vendredi, 19 juin 2026
L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité? - Traités et retour de la compétition civilisationnelle

L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité?
Traités et retour de la compétition civilisationnelle
Constantin von Hoffmeister
La rhétorique du président Trump à l’égard de l’Iran a évolué avec une rapidité surprenante, passant d’un langage évoquant la destruction complète à celui vantant la réconciliation. À un moment, il s’exprimait en des termes laissant présager la ruine totale de la République islamique. À un autre, il dessinait une vision de paix s’étendant dans le futur, assortie de promesses de prospérité à grande échelle. Désormais, Washington et Téhéran ont l’intention de signer un mémorandum d’entente ce vendredi. De tels documents possèdent une valeur symbolique et une signification diplomatique, tout en étant dépourvus de force juridique contraignante. Cet accord particulier semble exceptionnellement concis. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a déclaré lors d’un entretien avec l’agence Mehr samedi que le texte lui-même ne dépassait pas deux pages. Le destin des nations peut parfois dépendre de documents plus courts qu’un simple article de journal.

La brièveté du texte suggère que de nombreux points clés demeurent non résolus. Les responsables évoquent des mesures urgentes à prendre immédiatement, parmi lesquelles la restauration de la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Pourtant, les informations disponibles laissent planer un flou persistant. Les médias iraniens présentent une version où les restrictions américaines sur les ports iraniens du golfe Persique disparaîtraient tandis que l’Iran, en coopération avec Oman, continuerait d’exercer une surveillance sur la zone et d’en tirer des revenus substantiels via des taxes maritimes. Trump, lui, semble décrire un résultat très différent. Dans des propos rapportés par le New York Times dimanche, il a affirmé que l’une des réalisations centrales de l’accord serait l’établissement d’un détroit d’Ormuz gratuit de tout péage, de façon permanente. Un accord décrit de manière incompatible par ses signataires ressemble à un texte ancien traduit en langues rivales, chaque version servant un destin différent. La diplomatie vit dans ce domaine de symboles mouvants et de silences stratégiques, où les États mènent des batailles par le langage.
Le concept de multipolarité darwinienne offre un cadre pour comprendre de tels événements. L’ordre mondial émergent ressemble à un écosystème civilisationnel dans lequel les grandes puissances s’adaptent aux circonstances changeantes, préservent leur identité propre et rivalisent pour leur influence à travers régions et continents. La fin de la domination unipolaire n’annonce pas une ère de coopération universelle. Elle marque le retour de l’histoire dans sa forme la plus ancienne : une compétition entre civilisations dotées de traditions, de valeurs et d’intérêts stratégiques différents. De même que les espèces survivent en s’adaptant à des environnements changeants, les civilisations perdurent par la résilience, l’innovation, la vitalité démographique et la cohésion culturelle. La multipolarité, en ce sens, obéit à des pressions évolutives. Les États émergent, déclinent, se transforment et se réaffirment. La paix demeure possible, mais elle naît d’un équilibre entre les puissances, et non du rêve d’un modèle universel imposé à l’humanité.
Le contenu réel de l’accord envisagé demeure largement caché au public. Araghchi a annoncé que le texte serait rendu public après la signature prévue vendredi. Même cette assurance invite à la prudence. Des rapports de l’agence Mehr évoquent ce qui serait quatorze points clefs du mémorandum. Ces points divergent fortement des déclarations du président américain et de ses proches collaborateurs. Plusieurs revendications attribuées à l’accord défient la crédibilité. Le point cinq prévoit, dit-on, un retrait américain de la région entourant l’Iran. Le point six appellerait à la levée de toutes les sanctions sans concessions réciproques. Le point sept propose un effort de reconstruction américain en Iran d’une valeur d’au moins 300 milliards de dollars. De telles dispositions constitueraient une transformation géopolitique d’ampleur historique.

L’explication la plus vraisemblable semble simple: les quatorze points représentent une proposition iranienne transmise aux négociateurs américains le 2 mai par des médiateurs pakistanais. Croire que les États-Unis ont accepté l’ensemble du package iranien, c’est confondre désir et réalité, propagande et diplomatie. Les empires avancent à travers l’histoire comme de vieilles bêtes: ils négocient, menacent, reculent et progressent, mais ils renoncent rarement à un avantage stratégique en échange de mots couchés sur de fragiles feuilles de papier. Pourtant, les récits officiels façonnent souvent la perception du public. En Iran, une partie de la population entend depuis des semaines des récits présentant le récent conflit comme une victoire sur le champ de bataille, un triomphe, la preuve du statut de superpuissance de la nation. Dans ce contexte, croire à un accord exceptionnellement favorable devient plus compréhensible. Quelques manifestations opposées au rapprochement avec les États-Unis ont également eu lieu.
La question centrale demeure : cet accord peut-il produire une paix durable ? L’histoire regorge d’exemples d’accords qui ont offert une stabilité temporaire tout en laissant intactes des rivalités plus profondes. Les grandes puissances abandonnent rarement leurs intérêts stratégiques suite à une seule signature. Elles font une pause, se repositionnent, négocient et se préparent à la phase suivante de la compétition. Dans le cadre de la multipolarité darwinienne, la paix naît de l’équilibre entre des civilisations capables de défendre leurs intérêts tout en reconnaissant la force des autres. Un tel ordre pourrait s’avérer plus durable que l’universalisme idéologique, car il reflète la pluralité du monde réel plutôt que des visions abstraites d’un destin politique unique.
Pour Trump, le calcul immédiat est peut-être plus simple. Préserver la stabilité jusqu’aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre serait déjà un succès politique d’envergure. Les hommes d’État poursuivent la paix pour des raisons à la fois grandioses et pratiques. Certains cherchent des règlements durables. D’autres achètent du temps. Le système international récompense souvent ceux qui savent faire la différence.
20:41 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : états-unis, iran, actualité, moyen-orient, détroit d'ormuz |
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La multipolarité contre l’entropie - Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation

La multipolarité contre l’entropie
Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation
Kazuhiro Hayashida
Kazuhiro Hayashida explique pourquoi l’affrontement entre multipolarité et unipolarité va bien au-delà de la simple géopolitique.
L’essence de la confrontation entre multipolarité et unipolarité est plus profonde qu’une différence dans la répartition du pouvoir sur l'échiquier de la politique internationale; elle peut être comprise comme un affrontement entre structures civilisationnelles sur la manière dont l’augmentation de l’entropie au sein de l’ordre social doit être traitée.
La civilisation est une structure sociale de long terme construite pour placer l’être humain, la terre, la vocation, la famille, la religion, l’État, la mémoire et l’axe temporel dans un certain ordre, afin de réprimer la dispersion anarchique; en ce sens, la civilisation peut être considérée comme un système destiné à contenir l’augmentation de l’entropie sociale.

La civilisation orientale a accompli cette régulation de l’entropie par un agencement multipolaire. L’ordre oriental peut être décrit comme un arrangement multipolaire dans lequel de multiples centres existent, chacun conservant ses propres frontières, sa mémoire, ses rites, sa lignée royale, sa communauté, sa religion et son ordre professionnel, tout en demeurant voisins; il s’agit d’une structure qui maîtrise les frictions issues du contact entre civilisations en préservant la distance dans laquelle les différences peuvent subsister tout en restant différentes. Ce qui importe pour comprendre l’ordre civilisationnel oriental, ce n’est pas l’unité mais la frontière, et c’est la distance et la non-ingérence réciproques, plus que l’homogénéisation ou l’égalité.
En revanche, la civilisation occidentale a remplacé la limitation de l’entropie par une particule unique et a cherché à la mettre en œuvre au moyen d’un principe d’unification. Elle a tenté de créer un ordre en faisant converger le monde vers une seule valeur, une seule institution, un seul axe temporel, une seule vision progressiste de l’histoire, et une seule conception de l’humanité.

La particule unique établie à cette fin est le libéralisme, qui considère l’individu comme l’unité la plus petite du monde. Le libéralisme sépare l’être humain de la civilisation, de la communauté, de la religion, de la famille, de la vocation, de la lignée royale, de la protection de l’État et de la mémoire historique, et place l’individu dans une séquence linéaire: individu, droits, liberté, autonomie; à ce moment, l’ordre occidental intègre en lui-même la cause de son propre effondrement. Car l’absolutisation des droits individuels les fait entrer en collision avec ceux des autres individus coexistant dans le même espace, et ce choc se répète sans fin.
De plus, les individus fragmentés perdent leur capacité à résister aux forces dominantes, car leur structuration en corps collectifs est entravée. Lorsque des structures telles que la civilisation, la communauté, la vocation, la religion, la famille, la protection de l’État et la mémoire historique sont préservées, l’être humain n’existe pas isolément, mais est inséré dans de multiples relations, et ces relations génèrent jugement collectif et capacité de résistance. Le libéralisme rompt ces liens, les considérant comme des carcans à la liberté individuelle; en transformant la société en un agrégat d’individus fragmentés, il détruit le sens commun, les coutumes, les valeurs traditionnelles et l’axe temporel historique, construisant ainsi une société facilement gérable par le gouvernement et le marché.

Le néolibéralisme contemporain est la forme actuelle de la domination, dans laquelle ce principe libéral d’augmentation de l’entropie s’est accompli par le biais du marché, de la finance, des institutions et du management technologique. Le néolibéralisme désarticule les individus séparés de la civilisation par le libéralisme via le marché, les contrats, les prix, les dettes, la finance, l’efficacité de l’investissement et les normes internationales. Ce qui est important ici, c’est qu’avant de pouvoir marchandiser la société, le néolibéralisme doit d’abord démanteler les forces civilisationnelles fixes qui s’opposent à la marchandisation. Terre, vocation, famille, religion, protection étatique et mémoire historique gardent des critères de jugement qui ne peuvent être traités uniquement par les prix du marché, et tant qu’ils subsistent, le marché ne peut devenir le critère suprême de la société dans son ensemble.
Sur cette base, on comprend que l’objectif du néolibéralisme n’est pas l’expansion du marché. Ce dont il a besoin, c’est du démantèlement des forces civilisationnelles fixes qui existent hors du marché, et de la transformation des structures qui s’opposent à la marchandisation—telles que la terre, la vocation, la famille, la religion, la protection de l’État et la mémoire historique—en unités pouvant être traitées par l’évaluation des prix, les relations contractuelles, la mobilité du capital et l’efficacité de l’investissement. La civilisation décide, selon des critères différents de ceux du marché, de ce qui peut être vendu ou doit être conservé, de ce qui peut être transféré ou doit être protégé, de ce qui doit être refusé même si c’est rentable, et de ce qui doit être maintenu même à perte; le néolibéralisme doit donc démanteler ce mécanisme civilisationnel du jugement.

Dans une société où la civilisation demeure, le marché fonctionne comme un outil. Dans une société où la civilisation est démantelée, le marché devient le critère de jugement. La terre passe de patrie à bien immobilier; la vocation, de structure d’apprentissage et de responsabilité communautaire à simple compétence sur le marché du travail; la famille, d’espace de continuité générationnelle à agrégat de contrats individuels; la religion, de fondement de l’ordre mondial à valeur privée; l’État, de garant de la protection civilisationnelle à simple environnement d’investissement. À travers cette série de transformations, la société n’est pas libéralisée, elle est tarifée, et elle entre dans une condition où elle peut être achetée, déplacée, évaluée, jetée.
Le néolibéralisme attaque les forces civilisationnelles fixes comme inefficaces, fermées, discriminatoires, privilégiées, archaïques ou irrationnelles. Les communautés professionnelles sont traitées comme des intérêts particuliers fermés, la famille comme une institution ancienne qui entrave la liberté individuelle, la religion réduite à une croyance privée, et la protection étatique considérée comme un obstacle à la concurrence du marché. Ainsi, les structures à faible entropie qui soutenaient la société sont démantelées et la société devient fluide. Une société fluidifiée devient une condition aisément réorganisable depuis l’extérieur par la finance, les institutions internationales, les contrats et le management technologique.

Cette structure est également liée à la théologie du marché visible aux États-Unis et dans l’UE. Lorsque le marché est traité comme un ordre sacré et autorégulateur, les obligations civilisationnelles qui ne se soumettent pas au marché sont perçues comme des ordres anciens à sacrifier. Le sacrifice des êtres humains obéissant aux exigences du marché est justifié au nom de la rationalité économique; la pauvreté, le chômage, l’inégalité, la guerre, voire la destruction industrielle sont traités comme des jugements du dieu-marché. Dans cette structure, l’existence même de Dieu, du roi, de la communauté, de l’État et des obligations civilisationnelles au-dessus du marché devient un obstacle. La raison pour laquelle le néolibéralisme démantèle les liens civilisationnels peut ainsi être expliquée comme une condition de fonctionnement de cette théologie du marché.
La structure japonaise d’après-guerre est un exemple concret de ce démantèlement civilisationnel. Par l’occupation, le Japon fut privé du droit de parler de ses propres origines, et a perdu la capacité de saisir le passé, le présent et le futur comme un axe temporel continu. Même le fait fondamental que l’ONU était une structure de gestion des vaincus, formée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, a disparu de la conscience japonaise. Il ne s’agit pas d’un manque de connaissances, mais d’une situation où l’axe temporel nécessaire pour comprendre son origine a été détruit. Le système de valeurs libéral a donné au peuple japonais des mots abstraits comme démocratie, humanitarisme et société internationale, mais en échange, il lui a ôté la capacité de comprendre où son propre pays se situe dans le système mondial qui définit le Japon comme un État vaincu.

Un État qui a perdu son origine ne peut juger ce qu’il est. Par l’opération méthodologique du libéralisme et du néolibéralisme, l’Amérique a réussi à faire en sorte que le Japon, bien que situé en Asie, adopte les valeurs occidentales, et, se trouvant à l’interface de l’Orient, internalise les intérêts de la civilisation continentale américaine comme sa propre conviction. Dans une situation où il ne possède pas de noyau civilisationnel propre, le Japon ne peut affirmer ses propres valeurs au contact des autres civilisations.
Dans ce vide s’engouffrent les valeurs américaines. Ce phénomène est celui du vidage civilisationnel qui survient lorsque le Japon est coupé de la connexion au noyau civilisationnel du continent eurasien, et cela devient la raison fondamentale pour laquelle le Japon, tout en étant en Asie, agit comme une vigie de l’Occident. La destruction réussie d’un pays doté d’une si longue histoire et civilisation que le Japon montre comment cette théorie se réalise pour dominer divers pays par des procédures standardisées, jamais rendues publiques.

L’effondrement de la reconnaissance historique peut s’expliquer selon la même structure. Les structures historiques plurielles comme le gouvernement de Nankin, le gouvernement de Chongqing, Soong Ching-ling (photo), l’aile gauche du Kuomintang, la fondation de la République populaire de Chine, la relation complexe entre l’armée japonaise et les forces communistes, le pacte de neutralité soviéto-japonais, l’armée du Mandchoukouo, le gouvernement de la région frontalière de Shaan-Gan-Ning et les soldats japonais restants ne peuvent être saisies sans axes temporels parallèles.
La vision libérale de l’histoire comprime cette structure en une chronologie monocouche. Il en résulte des schémas binaires grossiers: Taiwan ou le continent, démocratie ou dictature, proaméricain ou antiaméricain. C’est à la fois la perte du contenu de l’histoire et la destruction de la reconnaissance spatiale nécessaire à la compréhension de l’histoire.
À partir de ces faits, le libéralisme, le néolibéralisme, l’unipolarité et l’augmentation de l’entropie peuvent être définis comme une seule et même structure continue. Le libéralisme est le principe de dissolution de l’ordre qui apparaît à chaque époque, et le néolibéralisme en est la forme moderne, marchande, financière et institutionnelle. L’unipolarité en est la forme dans l’ordre mondial. L’augmentation de l’entropie en est la conséquence civilisationnelle. Le libéralisme abstrait les liens concrets qui constituent la société, le néolibéralisme traite ces unités abstraites sur le marché. L’unipolarité unifie ce traitement à l’échelle globale. Résultat: la société perd son centre, ses frontières, sa mémoire, sa vocation, sa religion, sa famille, sa protection étatique et glisse vers une condition de haute entropie.
La multipolarité est le contrôle civilisationnel contre ce processus. Elle réprime l’entropie sociale en permettant à chaque civilisation de préserver son propre centre, ses frontières, sa mémoire, son ordre professionnel, sa religion, sa protection étatique et sa structure familiale. La multipolarité n’est pas une idéologie qui unifie le monde selon une norme unique, mais une forme d’ordre où plusieurs civilisations maintiennent leur ordre interne tout en entrant en contact et en gérant la friction à leurs frontières par la distance. C’est là la force de l’ordre oriental. Les systèmes d’investiture, les lignées royales, les rites, la religion, la communauté, la vocation, la famille et la terre doivent être compris comme des technologies civilisationnelles de régulation de l’entropie sociale.

La véritable droite et la véritable gauche sont également redéfinies dans cette structure. La vraie droite préserve la terre, la religion, la lignée royale, la famille, l’État et la continuité historique. La vraie gauche préserve le peuple, la vocation, le travail, la protection communautaire et l’élan prolétarien antigouvernemental. Les deux ne sont pas la droite et la gauche à l’intérieur du libéralisme ; ce sont les deux ailes qui résistent, chacune à leur manière, à la dissolution de l’ordre libéral. Sur la ligne réduite du libéralisme, droite et gauche sont opposées comme ennemis ; mais dans une perspective circulaire, ces deux ailes se dressent directement face au libéralisme.
L’essence de la multipolarité face à l’unipolarité est l’opposition entre la régulation de l’entropie et son accroissement. La multipolarité orientale maintient l’ordre social par des centres et des frontières de civilisation multiples. L’unipolarité occidentale tente d’unifier le monde par une norme unique, l’individualisme et la marchandisation, et dans ce processus, elle décompose la société de l’intérieur.
Le néolibéralisme est la forme contemporaine de domination qui exécute cette décomposition au nom du marché, de la finance, des institutions et de la gestion technologique. Le libéralisme en est le principe spirituel, l’unipolarité sa forme dans l’ordre international, et la montée de l’entropie sa conséquence. Défendre la civilisation, c’est restaurer l’axe temporel, redéfinir ce qui ne peut être acheté ou vendu, et réorganiser une société qui glisse vers la décomposition infinie autour de centres communs de sens : frontière, mémoire, vocation, religion, famille et fonctions de protection de l’État.
20:21 Publié dans Définitions, Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : multipolarité, entropie, libéralisme, néolibéralisme, nouvelle droite, définition, philosophie, philosophie politique |
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La guerre hybride totale est de l’ingénierie sociale

La guerre hybride totale est de l’ingénierie sociale
Bobana M. Andjelkovic
L’ingénierie sociale repose sur le développement des technologies : à différentes époques, divers types de technologies ont été utilisés pour l’ingénierie sociale. La vision de Heidegger (datant d’il y a environ un siècle) concernant la « froide nuit technologique » qui enveloppera l’Europe si celle-ci fonde son identité sur le progrès et la technologie est aujourd’hui d’une évidence incontestable.
L’un des concepts importants utilisés récemment, en plus de celui de « guerre hybride », est celui de « guerre hybride totale ». Le concept de « guerre hybride totale » est plus large que celui de « guerre hybride », car il s’applique également à des formes de guerre non militaires ou non conventionnelles. La « guerre hybride » englobait des formes d’agression non armées, tandis que la « guerre hybride totale » s’étend à des formes, désormais définies au sens large comme « guerre », qui n’impliquent plus aucune forme d’agression, ni armée ni non armée. La « guerre hybride totale » comprend également des actions et des médiations à travers les médias, divers types d’institutions, le sport, l’art, la religion, etc.
Si l’on prend tout cela en considération, alors une « guerre hybride totale » n’est pas seulement une guerre contre une politique étatique particulière, un certain président, gouvernement ou armée : une guerre hybride totale est une guerre contre l’ensemble de la société, et cette guerre ne se mène pas avec des armes, mais par tous les moyens possibles et impossibles – à travers les actions de divers réseaux implantés non seulement dans les administrations de l’État, mais aussi dans les universités, les institutions culturelles, les organes de presse, les clubs sportifs, les associations de citoyens les plus ordinaires et les instituts scientifiques. Chacune de ces structures est instrumentalisée de différentes manières et à diverses fins, et toutes peuvent agir de façon distincte et dite « indépendante » – cependant, la seule chose dont ces structures « indépendantes » sont réellement indépendantes, c’est de l’État et de la société. C’est leur dénominateur commun, et que les fils de leur action soient ou non entrelacés importe peu. Ce qui compte, c’est qu’il s’agit d’une guerre totale contre l’ensemble de la société, menée à travers des structures non militaires, plus précisément civiles – le concept de structures civiles n’a rien à voir avec celui de société civile – car le concept de société civile est de toute façon un produit du langage politiquement correct, qui constitue une forme de censure et l’un des fondements du fonctionnement pratique des structures anti-étatiques au sein d’un État. Dans ce contexte, le concept de « civil » s’oppose ou, plus précisément, se pose en contraste avec celui de « militaire ».

Si l’on devait donc situer le concept de « guerre hybride totale » dans le contexte général de la société et envisager comment l’effet d’une telle guerre sur la société pourrait être défini différemment, on aboutirait à un autre concept bien connu: l’ingénierie sociale. Ce concept est presque synonyme de celui de guerre hybride totale.
Le néolibéralisme totalitaire a l’habitude de qualifier de « retardé » tout ordre social, toute coutume ou principe qui a prévalu longtemps dans une société, mais n’hésite pas, dans le même temps, à ériger en vérités générales et globalement valables les principes de certaines minorités idéologiquement étroites et déconnectées de la raison, qui se présentent comme la « civilisation humaine ». Ce sont précisément ces minorités qui sont contraintes d’user de leur pouvoir (délégué par d’autres) pour mettre en œuvre l’ingénierie sociale, car aucune personne normale n’accepterait simplement toute la folie qui naît de leurs esprits malades comme moyen légitime de réaliser les idées du néolibéralisme totalitaire.

Les conséquences catastrophiques de l’ère des Lumières sont aujourd’hui clairement visibles. Les Lumières étaient censées transformer tous les peuples d’Europe en individus qui accepteraient enfin le dualisme entre l’esprit et le corps, entre le céleste et le terrestre, entre le national et l’individuel. Cette conscience européenne divisée existe depuis l’époque de Descartes, mais les Lumières ont consacré l’acceptation définitive de ce dualisme comme norme sociale et comme l’un des fondements du développement social.
Au dualisme s’est ajouté le globalisme ou le métropolitisme, érigé en norme destinée à poursuivre le déracinement de l’homme, en séparant davantage les lois naturelles des lois sociales et en habituant l’homme à la dysharmonie, au chaos, à la crise – c’est dans ce but que la gestion de crise a été créée, comme l’un des instruments de l’ingénierie sociale. Le rôle de la gestion de crise n’est pas de résoudre les crises, mais de les gérer, comme n’importe quel autre processus. Aujourd’hui, la crise est l’une des conditions sociales fondamentales dans tout le soi-disant « monde développé ».

Bien que les termes « crise » et « gestion » soient logiquement incompatibles, la pratique politique occidentale applique la gestion de crise comme une politique légitime : la crise n’est pas une situation à résoudre, mais une situation à gérer sur une longue période. Il en résulte que la gestion de crise est devenue synonyme de gestion de la société ou de l’appareil d’État. Mettre les sociétés en état de crise et les maintenir dans cet état est une technique d’ingénierie sociale qui permet de mobiliser la société dans diverses directions, prévues par ceux qui dirigent l’état de crise. Une crise est un processus de destruction du tissu social et de la société elle-même. Il est beaucoup plus facile d’influencer les dynamiques sociales en situation de crise qu’en situation normale. La crise sert à garantir que ceux qui l’ont provoquée et la gèrent puissent prendre le contrôle d’un État et d’une société donnés en les manipulant et en les pillant. Toute l’opération de « gestion de crise » repose sur le dualisme logique entre crise et gestion, et sur la production de ce dualisme au niveau de la société et de l’administration publique.
L’objectif est d’ancrer ce dualisme dans les fondements de la société et, par conséquent, dans les États de l’Europe continentale. Après quelques siècles, les effets sont clairement visibles : dans chaque État d’Europe continentale, il existe des structures sociales et étatiques, mais aussi des structures asociales et a-étatiques. Il ne s’agit pas de structures antisociales ou anti-étatiques, elles ne doivent pas nécessairement l’être explicitement, car elles s’inscrivent dans des coutumes établies de longue date, qui sont désormais détournées ou utilisées à des fins complètement différentes de celles d’origine.
L’un des effets les plus évidents de l’ingénierie sociale ou de la guerre hybride totale est que les peuples, les nations et les nations politiques – en particulier celles de l’Europe continentale – sont aujourd’hui plus proches de la Grande-Bretagne ou des États-Unis que d’un quelconque État du continent européen. La Grande-Bretagne n’est pas loin du continent européen, mais elle est séparée de l’Europe par de l’eau, qui n’est pas un fleuve. La Grande-Bretagne n’appartient pas physiquement (ni autrement) au territoire ou à la culture de l’Europe continentale, et devrait toujours être considérée comme une intruse.
C’est en Grande-Bretagne que fut fondé le premier parti nazi – et c’est elle qui a utilisé des tactiques d’ingénierie sociale pour l’implanter en Allemagne, comme un œuf de coucou. L’Allemagne fut le premier pays à établir une liaison télégraphique avec les États-Unis (au fond de l’océan Atlantique), mais les Britanniques ont littéralement coupé les câbles. La Grande-Bretagne est aussi le pire ennemi de la Serbie (avec le Vatican).
Il est absurde et superflu de parler d’un lien géographique naturel entre l’Europe continentale et les États-Unis comme de quelque chose de normal. Pour créer cette illusion, il a fallu une vaste opération d’ingénierie sociale menée par le Tavistock Institute et l’Université de Georgetown dans les pays d’Europe continentale.

19:47 Publié dans Actualité, Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, définitions, guerre hybride, guerre hybride totale, ingénierie sociale |
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Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental

Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/velho-vailla-valtaa-vl...
Le débat politique occidental souffre depuis longtemps d’une incapacité à considérer la Russie comme un acteur historique indépendant. Au lieu de cela, la Russie est devenue un miroir dans lequel sont projetées des peurs et des aspects refoulés propres à l’Occident. Vladislav Sourkov est devenu dans ce récit l’une des figures centrales: symbole du cynisme, de la simulation et de l’exercice du pouvoir au nom de la démocratie.
Sourkov fut, dans les années 2000 et 2010, l’un des principaux stratèges de l’ombre au Kremlin. Il est devenu le premier chef adjoint de l’administration présidentielle, a été vice-premier ministre de 2011 à 2013, puis, en tant que conseiller du président, a été chargé de l’Ukraine ainsi que des zones de conflit en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il a été relevé de ses fonctions en février 2020, mais il a continué à commenter ponctuellement la géopolitique à travers des chroniques.


Dans le débat occidental, Sourkov vit encore comme une figure mystérieuse du pouvoir en coulisse. Il a aussi pénétré la culture populaire occidentale: dans le film d’Olivier Assayas (2025) adapté du roman à succès Le Mage du Kremlin (2022) de Giuliano da Empoli, un personnage inspiré de Sourkov apparaît.
Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire français L’Express, Sourkov résumait ainsi le cœur géopolitique de la Russie: le pays s’étend « aussi loin que Dieu le permet » et le Russki mir, le monde russe, s'installe partout où l’influence russe s’exerce. Il qualifie l’Ukraine d’«État quasi-artificiel qui doit être divisé en ses parties naturelles».
L’analyse de Sourkov va plus loin. Il critique l’UE comme une «construction gonflée et indécise» qui, selon lui, finira probablement par se dissoudre. Aux États-Unis, il voit Trump plus proche idéologiquement de Poutine que des dirigeants européens.

Sur la base de cette dynamique, Sourkov a esquissé un « Grand Septentrion», un cluster géopolitique fondé sur un code métaculturel commun à la Russie, l’Europe et les États-Unis. Cette vision semble pourtant aujourd’hui bien lointaine, car elle contredit la ligne officielle de la Russie, qui privilégie les relations avec le Sud global.
Les origines et les goûts personnels de Sourkov – champagne, dripping de Jackson Pollock, poésie beat d’Allen Ginsberg et gangsta rap de Tupac Shakur – reflètent un individualisme bohème occidental que la ligne conservatrice actuelle de la Russie rejette au moins en paroles. C’est justement cette contradiction qui fait de lui, en Occident, une figure à la fois fascinante et jugée peu fiable.
En Occident, Sourkov a été présenté comme l’architecte de l’autoritarisme postmoderne, qui aurait transformé la politique en un reality show. Le système russe serait un pur théâtre. Ce récit fonctionne bien car il explique pourquoi la Russie n’agit pas comme on s’y attend. Sourkov a été qualifié de stratège dangereux, maîtrisant l’art de «l’illusion armée».
Cette interprétation comporte cependant d’importantes déformations. Même en Occident, les processus politiques sont fortement scénarisés et le véritable pouvoir est souvent logé dans des structures sur lesquelles les élections n’ont qu’une faible influence. Sourkov a appris dans les années 1990, comme conseiller de l’oligarque Khodorkovski et dans le monde des affaires, comment le pouvoir s’exerce réellement.
La Russie est souvent présentée comme un pays qui aurait du mal avec son histoire. Un tel parallèle révèle le cœur de la guerre de l’information: en Occident, on prétend avoir réglé son passé, tandis qu’en Russie règnerait un chaos éternel. Les origines multiethniques de Sourkov – père tchétchène, mère russe – collent parfaitement à ce récit exotisant où la Russie serait un éternel métis entre Orient et Occident.

Dans la pensée de Sourkov, la gestion de l’entropie occupe une place centrale. Il utilise une analogie de la thermodynamique pour décrire comment le chaos croît dans un système fermé. La tâche d’un État fort serait de limiter «l’entropie sociale» – un chaos qui ne cesse d’augmenter s’il n’est pas activement contrôlé. Il a décrit le système politique russe comme un «réacteur social bien fonctionnel», dont la mise sous pression par des expériences libérales serait dangereuse.
Dans une interview au Financial Times (2021), Sourkov a comparé Vladimir Poutine à l’empereur romain Auguste et déclaré que «l’overdose de liberté est fatale à l’État». Il a également affirmé que la Russie «a besoin d’un tsar». Pour Sourkov, les années 2000 représentaient en Russie l’âge d’or de la stabilité, lorsque le pays se remettait du chaos des années 1990 et des traumatismes de la perestroïka.

Il estime cependant qu’un chaos croissant est inévitable, car l’État ne peut pas répondre à toutes les attentes des citoyens. Sourkov met en garde contre l’ouverture du système politique pour calmer les troubles: cela pourrait, selon lui, mener à une explosion incontrôlable et à une instabilité irréversible, comme l’ont montré les événements des années 1980 et 1990.
Comme exemple concret des problèmes suscités par le libéralisme, Sourkov cite le passage de la pensée occidentale des problèmes réels – immigration, criminalité, pauvreté – à des questions fictives telles que la diversité des genres et l’émancipation sexuelle. Il considère que le libéralisme s’est dégradé en théâtre libertaire, cherchant sans cesse de nouveaux groupes «opprimés» à libérer. Dans l’analyse de Sourkov, la Russie avait déjà vaincu le libéralisme au début des années 2000.
Selon Sourkov, la Russie n’a survécu au fil des siècles qu’en s’efforçant de dépasser ses frontières; l’expansion est pour lui une condition existentielle. Les techniques impériales fonctionnent toujours, et les empires sont désormais appelés grandes puissances. L’annexion de la Crimée est pour Sourkov un exemple de la manière dont des événements extérieurs peuvent renforcer l’unité interne.
Il voit les États-Unis comme «le plus grand agent de perturbation en politique mondiale», pour qui l’instabilité est une «marque rentable». Sourkov qualifie le dollar de «virus du chaos» qui propage bulles financières et déséquilibres dans le monde entier. Les révolutions de couleur et les interventions n’ont pas cessé, mais reprennent dès que les pays cibles relâchent leur vigilance.
Sourkov a aussi mis en garde contre les tensions internes en Chine – selon lui, la modération du pays dissimule d’«énormes réserves de chaos». Il compare la Chine au Vésuve: tout semble stable en surface, mais une éruption pourrait être dévastatrice.
Les exemples historiques sont pour Sourkov source de déception. Les traités de Westphalie, le Congrès de Vienne et la conférence de Yalta n’ont abouti que «lorsque le chaos avait atteint un niveau infernal». Pour le «cardinal gris», une nouvelle répartition des sphères d’influence serait nécessaire. «Si aucun accord n’est trouvé, les courants tumultueux engendrés par les superpuissances entreront en collision et provoqueront des tempêtes géopolitiques dévastatrices. Pour éviter de telles collisions, chaque courant doit être canalisé dans sa propre direction», estime-t-il.

En attendant, le monde «profite d’un moment de multipolarité, d’un défilé de nationalismes et de souverainetés post-soviétiques». Lors du prochain cycle historique, la mondialisation et l’internationalisation reviendront et dépasseront cette « multipolarité crépusculaire». Alors la Russie obtiendra sa place dans le nouvel ordre mondial – «en tant que l’un des rares globalisateurs», comme le formule Sourkov.
Sourkov ne prétend pas que le modèle russe est moralement supérieur, mais qu’il est simplement le plus fonctionnel dans son contexte. Son plus grand «crime» n’est pas l’exercice secret du pouvoir, mais d’avoir dit tout haut ce que l’Occident ne veut pas entendre. Sa figure est le réceptacle de tout ce que l’on veut nier dans son propre système. La vraie question n’est pas de savoir qui a raison, mais qui est le plus honnête envers sa propre nature.
Des rumeurs circulent régulièrement autour de Sourkov, qui en disent long sur sa position. Au début de la guerre d’agression russe, il aurait été placé en résidence surveillée pour une enquête sur le détournement de fonds du Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il aurait fui la Russie pour échapper à une enquête criminelle imminente.
La réaction de Sourkov à ces allégations fut typique: «Je ne sais rien de mon départ de Russie». Le Kremlin a également déclaré ne pas savoir que Sourkov aurait quitté le pays. Les rumeurs de résidence surveillée ou de fuite n’ont pas été confirmées, et le commentaire ironique de Sourkov illustre bien cette ambiguïté et cette pluralité d’interprétations qui ont marqué son image publique tout au long de sa carrière.
19:19 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, russie, vladislav sourkov |
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