chaos. Il faut la poigne d'un Arnoulf de Carinthie
     pour rétablir un semblant d'ordre. Il est nommé Empereur. Mais il faudra attendre la
     victoire du roi saxon Othon 1er en 955 contre les Hongrois, pour retrouver une
     magnificence impériale et une paix relative. Le 2 février 962, en la Basilique
     Saint-Pierre de Rome, le souverain germanique, plus précisément saxon (et non plus
     franc), Othon 1er, est couronné empereur par le Pape. L'Empire n'est plus
     peppinide-carolingien-franc mais allemand et saxon. Il devient le "Saint-Empire". En
     911 en effet, la couronne impériale a échappé à la descendance de Charlemagne pour
     passer aux Saxons (est-ce une vengeance pour Werden?), Henri 1er l'Oiseleur
     (919-936), puis Othon (936-973). Comme Charlemagne, Othon est un chef de guerre
     victorieux, élu et couronné pour défendre l'oekumène par l'épée. L'Empereur, en ce
     sens, est l'avoué de la Chrétienté, son protecteur. Plus que Charlemagne, Othon
     incarne le caractère militaire de la dignité impériale. Il dominera la papauté et
     subordonnera entièrement l'élection papale à l'aval de l'Empereur. Certaines sources
     mentionnent d'ailleurs que le Pape n'a fait qu'entériner un fait accompli: les soldats
     qui venaient d'emporter la décision à Lechfeld contre les Hongrois avaient proclamé
     leur chef Empereur, dans le droit fil des traditions de la Germanie antique, en se
     référant au "charisme victorieux" (le Heil)  qui fonde et sanctifie le pouvoir suprême.
     En hissant ce chef saxon à la dignité impériale, le Pape opère le fameuse translatio
     Imperii ad Germanos  (et non plus ad Francos).  L'Empereur devra être de race
     germanique et non plus seulement d'ethnie franque. Un "peuple impérial" se charge
     dès lors de la politique, laissant intactes les identités des autres: le règne des
     othoniens élargira l'¦kumène franc/européen à la Polo-gne et à la Hongrie (Bassin
     danubien - Royaume des Avars). Les othoniens dominent véritablement la Papauté,
     nomment les évêques comme simples administrateurs des provinces d'Empire. Mais
     le pouvoir de ces "rois allemands", théoriquement titulaires de la dignité impériale,
     va s'estomper très vite: Othon II et Othon III accèdent au trône trop jeunes, sans avoir
     été véritablement formés ni par l'école ni par la vie ou la guerre; Othon II, manipulé
     par le Pape, engage le combat avec les Sarazins en Italie du Sud et subit une cuisante
     défaite à Cotrone en 982. Son fils Othon III commence mal: il veut également
     restaurer un pouvoir militaire en Méditerra-née qu'il est incapable de tenir, faute de
     flotte. Mais il nomme un Pape allemand, Grégoire V, qui périra empoisonné par les
     Romains qui ne veulent qu'un Pape italien; Othon III ne se laisse pas intimi-der; le
     Pape suivant est également allemand: Gerbert d'Aurillac (Alaman d'Alsace) qui
     coiffe la tiare sous le nom de Sylvestre II. Les barons et les évêques allemands
     finissent pas lui refuser troupes et crédits et le chroniqueur Thietmar de Merseburg
     pose ce jugement sévère sur le jeune empereur idéaliste: "Par jeu enfantin, il tenta de
     restaurer Rome dans la gloire de sa dignitié de jadis". Othon III voulait fixer sa
     résidence à Rome et avait pris le titre de Servus Apostolorum  (Esclave des
     Apôtres). Les "rois allemands" ne pèseront plus très lourd devant l'Eglise après l'an
     1002, dans la foulée des croisades, par la contre-offensive théocratique, où les Papes
     vont s'enhardir et contester aux Empereurs le droit de nommer les évêques, donc de
     gouverner leurs terres par des hommes de leur choix. Grégoire VII impose le
     Dictatus Papae, par lequel, entre moultes autres choses, le roi n'est plus perçu que
     comme Vicarius Dei, y compris le "Rex Teutonicorum" auquel revient
     prioritaire-ment le titre d'Empereur. La querelle des Investitures commence pour le
     malheur de l'Europe, avec la menace d'excommunication a-dressée à Henri IV
     (consommée en 1076). Les vassaux de l'Empe-reur sont encouragés à la
     désobéissance, de même que les villes bourgeoises (les ³ligues lombardes²), ce qui
     vide de substance politi-que tout le centre de l'Europe, de Brême à Marseille, de
     Hambourg à Rome et de Dantzig à Venise. Par ailleurs, les croisades expédient au
     loin les éléments les plus dynamiques de la chevalerie, l'inquisi-tion traque toute
     déviance intellectuelle et les sectes commencent à prospérer, promouvant un
     dualisme radical (Concile des hérétiques de St. Félix de Caraman, 1167) et un idéal
     de pauvreté mis en équa-tion avec une "complétude de l'âme" (Vaudois). En acceptant
     l'hu-miliation de Canossa (1077), l'Empereur Henri IV sauve certes son Empire mais
     provisoirement: il met un terme à la furie vengeresse du Pape romain qui a soudoyé
     les princes rebelles. Mort excommu-nié, on lui refuse une sépulture, mais le simple
     peuple le reconnait comme son chef, l'enterre et répend sur sa pauvre tombe des
     grai-nes de blé, symbole de ressurection dans la tradition paysanne/ païenne des
     Germains: la cause de l'Empereur apparaissait donc plus juste aux humbles qu'aux
     puissants.

     Frédéric Ier Barberousse tente de redresser la barre, d'abord en aidant le Pape contre
     le peuple de Rome révolté et les Normands du Sud. L'Empereur ne mate que les
     Romains. Il s'ensuivra six campagnes en Italie et le grand schisme, sans qu'aucune
     solution ne soit apportée. Son petit-fils Frédéric II Hohenstaufen, sorte de surdoué,
     très tôt orphelin de père et de mère, virtuose des techniques de com-bat, intellectuel
     formé à toutes les disciplines, doté de la bosse des langues vivantes et mortes, se
     verra refuser d'abord la dignité im-périale par l'autocrate Innocent III: "C'est au
     Guelfe que revient la Couronne car aucun Pape ne peut aimer un Staufer!". Ce que le
     Pape craint par-dessus tout c'est l'union des Deux-Siciles (Italie du Sud) et l'Empire
     germano-italien, union qui coincerait les Etats pontificaux entre deux entités
     géopolitiques dominées par une seule autorité. Frédéric II a d'autres plans, avant
     même de devenir Empereur: au départ de la Sicile, reconstituer, avec l'appui d'une
     chevalerie allemande, espagnole et normande, l'oekumène romano-méditerranéen.

     Son projet était de dégager la Méditerranée de la tutelle musulmane, d'ouvrir le
     commerce et l'industrie en les couplant à l'atelier rhénan-germanique. C'est la raison
     de ses croisades, qui sont purement géopolitiques et non religieuses: la chrétienté
     doit demeurer, l'islam également, ainsi que les autres religions, pour autant qu'elles
     apportent des éclairages nouveaux à la connaissance; en ce sens, Frédéric II redevient
     "romain", par un tolérance objective, ne cherchant que la rentabilité pragmatique, qui
     n'exclut pas le respect pieux des valeurs religieuses: cet Empereur qui ne cesse de
     hanter les grands esprits (Brion, Benoist-Méchin, Kantorowicz, de Stefano, Horst,
     etc.) est protéiforme, esprit libre et défenseur du dogme chrétien, souverain féodal en
     Allemagne et prince despotique en Sicile; il réceptionne tout en sa personne,
     synthétise et met au service de son projet politique. Dans la conception hiérarchique
     des êtres et des fins terrestres que se faisait Frédéric II, l'Empire constituait le
     sommet, l'exemple impassable pour tous les autres ordres inférieurs de la nature. De
     même, l'Empereur, également au sommet de cette hiérarchie par la vertu de sa
     titulature, doit être un exemple pour tous les princes du monde, non pas en vertu de
     son hérédité, mais de sa supériorité intellectuelle, de sa connaissance ou de ses
     connaissances.

     Les vertus impériales sont la justice, la vérité, la miséricorde et la constance:

     - La justice, fondement même de l'Etat, constitue la vertu essentielle du souverain.
     Elle est le reflet de la fidélité du souverain envers Dieu, à qui il doit rendre compte
     des talents qu'il a reçus. Cette jus-tice n'est pas purement idéale, immobile et
     désincarnée (métaphysique au mauvais sens du terme): pour Frédéric II, elle doit
     être à l'image du Dieu incarné (donc chrétien) c'est-à-dire opérante. Dieu permet au
     glaive de l'Empereur, du chef de guerre, de vaincre parce qu'il veut lui donner
     l'occasion de faire descendre la justice idéale dans le monde. La colère de
     l'Empereur, dans cette optique, est noble et féconde, comme celle du lion, terrible
     pour les ennemis de la justice, clémente pour les pauvres et les vaincus. La
     constance, au-tre vertu cardinale de l'Empereur, reflète la fidélité à l'ordre natu-rel de
     Dieu, aux lois de l'univers qui sont éternelles.

     - La fidélité est la vertu des sujets comme la justice est la vertu principale de
     l'Empereur. L'Empereur obéit à Dieu en incarnant la justice, les sujets obéissent à
     l'Empereur pour lui permettre de réaliser cette justice. Toute rébellion envers
     l'Empereur est assimilée à de la "superstition", car elle n'est pas seulement une
     révolte contre Dieu et contre l'Empereur mais aussi contre la nature même du monde,
     contre l'essence de la nature, contre les lois de la conscience.

     - La notion de miséricorde nous renvoie à l'amitié qui a unit Frédéric II à
     Saint-François d'Assise. Frédéric ne s'oppose pas à la chrétienté et à la papauté, en
     tant qu'institutions. Elles doivent subsister. Mais les Papes ont refusé de donner à
     l'Empereur ce qui revient à l'Empereur. Ils ont abandonné leur magistère spirituel qui
     est de dispenser de la miséricorde. François d'Assise et les frères mineurs, en faisant
     v¦u de pauvreté, contrairement aux Papes simoniaques, rétablissent la vérité
     chrétienne et la miséricorde, en acceptant humblement l'ordre du monde. Lors de leur
     rencontre en Apulie, Frédéric II dira au 'Poverello': "François, avec toi se trouve le
     vrai Dieu et son Verbe dans ta bouche est vrai, en toi il a dévoilé sa grandeur et sa
     puissance". L'Eglise possède dans ce sens un rôle social, caritatif, non politique, qui
     contribue à préserver, dans son 'créneau', l'ordre du monde, l'harmonie, la stabilité.
     Le 'péché originel' dans l'optique non-conformiste de Frédéric II est dès lors
     l'absence de lois, l'arbitraire, l'incapacité à 'éthiciser' la vie publique par fringale
     irraisonnée de pouvoir, de possession.

     - L'Empereur, donc le politique, est également responsable du savoir, de la diffusion
     de la "vérité": en créant l'université de Naples, en fondant la faculté de médecine de
     Salerne, Frédéric II affirme l'indépendance de l'Empire en matière d'éducation et de
     connais-sance. Cela ne lui fut pas pardonné (destin de ses enfants).

     L'échec du redressement de Frédéric II a sanctionné encore davantage le chaos en
     Europe centrale. L'Empire qui est potentiellement facteur d'ordre n'a plus pu l'être
     pleinement. Ce qui a conduit à la catastrophe de 1648, où le morcellement et la
     division a été savamment entretenue par les puissances voisines, en premier lieu par
     la France de Louis XIV. Les autonomies, apanages de la conception impériale, du
     moins en théorie, disparaissent complètement sous les coups de boutoir du
     centralisme royal français ou espagnol. Le "droit de résistance", héritage germanique
     et fondement réel des droits de l'homme, est progressivement houspillé hors des
     consciences pour être remplacé par une théorie jusnaturaliste et abstrai-te des droits
     de l'homme, qui est toujours en vigueur aujourd'hui.

     Toute notion d'Empire aujourd'hui doit reposer sur les quatre vertus de Frédéric II
     Hohenstaufen: justice, vérité, miséricorde et cons-tance. L'idée de justice doit se
     concrétiser aujourd'hui par la notion de subsidiarité, donnant à chaque catégorie de
     citoyens, à chaque communauté religieuse ou culturelle, professionnelle ou autre, le
     droit à l'autonomie, afin de ne pas mutiler un pan du réel. La notion de vérité passe
     par une revalorisation de la "connaissance", de la "sapience" et d'un respect des lois
     naturelles. La miséricorde passe par une charte sociale exemplaire pour le reste de la
     planète. La notion de constance doit nous conduire vers une fusion du savoir
     scientifique et de la vision politique, de la connaissance et de la pratique politicienne
     quotidienne.

     Nul ne nous indique mieux les pistes à suivre que Sigrid Hunke, dans sa persepective
     'unitarienne' et européo-centrée:

     - Affirmer l'identité européenne, c'est développer une religiosité unitaire dans son
     fonds, polymorphe dans ses manifestations; contre l'ancrage dans nos esprits du mythe
     biblique du péché originel, elle nous demande de réétudier la théologie de Pélagius,
     l'ennemi irlandais d'Augustin. L'Europe, c'est une perception de la nature comme
     épiphanie du divin: de Scot Erigène à Giordano Bruno et à Goethe. L'Europe, c'est
     également une mystique du devenir et de l'action: d'Héraclite, à Maître Eckhart et à
     Fichte. L'Europe, c'est une vision du cosmos où l'on constate l'inégalité factuelle de
     ce qui est égal en dignité ainsi qu'une infinie pluralité de centres, comme nous
     l'enseigne Nicolas de Cues.

     Sur ces bases philosophiques se dégageront une nouvelle anthropo-logie, une
     nouvelle vision de l'homme, impliquant la responsabilité (le principe
     'responsabilité') pour l'autre, pour l'écosystème, parce que l'homme n'est plus un
     pécheur mais un collaborateur de Dieu et un miles imperii,  un soldat de l'Empire. Le
     travail n'est plus malédiction ou aliénation mais bénédiction et octroi d'un surplus de
     sens au monde. La technique est service à l'homme, à autrui.

     Par ailleurs, le principe de "subsidiarité", tant évoqué dans l'Europe actuelle mais si
     peu mis en pratique, renoue avec un respect impé-rial des entités locales, des
     spécificités multiples que recèle le monde vaste et diversifié. Le Prof. Chantal
     Millon-Delsol constate que le retour de cette idée est due à trois facteurs:

     - La construction de l'Europe, espace vaste et multiculturel, qui doit forcément
     trouver un mode de gestion qui tiennent compte de cette diversité tout en permettant
     d'articuler l'ensemble harmonieusement. Les recettes royales-centralistes et
     jacobines s'avérant obsolètes.
     - La chute du totalitarisme communiste a montré l'inanité des "systèmes"
     monolithiques.
     - Le chômage remet en cause le providentialisme d'Etat à l'Ouest, en raison de
     l'appauvrissement du secteur public et du déficit de citoyenneté. "Trop secouru,
     l'enfant demeure immature; privé d'aide, il va devenir une brute ou un idiot".

     La construction de l'Europe et le ressac ou l'effondrement des modèles
     conventionnels de notre après-guerre nécessite de revitaliser une "citoyenneté
     d'action", où l'on retrouve la notion de l'homme coauteur de la création divine et
     l'idée de responsabilité. Tel est le fondement anthropologique de la subsidiarité, ce
     qui a pour corol-laire:
     - la confiance dans la capacité des acteurs sociaux et dans leur souci de l'intérêt
     général;
     - l'intuition selon laquelle l'autorité n'est pas détentrice par nature de la compétence
     absolue quant à la qualification et quant à la réalisation de l'intérêt général.

     Mais, ajoute Chantal Millon-Delsol, l'avènement d'une Europe subsidiaire passe par
     une condition sociologique primordiale:
     - la volonté d'autonomie et d'initiative des acteurs sociaux, ce qui suppose que
     ceux-ci n'aient pas été préalablement brisés par le totalitarisme ou infantilisés par un
     Etat paternel.
     (solidarité solitaire par le biais de la fiscalité; redéfinir le partage des tâches).

     Notre tâche dans ce défi historique, donner harmonie à un grand espace pluriculturel,
     passe par une revalorisation des valeurs que nous avons évoquées ici en vrac au sein
     de structures associatives, préparant une citoyenneté nouvelle et active, une milice
     sapientiale.
 
 

 
 Conférence prononcée à la Tribune du "Cercle Hélios", Ile-de-France, 1995


 

SYNERGIES EUROPÉENNES - BRUXELLES/PARIS - 15   FÉVRIER 2002

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jeudi, 01 mars 2007

Mensur: rituel des "Waffenstudenten"

Trouvé sur : http://theatrumbelli.hautetfort.com/

Franz WISSANT : La Mensur, rituel sanglant des "Waffenstudenten"medium_mensur.jpg

 

C’est à Heidelberg, sous les ruines du château, au cœur du quartier de l’Université, dans une Kneipe de la rue principale : Le Bœuf Rouge. Sous la tête hirsute du bœuf qui rumine sur l’enseigne, on peut lire "Hist. Studentenlokal". Rendez-vous avec l’histoire, alcoolique et bruyante des étudiants allemands. Il n’est pas tard, mais la salle est sans doute plus comble que bien des amphithéâtres de l’Université voisine.

Certaines Kneipe sont si proches de l’Université qu’elles semblent en être des dépendances : impression que confirme la joyeuse pédagogie qui se déploie autour des tables où s’entassent des étudiants diserts et démonstratifs. On prétend qu’autrefois les étudiants pouvaient suivre les cours de certains de leurs professeurs par la fenêtre de "Studentenlokale" de cette sorte. Pourquoi pas ? Le professeur teuton a tendance à ne pas bien résister à l’euphorie euristique, et se mue aisément en un stentor tonitruant , pourpre et apoplectique. Le "Bœuf Rouge" doit, parait-il, son nom à l’un de ces phénomènes d’érudition, de santé et de dimensions thoraciques.

Tâtant d’une main de la chopine et de l’autre une Gretschen potelée, les étudiants de ce temps profitaient, comme on se l’imagine, énormément de ces leçons auxquelles ils se montraient assidus. 

Mais voici que l’histoire vous rattrape et que s’abattent sur votre  table deux cent années de tradition, en la personne d’un quintal de viande soûle. Votre Bock se renverse et souille le pantalon de l’intrus. On vous traite de truie. Abasourdi, vous saisissez le gros personnage ruisselant à bras le corps. Vous empoignez un mince ruban tricolore qu’il porte en sautoir sur son plastron et qui ficelle son ventre replet comme un grotesque paquet. C’en est fait de vous : soudain l’ivrogne n’est plus ivre. D’un ton mauvais il vous fait remarquer que vous venez de porter atteinte à l’honneur de sa corporation et vous somme de  "donnez satisfaction…". 

Mais que vous veut cet ivrogne ? 

Naguère, à moins de s’exposer aux quolibets et aux vexations, il aurait fallu relever le défi. Et bien sûr en découdre… bien que le duel soit interdit à l’Université de Heidelberg depuis 1386.

La pratique du duel dans les universités allemandes

medium_Dusacks.jpgEn réalité, l’ancienne Allemagne, bien avant que ne fussent constituées les corporations d’étudiants, prisait déjà fort le combat singulier et l’interdiction était loin d’être respectée. Les autorités des villes étaient trop heureuses de compter des citoyens exercés au combat et aptes à se défendre en des temps peu sûrs. On vit fleurir aux XIVè et XVè siècles, les écoles d’escrime et les sociétés d’épées. Des privilèges leurs furent octroyés. Les étudiants y côtoyaient les bourgeois et les artisans. On se battait à l’épée, au poignard, à la hallebarde. Peu à peu, une arme plus légère, plus maniable et permettant des combats plus engagés tout en diminuant les risques de blessures mortelles, fit son apparition. Le "Dusack" est un sabre, long de 60 à 70 cm et large de 5, généralement en bois, et dont le nom signifiait probablement « couteau émoussé ». Ce n’est que plus tard que les actuelles rapières se répandirent. Dès la fin du XVè siècle, le succès des armes à feu détourna de la pratique de l’escrime les bourgeois, soucieux en premier lieu d’éloigner les assaillants. Désormais, seuls les aristocrates, les soldats et les étudiants pratiquaient encore le duel à l’arme blanche. Cette différence constituait aussi une opposition de valeurs. A Vienne, par exemple, la méfiance des bourgeois prit ombrage du privilège qu’avaient les étudiants de porter des armes et obtinrent en 1514 que cela leur fut interdit. Humiliés et la rage au cœur, 800 étudiants viennois se rendirent en long cortège à Wels supplier l’Empereur Maximilien de leur rendre leurs armes. L’Empereur des romains, le roi-chevalier épris de chansons de geste et de courtoisie, accéda à leur désir.

Les premières corporations allemandes qui se constituèrent à la fin du XIXè siècle, se développèrent sur un terreau favorable, fait des souvenirs d’anciens privilèges et d’anciennes luttes semblables à celle-ci. Goethe lui-même témoigne que les étudiants qui comme lui ne faisaient partie d’aucune association d’étudiants, acceptaient les règles du duel. On sait qu’il provoqua, à Leipzig, un étudiant balte qui lui barrait l’entrée du théâtre. Il se battit et fut blessé au bras. Des années plus tard, se souvenant de cet épisode, il devait dire : "Quelle est l’importance d’une vie humaine ? Une seule bataille en enlève des milliers. L’honneur est plus important. Il faut défendre un point d’honneur passionnément".

 

Le code des duels
 

medium_duel.jpgLa pratique du duel ("Mensur") connut alors dans les universités une évolution remarquable. Tout d’abord, on s’efforça de la codifier. On entreprit en premier lieu d’interdire de jouter d’estoc, pratique trop meurtrière ; à Iéna, par exemple, au cours des deux premiers mois du semestre d’hiver 1839, deux étudiants trouvèrent la mort de cette façon et huit autres eurent un poumon perforé. D’ailleurs la tradition allemande du duel recommandait de porter ses coups non pas d’estoc, mais de taille ("Hiebfechten"). On finit par ne plus frapper d’estoc. C’est à Munich, en 1847, qu’on recense le dernier cas d’un étudiant mort d’un coup d’épée lui ayant traversé le corps. Mi-juristes, mi-poètes, les gais étudiants de toutes les Allemagnes réglementèrent dans le détail aussi bien les causes de duel que les armes utilisées, les lieux de rencontres, le nombre des témoins… 

A l’origine, tout duel commence par un affront, qu’il sert à réparer. Les étudiants corporés sont tenus à un certain respect pour leurs semblables et il n’y a au fond que deux sortes d’affront. L’outrage verbal et l’affront matériel. Le catalogue des insultes (Verbalinjurie) est lui aussi réglementé, et il n’en est en général qu’une d’autorisée entre étudiants, celle de "dummer Junge" (jeune sot). A Heidelberg, on varie un peu, "Hundefott" est aussi recevable. L’affront matériel n’est permis qu’à l’égard d’étudiants n’appartenant à aucune corporation ou refusant de se battre.

Pour rester sauf, l’honneur se doit de se montrer particulièrement chatouilleux : "Dès que j’ai entendu qu’à la table voisine, on parlait d’un jeune sot, je me suis emporté et nous en sommes tout de suite venus aux mains", confesse un étudiant dans une caricature célèbre, datant de 1853.

Il est interdit à deux membres d’une même corporation de se défier en duel. Toute injure subie par l’un des siens engage l’honneur de sa "patrie", c'est-à-dire de la corporation entière. C’est ainsi que la forme de duel la plus fréquente au début du XIXè siècle est le duel pro patria. Ce terme de patrie, vient des anciennes associations d’étudiants, qui se regroupaient par "pays", par terroir, au sein d’une ville universitaire. Ces "Landmanschaften" sont les ancêtres des corporations ("Burschenschaften") et le mot patrie s’entendait, au XVIIIè siècle, au sens propre. De nos jours, on ne règle plus les affaires d’honneur par le duel pro patria.

Un étudiant s’estimait injurié par une autre corporation avait aussi la possibilité de demander réparation "viritim", d’homme à homme (Viritim Suite). 

Le duel se déroulait dans des tavernes ou des maisons d’étudiants changées pour l’occasion en salles d’armes. On préférait souvent les choisir à l’écart des villes. On se battait aussi dehors, quelle que fût la saison, de préférence dans un bois ou dans les ruines d’un château. On s’y rendait secondé de deux membres de sa corporation. A Iéna, chaque corporation de la ville pouvait envoyer un "observateur". A Heidelberg, les duels n’avaient qu’un seul témoin. Partout, les curieux étaient éloignés du combat par un service de sécurité constitué par les corporations impliquées.

Il existe dès 1820, à Heidelberg encore, un médecin attitré pour les duels. Les combattants étaient protégés par des bandes molletonnées qu’ils enroulaient autour de leur cou et par un masque grillagé ou de cuir. Ils portaient des gants de cuir et des lunettes spéciales. Les blessures n’étaient plus mortelles mais restaient parfois sérieuses, notamment en cas de combat au sabre, arme réservée aux affaires les plus graves, et aux vexations les plus infâmantes. Chaque ville étudiante privilégiait un type d’épée différent ; à garde en forme de cloche pour les uns, en corbeille pour les autres… Lorsque les protagonistes appartenaient à des universités différentes, il fallait convenir au préalable de l’arme employée. Peu à peu,  à partir des années 1820, l’usage du pistolet se répandit, même pour la réparation d’offenses vénielles lorsque l’un des protagonistes n’était pas au fait des coutumes locales en matière de duel. Il en allait de même quand des combattants étaient officiers. 

Si l’un des combattants ne comparaissait pas le jour dit, il s’exposait à un blâme et perdait son droit à obtenir satisfaction. Il était déshonorant de répugner à croiser le fer et il ne se passait pas de jour dans une université sans qu’il y eût duel ou menace de duel. A Iéna, une Verbindung de seize hommes se livra à elle seule, en quatre semaines, au cours de l’été 1815 à plus de 200 duels. Dans les années 1840, les Bursche de Suevia, à Heidelberg avaient tous derrière eux plus de dix combats singuliers. Beaucoup en totalisèrent de quarante à soixante. Dans cette ville, le médecin dont c’était la fonction assista à 20 000 duels en vingt quatre ans de carrière. 

Pour l’emporter, il fallait "chasser" (chassieren) son adversaire cinq pas derrière la ligne de Mensur, ou l’acculer dans un coin de façon à l’immobiliser. Il était bienvenu de laisser sa signature sur le visage de son adversaire ; de telles cicatrices ("Schmisse") étaient presque plus glorieuses encore pour celui qui les recevait que pour celui qui les avait imprimées. Elles constituaient un véritable signe extérieur de richesse pour leur propriétaire. En attestant son appartenance aux "étudiants armés" (Waffenstudenten) elles témoignaient d’un genre de vie particulier, consacré aux valeurs de l’honneur viril. Elles indiquaient aussi tout simplement qu’il avait fait des études, qu’il était "Akademiker". On raconte que certains étudiants recalés à tous leurs examens se firent faire, sous anesthésie, une cicatrice chirurgicale. A défaut de diplômes, ils pensaient gagner de la sorte une sorte de prestige intellectuel dans leurs relations avec leurs féaux dans leurs provinces d’origine.

Cette vanité éloignait beaucoup d’étudiants de l’esprit chevaleresque qu’ils prétendaient incarner. D’ailleurs, petit à petit, le duel d’honneur fit place à une autre forme d’épreuve des armes. Le combat singulier prend alors le caractère d’un rite initiatique, destiné à éprouver le courage de tout impétrant désireux être admis au nombre des Bursche d’une corporation.

 

Nouvelle fonction du duel
 

medium_waffenstudenten.jpgDès les années 1850, le duel constitue de plus en plus sa propre fin. On ne croit plus sincèrement aux motifs d’honneur qu’on continue d’invoquer pour se battre. Au contraire, on provoque l’adversaire jusqu’à ce que, hors de soi, il se sente contraint (ou le feigne) de réagir (Verabredungsmensur). Puis cette provocation pro forma elle-même disparaît, au profit des Bestimmungsmensure, dans lesquelles il n’est pas besoin d’avoir été provoqué pour se battre. 

Les corporations se rendent à une heure convenue (Verabredung) en un lieu convenu, Kneipe ou autre, qu’ont préparé les leurs. Chaque corporation occupe une table. Un lourd silence se fait dans la salle. Chacun se demande quel prétexte on trouvera cette fois, mais personne ne doute que l’issue de la soirée sera comme toujours sanglante. D’une table, une insulte fuse, dans la direction d’une corporation attablée à côté. L’insulté répond, avec humour, s’il connaît ce mot, mais le plus souvent avec morgue. Sa provocation (Tusch) lance le signal de moqueries de plus en plus vives, de plus en plus grinçantes auxquelles tous les participants s’associent. Le désordre est indescriptible, le vacarme, épouvantable. De toutes les tables montent des cris de guerre, en réponse à ce premier "Kontrahage".

On se bat avec bravoure et indifférence pour les coups. Le duel à l’épée tend à devenir immobile, seul le poignet et le bras armés se mouvant, les duellistes prouvant leur vaillance par leur refus de reculer. Ceci a pour conséquence qu’on se tape incroyablement dessus, dès qu’a retenti le "Los" par lequel s’engage le combat. La rencontre est une violente succession de coups encaissés sans sourciller.

Avec le temps, toutes les Verbidungen pratiquant le duel ("schlagend") finirent par inscrire dans leurs statuts que tout novice (Fuchs), devait, pour devenir Bursche, s’être livré à un certain nombre de combats singuliers. Cette exigence n’était d’ailleurs pas sans présenter des difficultés à l’égard des dispositions du droit pénal. Le code pénal autrichien de 1852, de même que le code pénal allemand de 1871 interdisent de se battre en duel "au moyen d’armes meurtrières".

Le statut juridique du duel connut une évolution contrastée, les divers régimes qui se succédèrent jusqu’à nos jours imprimant dans les dispositions du code pénal relatives au duel leur marque propre. Celles-ci constituent par la même aussi à chaque fois le cachet de leur conception des rapports sociaux en Allemagne. La pratique d’ailleurs contredisait souvent les dispositions légales.


Le duel à la fin du IIè Reich
 

medium_honneur.jpgAlors que le Reichsgericht, par un célèbre arrêt en date de 1883 réprimait au pénal la Mensur entre étudiants, quelles que soient les circonstances, l’Empereur Guillaume Ier semblait encourager ouvertement cette pratique. Il déclara, par exemple, en 1874, qu’il ne saurait tolérer dans son entourage ni "un officier incapable de défendre son honneur ni un officier mal éduqué".

On retrouve la même contradiction à la fin de l’empire austro-hongrois. Le duel était interdit. Un officier surpris alors qu’il se battait en duel était sévèrement puni. Mais un officier refusant de se battre en duel était dégradé. C’était même devenu un passe-temps apprécié de quelques reîtres, chevaliers restés bien près du cheval, ou étudiants corporés, que de provoquer en duel des officiers de réserve catholiques. On compte ainsi dans la seule Austria Innsbruck six officiers de réserve dégradés pour avoir refusé de se battre. 

Une ligue des étudiants corporés hostiles au duel vit le jour au début du siècle en Allemagne et en Autriche, regroupant plus de cent associations d’étudiants. D’autres corporations au contraire, telles les membres de la Deutsche Burschenchaft se réunissaient dans le même temps à Marburg pour convenir d’un protocole sur l’élimination des injures matérielles et sur la réparation des "offenses", constituant un véritable syndicat du duel. Le fossé s’accrut entre corporations pratiquant le duel ("schlagend") et les autres. Mais la camaraderie soudée au cours de la Première Guerre mondiale entre soldats appartenant à l’un ou l’autre des modèles de corporation, finit par triompher des préjugés. Les corporations qui ne se battaient pas furent reconnues comme aussi honorables que les autres. Cela d’autant plus que la décision du Reichsgericht de 1883 s’appliquait toujours, ce qui constituait sans aucun doute un obstacle à de nombreux duels. 

Le national-socialisme, qui modifia de manière totalitaire le droit pénal, se montra au contraire plus libéral à l’égard de la Mensur, qui fut à nouveau autorisée dès 1933. Le régime alla même, en 1935, jusqu’à préciser dans le paragraphe 210 A du code pénal que les Mensuren ne pouvaient faire l’objet de poursuites. Les révolutionnaires nationaux-socialistes ne s’illustraient pas toujours de manière très brillante dans cet exercice issu d’une longue histoire et chargé de tradition ; lors d’un duel au sabre lourd, un professeur de l’Université de Leipzig, qui avait provoqué le Führer du groupe de SA de sa ville, eut raison de son adversaire en trois minutes et trente secondes. Peu après l’interdiction des corporations, en 1937, le Reichsstudentenführer mit également la Mensur hors la loi. 

La réconciliation des deux modèles de corporatisme ?
 

L’impunité pénale dont jouissait la Mensur depuis 1933 fut supprimée par les alliés en 1945. La situation juridique actuelle a été précisée à l’occasion d’une affaire dont eut à connaître le cour suprême de justice de Karlsruhe (BGH) dont on parla sous le nom du "Mensur-Prozess" de l’Université demedium_combat.jpg Göttingen. La cour relaxa un étudiant duelliste, inculpé pour coups et blessures. La décision relève que si la Mensur peut en effet entraîner des blessures graves au sens du code pénal, celles-ci ne sont pas répréhensibles, les règles de la Mensur ayant été acceptées par les deux protagonistes. La cour relève également que cette pratique ne porte pas atteinte aux bonnes mœurs. Il n’y a donc pas lieu d’en réprimer l’exercice. Le recteur de l’Université de Berlin de l’époque ne se réjouit pas de ce jugement. Peu de temps après l’arrêt, il tenta de pénétrer dans une Kneipe pour empêcher un duel qui était en train de s’y dérouler ; on l’en chassa avec la dernière fermeté et non sans quelques brutalités choisies. 

Si la loi n’interdit plus vraiment la Mensur, les statuts de nombreuses corporations ont cessé de l’exiger. La vague contestataire de la fin des années 1960 conduisit plusieurs corporations membres de la Deutsche Burschenchaft à refuser le duel. Elles furent exclues du mouvement, tambour battant. Mais refusant de se le tenir pour dit, elles demandèrent en justice leur réintégration. Elle leur fut accordée. Pour maintenir un semblant d’unité entre les différentes tendances, la DB finit par remettre la décision de continuer à pratiquer le duel à l’appréciation de chaque corporation. Ce qui explique qu’une certaine hétérogénéité règne sur le front des corporations allemandes, cristallisée notamment autour de cette question du duel. Sur les 133 associations de Burschenschaften actuelles, 10 ont aboli la Mensur, 64 continuent de la considérer comme obligatoire, 59 comme facultative. 

Il n’est plus indispensable aujourd’hui que le sang coule. Nul n’est déshonoré s’il ne parvient pas à entamer le cuir ou la couenne de son Kontrahent. La Mensur exige seulement de chacun des participants qu’il s’expose et qu’il coure un risque sérieux d’être blessé. On a un temps envisagé de remplacer le cérémoniel du combat à l’épée par une forme plus moderne, ou plus exotique, la "Sportmensur" : les adversaires, torse nu, tiennent à la main un long bâton de bois dont ils doivent se porter de rudes coups, au besoin jusqu’à s’assommer. Mais cette idée n’a pas réussi à s’imposer. 

De façon plus générale, il est curieux de voir dans certaines corporations le rôle du duel devenir de plus en plus purement esthétique, voire spirituel. On redécouvre la symbolique du combat. L’enjeu véritable de la Mensur n’a jamais tant été la victoire que la défense des valeurs d’une caste, il ne s’agit pas de triompher d’un adversaire plus faible, mais au contraire de se montrer capable de défendre le faible en toute circonstance. Avant tout, il importe de surmonter sa propre peur. Certaines corporations le reconnaissent. Il est d’autres moyens que la Mensur d’arriver à ce but. Et d’autre part, quel intérêt de classe les étudiants ont-ils encore à défendre, dans les universités-usines avec vue sur le chômage de masse ? Peut-être le seul privilège qui restent à certains nostalgiques des parfums exaltants de l’ancien honneur, est-il celui d’avoir encore des yeux pour pleurer. 

 

medium_UNITAS.2.jpg
Franz WISSANT, juriste, pour Theatrum Belli

Membre de la Verbindung catholique UNITAS

Corporation étudiante ne pratiquant plus la Mensur.

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