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samedi, 28 mars 2009

Adam Smith et la montre qui retarde

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Adam Smith et la montre qui retarde

Ex: http://unitepopulaire.org/

« Le rayon économie des librairies, habituellement désert, regorge actuellement de livres dont les titres se passent de commentaires : L’Arrogance de la Finance, Le Krach Parfait, Pour Sauver la Planète, Ssortez du Capitalisme, Les Dernières Heures du Libéralisme, Capitalisme et Pulsion de Mort, Vers un Nouveau Capitalisme… Voilà bientôt deux ans qu’a débuté une crise dont l’effondrement de la finance apparaît comme un symptôme, et non la cause profonde. Si l’on examine les ressorts du "dérèglement du monde" que décrit Amin Maalouf dans un essai au verbe lumineux et aux sombres perspectives (Le Dérèglement du Monde, publié par Grasset), on débouche vite sur une carence de valeurs. Ce mot même effraie, tant nous en avons perdu l’habitude.

Par où débuter ? Par une date anniversaire, puisque notre époque en mal de repères s’y raccroche volontiers. Prenons 1989, marquée par la chute du mur de Berlin et la naissance officielle d’Internet : le triomphe du capitalisme sur le communisme, et la généralisation de l’outil par excellence de la globalisation. On peut disserter à l’infini sur le sens du mot "capitalisme" : propriété privée des moyens de production, accroissement des richesses par l’épargne, recherche du profit, liberté des échanges… J’aimerais souligner ici une de ses composantes essentielles sans laquelle tout l’édifice s’effondre : la concurrence.

Avant 1989 déjà, mais très clairement à partir de cette date, l’économie de marché a été privée du concurrent communiste ; le socialisme lui-même traînait comme un boulet son lointain ancêtre Marx. Au même moment, l’instantanéité des moyens de communication modernes diffusait la pensée dominante sur toute la planète ; elle a gagné la Chine, l’Inde et d’autres pays. Mais elle s’est aussi fossilisée en idéologie. Elle a imposé son langage, ses codes, ses héros, ses symboles de statut social. L’économie de marché, surmultipliée par la finance échappant à toute règle autre que celle du profit immédiat, semait ainsi "les germes de sa propre destruction", comme le relève Martin Wolf dans le Financial Times. Dans ce processus, nulle pensée n’a été plus trahie que celle d’Adam Smith. Son Richesse des Nations fut cité à tort et à travers pour justifier la supériorité absolue de la "main invisible du marché". Dans ce résumé caricatural, la somme des égoïsmes individuels devenait le meilleur garant du bien commun. Vive l’égoïsme sans frein, donc ! Or, avant La Richesse des Nations en 1776, Adam Smith a écrit sa Théorie des Sentiments Moraux, publié il y a juste 250 ans. On y lit que "l’homme sage et vertueux sera en tout temps incliné à sacrifier son propre intérêt privé à l’intérêt public de sa corporation ou société". Pas vraiment un éloge de l’égoïsme…

Le texte aborde la dualité de l’homme, poussé par ses désirs et besoins personnels, ainsi que par la conscience qu’il ne vit pleinement que dans l’approbation des autres. Il digresse aussi sur l’utilité opposée à la frivolité, prenant cet exemple horloger : "Un amateur de belles montres méprisera un garde-temps retardant de deux minutes par jour, le revendra pour quelques guinées et en dépensera cinquante pour un autre variant à peine d’une minute sur quinze jours. Il n’en reste pas moins que la seule utilité des montres est de nous indiquer l’heure et d’éviter les désagréments d’un rendez-vous manqué. Or la personne si attachée à sa belle mécanique ne sera pas forcément plus ponctuelle que d’autres, plus soucieuses de respecter leurs engagements que de savoir l’heure qu’il est." Comment ne pas voir ici une allégorie de l’effondrement de la finance globale ? Ses acteurs s’étaient offert plein de montres coûteuses – au propre comme au figuré – pour donner aux clients l’impression que tout était sous minutieux contrôle. Mais ils ne se sentaient tenus par aucun engagement au fond d’eux-mêmes.

De quelle crise parlons-nous : celle du capitalisme? de l’absolutisme de l’économie de marché ? de la globalisation ? Les réponses divergent. Lors du colloque Nouveau Monde, Nouveau Capitalisme, Nicolas Sarkozy resserrait la critique sur le "capitalisme financier" qui aurait perverti la logique capitaliste faite "d’effort, de travail, d’esprit d’entreprise". Même le socialiste Michel Rocard limitait d’emblée le champ d’investigation : "Nous voulons conserver le capitalisme." A moitié d’accord, Angela Merkel a souligné que le problème numéro un des pays industrialisés est d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens. Elle se rapproche de l’idée d’une société frugale, ménageant le climat et les ressources de la planète. Si cette vision s’impose comme nouveau concurrent du capitalisme globalisé, les bouleversements seront bien plus profonds que la récession actuelle, quels que soient les cris d’orfraie du G20 ou du Groupe d’Evian face à la "montée du protectionnisme".

Une autre analyse traditionnellement française gagne des adeptes anglo-saxons depuis l’élection de Barack Obama. Elle postule que "la crise financière n’est que le symptôme d’une crise latente qui existait depuis les années 1980 – une crise de la répartition des revenus" selon l’économiste Jean-Paul Fitoussi. "La société capitaliste a besoin d’une discussion sur un nouvel équilibre entre des gains excessifs pour quelques-uns et un énorme déficit pour les masses" dit Wouter Bos, ministre travailliste des Finances aux Pays-Bas.

Un des paradoxes est que, si le modèle dont la légitimité s’est effondrée depuis deux ans était américain, c’est encore vers les Etats-Unis que les regards se tournent pour le renouveler par la grâce d’un nouveau président messie. Ce réflexe inquiète. Plus que jamais, le monde a besoin de diversité dans les cultures, de concurrence dans les idées. En sommes-nous capables ? »

Le Temps, 16 mars 2009

P. Scholl-Latour: l'homme qui nous explique la marche du monde

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Peter Scholl-Latour: l’homme qui nous explique la marche du monde

Hommage à l’occasion de ses 85 ans

 

Pour son vaste public, Peter Scholl-Latour est le dernier auteur capable de nous expliquer la marche du monde. Depuis son voyage dans l’île de Timor-Est l’an passé, Peter Scholl-Latour a désormais visité les 193 pays que compte la Terre et est devenu, au fil des années, l’essayiste le plus publié et le plus lu dans l’espace linguistique allemand. Pour les téléspectateurs et pour ses lecteurs, il est l’incarnation du véritable journalisme. Il n’y en a pas deux comme lui qui soient capables de fusionner expérience personnelle, savoir historique et culturel et puissance narrative percutante. Dans les films qu’il a produits pour la télévision et dans ses “best-sellers” politiques, il jette toujours un regard pertinent sur les points chauds de l’actualité internationale, explique les tenants et aboutissants des vicissitudes politiques, montre les liens entre les événements. Ceux qui l’appellent aujourd’hui, vingt ans après qu’il ait pris sa retraite, s’entendent parfois dire: “Téléphonez-moi dans deux semaines parce que je suis à la bourre”. Comme s’il était en permanence sur un tapis volant, il est en voyage s’il n’a pas une émission de télévision à finir ou un ouvrage à terminer, qui le forcent à la sédentarité.

 

Le 9 mars 2009, cet esprit bouillonnant, toujours en alerte, a eu 85 ans [...]. Il est né dans la famille d’un médecin aux ascendances lorraines et sarroises, à Bochum en 1924. Il a grandi sur les rives de la Ruhr et de la Sarre ainsi qu’à Metz. Ses années d’écolier, il les a passées dans un collège de jésuites en Suisse et a ainsi bénéficié d’une éducation catholique solide, pétrie d’une culture européenne, hissée bien au-dessus des nations vernaculaires. Bien que son père fut membre du Stahlhelm national-allemand, Scholl-Latour est parvenu à échapper à l’incorporation dans la Wehrmacht, ce qui ne l’a pas empêché, après 1945, de s’enrôler, par esprit d’aventure et goût du voyage, dans le corps expéditionnaire français en partance pour l’Indochine, et non pas dans la Légion Etrangère, comme on le colporte souvent en Allemagne.

 

Il revient désillusionné de cette guerre lointaine, entreprend des études en Allemagne, à Paris et à Beyrouth, où il décroche un diplôme de philologie orientale. Après un bref intermède en 1954-55, où il fut porte-paroles du gouvernement de la Sarre, il devient le correspondant de l’ARD en Afrique et en Asie du Sud-Est, puis directeur de studio à Paris, ensuite, pendant quelques années, le directeur de la chaîne WDR et l’éditeur de l’hebdomadaire “Stern”.

 

Bien que ce ne fut pas son premier livre, son “best-seller” sur le Vietnam, intitulé “Der Tod im Reisfeld” (= “Mort dans la rizière”), publié en 1979, amorça sa carrière d’écrivain à succès et tissa sa légende. Depuis longtemps, Scholl-Latour est un mythe mais aussi un esprit rare, capable de comprendre le destin de l’Allemagne, de la France et de l’Europe. Il voit que, désormais, l’homme blanc est fatigué, que les identités héritées sont en voie de dissolution, que la substance ethnique et culturelle des peuples européens part en quenouille: et ce sont là des phénomènes qui le préoccupent davantage que les petites mesquineries du journalisme. Plus il avance en âge, plus il ajoute à son style journalistique qui confine à la perfection, ce cachet unique, cette marque qui est la sienne et qui consiste en ce mélange de spiritualité et de sens de l’histoire. Cet élixir commence à donner des fruits, à influencer la politque. Quelle aubaine ce serait, pour nous tous, si ce sacré Peter Scholl-Latour parvenait encore, pendant de nombreuses années, à le distiller dans les esprits.

 

Günther DESCHNER.

(article paru dans “Junge Freiheit”, Berlin, n°11/2009; traduction française: Robert Steuckers).

Le premier royaume des Burgondes

Dorothea WACHTER :

Le premier royaume des Burgondes

 

La Bourgogne ! Il y a une charge véritablement magique dans ce nom mais il suscite également bien de la mélancolie lorsque l’historien, professionnel ou amateur, examine les hauts et les bas de l’histoire burgonde et bourguignonne.

 

La Bourgogne et la Burgondie de jadis sont situées au coeur de l’Europe, en un espace qui devrait leur conférer une grande importance politique. De surcroît, les nombreuses impulsions  culturelles qui ont émané de cette région d’Europe ont contribué à forger le meilleur de l’esprit occidental.

 

La Bourgogne n’est pas seulement le nom d’une riche et belle province de la France actuelle. Elle doit son nom au peuple germanique des Burgondes, qui s’était installé, au départ, dans la dépression formée par la Saône. A l’Ouest, la Bourgogne est surplombée par le plateau calcaire de la Côte d’Or et les monts du Charolais. A l’Est, la “Haute Bourgogne” s’étend jusqu’au Jura et jusqu’à ce plateau central de la région montagneuse du Morvan, qui est située bien plus au nord que le Massif Central. La “Basse Bourgogne” s’avance au nord vers le pays calcaire du Bassin Parisien.

 

La Suisse occidentale actuelle, avec Berne, Fribourg dans l’Üchtland, Lausanne et Genève se trouve sur le sol de l’ancienne Burgondie.

 

En Allemagne, la conscience populaire associe encore et toujours le terme de “Burgund” à une partie du Grand Duché de la fin du moyen âge. Ce territoire est resté partiellement la base de  départ d’un ensemble plus vaste où, du 5ème au 15ème siècle, des entités politiques différentes, de nature et de taille, ont émergé. Toutes portaient le nom de “Burgondie” ou de “Bourgogne”. Seule l’aire culturelle compacte de la Bourgogne actuellement française en a conservé le nom: ces terres furent le noyau du duché médiéval, que je traiterai dans mon livre. C’est là qu’une branche parallèle de la famille royale française exerçait ses prérogatives: les Valois.

 

L’historien et médiéviste néerlandais Huizinga ne fut pas le seul à évoquer “le sort et l’héritage” du duché des Valois, en spéculant sur ce qu’aurait pu devenir la Bourgogne des Grands Ducs. Mais il me semble oiseux d’aborder l’histoire en avançant l’éternelle question empreinte de nostalgie: “Que serait-il advenu, si...?”. Nous ne parlerons donc que fort brièvement des thèses d’Huizinga.

 

Aujourd’hui, un important réseau routier traverse ce pays de transit entre le Rhin, la Saône, la Loire et le Rhône. Dans l’antiquité, la route la plus importante, qu’empruntaient alors bon nombre de peuples, partait de Cabillonum (Châlon) à Augusta Rauracorum (Bâle); César et le chef paysan germanique Arioviste l’ont tous deux empruntée. Les recherches historiques ont également prouvé qu’il y avait en Bourgogne actuelle l’une des plus anciennes voies de communication nord-sud d’Europe, qui partait de la Méditerranée, plus exactement de Masilia (Marseille), longeait le Rhône et passait par Alésia, où, en 52 avant J. C., César l’emporta définitivement sur le chef militaire celte et arverne Vercingétorix. Celui-ci avait tenté d’organiser depuis Bibracte la résistance des peuples celtiques de Gaule contre l’emprise romaine. La prise d’Alésia par César marqua le début de l’occupation définitive des Gaules.

 

Aux paysages différents de l’espace burgonde-bourguignon doit également s’associer un phénomène générateur d’histoire, qui doit susciter en nous un questionnement perpétuel sur la vie et la mort des grands peuples. La tradition bourguignonne est née il y a plus de 1500 ans. On connait bien ses débuts. Il suffit de se replonger dans l’histoire des premières rencontres entre Romains et Germains.

 

Les historiens de l’antiquité évoquent plus de cinq cents ans d’histoire marqués par les mouvements des peuples germaniques et par les confrontations militaires qu’ils ont suscitées. Les derniers siècles de ces mouvements migratoires portent le nom de “migration des peuples” (Völkerwanderungen) en Allemagne et d’ “invasions barbares” chez les héritiers des Gallo-Romains. On pourrait tout aussi bien parler de “migrations germaniques”, car le raid des Huns d’Attila, parti du sud de la Russie pour débouler en Gaule et y être arrêté, n’a jamais été qu’un corps étranger au beau milieu d’un déménagement de peuples exclusivement germaniques.

 

L’époque de ce “déménagement de peuples” peut se subdiviser en trois parties: la première eut lieu entre 260 et 400, la seconde entre 400 et 550 et la dernière de 550 à 700. Au cours de la première phase, la culture germanique subit une transformation; elle se trouvait sous l’influence des provinces romaines. Dans la seconde phase, les influences germaniques orientales dominent,  avec l’apport des Goths. Lors de la dernière phase, c’est une nouvelle culture germanique qui se déploie avec faste et se diffuse en Europe. C’est aussi l’époque du renforcement de l’église dite romaine, ce qui a pour résultat que les dons offerts aux défunts dans les tombes germaniques traditionnelles disparaissent. Nous pouvons considérer que les “migrations des peuples”, à la fin de l’Empire romain, sont l’aboutissement final de mouvements migratoires très anciens, observables dès les premiers balbutiements de la proto-histoire, chez les peuples et tribus d’Europe. Le grand raid des Huns, l’un des plus importants mouvements migratoires d’Eurasie, conserve une importance historique uniquement dans la mesure où il a forcé les Germains à quitter leurs territoires d’origine.

 

Lorsque nous parlons aujourd’hui de Bourgogne, nous songeons, le plus souvent, aux 14ème et 15ème siècles, à cet Age d’Or bourguignon, qui n’a pas été épargné par la lutte entre les puissants de l’heure. Il s’agit alors de la Bourgogne, actuelle région de France, qui ne couvre jamais que la sixième partie de ce que fut la grande Burgondie. Cet espace burgonde comprend certes la Bourgogne actuelle mais aussi et surtout les royaumes médiévaux de Basse Burgondie et de Haute Burgondie, la terre impériale romaine-germanique de “Burgund” ou Arélat, partagé aujourd’hui entre la France et la Suisse. Cet ensemble territorial burgonde, à l’Est de la frontière médiévale de la France (Francie occidentale), a été la matrice d’une culture riche et originale de l’antiquité à l’Age d’Or des Grands Ducs. Les acquis culturels de cet ensemble burgonde ont été capitaux dans la formation politique et culturelle de l’Europe toute entière. Les villes de cet ensemble ont toutes été des centres de culture et de créativité politiques et religieuses.

 

La Provence appartenait  jadis à la “Basse Bourgogne” ou “Basse Burgondie”, qui s’étendait de Mâcon à Marseille. Cette région a joué le rôle capital d’intermédiaire entre les cultures du Sud et du Nord de l’Europe.

 

La Franche-Comté, avec l’ancienne ville impériale romaine-germanique de Besançon  (“Bisanz” en allemand), fut, du point de vue politique et culturel, la porte d’entrée, au nord, de ce royaume de “Basse Burgondie”.

 

A tout cela s’ajoutent, comme nous l’avons déjà dit, les cantons suisses du Valais et du Vaud, avec l’abbaye royale de Saint Maurice d’Agaune, burgonde dès ses origines, et les villes de Genève et de Lausanne, entre le Jura et les Alpes.

 

Malheureusement, l’Arélat, en tant qu’ensemble territorial, n’a jamais trouvé d’assises politiques et ethniques suffisamment solides pour durer et n’a jamais pu devenir une province culturelle burgonde bien établie sur une identité homogène. Il ne reste plus que des coutumes anciennes partagées mais incapables de susciter l’éclosion d’un profil politique durable.

 

L’époque des Ducs de Valois, avec leur Cour et leurs fastes, symboles de leur statut, avec les grandes chasses ducales, leurs fêtes flamboyantes, où parfois des cruautés sans nom étaient perpétrées, a laissé de fort belles traces dans la littérature. Nous y reviendrons. Dans cette introduction, nous préférons évoquer la nécropole de Champmol près de Dijon qui a été construite pour servir de tombeau au Duc Philippe le Hardi (son sarcophage et celui de Jean Sans Peur se trouvent désormais au Musée du Palais des Ducs à Dijon). A Beaune, nous trouvons les peintures flamandes de Roger de la Pasture (van der Weyden) et des frères Van Eyck; nous découvrons les églises romanes et gothiques dont les façades ont été cruellement détruites lors de la Révolution Française mais où se trouvent encore des oeuvres du grand sculpteur Claus Sluter, mort en 1406 à Dijon. Ce sculpteur avait dépassé le style gothique du 14ème et contribué grandement à créer le style du 15ème. De prestigieuses abbayes nous ramènent des siècles en arrière, où une vie active florissait et où le religieux se mêlait étroitement à la politique.

 

Nous sommes plongés dans la confusion quand nous voyons que les termes de “Bourgogne” et de “Burgondie” ont été donnés, à différentes époques, à des pays aussi différents les uns des autres et aux contours fluctuants, qui ont émergé et puis disparu. Nous pouvons considérer que la Bourgogne est une terre de traditions où plus d’un peuple a donné le meilleur de lui-même, pour sa région et pour l’Europe. N’oublions pas, nous, Allemands, les rapports étroits qui ont existé entre les parties orientales du Royaume de Burgondie et l’ancien Empire: Adelaïde (Adelheid), la seconde épouse de l’Empereur Othon I, était la fille du Roi Rodolphe de Burgondie et elle était surnommée “la mère de tous les Rois”.

 

Revenons aux racines les plus anciennes, aux origines réelles de la Bourgogne, chez le peuple des Burgondes, tribu germanique orientale, composée d’hommes et de femmes à la haute stature de type scandinave et que Pline considérait comme parents proches des Vandales. Ils se sont mis en route vers 100 avant J. C., se détachant des autres peuples de la branche nordique de l’ensemble germanique, quittant leur patrie originelle scandinave, en passant par Burgundarholm (l’île de Bornholm), où ils se sont établis brièvement. Ils s’installent ensuite à l’embouchure de l’Oder et, au départ de cette nouvelle patrie, explorent le continent de long en large à la recherche de terres. Les Rugiens de Poméranie ultérieure les chassent; ils bousculent les Vandales et trouvent refuge entre l’Oder et la Vistule, où leur présence est attestée au 2ème siècle de l’ère chrétienne. Dès le début de ce 2ème siècle, ils poursuivent leur migration. Une partie d’entre se serait installée dans le sud de la Russie, sur les côtes de la Mer Noire. La partie demeurée sédentaire fut alors assiégée par des tribus gothiques puis chassée. Elle trouva de nouvelles terres en Lusace. Vers la moitié du 3ème siècle, un parti de Burgondes se meut vers l’Est et subit une cruelle défaite face aux Gépides. Les restes épars de ce parti défait a dû vraisemblement migrer lentement vers le Sud-Est, comme le firent par ailleurs les Goths de Crimée. Le gros de la tribu s’ébranle alors vers l’Ouest et s’installe sur le cours supérieur et moyen du Main, où un conflit l’opposera en 278 aux Alamans. Ils restèrent environ une centaine d’années sédentaires dans la région de Kocher et de Jagst, où ils furent agriculteurs et artisans. Au 4ème siècle, leur territoire s’étend à l’Ouest jusqu’au Rhin et au Sud jusqu’à Schwäbisch Hall.

 

Le Limes romain (dans son ensemble le monument romain le plus impressionnant d’Allemagne) les a empêchés pendant près d’un siècle de poursuivre leurs pérégrinations vers l’Ouest, malgré leurs tentatives de le percer.

 

Les Burgondes n’avaient pas de roi, seulement un “Ancien” disposant de droits sacrés et ayant le statut de grand prêtre: il exerçait son pouvoir fort sur l’ensemble de la tribu. Ce grand prêtre tribal était inamovible à vie et portait le titre de “Sinistus”. Ulfila, l’évêque des Goths, désigne également les prêtres païens de ce terme dans sa traduction en gothique de la Bible. Leurs  voisins alamans devinrent rapidement leurs ennemis les plus obstinés. Les racines de cette inimitié tenace peut s’expliquer par le caractère des deux peuples. Les Burgondes étaient réputés pour leur patience et leur tolérance. L’archéologue Paret, en analysant un grand nombre de découvertes archéologiques, estime prouvé que le caractère des Alamans était plutôt sauvage et farouche, souvent animé par une rage de détruire.

 

Les Burgondes étaient plus prompts à s’entendre avec les Romains car leur caractère était plus paisible, plus patient et souple; ils préféraient commercer et négocier les produits de valeur de  leur artisanat très raffiné. Cette propension à la négociation et la volonté de se frotter à la civilisation, les Romains et les peuples celtiques autochtones mais romanisés de leur future patrie en ont tiré profit. Les Romains ont accepté que les Burgondes, au détriment des Alamans, s’installent de l’Odenwald au Rhin, en partant de leur foyer sur le cours moyen du Main.

 

La patience et la tolérance des Burgondes ont eu des revers: elles leur ont fait perdre très tôt leur indépendance politique et favorisé la dilution de leur identité.

 

Avant la fin du 4ème siècle, des troupes armées de Burgondes atteignent les rives du Rhin. Elles profitent ensuite du passage des Vandales pour traverser le fleuve. A la même époque, le Roi des Wisigoths, Alaric, se trouvait en Italie et avait atteint le faîte de sa puissance, tandis que l’Empire romain avait été profondément ébranlé par des désordres intérieurs et des troubles de toutes sortes. Sans doute pour apaiser les Burgondes en quête de terres, les Romains leur donnèrent des territoires autour de Worms et Mayence et en firent des “foederati”. L’Ancien de la tribu, le Sinistus, perd son statut et se voit remplacer par un Roi, chef d’armée, issu de la lignée des Gibikides. Le premier roi des Burgondes fut en effet un certain Gibich. A l’époque de ce premier roi, les Burgondes semblent déjà avoir adopté le christianisme dans sa version arianiste. Nous reviendrons sur la nature de ce filon du christianisme, qui, apparemment, favorisait la patience et la tolérance fondées sur le raisonnement. La tribu n’embrassa le catholicisme romain que vers 500.

 

Parmi les successeurs de Gibich, il y eut Gundahar qui, pour obtenir de nouvelles terres où se sédentariser, tenta, vers 435, de conquérir la province romaine de Belgica Prima, à laquelle était rattachée toute la région mosellane. Cette tentative se solda par un échec face aux troupes du général romain Aetius. Cette défaite burgonde entraîna l’impossibilité de s’installer dans le pays qui allait plus tard devenir la Lorraine. Celle-ci attira les Alamans et les Francs qui se heurtèrent fréquemment aux Burgondes. Après que la paix fut conclue entre Burgondes et Romains, à la  suite de la tentative avortée de conquérir la Belgica Prima, les Romains rompirent la trêve en favorisant des attaques frisonnes (les Hünen, que l’on ne confondra pas avec les Huns) contre les Burgondes. Lors d’une bataille, dans cette guerre, une armée burgonde toute entière périt au combat, avec toute la lignée de ses rois. Il faut préciser ici que cette tragédie ne constitue nullement la source de l’épopée des Nibelungen. Les Nibelungen n’ont rien à voir avec les Burgondes. L’idée d’associer la tragédie burgonde à l’épopée des Nibelungen vient du fait que des chroniqueurs ont de fait combiné arbitrairement la matière de l’épopée germanique au sort de cette armée burgonde, anéantie en 436. Il n’y a jamais eu de campagne burgonde le long du Danube jusqu’à la Tisza.

 

Les Nibelungen était un tribu franque. Déjà dans la Chanson de Walthari, on parle des “Franci Nebulones”. D’après les recherches les plus récentes, notamment celles de Heinz Ritter-Schaumburg (“Die Nibelungen zogen nordwärts”, Munich, 1981), les “Niflungen” seraient originaires de Neffel près de Zülpich en Rhénanie. De là, ils firent mouvement le long de la Dhün, jusqu’à son confluent avec le Rhin, et de ce confluent vers Dortmund et Soest où ils livrèrent combat aux Hünen frisons (et non pas les Huns), dont le Roi se nommait Attala, Attila ou Atilius et non pas l’Etzel hun de la Chanson des Nibelungen. Les “Niflungen” furent ainsi écrasés au 6ème siècle. La Chanson des Nibelungen a repris cette confusion avec les Burgondes et l’a diffusée à grande échelle, ce qui n’ôte rien, bien entendu, à sa valeur poétique et littéraire. Mais rien d’historique n’atteste cette équation entre les Nibelungen et les Burgondes.

 

Après la défaite des Burgondes face aux Hünen frisons, les restes de la tribu se reconstituèrent et connurent une nouvelle expansion démographique, exerçant une pression constante contre les Romains, auxquels ils réclamaient des terres. Ils forcèrent bientôt Aetius en 443 à accepter un “déménagement”. Les Romains leur cédèrent le pays de Sapaudia, sur les rives gauche et droite du Rhône dans les régions de Grenoble et de Genève, où ils s’installèrent au titre de “hospites”. Le nom de “Sapaudia” est gaulois et signifie “pays des sapins”, du terme celtique “sapaud” signifiant “résineux”. Les forêts qui couvraient à l’époque la Gaule n’étaient pas denses sur de grands territoires et étaient généralement, à quelques exceptions, des forêts de feuillus, et surtout de broussailles avec, éparses, des chênées, comme on en voit encore aujourd’hui en Bourgogne et en Franche-Comté.

 

Du point de vue d’Aetius, le déménagement des Burgondes avait ses raisons stratégiques: protéger le frontière dans la partie méridionale de l’ancien royaume des Suèves. Ensuite, dans le midi de la Gaule, venait de s’installer un peuple germanique oriental. Genève devint ainsi le premier centre important de la nouvelle patrie des Burgondes. Ceux-ci se distinguent des autres peuplades germaniques orientales sur un point majeur: ils n’ont jamais vécu de longues pérégrinations; leur objectif a toujours été la sédentarité. Les Germains orientaux, contrairement aux Germains occidentaux, ont toujours été marqués par un certain nomadisme (surtout les Goths). Exception chez les Germains occidentaux: les Lombards. Ils furent les derniers grands nomades de la famille germanique: ils furent les premiers à débouler à l’embouchure du Danube dans le seconde moitié du 2ème siècle et les derniers à cesser tout mouvement après 550. Leur première installation sédentaire le long de la Waag, ils la doivent aux bonnes relations qu’ils avaient tissées avec les Marcomans. La masse principale des Lombards, fixées à l’époque dans la région de Lauenburg-Lüneburg, suivit en 489 les Germains orientaux en direction de la Basse Autriche, à la recherche de terres. Ils ont alors pratiqué l’agriculture et l’élevage sur des terres fertiles entre les Ostrogoths et les Gépides, d’une part, et les Suèves, d’autre part. Ils demeurèrent longtemps des paysans et des artisans, qui n’avaient nulle envie de servir comme officiers dans les légions romaines. Quand ils constatèrent que les Ostrogoths qui, eux, avaient servi dans ces légions, y avaient perdu énormément de sang et de monde, ils s’ébranlèrent vers le Sud et s’installèrent sur les bonnes terres de la Haute Italie. Paul Warnefried de Cividale, rédacteur de l’Historia Langobardorum, est un Lombard à l’esprit vif et clair, exemple emblématique des talents de son peuple. Selon le germaniste contemporain Goez, les origines de la littérature allemande sont à trouver chez les Lombards, dans leurs cloîtres de la plaine du Pô. Les premiers témoignages de l’art poétique en langue germanique, l’épopée gothique de Hildebrand et Hadubrand, ont été récités et transmis par des Lombards de Haute Italie. Ce sont eux qui ont donné à cette matière poétique un lustre littéraire incontestable. Dans l’éclosion et le développement de la future langue allemande, les Lombards ont été les premiers, affirme le germaniste Bruckner.

 

Ce furent encore les Lombards qui, après la disparition du réseau des voies romaines, ont recréé une nouvelle liaison routière entre leur métropole royale de Pavie et l’ancienne Urbs impériale (Rome): la Via Sancti Petri. Le peuple lombard a été un agent de civilisation, a brillé par l’excellence de sa culture mais son oeuvre a été trop longtemps méconnue: de nombreuses études et travaux académiques du 20ème siècle ont enfin réhabilité ce peuple.

 

Dorothea WACHTER.

(introduction au livre “Die Burgunden. Historische Landschaft – Versunkenes Volk”, Orion-Heimreiter, Kiel, 1986; adaptation française: Elfrieda Popelier).

Hommage à Emil Cioran

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Archives de SYNERGIES EUROPEENNES - 1995

 

Hommage à Emile Cioran

 

Au beau milieu de notre société de consommation et de plaisir, il était le héraut du déclin et du doute. L'écrivain roumain Emile Cioran est mort à Paris, à l'âge de 84 ans, le 20 juin 1995. Rien que les titres de ses livres, Précis de décomposition, Syllogismes de l'amertume ou De l'inconvénient d'être né,  pourraient déclencher une dépression. Face à un homme comme Cioran, qui, selon sa propre confession, considère que toute rencontre avec un autre homme est une sorte de “crucifixion”, on est en droit de se poser la question que Nietzsche lui-même nous a suggérée: comment est-il devenu ce qu'il était?

 

Déjà à l'âge de dix ans, Cioran a vécu une sorte d'exclusion du Paradis. Il a dû quitter le monde de son en­fance pour s'en aller fréquenter le lycée de Sibiu. Cioran décrit ce grand tournant de sa vie d'enfant: «Quand j'ai dû quitter ce monde j'avais le net pressentiment que quelque chose d'irréparable venait de se produire». Cet “irréparable” était très étroitement lié au monde simple des paysans et des bergers de son village natal. Plus tard, Cioran s'est exprimé sans ambigüité sur le monde de son enfance: «Au fond, seul le monde primitif est un monde vrai, un monde où tout est possible et où rien n'est actualisable».

 

Autre expérience décisive dans la vie de Cioran: la perte de la faculté de sommeil à l'âge de 20 ans. Cette perte a été pour lui “la plus grande des tragédies” qui “puisse jamais arriver à un homme”. Cet état est mille fois pire que purger une interminable peine de prison. Voilà pourquoi son livre Sur les cîmes du désespoir  a été conçu dans une telle phase de veille. Cioran considérait que ce livre était le “testament d'un jeune homme de vingt ans” qui ne peut plus songer qu'à une chose: le suicide. Mais il ne s'est pas suicidé, écrit-il, parce qu'il ne pouvait exercer aucune profession, vu que toutes ses nuits étaient blanches. Elles ont été à l'origine de sa vision pessimiste du monde. Et jamais, dans sa vie, Cioran n'a été contraint de travail­ler. Il a accepté toute cette “peine”, cette “précarité”, cette “humiliation” et cette “pauvreté” pour ne pas devoir renoncer à sa “liberté”. «Toute forme d'humiliation» est préférable «à la perte de la liberté». Tel a été le programme de sa vie, aimait-il à proclamer.

 

Avant d'émigrer en France en 1937, Cioran écrivait Larmes et Saints, un livre qu'il considérait être le résul­tat de sept années d'insomnie. Ce que signifie l'impossibilité de dormir, Cioran l'a exprimé: la vie ne peut “être supportable” que si elle est interompue quotidiennement par le sommeil. Car le sommeil crée cet oubli nécessaire pour pouvoir commencer autre chose. Ceux qui doivent passer toutes leurs nuits éveillés fi­nissent par segmenter le temps d'une manière entièrement nouvelle, justement parce que le temps semble ne pas vouloir passer. Une telle expérience vous modifie complètement la vie. Tous ceux qui veulent pénétrer dans l'œuvre de Cioran, doivent savoir qu'il a été un grand insomniaque, qu'il en a pro­fondément souffert.

 

Les nuits de veille de Cioran sont aussi à l'origine de son rapport particulier à la philosophie. Celle-ci ne doit pas aider Cioran à rendre la vie “plus supportable”. Au contraire, il considère que les philosophes sont des “constructeurs”, des “hommes positifs au pire sens du terme”. C'est la raison pour laquelle Cioran s'est surtout tourné vers la littérature, surtout vers Dostoïevski, le seul qui aurait pénétré jusqu'à l'origine des actions humaines. La plupart des écrivains de langues romanes ne sont pas parvenu à une telle pro­fondeur, écrivait Cioran. Ils sont toujours resté à la surface des choses, jamais ils n'ont osé s'aventurer jusqu'aux tréfonds de l'âme, où l'on saisit à bras le corps le “démon en l'homme”.

 

1937 a aussi été l'année où Cioran a dû reconnaître que la voie religieuse et mystique lui était inacces­sible. Comme il le constatait rétrospectivement, il n'était tout simplement “pas fait pour la foi”. Car avoir la foi était au fond un don, écrivait Cioran, et on ne peut pas vouloir  croire, ce serait ridicule.

 

Quand on prend connaissance de cet arrière-plan, on ne s'étonnera pas que Cioran revient sans cesse sur son expérience du “néant”, du “néant” qui ne devient tangible que par l'ennui. Du point de vue de Cioran, on ne peut supporter la vie que si l'on cultive des illusions. Et si l'on atteint la “conscience abso­lue”, une “lucidité absolue”, alors on acquiert la “conscience du néant” qui s'exprime comme “ennui”. Ce­pendant, l'expérience de l'ennui découle d'un doute, d'un doute qui porte sur le temps. C'est à ce sen­ti­ment fondamental que pensait Cioran quand il disait qu'il s'était “ennuyé” pendant toute sa vie.

 

On ne s'étonne pas que Cioran avait un faible pour les cimetières. Mais ce faible n'a rien à voir avec les attitudes prises aujourd'hui par les Grufties.  Pour notre auteur, il s'agissait surtout d'un changement de perspective. C'est justement dans une situation de douleur de l'âme, d'une douleur qui semble immense, démesurée, que le changement de perspective constitue la seule possibilité de supporter la vie. Quand on adopte la perspective du “néant”, tout peut arriver. Dans une certaine mesure, on en arrive à considé­rer comme parfaitement “normal” la plus grande des douleurs, à exclure toutes les “déformations par la douleur” qui conduisent au “doute absolu”.

 

Au cours des dernières années de sa vie, Cioran n'a plus rien écrit. Il ne ressentait plus l'“impérativité de la souffrance” qui fut toujours le moteur de sa production littéraire. Peut-être a-t-il tiré les conséquences de ses propres visions: nous vivons effectivement dans une époque de surproduction littéraire, surpro­duction absurde, totalement inutile.

 

Michael WIESBERG.

(trad. franç.: Robert Steuckers).