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samedi, 18 juin 2022

Alexandre Douguine: Code russe

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Code russe

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitika.ru/en/article/russian-code?fbclid=IwAR2uPl4o1gfXQnq1TqdaoQhFFdatd7Y-Okskc_f3JiHlnRhkrgpjVAC5P48

En s'engageant dans une confrontation directe avec l'Occident pendant l'Opération militaire spéciale, même si l'Occident lui-même n'y participe que par le biais de sa structure ukrainienne donc par procuration, structure qui ne peut pas être appelée un "pays", la Russie est, par voie de conséquence, obligée de défendre sa souveraineté à tous les niveaux. En termes de politique militaire, économique et formelle, c'est assez évident, mais l'Occident est bien plus qu'une structure politico-militaro-économique: c'est une civilisation avec un code de programmation fondamental. Tout le reste découle de ce code: les armes, l'économie, la politique, la culture, l'éducation, la science, les médias, etc. La Russie est maintenant obligée d'affronter l'ensemble du spectre et, en général, le code occidental lui-même.

Les autorités russes ne le comprennent pas encore pleinement et même les plus ardents opposants à l'Occident dominant pensent en termes de confrontation militaro-stratégique, politico-diplomatique et informationnelle, mais le passage à un nouveau niveau de compréhension par les autorités et la société de ce qu'est une civilisation souveraine est inévitable. Il peut être reporté, il ne peut être évité.

Ce qu'est la souveraineté nationale dans le système westphalien des relations internationales et dans la théorie du réalisme des relations internationales est compréhensible : cela signifie qu'un État-nation, reconnu (par lui-même et par d'autres) comme souverain, ne peut par définition avoir aucune autorité qui puisse nécessairement dicter ce que cet État doit ou ne doit pas faire. C'est là que réside la souveraineté: tout État-nation souverain peut faire ce qu'il veut, tant qu'il est capable de le faire - parce que d'autres États-nations peuvent ne pas l'apprécier. Dans les cas critiques extrêmes, la guerre décide de tout. C'est ce que représente la souveraineté nationale dans la théorie réaliste des pays du Moyen-Orient.

Cette théorie est contrée par le libéralisme dans les RI (relations internationales), qui insiste :

    - sur la limitation de la souveraineté,

    - sur sa relativité,

    - sur le transfert progressif du pouvoir des États-nations vers un gouvernement mondial.

Dans cette théorie, la souveraineté n'est pas une valeur, encore moins une valeur suprême. Elle est simplement un état transitoire sur la voie de l'intégration de l'humanité.

Poutine est clairement du côté du réalisme, ce qui nous a finalement conduits à l'Opération militaire spéciale. Il est significatif que le libéralisme continue de dominer au MGIMO. [NdT. : MGIMO est l'Institut d'État des relations internationales de Moscou, Московский государственный институт международных отношений МИД Российской Федерации, МГИМО, translittéré Moskovskij gosudarstvennyj institut meždunarodnych otnošenij MID Rossijskoj Federacii], ainsi que parmi les experts internationaux, contrairement à l'orientation apparente de Poutine. C'est une anomalie absolue, mais c'est le résultat de la pénétration profonde du code occidental dans les fondements mêmes du système éducatif et de l'environnement des experts russes.

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Poutine comprend la souveraineté dans l'esprit du réalisme, avant tout :

    - dans le domaine militaro-stratégique

    - puis politique,

    - enfin, en termes économiques.

La Russie, sous sa direction, réagit donc de manière très aiguë

    - à l'élargissement de l'OTAN

    - aux tentatives d'ingérence étrangère dans la politique intérieure (pouvant aller jusqu'au changement de régime, ce que l'Occident n'hésite pas à faire, soutenant obstinément les oppositions les plus radicales);

    - et, dans une moindre mesure, à la dépendance directe de l'économie russe vis-à-vis des institutions mondiales et des monopoles occidentaux mondiaux.

C'est plus ou moins ainsi que se présente la hiérarchie de la souveraineté et l'école du réalisme dans les RI. Si l'on se limite à cette échelle, les thèmes de la science, de la culture, de la technologie, de l'éducation, des communications de masse, de l'art et, enfin, du comportement quotidien et de la psychologie de la population sont relégués non pas au deuxième, mais au dixième étage. On a l'impression qu'ils n'ont rien à voir avec la souveraineté et, s'ils ont un rapport avec elle, alors c'est un rapport très lointain.

Cela serait vrai si nous acceptions consciemment l'attitude de base selon laquelle nous sommes au sein de la civilisation occidentale moderne, nous partageons ses points de référence et ses valeurs, nous sommes d'accord avec ses règles et ses normes, c'est-à-dire que nous acceptons son code fondamental, son système d'exploitation. Après tout, l'école du réalisme en RI a été créée en Occident et y est restée influente et fait autorité jusqu'à ce jour (malgré la forte montée du libéralisme en RI - surtout au cours des 40 dernières années). En d'autres termes, pour Poutine, la question de la souveraineté russe fait partie d'un paradigme occidental largement accepté. La Russie accepte le code occidental, mais lutte farouchement pour maintenir sa souveraineté au sein de ce paradigme, revendiquant sa place sous le soleil - mais sous un soleil occidental couchant.

C'est là qu'intervient la partie la plus importante. L'Opération militaire spéciale initiée par la Russie est perçu par l'Occident lui-même comme un défi civilisationnel. Francis Fukuyama a écrit un article caractéristique intitulé "La guerre de Poutine contre l'ordre mondial libéral" au tout début de cette opération. Le point important n'est pas seulement le défi lancé au mondialisme et au libéralisme dans les pays européens (qui pourrait également être interprété en termes de réalisme, comme le font par exemple Mearsheimer, Kissinger ou Bannon), mais aussi la remise en question révolutionnaire par la Russie des fondements mêmes de la civilisation occidentale, qui étaient jusqu'à récemment entièrement contrôlés par l'hégémon occidental. C'est pourquoi l'Opération militaire spéciale a soulevé la question de la transition du monde unipolaire au monde multipolaire, qui présentera un ordre mondial absolument différent, dans lequel l'Occident et son code de civilisation ne sont pas quelque chose d'omniprésent et d'universel, mais seulement une partie et quelque chose de localisé, de régional et d'absolument inutile pour tout le reste. Fukuyama a vu dans les actions de Moscou quelque chose de plus grand que Moscou elle-même. C'est le choc des civilisations dont le principal adversaire de Fukuyama, Samuel Huntington, a mis en garde. La Russie est engagée dans un conflit de civilisation, et non un conflit national, avec l'Occident. C'est avec l'Occident en tant que civilisation, en tant que code, et non avec un pays individuel.

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Cela explique également la réaction de l'Occident :

   -  exclure la Russie de son monde (américano-centré),

    - de la couper des réseaux économiques et technologiques occidentaux,

    - de l'expulser de toutes les structures mondiales contrôlées par l'Occident (et il s'avère que l'Occident les contrôle presque toutes !)

    - de l'isoler de ses partenaires non-occidentaux, en la houspillant à la marge par tous les moyens,

    - de mobiliser tous les réseaux orientés vers l'Occident en Russie même, afin d'arrêter l'Opération militaire spéciale le plus rapidement possible, de ralentir l'offensive russe et, au minimum, de renverser Poutine.

L'Occident veut montrer que sans l'Occident et sans la complicité de la civilisation occidentale - sans le code occidental - la Russie périra et, si elle insiste, l'Occident contribuera activement à cette disparition.

La situation est la suivante : Moscou, en poursuivant l'Opération militaire spéciale, comprend la souveraineté de manière sectorielle, tandis que l'Occident la comprend de manière totale, non seulement au niveau des intérêts nationaux, mais au niveau du code de la civilisation lui-même, dont la Russie est résolument coupée.

Ce manque de compréhension de notre part entraîne un retard dans la formulation d'une idéologie souveraine et le développement d'une stratégie souveraine à part entière dans tous les domaines de la vie.

Nous n'avons pas encore réalisé à quel point l'Opération militaire spéciale est fondamentale du point de vue de la civilisation. Nous avons commencé quelque chose que nous n'avons pas entièrement compris. Et maintenant, nous sommes surpris de voir à quel point le code occidental a pénétré notre société. Il ne s'agit pas seulement d'une boule de neige d'agents étrangers, de transfuges, d'oligarques, de traîtres et de russophobes. Il ne s'agit là que d'un symptôme. L'enjeu réel relève de la nécessité de faire un effort incroyable, national et populaire, pour soutenir la souveraineté civile.  Cela signifie tout d'abord établir - en partie pour se souvenir, en partie pour recréer - notre propre code russe. Cela nécessite des changements radicaux dans des sphères qui ne sont clairement pas une priorité pour le gouvernement: la philosophie, la science, la culture, l'éducation, l'art, la conscience sociale, la psychologie et même la mode et le style. C'est ce qu'on appelle "l'idéologie", sauf qu'aujourd'hui nous ne parlons pas des options idéologiques offertes par l'Occident moderne (libéralisme, socialisme, nationalisme), mais d'une idéologie de civilisation spécifique - l'idéologie civilisationnelle russe - qui va au-delà des clichés occidentaux. Par convention, nous pouvons l'appeler la "quatrième théorie politique", au-delà du libéralisme, du communisme et du fascisme.

Nous entrons inévitablement dans une nouvelle phase de la bataille pour le code russe et, si vous voulez, cette bataille ne dépend pas directement du succès et de la rapidité de l'Opération militaire spéciale. Notre excommunication prononcée par l'Occident a déjà eu lieu. L'Occident a déjà porté un jugement sans appel sur la Russie. Il est impossible de corriger la situation et de tout ramener à ce qu'elle était avant le 24 février 2022. Nous devons accepter pleinement et profondément les conséquences du défi civilisationnel que nous avons nous-mêmes provoqué.

dimanche, 05 juin 2022

Alexandre Douguine: la philosophie gagnante

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La philosophie gagnante

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitika.ru/en/article/winning-philosophy?fbclid=IwAR0XdgpI5Ub792MgePrqc09IXFY3Ryt4BTMcLvSOX0EdASDw-j3DGR-bXjo

Des réformes internes significatives devraient logiquement commencer en Russie. C'est ce qu'exige l'OMS, qui, à l'extrême, a aggravé les contradictions avec l'Occident - avec toute la civilisation occidentale moderne. Aujourd'hui, tout le monde peut voir qu'il n'est plus sûr d'utiliser simplement les normes, les méthodes, les concepts, les produits de cette civilisation. L'Occident répand son idéologie en même temps que ses technologies, imprégnant toutes les sphères de la vie. Si nous nous reconnaissons comme faisant partie de la civilisation occidentale, nous devrions accepter volontairement cette colonisation totale et même en profiter (comme dans les années 1990), mais dans le cas de la confrontation actuelle - qui est fatale ! - cette attitude est inacceptable. De nombreux occidentaux et libéraux en ont pris pleinement conscience et ont quitté la Russie au moment même où la rupture avec la civilisation occidentale était devenue irréversible; et la situation est bel et bien devenue irréversible le 24 février 2022, et même deux jours plus tôt - au moment de la reconnaissance de l'indépendance de la RPD et de la RPL - le 22 février 2022.

En principe, chacun a le droit de faire un choix de civilisation entre la loyauté et la trahison. Le libéralisme est en train de perdre en Russie et les libéraux sont cohérents lorsqu'ils partent. C'est plus compliqué avec ceux qui sont encore là. Je fais référence aux Occidentaux et aux libéraux qui partagent encore les normes de base de la civilisation occidentale moderne, mais qui, pour une raison quelconque, continuent à rester en Russie malgré le fossé qui s'est déjà formé entre la Russie et l'Occident; ils constituent le principal obstacle à des réformes patriotiques authentiques et significatives.

Les réformes sont inévitables car la Russie se retrouve non seulement coupée de l'Occident, mais essentiellement en guerre avec lui. À la veille de la Grande Guerre patriotique, l'URSS disposait d'un nombre suffisant d'importantes entreprises stratégiques créées par l'Allemagne nazie, et les relations entre l'URSS et le Troisième Reich n'étaient pas particulièrement hostiles ; mais après le 22 juin 1945, la situation a évidemment changé radicalement. Dans ces circonstances, la poursuite de la coopération avec les Allemands - légitime et encouragée avant la guerre - a pris une toute autre signification. Il s'est passé exactement la même chose après le 22 février 2022: ceux qui ont continué à rester dans le paradigme de la civilisation hostile - libérale-fasciste - avec laquelle nous étions en guerre, se sont retrouvés en dehors de l'espace idéologique qui avait clairement émergé avec le début de la Seconde Guerre mondiale.

Entre-temps, la présence de l'Allemagne à la veille de la Seconde Guerre mondiale a été identifiée en URSS, tandis que la présence de l'Occident libéral-fasciste russophobe à la veille de l'OMS était presque totale. Les technologies méthodologiques, les normes, le savoir-faire et, dans une certaine mesure, les valeurs occidentales imprègnent toute notre société. C'est ce qui nécessite une refonte radicale. Mais qui y parviendra ? Les personnes qui ont été formées pendant la perestroïka ? Les libéraux et les criminels des années 1990 ? Les personnes des années 1980 et 1990 qui ont été formées et éduquées dans les années 2000 ? Toutes ces périodes ont été fondamentalement influencées par le libéralisme en tant qu'idéologie, en tant que paradigme, en tant que position fondamentale et globale dans la philosophie, la science, la politique, l'éducation, la culture, la technologie, l'économie, les médias, et même la mode et la vie quotidienne. La Russie contemporaine ne connaît que les vestiges inertes du paradigme soviétique et tout le reste est pur occidentalisme libéral.

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Il n'existe tout simplement pas de paradigme alternatif, du moins aucun au pouvoir ou parmi les élites, au niveau où devrait se dérouler la confrontation actuelle des civilisations.

Aujourd'hui, nous opposons l'Occident en tant que civilisation contre "la" civilisation, et nous devons préciser quel type de civilisation nous sommes, sinon aucun succès militaire, politique et économique ne nous aidera et tout sera réversible, la tendance changera et tout s'effondrera. Je ne parle même pas de la nécessité d'expliquer aux Ukrainiens qu'à partir de maintenant ils seront dans notre zone d'influence ou directement en Russie, qui sommes-nous après tout ? Pour le moment, il n'y a que l'inertie de la mémoire soviétique ("la grand-mère avec le drapeau"), la propagande nazie occidentale ("vatniki", "occupants"), nos succès militaires - pour l'instant seulement initiaux - et... la confusion totale de la population locale. Ici, la voix de la civilisation russe doit être entendue. Clairement, distinctement, de manière convaincante, et ses bruits devraient être entendus en Ukraine, en Eurasie et dans le monde entier. Ce n'est pas seulement souhaitable, c'est vital, tout comme les munitions, les missiles, les hélicoptères et les gilets pare-balles sont nécessaires au front.

L'endroit le plus logique pour commencer les réformes est la philosophie. Il est nécessaire de former du personnel au Logos russe, soit sur la base d'une institution existante (après tout, aujourd'hui, aucune institution humanitaire ne fait, ne peut ou ne veut le faire - le libéralisme et l'occidentalisme dominent encore partout), soit sous la forme de quelque chose de fondamentalement nouveau. Hegel disait que la grandeur d'une nation commence par la création d'une grande philosophie. Il l'a dit et il l'a aussi fait. C'est exactement ce dont les philosophes russes ont besoin aujourd'hui, et non d'un vague accord à l'emporte-pièce avec l'Opération Militaire Spéciale. Nous avons besoin d'une nouvelle philosophie russe. Russe dans son contenu, dans son essence.

Par conséquent, la réforme de toutes les autres branches des sciences humaines et des sciences naturelles devrait partir de ce paradigme. La sociologie, la psychologie, l'anthropologie, la culturologie, ainsi que l'économie, et même la physique, la chimie, la biologie, etc. sont basées sur la philosophie, en sont des dérivés. Les scientifiques l'oublient souvent, mais écoutez comment sonne le synonyme occidental de PhD : n'importe laquelle des sciences humaines et naturelles ! - Ph.D. - Docteur en philosophie. Si vous n'êtes pas philosophe, vous êtes au mieux un apprenti, pas un scientifique (docteur est le mot latin pour "érudit", "savant").

C'est ici que se déroulera la bataille interne la plus importante pour l'initiation de réformes civilisatrices en Russie même (ainsi que dans tout l'espace de notre expansion, toute la zone de notre influence): la bataille pour la philosophie russe.

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Il y a ici un pôle clairement modélisé de l'ennemi interne. Il s'agit des représentants du paradigme libéral, de la philosophie analytique au post-modernisme en passant par les cognitivistes et les transhumanistes, qui insistent de façon maniaque pour réduire l'homme à une machine. Je ne parle même pas des libéraux et des progressistes, des partisans du concept totalitaire de "société ouverte", du féminisme, des études et de la culture queer, élevés à la bourse des fraternités. Il s'agit d'une pure "cinquième colonne", quelque chose qui ressemble au bataillon Azov interdit en Russie.

Le portrait de l'ennemi philosophique de l'Idée russe, de la civilisation russe, est très facile à tracer. Il ne s'agit pas simplement de liens avec les centres scientifiques et de renseignement occidentaux (qui sont souvent des concepts assez proches), mais aussi de l'adhésion à un certain nombre d'attitudes plutôt formalisables :

- la croyance en l'universalité de la civilisation occidentale moderne (eurocentrisme, racisme civilisationnel),

- l'hyper-matérialisme, en passant par l'écologie profonde et l'ontologie orientée objet,

- l'individualisme méthodologique et éthique - d'où la philosophie du genre (comme option sociale) et, à la limite, le transhumanisme,

- le techno-progressisme, le développement de l'intelligence artificielle et des réseaux neuronaux "pensants",

- la haine des théologies classiques, de la Tradition spirituelle, de la philosophie de l'éternité,

- le déni de l'identité ou son dénigrement par ironie, en la ridiculisant,

- l'anti-essentialisme, etc...

Il s'agit d'une sorte d'"Ukraine philosophique", disséminée dans presque toutes les institutions scientifiques et universitaires qui ont un rapport quelconque avec la philosophie ou les épistèmes scientifiques de base. Ce sont des signes de russophobie philosophique, puisque l'Idée russe est construite sur la base de principes directement opposés.

- L'identité de la civilisation russe (slavophiles, danilovistes, eurasiens),

- le fait de placer l'esprit avant la matière,

- la communauté, la collégialité - une anthropologie collectiviste,

- un humanisme profond,

- la dévotion à la tradition,

- la préservation minutieuse de l'identité, de la nationalité,

- la croyance en la nature spirituelle de l'essence des choses, etc.

Ceux qui donnent le ton à la philosophie russe contemporaine défendent avec véhémence les attitudes libérales et rejettent avec la même véhémence les attitudes russes. C'est un puissant bastion du nazisme libéral en Russie.

C'est ce point du champ de tir de l'ennemi, cette hauteur, qu'il faut conquérir dans la phase suivante, et les nazis libéraux se défendent contre la philosophie avec la même férocité qu'Azov ou les terroristes ukrainiens désespérés de Popasna. Ils mènent des guerres d'information, écrivent des dénonciations sur les patriotes et utilisent tous les leviers de la corruption et de l'influence des appareils.

Il convient maintenant de rappeler une petite histoire - personnelle, mais très révélatrice - concernant mon renvoi de la MSU à l'été 2014 (notez la date) [Ed. Dugin en 2014 a été démis de sa chaire à l'Université d'État de Moscou au moment où le "printemps russe" dans le Donbass a échoué]. De 2008 à 2014, au département de sociologie de l'université d'État de Moscou, avec le recteur et fondateur du département, Vladimir Ivanovitch Dobrenkov (photo), nous avons organisé un centre actif d'études conservatrices, où nous nous occupions précisément de cela : le développement d'un paradigme épistémologique de la civilisation russe.

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Nous n'avions pas hésité à soutenir le Printemps russe. En réponse, cependant, nous avons reçu une pétition cinglante de... philosophes ukrainiens (promue par le nazi de Kiev Sergey Datsyuk) appelant à "l'expulsion de Dobrenkov et de moi-même de l'Université d'État de Moscou" ; le plus étrange - mais à l'époque ce n'était pas très étrange - est que la direction de la MSU a fait exactement cela. Dobrenkov a été démis de ses fonctions de recteur et moi, franchement, je suis parti de mon propre chef, même si cela ressemblait à un licenciement. On m'a également proposé de rester, mais à des conditions humiliantes. Bien sûr, ce n'est pas Sadovnichy, qui s'était auparavant montré très courtois et ouvert, qui a approuvé ma nomination à la tête du département et a suivi toutes les procédures de vote du conseil académique de la MSU. Mais quelque chose s'est ensuite produit : le Printemps russe a été mis en veilleuse et la question du monde russe, de la civilisation russe et du Logos russe a été complètement retirée de l'ordre du jour ; toutefois, ceci est symbolique : les promoteurs de la suppression du Centre d'études conservatrices de l'Université d'État de Moscou étaient des nationalistes ukrainiens, des théoriciens et des praticiens du génocide russe dans le Donbass et dans l'ensemble de l'Ukraine orientale, exactement ceux avec qui nous sommes en guerre actuellement.

C'est ainsi que le nationalisme libéral a pénétré à l'intérieur de la Russie. Ou plutôt, il y a pénétré il y a longtemps, mais c'est ainsi que ses mécanismes fonctionnent. Une plainte vient de Kiev, quelqu'un au sein de l'administration la soutient, et une autre initiative visant à déployer l'Idée russe s'effondre. Bien sûr, vous ne pouvez pas m'arrêter: au fil des ans, j'ai écrit 24 volumes de ma "Noomachia", et les trois derniers sont consacrés au Logos russe, mais l'institutionnalisation de l'Idée russe a encore été retardée. Mon exemple, bien sûr, n'est pas un cas isolé. Quelque chose de similaire a été vécu par tous ou presque les penseurs et théoriciens engagés dans la justification de l'identité de la civilisation russe. Il s'agit d'une guerre philosophique, d'une opposition féroce et bien organisée à l'Idée russe, supervisée depuis l'étranger, mais menée par des libéraux locaux ou de simples fonctionnaires, qui suivent passivement les modes, les tendances et une stratégie d'information bien organisée d'agents d'influence directs.

Nous en sommes maintenant au point où l'institutionnalisation du discours russe est nécessaire. Tout le monde a vu dans notre guerre de l'information à quel point les humeurs et les processus de la société sont contrôlables et manipulables. Les affrontements les plus graves se produisent au niveau des paradigmes et des épistèmes. Celui qui contrôle le savoir, écrivait Michel Foucault, détient le vrai pouvoir. Le vrai pouvoir est le pouvoir sur l'esprit et l'âme des gens.

La philosophie est la ligne de front la plus importante, dont les conséquences sont bien plus importantes que les nouvelles d'Ukraine, que chaque Russe recherche si avidement en se demandant comment vont les soldats, quelles nouvelles lignes ont été saisies, ou si l'ennemi a faibli. C'est là que réside le principal obstacle à notre victoire.

Nous avons besoin d'une philosophie de la victoire. Sans elle, tout sera vain et tous nos succès se transformeront facilement en défaites.

Toutes les véritables réformes doivent commencer dans le royaume de l'Esprit. Et puisqu'il faut chercher des nouvelles du front dans les actualités - eh bien, qu'en est-il de l'Institut de philosophie ? Toujours debout ? A-t-il déjà capitulé ?

mercredi, 01 juin 2022

De l'Etat-Civilisation

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De l'Etat-Civilisation

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitika.ru/article/gosudarstvo-civilizaciya

L'OSU est unanimement reconnue par les experts compétents en relations internationales comme étant l'accord final et décisif qui amènera la transition d'un monde unipolaire à un monde multipolaire.

La multipolarité semble parfois intuitivement et claire, mais dès que nous essayons de donner des définitions précises ou une description théorique correcte, les choses deviennent moins claires. Je pense que mon ouvrage "Théorie d'un monde multipolaire" est plus pertinent que jamais. Mais comme les gens ne peuvent plus lire, surtout les longs textes théoriques, je vais essayer de partager ici les points principaux.

L'acteur principal dans un ordre mondial multipolaire n'est pas l'État-nation (comme dans la théorie du réalisme en relations internationales) mais pas non plus un gouvernement mondial unifié (comme dans la théorie du libéralisme en relations internationales). C'est l'État-civilisation. D'autres noms lui sont donnés : le "grand espace", l'"Empire", l'"œcumène".

Le terme "État-civilisation" est le plus souvent appliqué à la Chine. À la fois  à la Chine ancienne et moderne. Dès l'Antiquité, les Chinois ont développé la théorie du "Tianxia" (天下), "Empire céleste", selon laquelle la Chine est le centre du monde, étant le point de rencontre du Ciel unificateur et de la Terre diviseuse. L'"Empire céleste" peut être un État unique, ou être démantelé en ses composants, puis réassemblé. En outre, la Chine Han proprement dite peut également servir d'élément culturel constitutif pour les nations voisines qui ne font pas directement partie de la Chine - avant tout, pour la Corée, le Vietnam, les pays d'Indochine et même le Japon, qui a acquis son indépendance.

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L'État-nation est un produit du Nouvel Âge européen, et dans certains cas une construction post-coloniale. L'État-Civilisation a des racines anciennes et... des frontières mouvantes, incertaines. L'État-civilisation est tantôt poussé en avant, tantôt élargi, tantôt contracté, mais reste toujours un phénomène permanent. (C'est, avant tout, ce que nous devons savoir sur notre SSO).

La Chine moderne se comporte strictement selon le principe du "Tianxia" en politique internationale. L'initiative "One Belt, One Road" est un exemple brillant de ce à quoi cela ressemble dans la pratique. L'Internet de la Chine, qui ferme tous les réseaux et ressources susceptibles d'affaiblir son identité civilisationnelle, montre comment les mécanismes de défense sont mis en place.

L'Etat-civilisation peut interagir avec le monde extérieur, mais elle n'en devient jamais dépendante et conserve toujours son autosuffisance, son autonomie et son autarcie.

L'État-civilisation est toujours plus qu'un simple État, tant sur le plan spatial que temporel (historique).

La Russie gravite de plus en plus vers le même statut. Après le début du "Nouvel ordre mondial", ce n'est plus un simple vœu pieux, mais une nécessité urgente. Comme dans le cas de la Chine, la Russie a toutes les raisons de prétendre être précisément une civilisation. Cette théorie a été développée de manière plus complète par les Eurasiens russes, qui ont introduit la notion d'un "État-monde" ou - ce qui est la même chose - d'un "monde russe". En fait, le concept de Russie-Eurasie est une indication directe du statut civilisationnel de la Russie. La Russie est plus qu'un État-nation (ce qu'est la Fédération de Russie). La Russie est un monde à part.

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La Russie était une civilisation à l'époque de l'Empire, et elle est restée la même pendant la période soviétique. Les idéologies et les régimes ont changé, mais l'identité est restée la même.

Le combat pour l'Ukraine n'est rien d'autre qu'un combat pour l'État-civilisation. Il en va de même pour l'État d'union pacifique de la Russie et du Belarus et l'intégration économique de l'espace eurasien post-soviétique.

Un monde multipolaire est composé d'États et de civilisations. C'est une sorte de monde des mondes, un mégacosmos qui inclut des galaxies entières. Et ici, il est important de déterminer combien de ces États-Civilisations peuvent exister, même théoriquement.

Sans aucun doute, l'Inde appartient à ce type, c'est un État-civilisation typique, qui possède aujourd'hui encore suffisamment de potentiel pour devenir un acteur à part entière de la politique internationale.

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Ensuite, il y a le monde islamique, de l'Indonésie au Maroc. Ici, la fragmentation en États et en différentes enclaves ethnoculturelles ne nous permet pas encore de parler d'unité politique. Il existe une civilisation islamique, mais son amalgame dans une civilisation d'État s'avère plutôt problématique. En outre, l'histoire de l'Islam connaît plusieurs types d'états-civilisations - des califats (le Premier, puis celui des Omeyyades, des Abbassides, etc.) aux trois parties de l'Empire de Gengis Khan converties à l'Islam (la Horde d'or, l'Ilkhan et le Chagatai ulus), la puissance perse des Safavides, l'État moghol et, enfin, l'Empire ottoman. Les frontières autrefois tracées sont à bien des égards toujours d'actualité. Toutefois, le processus consistant à les rassembler en une seule structure nécessite un temps et des efforts considérables.

L'Amérique latine et l'Afrique, deux macro-civilisations qui restent plutôt divisées, sont dans une position similaire. Mais un monde multipolaire impulsera d'une manière ou d'une autre les processus d'intégration dans toutes ces zones.

Maintenant, la chose la plus importante: que faire de l'Ouest ? La théorie du monde multipolaire dans la nomenclature des théories des relations internationales est absente de l'Occident moderne.

Le paradigme dominant y est aujourd'hui le libéralisme, qui nie toute souveraineté et toute autonomie, abolit les civilisations et les religions, les ethnies et les cultures, les remplaçant par une idéologie libérale outrancière, par le concept des "droits de l'homme", par l'individualisme (conduisant à l'extrême à des politiques gendéristes et favorable à la manie transgenre), par le matérialisme et par le progrès technique élevé à la plus haute valeur (via l'Intelligence Artificielle). L'objectif du libéralisme est d'abolir les États-nations et d'établir un gouvernement mondial basé sur les normes et règles occidentales.

C'est la ligne poursuivie par Biden et le parti démocrate moderne aux États-Unis et la plupart des dirigeants européens. Voilà ce qu'est le mondialisme. Il rejette catégoriquement l'Etat-Civilisation et toute velléité de multipolarité. C'est pourquoi l'Occident est prêt pour une guerre avec la Russie et la Chine. Dans un sens, cette guerre est déjà en cours - en Ukraine et dans le Pacifique (avec le problème de Taïwan), mais jusqu'à présent en s'appuyant sur des acteurs qui mènent leur combat par procuration.

Il existe une autre école influente en Occident - le réalisme dans les relations internationales. Ici, l'État-nation est considéré comme un élément nécessaire de l'ordre mondial, mais seuls ceux qui ont pu atteindre un haut niveau de développement économique, militaro-stratégique et technologique - presque toujours aux dépens des autres - possèdent la souveraineté. Alors que les libéraux voient l'avenir dans un gouvernement mondial, les réalistes voient une alliance de grandes puissances occidentales fixant des règles mondiales en leur faveur. Encore une fois - tant en théorie qu'en pratique, cet Occident rejette catégoriquement toute idée d'une civilisation d'État et d'un monde multipolaire.

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Cela crée un conflit fondamental déjà au niveau théorique. Et le manque de compréhension mutuelle conduit ici aux conséquences les plus radicales au niveau de la confrontation directe.

Aux yeux des partisans de la multipolarité, l'Occident est aussi une civilisation-état, voire deux - celle de l'Amérique du Nord et celle de l'Europe. Mais les intellectuels occidentaux ne sont pas d'accord: ils n'ont pas de cadre théorique pour cela - ils connaissent soit le libéralisme soit le réalisme et non pas la multipolarité.

Cependant, il existe aussi des exceptions parmi les théoriciens occidentaux - comme Samuel Huntington ou Fabio Petito. Ils reconnaissent - contrairement à la grande majorité - la multipolarité et l'émergence de nouveaux acteurs sous la forme de civilisations. C'est réjouissant car de telles idées peuvent jeter un pont entre les partisans de la multipolarité (Russie, Chine, etc.) et l'Occident. Un tel pont rendrait au moins les négociations possibles. Tant que l'Occident rejettera catégoriquement la multipolarité et la notion même d'État-civilisation, le débat ne sera mené qu'au niveau de la force brute - de l'action militaire au blocus économique, en passant par les guerres d'information et par les sanctions, etc.

Pour gagner cette guerre et se défendre, la Russie elle-même doit d'abord comprendre clairement ce que signifie réellement la multipolarité. Nous nous battons déjà pour elle, et nous ne comprenons pas encore tout à fait ce qu'elle est. Il est urgent de dissoudre les think tanks libéraux créés pendant la période Gorbatchev-Eltsine et d'établir de nouveaux think tanks multipolaires. Le paradigme éducatif lui-même doit également être restructuré - en premier lieu au MGIMO, au MGU, au PFUR, à l'Institut Maurice Thorez, à l'Académie diplomatique et aux universités concernées. Enfin, nous devons vraiment nous tourner vers une école de pensée eurasienne à part entière, qui s'est avérée être d'une pertinence maximale, mais contre laquelle les atlantistes et les agents étrangers déclarés et dissimulés, qui ont pénétré profondément dans notre société, continuent de se battre.

lundi, 30 mai 2022

Civilisations et nations : l'ordre mondial multipolaire de Douguine

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Civilisations et nations: l'ordre mondial multipolaire de Douguine

Par Valentina Schacht

Source: https://www.compact-online.de/zivilisationen-und-nationen-dugins-multipolare-weltordnung/?mc_cid=fbd916d5ee&mc_eid=128c71e308

Le philosophe et expert en géopolitique russe Alexandre Douguine aspire à un ordre mondial entièrement nouveau. La guerre en Ukraine en est-elle le prélude ? Dans son dernier livre "Le grand réveil contre le grand reset", il a développé sa pensée de manière décisive.

L'ouvrage d'Alexandre Douguine "Fondements de la géopolitique" (1997) est considéré comme une lecture standard dans les académies militaires russes. Le philosophe et politologue, qui a occupé la chaire de sociologie des relations internationales à l'université Lomonossov de Moscou, y divise la Terre en trois grandes régions principales du point de vue géopolitique: l'île mondiale (Etats-Unis et Grande-Bretagne), l'Eurasie (Europe centrale, Russie et Asie) et les terres marginales (les Etats situés entre les deux grandes régions citées précédemment).

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Ses réflexions se fondent sur l'eurasisme, une école de pensée philosophique et géopolitique développée dans les années 1920 par des exilés russes autour de Nikolai Trubetzkoy et centrée sur l'idée d'une opposition fondamentale entre la puissance continentale russe et les puissances maritimes anglo-saxonnes.

Selon Douguine, qui a actualisé l'eurasisme, il existait et il existe toujours un conflit permanent entre les deux pôles d'un point de vue géostratégique, mais aussi idéologique: mondialisation et universalisme contre ordre mondial multipolaire et préservation des spécificités culturelles de chacun.

Abandon de l'État-nation ?

Au cœur de la critique de Douguine se trouve la prétention au leadership mondial du libéralisme (et du capitalisme) occidental, qu'il considère - sur ce point, il est d'accord avec son compagnon de route d'un temps, Alain de Benoist - comme la plus grande menace pour les peuples ou comme "l'ennemi principal".

Washington s'efforce d'imposer ce leadership soit par la séduction, soit par des méthodes subversives comme les "révolutions de couleur", soit carrément par la force militaire dans le monde entier. Ceux qui ne se soumettent pas volontairement au diktat du capital financier, à la doctrine du libre-échange ou à des idées telles que l'approche gendériste de l'égalité entre les hommes et les femmes, seront victimes de soulèvements populaires mis en scène et/ou de la guerre, affirme Douguine tout de go.

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Comme alternative à la mondialisation, Douguine esquisse son "idée eurasienne" ethnopluraliste, qui ne se limite pas à l'espace russo-asiatique et qui s'inspire explicitement du concept de grand espace de Carl Schmitt. Il écrit à ce sujet :

"L'idée eurasienne réunit en elle toutes les approches critiques de la mondialisation. L'eurasisme rejette catégoriquement la vision occidentale du monde selon laquelle la planète est divisée en un centre (le monde anglo-saxon et l'Europe) et des périphéries éloignées (l'Amérique du Sud, l'Afrique, l'Asie). Au lieu de cela, l'idée eurasienne voit le monde comme un ensemble d'espaces de vie politiques, culturels et économiques totalement différents qui correspondent les uns aux autres".

Douguine considère que l'ordre international avec les États-nations comme acteurs politiques souverains, le "système de la paix de Westphalie", est obsolète. Dans les faits, le pouvoir réel serait déjà détenu depuis longtemps par de toutes autres structures - supranationales ou même économiques.

Estimant que cet ordre westphalien ne peut plus être réinstallé, il plaide pour un système de relations internationales avec des "civilisations" (terme qu'il reprend de Samuel Huntington, mais en le réinterprétant selon son point de vue) comme nouveaux acteurs.

Souvent taxé de "nationaliste grand-russe", Douguine s'est démarqué du nationalisme depuis des années :

"Je ne suis pas moi-même un nationaliste, mais un traditionaliste".

Il poursuit :

"Il y a une nécessité géopolitique pour une fédération ou une alliance européenne, quelle qu'en soit la forme, si le continent veut jouer un rôle à l'avenir".

Dans ses "Fondements de la géopolitique", il écrit même :

"Le monde multipolaire ne considère pas la souveraineté des États-nations existants comme une vache sacrée, car cette souveraineté repose sur une base purement juridique et n'est pas soutenue par un potentiel militaire et politique suffisamment fort".

Dans les circonstances actuelles, "seul un bloc ou une coalition d'États peut prétendre à une véritable souveraineté".

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Ensemble plutôt que les uns contre les autres

Outre la "civilisation" occidentale (Amérique du Nord et Europe occidentale), Douguine en identifie six autres, à savoir la civilisation orthodoxe ou eurasienne (les États de l'ex-Union soviétique et certaines parties de l'Europe de l'Est et du Sud), la civilisation islamique (Afrique du Nord, Asie occidentale et centrale et certaines parties de la région Pacifique), la civilisation chinoise (Chine, Taïwan et les États de l'ASEAN), la civilisation indienne (Inde, Népal et Maurice), la civilisation latino-américaine (Amérique du Sud et centrale) et la civilisation japonaise (Japon).

Ce modèle ne tient pas compte de l'Afrique, que Douguine considère comme une "civilisation potentielle" qui a encore besoin de temps pour se développer pleinement et entrer sur la scène politique mondiale.

En ce qui concerne les "civilisations", les nouveaux "pôles du monde multipolaire", il affirme qu'elles doivent être souveraines et dotées d'un centre de pouvoir légal "d'un point de vue juridique formel". Et il écrit :

"La zone dans laquelle une civilisation exerce son pouvoir de domination et fixe les règles du jeu en vigueur doit être différenciée et tenir dûment compte de la composition ethnique et confessionnelle de sa population".

Outre les groupes confessionnels, les classes sociales devraient également être représentées de manière adéquate et "légalement représentées" dans la "civilisation" concernée. Son objectif est en fin de compte une coexistence et une cohabitation plutôt qu'une opposition entre les civilisations et également entre les groupes de population au sein d'une même civilisation.

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En exclusivité chez COMPACT : dans son dernier ouvrage "Le grand réveil contre la grande réinitialisation", Alexander Douguine appelle les Européens à une résistance sans compromis contre les élites mondiales. Un appel à la lutte contre le mondialisme, le transhumanisme, les expériences génétiques et la transformation du monde selon les idées de Klaus Schwab et de son Forum économique mondial. Commander ici: https://www.compact-shop.de/shop/buecher/alexander-dugin-das-grosse-erwachen-gegen-den-great-reset/

vendredi, 20 mai 2022

Empire et praxis

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Empire et praxis

par Aleksandr Dugin

Source: https://www.ideeazione.com/impero-e-prassi/

Quels sont les facteurs décisifs pour la restauration d'un véritable Empire en Russie ?

Cette question a été posée très sérieusement par le Père Vladimir Tsvetkov, prieur de l'Ermitage de Sofronie près d'Arzamas (ci-dessous), dans une formulation très profonde : pour quoi devons-nous prier ? En fait, la même question a été posée à Konstantin Malofeev lors de la présentation de son livre Empire : Où est l'Empire aujourd'hui ?

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Je viens d'achever un nouveau livre, Genèse et Empire, une sorte d'"Encyclopédie de l'idée impériale", dans lequel j'expose le thème de l'ontologie impériale, de la figure archétypale du Roi de la Paix, des diverses formes de monarchie sacrée, en passant par une vue d'ensemble des empires historiques - y compris la mission de Katechon et la dialectique de la Russie impériale - et les simulacres d'"Empire", tels que l'Empire britannique et l'"Empire" américain moderne.

Il s'agit de thèmes et de théories profonds et fondamentaux, dont on ne peut toutefois pas tirer directement de conclusions pratiques. C'est pourquoi j'ai décidé de traiter la question du Père Vladimir de manière systématique et j'ai proposé une série de thèses. Il s'agit d'une ébauche, je serais reconnaissant pour tous ajouts et commentaires.

- L'empire peut être restauré en Russie à la suite d'un miracle divin. Tout empire a une origine surnaturelle. Si ce n'est pas un miracle de Dieu, alors c'est un "miracle noir" du diable. Les êtres humains ne sont pas capables de créer un empire. C'est toujours quelque chose de sacré. S'il n'y a pas de miracle, il n'y a pas d'empire, mais notre foi est dans le Dieu vivant, dans le Dieu qui fait des merveilles.

- L'Empire vit dans l'Église. L'enseignement religieux et eschatologique sur l'empire et la monarchie orthodoxe, ainsi que sur le rôle du tsar russe en tant que Katechon, a été développé en détail dans l'Église orthodoxe russe hors de Russie. La glorification des martyrs royaux et de tous les nouveaux martyrs de Russie fait partie de cet enseignement. Après la réunion du Patriarcat de Moscou et de l'Eglise orthodoxe russe hors de Russie dans les années 1990, cet enseignement a été généralement accepté par l'Eglise orthodoxe russe dans son ensemble, et aucune autre doctrine normative de la théologie politique de l'orthodoxie n'a été créée dans l'EOR elle-même pendant la période soviétique (et elle ne pouvait l'être après l'échec des rénovateurs). Par conséquent, la monarchie orthodoxe est le seul modèle normatif du christianisme orthodoxe russe. Les "libéraux d'église" bruyants et insistants ne comptent pas, ils ne sont que des "agents étrangers".

- L'empire (comme la monarchie) est une institution. La restauration de l'Empire peut se faire par une réforme politique à grande échelle, en révisant le cadre juridique russe dans l'esprit de l'autocratie. Le travail politico-philosophique et juridique est important ici.

- L'empire peut être fondé par une dynastie. Bien qu'aucune ligne de succession strictement directe du dernier empereur russe n'ait survécu, il y a les Romanov et, au 18e siècle, le trône russe a été occupé par des parents plus éloignés. C'est ici que la ligne Kirillovich, quelle que soit la façon dont elle est traitée en Russie aujourd'hui, a la plus solide base.

- Un empire peut être créé par de véritables succès militaires et l'expansion d'une zone de contrôle. Le pouvoir interne devient alors évident. L'agrégation même des terres russes - avec sa dépendance à la fois de la puissance militaire et de l'économie, de la diplomatie et de la culture - renforce le potentiel impérial.

- L'empire peut vivre selon la volonté du peuple. Dans ce cas, l'empire n'est pas établi du haut vers le bas, mais est exigé par le peuple, depuis la base vers le haut. C'est le scénario Zemsky. Le Zemsky sobor prend la décision historique que l'empire est et restaure la monarchie. Le culte moderne de Staline, répandu dans le peuple, d'un point de vue sociologique, n'est rien d'autre qu'une forme de "monarchisme par le bas", une demande de tsars.

- Un empire peut être déclaré par un dirigeant fort. Dans l'histoire romaine, le passage de la République à l'Empire s'est fait par la dictature de Jules César. Le nom "César" est ensuite devenu synonyme d'empereur, de roi. Bien qu'Auguste soit devenu empereur de plein droit, en réalité Jules César l'était déjà.

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Il est difficile de dire à l'avance quel est le point principal. Actuellement, toutes ces conditions préalables sont présentes sous une forme ou une autre, mais aucune d'entre elles n'est encore clairement dominante. On peut supposer une combinaison de plusieurs points ou la sélection de certains au détriment d'autres ; on ne peut même pas exclure leur complète synergie. Si l'Empire est notre objectif (et s'il ne l'est pas, nous sommes perdus), nous savons maintenant ce pour quoi nous devons prier, ce pour quoi nous devons nous battre et ce que nous devons faire.

Le plus important est de ne jamais perdre de vue l'essentiel : l'Empire est un phénomène d'ordre spirituel, ce qui signifie que sans la volonté divine et sa providence, il ne sera qu'un simulacre. La chose principale dans l'Empire est un miracle. Ce n'est donc qu'au nom d'un miracle, dans l'attente d'un miracle, qu'il est possible de vivre. Sans lui, tout cela n'a pas de sens. Le miracle est le sens de notre vie. Un miracle impérial.

19 mai 2022

samedi, 30 avril 2022

Les peuples d'Europe se soulèveront contre les élites mondialistes

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Les peuples d'Europe se soulèveront contre les élites mondialistes

Entretien avec Alexandre Douguine pour Nexus

Propos recueillis par Lorenzo Maria Pacini

1) Alexander Goulievitch, le conflit actuel entre la Russie et l'Ukraine modifie l'ordre géopolitique mondial de manière multipolaire. À votre avis, à quoi ressemblera l'architecture internationale - disons, dans les cinq prochaines années - lorsque les combats seront terminés ? Qu'est-ce qui va changer exactement, quels équilibres de pouvoir sur l'échiquier mondial vont émerger et/ou être configurés ? 

Tout d'abord, un système de trois pôles s'est clairement formé. Chacun d'entre eux a son propre domaine de responsabilité, sa propre monnaie de réserve, son propre ensemble de valeurs culturelles, sa propre stratégie indépendante.

Ce n'est pas une seule humanité normative qui émergera (en tant que projection de l'Occident libéral et de ses normes et règles), mais trois. Pas un seul ordre libéral basé sur les règles occidentales, mais trois ordres civilisationnels différents - avec des idéologies différentes. Ce sera un coup dur pour le mondialisme.

Suite à cet effondrement du monde global, d'autres civilisations se joindront à cette multipolarité. Tout d'abord, je pense, l'Inde. Elle a son propre système, une démographie énorme, un potentiel économique puissant.  Le monde peut devenir quadripolaire assez rapidement. Puis viendra le temps du monde islamique, où l'Iran, le Pakistan, la Turquie, et aussi la Syrie, sont déjà des entités souveraines. 

L'Amérique latine et l'Afrique graviteront dans le même sens.

Et parallèlement à cela, je pense qu'une guerre civile va commencer en Europe - les peuples d'Europe se soulèveront contre les élites mondialistes. Lorsque les continentalistes auront gagné, l'Europe se sera organisée en un autre pôle.

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Et enfin, sous les coups de toutes parts, la dictature mondialiste aux États-Unis elle-même s'effondrera, et les Trumpistes comme les continentaux américains créeront un nouvel État. Peut-être le plus fort, peut-être pas.

2) La lutte géopolitique est aussi un "choc des civilisations", selon l'expression de Huntington, qui contraste avec la "fin de l'histoire" prônée par Fukuyama. Plusieurs fois dans vos discours, vous avez parlé d'une "guerre de l'esprit" quand vous évoquiez ce qui se passe. Pourriez-vous expliquer plus clairement votre vision métaphysique de ce conflit ?

C'est une longue histoire. Je suis un traditionaliste, et je crois que le monde moderne est l'opposé du monde de la Tradition. L'Occident moderne a détruit sa propre tradition, la tradition médiévale, la tradition antique, et détruit la tradition chez les autres peuples. En bref, l'Occident moderne est le Satan collectif, l'Antéchrist. À la fin des temps, et nous vivons à la fin des temps, Satan l'emporte sur ceux qui restent fidèles à Dieu, à l'ordre sacré. Mais cela ne dure pas longtemps. Dans la bataille finale, les armées de l'archange Michel, c'est-à-dire nous, sont victorieuses. C'est là l'essentiel : c'est le combat de la Tradition contre le monde moderne, le monde de la Révolution conservatrice. Pour les chrétiens, c'est une guerre contre l'Antéchrist, pour les musulmans contre Dajjal, pour les hindous contre le Kali Yuga, pour les Chinois contre le capitalisme et l'impérialisme occidentaux.

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3) En Italie, vous avez été appelé à plusieurs reprises "l'idéologue de Poutine" et "le Raspoutine du Kremlin". Une grande partie de la presse italienne vous associe politiquement à l'extrême-droite, vous qualifiant de "fasciste" ou de "néo-nazi". Et cela - comme pour toute personne qui reçoit une "étiquette idéologique" de la part des médias - a en tout cas contribué à changer les perceptions des Italiens, intellectuels ou simples citoyens. À votre avis, qu'est-ce qui a suscité des étiquettes aussi peu judicieuses ?

Je suis une personne assez courageuse, et si j'étais un fasciste ou un nazi, je le dirais. Et je me moque de ce que les autres en pensent. De même, si j'étais communiste. Mais je ne suis pas un nazi, un fasciste ou un communiste, et je détaille ma critique de ces visions du monde dans La quatrième théorie politique et dans mes autres écrits. Je suis contre l'Occident moderne et toutes ses idéologies - libéralisme, communisme et fascisme. Pour moi, les sujets normatifs de ces trois visions - l'individu, la classe et la nation (et encore moins la race) ne sont pas acceptables. Je crois que le sujet de la politique devrait être le Dasein ou le peuple compris existentiellement, non pas une nation politique, mais l'unité historique et culturelle d'un tout organique - toujours ouvert et sans rapport avec la citoyenneté ou l'ethnicité. Une nation est une unité de destin.

Mais le libéralisme qui prévaut aujourd'hui ne permet pas la possibilité même d'une critique à partir de la position de la Quatrième théorie politique. Tout ce qui s'y oppose doit être considéré soit comme du fascisme, soit comme du communisme. Les libéraux ne discutent donc pas avec moi, ils se contentent de me diaboliser, de me bannir, puis de colporter une caricature qu'ils ont eux-mêmes créée et qui n'a absolument rien à voir avec moi ou avec mes idées.

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Il en va de même pour Poutine. Il n'est clairement pas un libéral, mais pas non plus un communiste et encore moins un nationaliste. Comment le définissez-vous en Occident? Comme un mélange de Staline et d'Hitler, il ne faut pas longtemps aux libéraux pour se décider. Et il n'est ni l'un ni l'autre. Les libéraux ne sont pas des nazis, mais ils se comportent comme des nazis. Et leur comportement rappelle également les procès staliniens, même s'ils ne sont pas communistes. 

Je sais tout cela depuis ma jeunesse soviétique : le libéralisme est devenu si totalitaire qu'il ne tolère pas la dissidence et est incapable de polémiquer. Il s'agit d'un monologue. Un tel monologue narcissique sans cervelle est la chose la plus désagréable du fascisme et du communisme. C'est la méthode privilégiée du libéralisme aujourd'hui : si vous n'êtes pas un libéral, vous êtes un ennemi de la société ouverte, c'est-à-dire un "fasciste" Cela ne peut être modifié selon les vicissitudes du moment. Le camp de concentration idéologique en Occident et dans le monde disparaîtra en même temps que le libéralisme, tout comme les autres idéologies totalitaires occidentales ont disparu. 

4) Dites-nous, s'il vous plaît, pour notre public italien, qui est de plus en plus intéressé par vos idées, mais qui, en même temps, n'écoute souvent que ce qui est diffusé par les grands médias : quelle est votre relation avec Vladimir Poutine ?

Poutine et moi sommes inspirés par la logique du destin russe, défendons l'identité russe, sommes dévoués à la civilisation russe et sommes conscients des règles du grand jeu géopolitique. Je pense que cette coïncidence est spontanée.

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5) Votre quatrième théorie politique est un dépassement des trois grandes doctrines politiques, et elle fascine aussi les Européens, y compris les Italiens. Y a-t-il, en fait, un élément nouveau qui offre des possibilités pour l'avenir - y compris pour notre pays ? Et, à votre avis, quel rôle joue l'Italie dans la renaissance de l'Europe ? Et dans quelle mesure votre Quatrième théorie politique peut-elle être une voie à suivre ?

Je ne peux pas dire que je suis particulièrement impressionné par le patriotisme italien. Je ne suis pas non plus impressionné par aucun État-nation bourgeois créé à l'époque moderne. J'admire Rome et l'Empire romain. Je suis fasciné par la Renaissance italienne. J'aime beaucoup les régions italiennes - la Sicile, le Nord, etc. Et je suis très impressionné par les travaux et les idées du traditionaliste italien Julius Evola.

La quatrième théorie politique en Italie doit se fonder logiquement sur le Dasein italien. Mais qu'est-ce que c'est ? Chaque nation a son propre Dasein. Ce n'est pas une catégorie formelle - pas la citoyenneté, pas l'ethnicité, pas la langue... C'est la structure de la vie et la relation à la mort, c'est la profondeur d'une culture métaphysique et existentielle. Parfois, je pense que je ressens le Dasein italien et que je l'admire. Mais cela nécessite une sérieuse philosophie là. Dans ma série de livres, Noomachia, l'un des volumes est consacré au Logos latin. Je me penche sur l'histoire de l'Italie, de la Rome antique à nos jours. Mais il ne s'agit encore que d'une approche préliminaire. Décrire et explorer le Dasein italien est l'affaire des Italiens eux-mêmes. C'est également le point sur lequel doit être construite la version italienne spécifique de la Quatrième théorie politique. D'ailleurs, de telles études ont déjà été lancées en Espagne, au Brésil, en Argentine et dans d'autres pays.

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6) En raison des sanctions (passées et présentes), la Russie est et sera contrainte d'accroître son indépendance vis-à-vis de la finance occidentale. Et selon certains, la possibilité d'un retour à l'étalon-or, surmontant la monnaie fiduciaire qui prévaut depuis les années 1970, lorsque les États-Unis ont imposé au monde une monnaie abstraite sans valeur, est proche. En outre, l'or a une signification symbolique précise que les traditions spirituelles ont toujours prise en compte. Pensez-vous qu'un tel scénario n'aurait qu'une signification économique, ou aurait-il également une signification plus large ?

Je m'en tiens ici plutôt à la théorie économique développée par Ezra Pound dans ses Cantos. L'étalon-or est une catégorie associée à quelque chose d'étranger à une économie particulière et porte déjà en elle, bien que modifiée, la référence à la caisse d'émission. Une monnaie nationale ne devrait être liée qu'au volume du produit national. L'émission est l'affaire de la banque centrale souveraine sans aucune référence à une quelconque mesure étrangère, qu'il s'agisse d'une monnaie de réserve mondiale ou d'un étalon-or. Et pour éviter de déclencher l'inflation, les investissements stratégiques doivent être acheminés par une deuxième boucle, distincte de celle du consommateur de masse. Ce modèle ne dépend pas de l'idéologie - le New Deal de Roosevelt, l'économie de Staline de 1928-1953 et l'économie de HJalmar Schacht ont été toutes aussi efficaces, tandis que le libéralisme, le communisme ou le nazisme dans d'autres versions auraient pu se conjuguer avec stagnation, effondrement et dégradation. La souveraineté économique, que Pound vantait et que le brillant Silvio Gesell a tenté d'incarner, est la solution optimale. 

vendredi, 15 avril 2022

Le concept d'hégémonie dans le réalisme

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Le concept d'hégémonie dans le réalisme

Aleksandr Douguine

Source: https://www.geopolitika.ru/pl/article/pojecie-hegemonii-w-realizmie

L'aspect le plus important de la théorie du monde multipolaire (TMM) est le concept de contre-hégémonie formulé pour la première fois dans le contexte de la théorie critique des relations internationales (RI). Dans la transition de la Théorie critique à la Théorie du monde multipolaire, ce concept est également soumis à un sens particulier de la transformation qui devrait être examiné plus en détail. Pour qu'une telle analyse soit possible, il est d'abord nécessaire de rappeler les principales positions de la théorie de l'hégémonie au sein de la Théorie critique.

Bien que le concept d'hégémonie dans la Théorie critique soit basé sur la théorie d'Antonio Gramsci, il est nécessaire de distinguer la position de ce concept par rapport au gramscisme et au néo-gramscisme de la façon dont il est compris dans les écoles réalistes et néo-réalistes de RI.

Les réalistes classiques utilisent le terme "hégémonie" dans un sens relatif et le comprennent comme "la supériorité réelle et substantielle de la puissance potentielle d'un État sur celle d'un autre, souvent des États voisins". L'hégémonie peut être comprise comme un phénomène régional, puisque la détermination de l'hégémonie de telle ou telle entité politique dépend de l'échelle. Thucydide lui-même a introduit le terme lorsqu'il a parlé d'Athènes et de Sparte comme des hégémons de la guerre du Péloponnèse, et le réalisme classique a utilisé le terme de la même manière jusqu'à aujourd'hui. Cette conception de l'hégémonie peut être décrite comme "stratégique" ou "relative".

51Xh6qQTpUL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_.jpgDans le néoréalisme, l'"hégémonie" est comprise dans un contexte global (structurel). La principale différence avec le réalisme classique est que l'"hégémonie" ne peut être considérée comme un phénomène régional. Elle a toujours un caractère global. Par exemple, le néoréalisme de K. Waltz soutient que l'équilibre de deux hégémonies (dans un monde bipolaire) est la structure optimale de l'équilibre des pouvoirs à l'échelle mondiale. R. Gilpin estime que l'hégémonie ne peut être combinée qu'avec l'unipolarité, c'est-à-dire qu'il n'est possible d'avoir qu'un seul hégémon, ce qui est la fonction des États-Unis aujourd'hui.

Dans les deux cas, les réalistes comprennent l'hégémonie comme un moyen de corrélation potentielle entre les potentiels des différents pouvoirs étatiques.

La compréhension de l'hégémonie par Gramsci est tout à fait différente et se situe dans un champ théorique complètement opposé. Afin d'éviter la mauvaise utilisation du terme dans la RI et surtout dans la TMM, il est nécessaire de prêter attention à la théorie politique de Gramsci, dont le contexte est considéré comme une priorité majeure dans la théorie critique et la TMM. En outre, une telle analyse nous permettra de voir plus clairement le fossé conceptuel entre la théorie critique et le TMM.

Hola

vendredi, 01 avril 2022

Alexander Dugin : presque tous les secrets ont été révélés

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Alexander Dugin : presque tous les secrets ont été révélés

Alexander Dugin

Source: https://www.geopolitica.ru/article/aleksandr-dugin-pochti-vse-taynoe-stalo-yavnym

51gOBg4UsgL.jpg1) Votre livre Against the Great Reset vient d'être publié en Italie. Quel est le principal message de ce livre adressé au public italien ?  

Ce livre est un aperçu général du libéralisme en tant que théorie et idéologie politique. Je me penche sur l'histoire du libéralisme depuis ses débuts - les courants protestants dans l'Europe du 16e siècle - jusqu'aux projets de gouvernement mondial, d'Open Society de Soros et de Great Reset de Klaus Schwab au Forum de Davos. 

Le plan Great Reset représente l'aboutissement du libéralisme en tant qu'idéologie qui libère l'individu de toute forme d'identité collective. Cela a commencé une volonté de se libérer de l'Église (catholique), des successions dynastiques traditionnelles, puis des nations et des États, puis du genre (la fameuse politique du genre) et enfin de l'humanité, car être humain est aussi une identité collective. D'où la dernière phase : le passage au transhumanisme, la fusion des humains avec les machines, la migration totale vers le cyberespace et le transfert du contrôle aux réseaux neuronaux et à l'intelligence artificielle. Nous vivons aujourd'hui la phase finale du libéralisme qui s'est mondialisé. C'est le mondialisme et un monde unipolaire. Mais cela a commencé avec les débuts du Nouvel Âge, avec le capitalisme et le rejet de la société traditionnelle. 

La Grande Réinitialisation est la fin d'un long voyage vers l'autodestruction de l'humanité. 

Le Grand Réveil, que j'appelle de mes voeux, est la formation d'un pôle alternatif. Le but du Grand Réveil est que des personnes de cultures et de traditions différentes, qu'elles soient de droite ou de gauche, chrétiennes, musulmanes, juives, hindoues, bouddhistes ou confucéennes, concluent un pacte historique planétaire qui rejette l'agenda mondialiste. Au lieu d'un choc des différentes civilisations entre elles, Le Grand Réveil appelle à une alliance universelle contre le mal total qui menace toute l'humanité - contre Soros, Schwab, Bill Gates et l'oligarchie libérale mondiale.

C'est, en un mot, le sujet de ce livre.

277576515_685199552816002_2397403799806335584_n.jpg2) Peut-on parler d'une Troisième Russie en paraphrasant la formule de la Troisième Rome ?

Une suggestion intéressante. L'écrivain patriote russe, qui est mon ami de longue date Alexandre Prokhanov, parle du Cinquième Empire. Mon dernier livre en russe s'intitule "La quatrième Russie". Selon moi, la première Russie - c'est l'ancienne Russie. La seconde est l'Empire des Romanov. La troisième est la Russie soviétique. La quatrième est celle qui doit être construite maintenant. C'est la Russie de l'avenir. Elle coïncide avec le Cinquième Empire de Prokhanov (qui distingue dans la Russie antique la période de Kiev et la période de Moscou). Mais toutes les étapes à partir de la seconde moitié du XVe siècle russe sont la Troisième Rome.

Telle est la dialectique complexe de notre histoire. 

3) Quelle est la place de l'Inde dans la théorie du 4ème monde politique et multipolaire ?

L'Inde est certainement une civilisation à part entière. Elle a son propre Logos unique, son Dasein. L'Inde n'est pas un pays, c'est un monde, c'est une planète entière, un continent. La quatrième théorie politique, la 4PT, est construite sur le Dasein et ses structures existentielles internes. Ils s'additionnent pour former le Logos. En Inde, nous voyons les deux qui interagissent au fond - ce qui est parfait ! - nous avons donc les deux, un horizon existentiel distinctif et un système métaphysique religieux-philosophique développé - l'hindouisme. Ainsi, la présence du sujet dans la compréhension de la 4PT par l'Inde ne fait aucun doute. Tout ce qui compte, c'est d'achever le processus de décolonisation profonde et d'affirmer avec audace une identité hindoue proprement dite, en fondant sur elle l'ensemble de l'ordre traditionnel. C'est comme la venue du dixième Avatar de Kalki qui mettra fin au Kali Yuga, l'ère du chaos, de la dégénérescence et de la décadence.

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Par conséquent, dans un monde multipolaire, l'Inde deviendra certainement un pôle distinct de tous les autres.

Être un pôle signifie prendre des décisions pleinement souveraines. 

Dans l'état actuel de transition d'un monde unipolaire à un monde multipolaire, l'Inde apparaît de plus en plus comme un tel pôle souverain. Et l'ensemble du système n'est plus seulement tripolaire - Occident, Russie, Chine ; mais quadripolaire - Occident, Russie, Chine, Inde. Je pense que c'est le moment le plus important de l'histoire moderne.

4) Nous savons que vous avez passé de nombreuses années à étudier l'œuvre de René Guénon. Dans quelle mesure cet auteur traditionaliste vous a-t-il influencé, vous et vos théories ?

Je dois tout à Guénon. Je suis avant tout un traditionaliste et pour moi, tous les points de confrontation entre la tradition et le monde moderne sont des principes irréfutables.

Une autre chose est que j'essaie d'appliquer les principes du traditionalisme à divers domaines que Guénon lui-même n'a pas abordés. Par conséquent, il peut parfois sembler que je me sois éloigné de ses idées. Ce n'est pas le cas. Je suis le guénonien le plus orthodoxe qui soit. 

5) Êtes-vous d'accord que David Icke avait raison dans ses théories ? Existe-t-il encore un "secret le mieux gardé" ?

De mon point de vue, David Icke est un fou qui délire complètement. Mais le penseur cardinal que fut Carl Gustav Jung et ses collaborateurs ont parfaitement démontré que les structures du délire ne sont pas aléatoires ou arbitraires, mais expriment des lois profondes et des connexions archétypales de l'"inconscient collectif". David Icke ne peut être traité que comme un malade, apparemment complètement fou par tous ceux qui le prennent au sérieux. Cela dit, considérer ce qu'il dit en termes d'exploration de la cartographie de l'inconscient, où les archétypes sous-jacents surgissent de manière spontanée et chaotique, n'est probablement pas déraisonnable. Mais cela ne m'a jamais intéressé. 

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Quant au "secret bien gardé" de nos jours, beaucoup de choses auparavant secrètes deviennent ouvertes. Pendant longtemps, les élites libérales mondiales ont refusé d'admettre que leur objectif était un gouvernement mondial. Aujourd'hui, il en est question dans tous les manuels de relations internationales. Presque tout ce qui est secret est déjà devenu évident, il suffit de savoir lire et interpréter correctement les relevés. Mais cette qualité est de plus en plus rare. Nous savons tout, mais ne comprenons plus rien.

Alexandre Douguine

mardi, 22 mars 2022

L'opération Z et le caractère inévitable de la réforme politique en Russie même

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L'opération Z et le caractère inévitable de la réforme politique en Russie même

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitica.ru/article/operaciya-z-i-neizbezhnost-politicheskih-reform-v-samoy-rossii

Au fur et à mesure que l'opération militaire spéciale se déroule, lentement mais sûrement, nous commençons à accorder de plus en plus d'attention à la situation politique interne de la Russie elle-même, à l'atmosphère et au style du changement. Beaucoup sont manifestement déçus, car rien ne ressemble de près ou de loin à l'opération Z en Russie. Et j'aimerais voir les forces que le peuple déteste tout autant que les nazis ukrainiens commencer à tomber, elles aussi, dans les chaudrons de l'enfer. Nous parlons bien sûr des libéraux qui, à l'exception des plus endurcis et rapidement évincés, ont généralement conservé leur position au pouvoir et dans la société.  En toute solidarité émotionnelle avec les patriotes indignés, je voudrais exprimer ma propre opinion - plus modérée.

L'opération Z a coupé la ligne de partage des eaux de façon si fondamentale qu'il ne peut y avoir de retour en arrière. Nous sommes dans une situation d'irréversibilité. C'est difficile à croire, mais c'est exactement ce que s'est produit. Et rien d'autre ne dépend en principe des intentions subjectives des autorités. Le Kremlin peut croire sincèrement que l'ancien ordre politique et économique qui a émergé dans les années 1990, basé sur le libéralisme (et la corruption), et l'élite moderne continuera d'exister dans les nouvelles conditions. Seulement avec des ajustements cosmétiques mineurs. Mais la gravité des mesures déjà prises dans le cadre de l'opération militaire spéciale ne laisse aucune chance à un tel expédiant. L'opération elle-même est devenue inévitable précisément parce que sans elle, les processus de purification et de redressement de la société russe ne pouvaient pas dépasser le point critique, glissant constamment en arrière - vers les années 90. Sinon, nous aurions eu d'autres moyens d'empêcher l'émergence de l'anti-Russie en Ukraine, que nous nous efforçons maintenant d'éliminer à un prix si élevé.

Maintenant, le système qui s'est formé dans les années 90 et qui avait été modifié avec beaucoup de difficulté toutes les heures (non, toutes les années) par des mesures qui ne dépassaient pas le teneur d'une cuillère à café, a été mis dans des conditions telles qu'il ne peut pas supporter même une courte période dans son ancien état. Dans une confrontation directe avec l'Occident, la Russie vermoulue eltsino-libéraliste n'a aucune chance de survivre, et encore moins de gagner. La nécessité d'une nouvelle Russie se présentera donc.

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Le système existant et ses élites ne sont pas à la hauteur dans une situation de confrontation directe et frontale avec l'Occident, ce qui ne peut être réfuté ou édulcoré. Maintenant, nous ne pouvons que gagner. Il n'y a plus rien à tirer et nulle part où retourner. Les ponts ont sauté. La Russie est arrivée en première ligne de l'histoire et de la politique mondiales.

Placés dans cette situation, les membres de l'élite dirigeante - même les plus libéraux - peuvent choisir entre deux choses : soit se liquider, soit se recycler d'urgence en patriotes. Et l'option de l'ancien compromis - la 6e colonne, qui, tout en restant libérale et essentiellement un agent d'influence, acceptait à contrecœur les règles de Poutine - ne fonctionnera plus. Dans les nouvelles conditions, il apparaîtra très vite comme relevant du sabotage et/ou d'une incompétence flagrante. En guerre, dans les moments de désastre ou même en prison, les gens sont assez prompts à montrer ce qu'ils sont vraiment. Seule la vie paisible, choyée et sournoise d'un philistin endormi ouvre un espace sans fin pour les mensonges, les mimiques, la corruption embarrassante et la trahison longtemps inaperçue. Dans les circonstances extraordinaires actuelles - par rapport aux normes historiques - on verra instantanément qui est qui.

Il est facile de le vérifier par l'expérience : nous donnons à n'importe qui - même aux membres les plus inutiles et les plus ratés de l'élite actuelle - une véritable mission, et nous leur demandons de s'exécuter selon des critères de guerre (non, pas selon des critères de guerre, seulement une opération militaire, mais cela suffit aussi). S'ils échouent, il importe peu de savoir pourquoi ou qui leur a ordonné de le faire. Ils sont tout simplement finis. Et s'ils réussissent, ils sont à nous. Même s'ils viennent de le devenir. Tout arrive pour la première fois un jour ou l'autre. On peut donc devenir russe à tout moment, en corrigeant son ancienne non-russité (ou son manque de russité). Maintenant, nous sommes tous soit russes, et nous sommes responsables les uns des autres et de notre victoire commune, soit ... (et il n'y a pas d'endroit où fuir...)

Les autorités n'ont plus aucune marge de manœuvre à l'intérieur du pays. Pas du tout. Une fois qu'elle a commencé ce qu'elle a commencé, elle ne peut pas s'arrêter par définition. Ainsi, la possibilité de faire des compromis s'est irréversiblement effondré, l'espace vital même de la 6ème colonne a disparu.

Dans le langage de Gramsci, nous avions dépassé le "césarisme", c'est-à-dire le flirt pragmatique avec le système capitaliste mondial, dans lequel nous avions vainement tenté de nous intégrer, mais dans les conditions du maintien de notre souveraineté. Aujourd'hui, c'est clair : soit l'hégémonie occidentale libérale, soit une Russie souveraine - souveraine en tant que civilisation, en tant que culture, en tant que sujet. La seule réponse à l'hégémonie est désormais la contre-hégémonie. Et maintenant, il est totalement indifférent que le ministère de la Culture ait rejeté un excellent projet sur les valeurs traditionnelles. Les valeurs traditionnelles sont nécessaires à l'État, à la société, au peuple et à nos guerriers qui donnent maintenant leur vie dans la bataille contre l'hégémonie. Désormais, ils ne seront pas seulement proposés, ils seront obligés de les formuler et de les suivre. Car c'est la condition de la victoire. L'un de ceux qui sont devenus non pas un souhait, mais une nécessité vitale.

Oui, nous ne voyons pas de mouvement adéquat et de changement approprié au sein de la Russie en ce moment. Mais l'opération Z a déjà tout changé fondamentalement. Et ces changements se produiront inévitablement. L'élite n'a tout simplement pas le choix : soit elle s'engage dans la contre-hégémonie, soit elle disparaît dans la non-existence historique.

L'idée russe n'est plus quelque chose que nous pouvons choisir (ou rejeter) librement. Personne ne peut exister sans elle. On peut essayer, mais je ne le conseille pas, c'est comme couper l'accès à l'oxygène quand le corps en a besoin.

La force d'inertie est telle que tout le monde n'a pas réalisé ce qui s'est passé le 22 février 2022. Ce n'est pas grave, ils s'en rendront vite compte. La suite ne nécessitera aucune décision subjective de la part des autorités, tout se déroulera automatiquement.

Je le vois très clairement. S'il n'y a pas d'autre moyen, il ne nous reste qu'une seule chose à faire : gagner. L'histoire ne nous a laissé aucune chance pour "l'ou bien/ou bien".

mardi, 22 février 2022

La noologie de l’ancienne tradition chinoise

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La noologie de l’ancienne tradition chinoise

Alexandre Douguine

L’ontologie des souffles : le Dionysos jaune 

La formule Yin-Yang, sa dimension donnée dans le Tao, et sa distribution dans le calendrier et la carte des cinq éléments, pris ensemble, décrivent la structure de l’ontologie spécifiquement chinoise qui diffère fondamentalement de toutes les autres ontologies. L’ontologie chinoise est basée sur des éléments et des approches qui correspondent à un modèle noologique spécial. L’essence de ce modèle est qu’il n’est pas simplement dominé par le Logos de Dionysos, mais que le Logos de Dionysos est le seul élément connu et accepté dans ce modèle, alors que toutes les autres zones noologiques « subissent » ce « dionysisme » chinois sans même acquérir de fixation autonome. Ici, dans l’ancienne tradition chinoise, le Logos de Dionysos est complet, et l’équilibre qui constitue son essence ne penche dans la direction d’aucun autre Logos – ni vers Apollon, comme c’est le cas dans la majorité des formes indo-européennes de dionysisme [1], ni dans la direction de Cybèle, comme dans de nombreuses cultures d’orientation chtonienne et titanique [2]. Le Yin-Yang et le Tao ne peuvent pas être corrélés avec le modèle platonicien du Logos apollinien, où le centre est le ciel éternel et où le niveau médian est le royaume des phénomènes temporels vivants, ni avec les doctrines matérialistes de la Grande Mère et du Titanisme, qui attachent les phénomènes et les choses à la dure section de l’espace et du temps ou à la figure du démiurge matériel, c’est-à-dire le Logos Noir de Cybèle.

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Le Logos chinois se déploie exclusivement et absolument dans la sphère médiane, dans le monde intermédiaire qui est conçu comme le principal et unique. Ni le Ciel et le Yang ni l’Eau et le Yin, c’est-à-dire ni les hauteurs apolliniennes ni les profondeurs cybéliennes n’acquièrent une ontologie autonome ou un Logos particulier. Il n’y a pas d’extrêmes, il y a seulement le centre entre eux, qui les constitue au cours d’un subtil jeu dialectique. Les dieux, les humains, les éléments, les empires, les rites, les animaux, les luminaires, les cycles et les terres représentent tous le déploiement du Logos médian et ne sont que des traces de la pulsation rythmique et dynamique du Centre toujours situé également au milieu entre deux pôles qui sont dépourvus d’être autonome et qui se recoupent l’un l’autre en vertu de la  grande harmonie. Ce monde médian se déployant autour du centre absolu peut être imaginé comme un navire qui a levé les ancres l’attachant au Ciel et au Monde Souterrain. Le monde phénoménal de l’ontologie du Yin-Yang n’a pas d’idées et de paradigmes archétypaux, et il ne tient pas non plus la présence matérielle comme une condition nécessaire de la manifestation. L’ontologie chinoise est principalement et fondamentalement légère, comme indiqué par Marcel Granet dans son expression « la magie du souffle ». Nous pouvons ainsi parler d’une « ontologie des souffles » évoluant avec un rythme complexe entre le Ciel et la Base terrestre, en vol libre. Le Ciel et le Monde Souterrain sont contenus dans le Centre et représentent ses projections, jamais complètement détachées de sa matrice vivipare.

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Dans son essence, cette structure rappelle remarquablement l’ontologie fondamentale de Heidegger, et comme cela a été remarqué par de nombreux spécialistes, cela indique soit une similarité des approches soit la possibilité que Heidegger lui-même ait emprunté un certain nombre de motifs centraux à la philosophie chinoise (peut-être par l’intermédiaire de la culture japonaise dans sa version bouddhiste zen) [3]. Le Centre chinois, n’étant ni au-dessus du monde ni au-dessous du monde, correspond aussi précisément que possible au Dasein heideggérien et à sa phénoménologie spécifique que nous avons précédemment identifiée sans équivoque au Logos de Dionysos. De plus, la tradition chinoise présente cela sous une forme pure et extrêmement structurée qui nous pousse à rechercher cet Autre Commencement de la philosophie dont parlait Heidegger, et à nous tourner vers l’« ontologie du souffle » de la culture chinoise [4]. Quelque chose de similaire concernant l’importance fondamentale de la philosophie chinoise pour la reconstruction de la Tradition Primordiale fut exprimé par René Guénon [5].

Si nous corrélons la particularité de la zone ontologique de Dionysos dans la tradition chinoise avec les trois états de conscience de la philosophie indienne, nous pouvons noter que le monde médian, intermédiaire, correspond au royaume des rêves. Au-dessus de ce monde l’hindouisme place le monde de l’esprit pur (Svarga, le Ciel, et kāraṇa-śarira, le « corps causal ») et au-dessous de lui les images des formes corporelles (Bhur, la Terre, et shthūla-śarira, le « corps grossier ») [6]. Sur la base de ce modèle, concernant la particularité existentielle qui est dominante dans la culture chinoise, on peut faire la proposition que la culture chinoise est la culture des rêves, le domaine du monde médian où réside le Dasein dans un état d’intense incertitude rythmique ou de « suspension subtile », dont la structure est organisée en accord avec le rythme du Yin-Yang. Le « Dasein jaune » n’est pas seulement dormant, mais exclut la possibilité même d’un éveil. L’éveil est conçu non comme une alternative au sommeil, mais comme une transition vers un autre rêve, juste comme la transition entre l’hiver et le printemps.

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La pensée chinoise rejette toute exclusivité : le sommeil n’est pas aboli par la réalité, mais la réalité est incluse dans le sommeil sur un pied d’égalité. La métaphore du papillon de Tchouang-Tseu rêvé par Tchou acquiert ainsi une signification supplémentaire. Si nous utilisions auparavant la métaphore du sommeil pour décrire la transformation, alors maintenant cette métaphore de la transformation peut être employée pour décrire l’ontologie du rêve. La transformation est un synonyme du rêve, et le rêve est le dénominateur commun de la conscience dormante et de la conscience en éveil. Les structures de nombreuses autres cultures, particulièrement celles des religions monothéistes et la civilisation de la Modernité européenne, sont basées sur la conviction que la conscience en éveil est le dénominateur commun, ce qui existe toujours et « objectivement » et dont les conditions sont simplement pensées différemment selon qu’une personne est endormie ou éveillée ; si elle est éveillée, elle perçoit cette « réalité objective » en termes de contraste ; si elle est endormie, elle cesse simplement de la percevoir, mais cela ne change pas la « réalité objective » elle-même. Selon cette vision, nous sommes convaincus que le jugement juste est toujours porté par une personne éveillée sur une personne endormie, et jamais par une personne endormie sur une personne éveillée. C’est pourquoi l’éveil est considéré comme le dénominateur commun de la « réalité ». Mais c’est simplement une propriété de la philosophie de la Grande Mère et une forme de sa domination culturelle qui impose sa perception des choses depuis cet angle précisément. Le Logos apollinien (comme dans le platonisme, l’Avesta, et les Upanishads) voit le dénominateur commun comme la contemplation intérieure des idées par la conscience, qui peut être claire dans le sommeil mais vague dans l’éveil et vice-versa. La dernière est d’importance secondaire, dans la mesure où la plus importante de toutes est le sommeil transcendant et la pleine conscience du lieu où réside l’être et de ce qui ressemble le plus à la « réalité » (correspondant au monde des idées ou aux ennéades dans le néo-platonisme). La  tradition chinoise, en tant que culture du Dionysos jaune, prend comme pivot non pas la pleine conscience et les mondes des paradigmes éternels, mais le rêve, qui est « changement » ou « altération », en chinois « i », 易. Cette « altération » est l’essence de l’existence chinoise. Cependant, ce « changement » n’est pas le « devenir » dans la mesure où il n’y a pas de but, pas d’accumulation ou de perte qui serait asymétrique. D’où l’idée que dans chaque dynastie seule une des cinq vertus pouvait dominer – associée, comme toujours, aux cinq éléments. Les quatre restantes étaient toujours envoyées en exil à la périphérie de la Chine, où elles restaient jusqu’à ce que la dynastie ait épuisé ses vertus et ait commencé à dégénérer. Après cela, une nouvelle vertu pouvait s’affirmer au Centre avec une nouvelle dynastie, la précédente étant envoyée en exil. Les vertus, les peuples, et les éléments – rien de tout cela ne disparaît jamais ; ils sont en fait transformés, mis en sommeil, et tous réveillés dans la structure de l’équation à multiple niveaux, non-intégrable, du sommeil et du rêve.

D’où la légèreté du style chinois dans la musique, la peinture, le langage, et l’architecture. C’est la légèreté de la transformation et des rêves portant leur propre ordre précis tout en restant fondamentalement ouverts aux séries infinies de variations saturées et inattendues. Ce n’est pas l’éternel retour du même (à la Nietzsche [7]), mais l’éternel retour de quelque chose de différent à chaque fois et éternellement.

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L’expérience du Dragon

Dans la tradition chinoise, la figure du Dragon (Lun 龍) joue un rôle métaphysique majeur. La théorie chinoise des cinq éléments professe de strictes correspondances avec deux types d’animaux : ordinaires (le cochon, le chien, le mouton, le poulet, et la vache) et sacrés-mythologiques (la Tortue Noire ou le Serpent, le Dragon Jaune, le Phénix Rouge, la Licorne Jaune, et le Tigre Blanc). Si les animaux ordinaires sont situés sur la bordure externe du cercle ou du carré de la carte du calendrier, les animaux sacrés appartiennent au royaume au-delà de cette bordure. Dans la mesure où la métaphysique chinoise ne reconnaît aucune forme de  transcendance, ce caractère d’« au-delà » des animaux sacrés est cependant inclus dans le système de la vision-du-monde chinoise pour la raison que, tout en étant à l’extérieur du monde, les dragons et les phénix sont maximalement éloignés du Centre, mais néanmoins à l’intérieur de la bordure. En règle générale, la structure du sacré combine en elle l’extrêmement éloigné et l’extrêmement proche, l’extrêmement grand et l’extrêmement petit [8]. Par conséquent, ce qui est le plus éloigné du Centre fait tout de même sentir sa présence dans le Centre lui-même, bien que dans sa dimension cachée. C’est ce qui rend le Centre sacré.

Le cercle des animaux sacrés est distribué selon la logique des cinq éléments : la Tortue Noire ou Serpent est associée à l’Eau et au Monde Souterrain (le pays des Sources Jaunes) ; le Dragon Jaune est associé au Bois, à l’Est, et à l’équinoxe de printemps ; le Phénix Rouge au Sud et au solstice d’été ; le Tigre Blanc au Métal, à l’Occident, et à l’équinoxe d’automne ; et la Licorne Jaune (chilin) à la Terre et au Centre. Tous ces êtres sacrés, cependant, sont décrits comme ayant tout un ensemble complexe de propriétés, par exemple des cornes, la queue des serpents ou des poissons, des ailes, des pattes, des écailles, etc. En d’autres mots, tous sont des pantheria, ou des « pan-bêtes » présentant des éléments d’autres animaux. Ce sont des proto-animaux, des esprits, et des symboles sacrés contenant les pouvoirs du rythme quintuple de la distribution du Yin-Yang. Dans un certain sens, ils pourraient être appelés des « dieux » ou des « onto-logoï » dans la mesure où ils exhibent les pouvoirs synthétiques les plus généraux conjugués à chacun des éléments ; mais en tant qu’êtres vivants et personnifiés, ils incarnent ces pouvoirs sous une forme concentrée attirée par un pôle unique. Faire appel aux pantheria est une sorte de magie visant à maîtriser les éléments qui, pour pouvoir être évoqués, doivent avoir des traits personnels.

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Dans un sens étroit et dans ses racines les plus archaïques, le Dragon représente le pantherion associé à l’élément de l’Eau, c’est-à-dire qu’il est une entité portant les traits du serpent, du poisson, et de la tortue. Compris de cette façon, le Dragon était l’un des pantheria ou dieux/esprits de l’Eau, le Monde Souterrain, et l’élément du Yin symétriquement opposé à celui du Phénix Rouge, c’est-à-dire le pantherion ou dieu/esprit du Feu, du Ciel et du Yang. Cependant, cette stricte opposition, reflétée dans le mythe de la bataille entre l’esprit du Feu, Tchourong, et l’esprit de l’Eau, Gong-Gong, était résolue dans la dimension profonde de la tradition chinoise dans un esprit dionysiaque, puisque la circulation rythmique des éléments – Yin, Yang, et Tao – présuppose des transformations constantes. Ainsi, le serpent sacré obtint des ailes et gagna la possibilité de s’élever dans les Cieux, et l’oiseau sacré acquit des pattes bestiales et une queue de poisson ainsi que la capacité de plonger dans les rivières et les mers. Ainsi naquit la figure du Lun, le Dragon au sens large si fondamental en Chine, qui pouvait être noir (dans l’élément de l’Eau), vert (dans l’élément du Bois et au Printemps), rouge (dans l’élément du Feu), blanc (dans l’élément du Métal et en Automne) et finalement, jaune (dans l’élément de la Terre). Le Dragon Jaune est situé au Centre : il fait du Centre le Centre. De ce fait son image primitive devient la Licorne Jaune, qui porte toutes les caractéristiques du Dragon. Il s’ensuit que le Dragon Lun peut être interprété comme le pantherion chinois universel, le pan-animal combinant les caractéristiques du Yin-Yang, les cinq éléments, ainsi que la périphérie extrême et le Centre le plus sacré.

Le Dragon est un « dieu » dans le contexte chinois : il exprime le pur élément de la sacralité. La sacralité du Dragon Jaune Lun se trouve au cœur du culte de l’Empereur Sacré, le culte de la Chine comme territoire spécial et sacralisé, comme pôle du pouvoir de tous les cultes locaux des montagnes, des fleuves et des bois sacrés au cours desquels les Chinois accomplissaient des rites et des cérémonies de toutes sortes. C’est pourquoi l’Empereur était considéré comme l’incarnation du Dragon ou comme le Fils du Dragon, et c’est pourquoi les légendes disent fréquemment que les Empereurs étaient nés du Dragon, étaient ses traces, le voyaient dans leurs rêves, le contemplaient à distance, etc. La Chine était considérée comme la Terre du Dragon, et les Chinois eux-mêmes comme des incarnations du Dragon, le peuple du Dragon Jaune. Bien que le lien entre le Dragon et l’eau, la pluie, les inondations, et le lit des rivières était l’un de ses traits les plus stables, on prêtait aussi une grande attention à la fuite, aux danses, aux batailles et aux invasions du Dragon dans la vie humaine et politique. Certains des Empereurs sacrés de l’ancienne Chine engendraient des Dragons, d’autres mangeaient de la chair de dragon, et d’autres encore les domestiquaient. En tous cas, le Dragon Lun était le facteur fondamental dans la structure de l’ontologie des souffles.

Si nous nous tournons vers l’ontologie des rêves discutée plus haut, nous pouvons déterminer le statut du Dragon dans l’image chinoise de l’être. Ce statut est suprême dans tous les sens. Le Dragon Lun est suprêmement « réel » : c’est un être et une existence fiable, nécessaire, et prouvé précisément en vertu de son incarnation de la quintessence des rêves : parce qu’il est un rêve, et dans la mesure où il est le rêve le plus pur et le plus complet, entre tous il se tient le plus près du Tao, du code secret du rythme ontologique du Yin-Yang. Comprendre la Chine signifie connaître le Dragon et prendre connaissance en pratique des structures de sa présence onirique.

Il faut noter que dans ce contexte la Gestalt du Dragon est fondamentalement différente de ses interprétations dans les structures du Logos d’Apollon et du Logos de Cybèle. Pour la culture apollinienne, le Dragon est toujours l’ennemi, le titan, la force chtonienne de la Grande Mère contre laquelle le dieu ou le héros solaire mène un combat irréconciliable. Ici le Dragon est sujet à une exclusion radicale et dans cette capacité est doté de traits exclusivement chtoniens incarnant la féminité émancipée agressive et le Monde Souterrain se dressant contre le Ciel. Pour la civilisation de Cybèle, le Dragon est accepté comme une figure matriarcale, un époux de la Grande Mère, sa descendance et son partenaire. Dans ce dernier aspect, le Dragon est associé à la fonction générative de la Terre, de l’eau et des forces chtoniennes. D’où la légende de la princesse Nagi qui devient l’épouse du héros et du premier roi.

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Dans l’horizon chinois, ce lien entre le Dragon et les couches chtoniennes de l’ontologie changent radicalement. Le Dragon chinois est tout aussi Yin que Yang, tout aussi chtonien que céleste ; il est Serpent tout autant qu’Oiseau, et ces deux aspects ne sont pas simplement réunis, mais précèdent plutôt toute division. Le Dragon est primordial pour le serpent, l’aigle, l’homme, et l’esprit. Le Dragon incarne la pensée, l’être vivant par excellence, à la fois phénoménal et idéal. En cela réside l’essence du fait que le Dragon Jaune est pleinement identifié à la Licorne Jaune ou à l’Empereur Jaune, c’est-à-dire la figure du Centre Absolu.

***

Notes

[1] C’est pourquoi, en parlant des cultures, religions et philosophies indo-européennes, nous avons fréquemment utilisé l’expression « structure Apollon-Dionysienne ».

[2] Quand il se produit une dérive du centre vers Cybèle, nous parlons du « double obscur de Dionysos », d’Adionysos et de la Gestalt du Titan. 

[3] Ma Lin, Heidegger on East-West Dialogue: Anticipating the Event (London/New York: Routledge, 1996); May R., Heidegger’s Hidden Sources: East Asian Influences on His Work (London/New York: Routledge, 1996). Que Heidegger ait été influencé par les idées japonaises fut souligné par le philosophe et sinologue japonais Tomonubu Imamichi (1922-2012), qui argua que Heidegger emprunta la notion d’« être-dans-le-monde », In-der Welt-Sein, au Livre du Thé d’Okakura Kakudzō, où  ce dernier interprétait les idées du sage taoïste  Tchouang-Tseu. Voir Tomonubu Imamichi, In Search of Wisdom: One Philosopher’s Journey (Tokyo: International House of Japan, 2004). 

[4] Voir Alexander Dugin, Noomakhia – The Three Logoi: Apollo, Dionysus, and Cybele (Moscow: Academic Project, 2014). 

[5] Un autre exemple de l’Autre Commencement de la philosophie en-dehors du contexte de la tradition européenne occidentale pourrait être la pensée de Nagarjuna, qui se consacra au pivot (Kehre) radical de la tradition bouddhiste qui, originellement nihiliste, fut élevée dans le  Mahayana au niveau d’une synthèse non-dualiste (Advaita). Voir Alexander Dugin, Noomakhia – Great India: Civilization of the Absolute (Moscow: Academic Project, 2017). 

[6] Voir R. Guénon, La Grande Triade.

[7] En allemand : Die Ewige Wiederkunft des Gleichen.

[8] Voir Alexander Dugin, Sociology of the Imagination: An Introduction to Structural Sociology (Moscow: Academic Project, 2010). 

 

Alexandre Douguine: Valeurs traditionnelles (et non traditionnelles)

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Valeurs traditionnelles (et non traditionnelles)

Alexandre Douguine

Source: https://katehon.com/ru/article/tradicionnye-i-netradicionnye-cennosti

Il ne peut tout simplement pas y avoir autre chose qu'un tournant conservateur dans la politique culturelle russe.

Il est compréhensible que toute l'attention soit maintenant rivée sur les événements autour de l'Ukraine et, en particulier, autour de la République Populaire du Donbass, mais pour le moment, je voudrais parler d'un autre sujet. Parler des valeurs traditionnelles.

Des événements très révélateurs ont eu lieu récemment dans ce domaine. Tout d'abord, un projet de décret présidentiel est apparu de manière inattendue sur le site Web du ministère de la Culture, qui était censé approuver une liste de valeurs traditionnelles et les prendre comme code de base dans la politique culturelle de la Russie. Cette liste était très bien pensée et précise (peut-être à l'exception de l'idée complètement non conventionnelle des droits de l'homme, qui sert de prétexte à l'Occident pour poursuivre sa politique unilatérale et hypocrite basée sur l'idéologie libérale, profondément étrangère à la Russie). Les points les plus importants étaient peut-être les suivants :

    - La proclamation de la supériorité de l'esprit sur la matière,
    - ...la reconnaissance de l'identité de la civilisation russe..,
    - le rejet des influences occidentales utilisées de manière instrumentale pour détruire la culture russe,
    - un appel aux fondements de l'orthodoxie et des confessions traditionnelles en Russie comme horizons exemplaires,
    - l'affirmation des grands idéaux d'amour, d'honneur et de loyauté,
    - un rejet net des clichés vulgaires et du langage obscène qui dégradent la dignité humaine.

Bien sûr, le document ne prétendait pas changer radicalement le niveau moral de la société. Mais elle a fixé des paramètres et des critères assez concrets quant aux orientations de la culture, de l'éducation et de l'art qui devraient être soutenues par l'État.

Il est difficile de surestimer l'importance de ce document. Dans les conditions de forte confrontation avec l'Occident, la sphère des valeurs acquiert une importance fondamentale. Il ne s'agit pas seulement d'un conflit d'intérêts, mais aussi d'une profonde confrontation de cultures : la culture transhumaniste postmoderne ultra-libérale de l'Occident mondialiste et les principaux vecteurs de la civilisation russe (eurasienne), où prévaut un code culturel - traditionnel, spirituel, communautaire - entièrement différent. Le document proposé formule ce code, en le faisant de manière équilibrée, raisonnable et justifiée. Tout se résumait aux valeurs traditionnelles, qui étaient opposées aux valeurs non traditionnelles, or l'Occident a juré de faire triompher ces dernières aujourd'hui, en essayant de les imposer comme la seule norme pour toute l'humanité.

Le projet de décret a symboliquement marqué la fin de l'hégémonie libérale dans le domaine de la culture. C'était une étape capitale, totalement symétrique à la renaissance géopolitique de la Russie en tant que centre de pouvoir indépendant et autonome à l'échelle mondiale. On ne peut pas résister à la pression de l'OTAN et en même temps partager le système de valeurs de ceux qui nous déclarent ouvertement leur "ennemi principal" et se comportent en conséquence.

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Le projet de décret a remué un nid de frelons. Il a fait l'objet de nombreuses critiques. Ils l'ont accusé de tout. Mais tous les arguments et surtout toute la motivation se résumaient à la protestation hystérique contre la suprématie accordée à l'esprit, à la négation de l'identité russe, à décréter comme systématiquement ridicule toute mission des Russes dans l'histoire, au rejet d'une voie russe spéciale. En d'autres termes, l'ensemble des agenes d'influence libérales en Russie s'est soulevé contre le Projet. Si le but de la publication du Projet sur le site du Ministère de la Culture était juste cela, - faire brailler la meute des agents occidentaux, - alors le succès de l'opération aurait été complet. Maintenant, résumons tout cela en quelques lignes. Et remarquons : seuls les partisans des valeurs non traditionnelles et, par conséquent, non traditionnelles pour l'écrasante majorité des orientations prisées par notre peuple peuvent s'opposer aux valeurs traditionnelles. Les critiques du Projet ont apposé leur signature sous le texte virtuel d'un manifeste anti-traditionnel.

Le tollé des libéraux déclarés et latents était prévisible. Mais ce qui en a surpris plus d'un, c'est la passivité et l'incertitude du gouvernement qui, après avoir écouté le courant de conscience des "activistes culturels" et des simples blogueurs et tic-tokeurs ordinaires, y compris les bots de la CIA, a battu en retraite et retiré le projet de décret de l'examen. Les libéraux se sont réjouis et ont commencé à se féliciter mutuellement de la victoire : une fois de plus, comme auparavant, l'argent de l'État affluera vers ceux qui détestent ouvertement l'État et son peuple et infusent cette haine et cette noire bile dans tout ce qu'ils touchent.

Le projet de décret était le signe le plus important de l'époque, exprimant la volonté des autorités de défendre le Logos russe, l'Idée russe et la résolution d'obliger la culture - au moins en la personne du ministère concerné - à prendre cette russéité métaphysique au sérieux. Après tout, tout commence par la culture, qui forme la personnalité de tout un chacun. L'apparition du projet de décret était donc opportune et logique. Mais son rejet rapide nécessite quelques explications.

Je connais deux raisons possibles pour son retrait et sa mise à l'écart. La première : une réticence à trop insister sur le conservatisme et le traditionalisme à la veille de graves bouleversements géopolitiques, auxquels tout le monde s'attend, intuitivement et même non intuitivement. Ils disent que s'ils mettent en colère le réseau des libéraux culturels, ils leur mettront des bâtons dans les roues en cas de confrontation difficile avec l'Occident. Ne le feraient-ils pas si le projet est retiré ? Est-ce de la naïveté ou simplement la lâcheté et la faiblesse d'esprit de quelques apparatchiks trop prudents ? Mais ce n'est même pas la peine d'en discuter, hélas, il y en a encore beaucoup en Russie. De grandes initiatives émergent puis sont noyées par des personnalités aléatoires qui se sont hissées au sommet, ou par des ennemis cachés (la 6e colonne). Si cette version est correcte, il n'y a rien à faire, nous devons simplement attendre un ou deux autres cycles de rotation de la bureaucratie.

Mais il existe une autre version. Elle est un peu plus optimiste (dans un sens). Selon elle, tout le problème ne réside pas dans le contenu du projet de décret lui-même, avec lequel tous les membres du gouvernement, et le ministère de la Culture lui-même, sont d'accord, mais dans les procédures et les personnes qui ont introduit le projet au ministère. S'il s'agissait de patriotes connus, fidèles aux valeurs traditionnelles et les défendant depuis des années et des décennies, ce serait une chose. Mais ici, il s'agissait de fonctionnaires ordinaires sans aucune caractéristique notoire. Le fait que l'ensemble des valeurs traditionnelles se soit avéré très décent et précis n'est plus surprenant - ces idées sont dans l'air, et c'est un crédit aux mêmes patriotes profonds qui ont gardé la tête haute, sans capituler, pendant les décennies les plus sombres de l'hégémonie libérale.

Il ne s'agit donc pas du contenu ou du fait que le ministère de la culture s'est empressé de défendre les valeurs non traditionnelles, mais du fait qu'il y a maintenant un combat d'un tout autre genre - qui prendra le virage conservateur et s'assurera ainsi une place confortable dans le nouveau système. Cette fois dans notre système post-libéral. Il est seulement dommage que des documents aussi remarquables soient sacrifiés pour les lauriers des patriotes, conservateurs et traditionalistes les plus avant-gardistes.

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Et les libéraux peuvent se réjouir prématurément - car la prochaine édition pourrait ne pas inclure du tout les "droits de l'homme", et ce serait juste et raisonnable. S'ils acceptaient ce qui est proposé, ils auraient leur part - ils pourraient réaliser des films, des productions théâtrales, des opéras et des comédies musicales en vertu de ces "droits" et écrire "L'homme et ses droits"... Sinon, nous attendrons et confierons à tous les maîtres de la culture le soin de travailler sur le feuilleton "De l'empire aux étoiles"... Ou quelque chose de similaire.

Ainsi, l'histoire du projet de décret sur les valeurs traditionnelles est probablement un phénomène entièrement nouveau. Les différentes factions au pouvoir rivalisent entre elles pour mener le "tournant conservateur". L'idéologie, comme la géopolitique, a ses propres lois. Et à long terme, ce sont ces derniers qui fonctionnent.

L'escalade des relations avec l'Occident affecte à la fois les intérêts et les valeurs. "Moscou a défini nos 'lignes rouges' d'intérêts, et de manière très claire. Et à partir de maintenant, tout se passera comme prévu. Les lignes rouges de l'idéologie sont également sur le point d'être tracées. Et ici, il ne peut y avoir qu'un virage conservateur. Réfléchissez-y : dans un contexte de confrontation directe avec l'Occident dans les conditions d'un conflit militaire presque ouvert, peut-il y avoir un "tournant libéral" ? Exactement. Les libéraux ne respirent encore que parce que le gouvernement a pour priorité d'augmenter le nombre de missiles, de bombes, de navires et de chars. Mais il est sur le point de mettre la main sur l'idéologie aussi. Et alors, personne (parmi les libéraux) ne sera satisfait. Et il importe peu de savoir qui exactement prendra la tête du virage conservateur et proclamera la fin du libéralisme en Russie. Nous n'avons qu'un seul sujet. Et il n'a pas besoin d'espace. Il l'occupe déjà.

C'est pourquoi nous devons adopter non pas un, mais une centaine de décrets sur les valeurs traditionnelles - pour la culture, pour l'éducation, pour les écoles, pour les théâtres, pour les jeunes, pour les militaires, pour les jeunes mariés, pour les médecins, pour les physiciens, pour les poètes, pour les femmes au foyer, etc. Et le libéralisme doit être chassé de la société russe comme tout exorciste chasse les démons.

mercredi, 26 janvier 2022

L'idéologie russe dans la nouvelle réalité

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L'idéologie russe dans la nouvelle réalité

Alexandre Douguine

https://www.geopolitica.ru/article/russkaya-ideologiya-v-novoy-realnosti

Les tensions entre la Russie et l'Occident, en particulier les États-Unis, ont atteint un tel point que, indépendamment du fait qu'un conflit militaire direct ait lieu ou non, des lignes rouges ont été tracées non seulement dans l'espace géographique, mais aussi dans la sphère de la civilisation et de l'idéologie. Indépendamment de la question de savoir si les uns imposeront des sanctions (et/ou des troupes) contre les autres ou non, il est clair qu'un fossé fondamental et irréversible entre la Russie et l'Occident est d'ores et déjà un fait accompli. Qui tirera le premier coup de feu, et si oui ou non il sera tiré, et comment les événements se dérouleront ensuite, sont d'une importance secondaire face à ce qui s'est déjà passé et ce qu'aucune des parties - en particulier la partie russe - ne sait encore. 

La mentalité russe ne peut tolérer de ruptures brutales ; tout sera toujours comme aujourd'hui. Et même lorsque le pays est en guerre ou subit des changements colossaux, les Russes vivent dans un sentiment intérieur de paix et de stabilité. Nous sommes porteurs d'une psychologie harmonieuse et stable, ce qui est difficile à traduire en état d'urgence. C'est ce que signifie le proverbe russe qui dit en substance: "nous mettons du temps à nous atteler". Si longtemps qu'ensuite nous sommes simplement obligés de rouler à des vitesses extrêmes - hypersoniques - pour rattraper notre retard. Sur le plan militaire et diplomatique, nous semblons être harnachés et prêts à craquer. Dans le domaine de l'idéologie et de la vision du monde, le rêve dogmatique - "rien ne se produit et ne se produira pas" - se poursuit en toute force. Ici, l'ambiance des années 90 prévaut encore et 20 ans de réformes patriotiques ne sont pas à l'honneur.

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Et en vain : la réalité a changé de manière irréversible il y a déjà longtemps, et maintenant elle est si claire et si perçante qu'il semblerait impossible de ne pas s'en rendre compte - mais non, il s'avère que c'est possible. Le paradigme libéral-occidental reste encore dominant dans l'éducation, les sciences humaines, la culture et la vision du monde en général. Les corrections apportées au conservatisme ici sont superficiellement de nature cosmétique. 

Et pendant ce temps, la Russie rompt irréversiblement avec l'Occident. Elle l'a déjà fait. De gré ou de force, nous nous déconnectons rapidement du monde occidental, de ses règles, de ses standards, de ses normes et de ses protocoles.  Cela ne se produit pas sur la base d'une comparaison équilibrée et souveraine de l'identité russe avec l'identité libérale-mondialiste moderne. Nous avons simplement été contraints d'évoluer dans cette direction, ne nous laissant aucune place dans le monde global - du moins pas une place que nous considérerions comme acceptable pour nous-mêmes. 

Le rapprochement de Moscou avec l'Occident à la fin des années 1980 et dans les années 1990 a été perçu par l'Occident comme une défaite et il a commencé à se comporter avec nous comme si nous étions des vaincus. Et ils étaient dangereux et prêts à tenter leur vengeance à tout moment. D'où l'expansion de l'OTAN vers l'est et la violation de toutes les obligations accordées à Moscou en échange de sa capitulation. C'est ainsi que l'Occident traite souvent, sinon toujours, les adversaires vaincus. Le traité de Versailles a été si humiliant pour l'Allemagne qu'une vengeance comme le national-socialisme d'Hitler a été possible. L'Occident a fait la même chose à la Russie dans les années 1990. 

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Mais sous Poutine, la Russie a gagné en force, est devenue un pôle et a commencé à se comporter de manière souveraine. Une fois de plus, l'Occident n'a tiré aucune conclusion et continue de traiter la Russie comme "une puissance régionale incontrôlable et dérangée" à laquelle il faut "donner une leçon, remettre à sa place". Poutine est prêt à être ami avec l'Occident et à accepter ses règles du jeu si elles sont respectées par les deux parties. Mais cela n'est pas acceptable pour l'Occident, qui ne manque aucune occasion de rappeler que toutes les démocraties sont égales, seules certaines sont "plus égales que d'autres". Une telle "ferme des animaux" mondialiste-libérale ne convient pas à Poutine. Nous sommes dès lors de plus en plus malheureux, jusqu'à ce que, finalement, nous parvenons à tout maîtriser et soyons prêts pour une promenade à vive allure.

Pour les autorités russes, il s'agit d'une mesure forcée ; elles ne font que réagir. Mais en fait, une réalité plus profonde - la particularité civilisationnelle de la Russie, notre identité et les lois fondamentales de la géopolitique - entre en jeu. Dans notre histoire, l'Occident a toujours agi comme l'Autre. Et peu importe à quel point nous nous rapprochions, nous finissions par des confrontations et des guerres. Il est nécessaire de maintenir une distance entre nous et l'Autre. Si cette distance est trop courte, le pendule basculera de l'autre côté. C'est exactement ce qui se passe actuellement.

Moscou, bien qu'à contrecœur, s'oppose à l'Occident. Après avoir dit "non" à l'Occident, à un certain moment - en principe, ce moment est déjà arrivé - il est nécessaire de formuler ce à quoi nous disons "oui" ? Ce que nous refusons est clair : le libéralisme, le mondialisme, le posthumanisme, la politique du genre, l'hégémonie, les doubles standards, la culture postmoderne et la culture dominante à l'Ouest. Qu'est-ce que nous affirmons ?

Ici aussi, toutes les idéologies historiques qui, à des stades antérieurs, ont justifié la différence de destin entre la Russie et l'Europe (l'Occident) deviennent particulièrement pertinentes. Ce sont eux qui vont devenir le terrain fertile pour la redéfinition de l'Idée russe. 

Ce sont:

- La vision de la Russie comme un bastion du christianisme orthodoxe, la doctrine de Moscou-Troisième Rome ;

- La doctrine connexe de la signification universelle fatidique de la monarchie russe (catéchisme) ;

- Les idées slavophiles sur la mission historique des Slaves orientaux (et de tous les autres) - la troisième Renaissance ;

- Théorie eurasienne de la Russie en tant que civilisation distincte, radicalement différente de l'Occident ;

- Les opinions des Narodniki russes sur l'essence agraire de la société russe et le rejet de la voie industrielle du développement ;

- L'idéologie soviétique en opposition au capitalisme occidental et mondial ;

- Le sophia et le mysticisme patriotique de l'âge d'argent.

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Ce sont les principales sources et composantes de la nouvelle identité russe. En même temps, il est important de ne pas se contenter de restaurer ces paradigmes, en rétablissant avec eux les schismes, les contradictions et les oppositions qui ont existé historiquement entre eux, mais d'élaborer une approche synthétique qui rejette également les prétentions de l'Occident à l'universalité et à l'optimalité de ses "valeurs" (qui sont communes à toutes ces écoles) et forme une image russe de l'avenir. Une fois de plus, il ne s'agit pas d'une question de combinatoire ni de technologie politique : il ne faut pas permettre à ces petites racailles serviles et fallacieuses, les praticiens de l'ingénierie politique, d'atteindre l'idéologie d'une seule balle. Nous avons besoin d'une percée de la pensée russe, d'un réveil spirituel, de la résurrection du Logos russe. C'est l'œuvre des penseurs et des mystiques, des créateurs du grand projet. Il faut de l'inspiration, une vision pure et une motivation limpide, une solidarité profonde avec le destin russe.

Il est clair que le Kremlin n'envisage pas sérieusement cette possibilité. Les questions militaires et diplomatiques sont à l'ordre du jour. C'est compréhensible. Les autorités suivent ce qui leur semble être "le cours objectif des événements". Il ne se soucie pas du Logos ou du sens de l'histoire.

Mais pour ceux qui comprennent la mission profondément russe, ce qui se prépare maintenant est évident depuis longtemps - si ce n'est depuis toujours - et le conflit avec l'Occident était considéré comme quelque chose d'inévitable, même lorsque la grande majorité croyait en la perestroïka, les réformes ou la réinitialisation. Et si, aujourd'hui, seuls les faibles d'esprit ou les agents d'influence directs peuvent ignorer cette vérité ancienne (pour nous) et essentiellement éternelle, même ceux qui sont à l'avant-garde de la vraie politique aujourd'hui ne pensent pas à l'Idée. Il n'y a pas de véritable politique sans repères idéaux, sans Idée, sans idéologie.On peut ne pas la comprendre, mais on ne peut pas la changer. Par conséquent, les autorités - dans un avenir très proche - lorsque le moment d'un "tour rapide" arrivera enfin - devront faire face au décalage qui existe dans notre société entre l'état apathique et endormi des esprits et la gravité et l'ampleur du conflit de civilisation. Le réveil des Russes est inévitable. Nous entrons dans l'ère du Logos russe. 

samedi, 15 janvier 2022

Alexandre Douguine: entretien avec Caliber.az (Azerbaïdjan)

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Caliber.az : entretien-choc avec Alexandre Douguine

Entretien de Caliber.az (Azerbaïdjan) avec le leader du Mouvement international eurasien, le politologue et philosophe russe Alexandre Douguine

Propos recueillis par Matanat Nasibova

Source: https://www.geopolitica.ru/article/ostryy-razgovor-caliberaz-s-aleksandrom-duginym

- Alexandre G., dans une récente interview pour la chaîne de télévision Tsargrad, vous avez fait une déclaration extrêmement forte sur les récents événements au Kazakhstan, affirmant que "l'intégrité territoriale de tous les États post-soviétiques dépend de la Russie" et que, par conséquent, tous devraient se tourner vers elle pour obtenir de l'aide afin de ne pas être attaqués. Suggérez-vous que les pays de l'ancienne Union soviétique devraient renoncer à leur souveraineté ? Est-ce là votre idée ?

- On ne peut pas renoncer à la souveraineté, mais il faudrait alors renoncer à l'intégrité territoriale. Je crois que la question de la souveraineté a une nouvelle signification à notre époque. Dans notre monde moderne, les États qui disposent d'énormes stocks d'armes nucléaires, d'énormes ressources démographiques et naturelles et de vastes territoires sont souverains. Et la souveraineté des autres acteurs, plus petits, dépend de leurs relations avec les pôles qui ont une souveraineté pleine, fondamentale, réelle et qui peut être prouvée. Il n'y a que trois pôles souverains dans le monde d'aujourd'hui. Il y a les États-Unis et les pays de l'OTAN, le bloc occidental commun, il y a la Chine par sa puissance financière et la Russie par sa puissance militaire. L'Iran, le Pakistan, l'Inde et un certain nombre d'autres pays aspirent à la souveraineté, mais aucun de ces pays ne constitue encore un pôle à part entière. C'est pourquoi la question de l'espace post-soviétique se pose aujourd'hui de manière très aiguë. C'est maintenant ou jamais car nous avons désormais un "moment de vérité" fondamental pour toutes les républiques post-soviétiques. La plupart d'entre elles sont des États en faillite. Parlons franchement - ce sont les États qui ont émergé sur les restes et l'effondrement de l'Union soviétique, ils ont été soutenus par l'Occident justement en dépit de la Russie, qui reste le principal rival géopolitique de la civilisation occidentale. Par conséquent, ces États post-soviétiques sont construits sur une politique à double vecteur. C'est-à-dire qu'ils se tournent en partie vers la Russie et en partie vers l'Occident.

- De quels États particuliers parlez-vous ?

- Je veux juste être plus précis, ne m'interrompez pas. Certains de ces États, par exemple, dans le bloc GUAM, avaient une orientation plus pro-occidentale. Il s'agissait de la Géorgie, de l'Ukraine, de la Moldavie et, à un moment donné, de l'Ouzbékistan, toujours lors de la création du GUAM. Mais la situation a commencé à changer, le GUAM a commencé à s'affaiblir et les pays de la CEEA ont commencé à graviter davantage vers la Russie, tout en maintenant des liens avec l'Occident, ce qui a créé une situation dite à vecteurs multiples qui était finalement une impasse. Et il s'agit maintenant de savoir avec qui, ou plutôt avec lequel de ces trois pôles l'espace post-soviétique va se trouver. La Chine n'est pas une alternative à la Russie. Avec la Chine, la Russie entretient un excellent partenariat stratégique visant à affaiblir l'hégémonie de l'Occident. En d'autres termes, la Russie et la Chine représentent deux pôles anti-occidentaux, et il faut donc choisir entre la Russie et la Chine et l'Occident. Chaque État est confronté à cette situation. Il est suggéré aux États qui prendront le parti du monde multipolaire, c'est-à-dire la Russie et la Chine, de s'unir plus étroitement et de cesser de chercher un équilibre introuvable entre ces trois grandes puissances. C'est-à-dire qu'il faut choisir les pôles sur lesquels un État s'aligne, et ainsi préserver sa souveraineté.

Maintenant, pour répondre à votre question. La Géorgie et l'Ukraine, qui tentent de préserver leur souveraineté en se tournant vers l'Ouest, ont subi d'énormes pertes territoriales.

- Pourquoi la Russie n'a-t-elle pas soutenu l'Azerbaïdjan pendant 30 ans ? Pendant toutes ces années, les territoires azerbaïdjanais ont été occupés par l'Arménie, et l'intégrité territoriale de notre pays a été violée au mépris des lois du droit international.

 - Je n'aime pas vraiment l'agressivité de cette question, mais je vais quand même y répondre. Lorsque l'Arménie a voulu se rapprocher de l'Occident, elle a perdu le contrôle du Karabakh parce que la Russie a, si l'on peut dire, soutenu d'une certaine manière la restauration de l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan.

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Regardez. Nous sommes amis avec Bakou, nous avons aidé et soutenu la restauration de l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan, beaucoup de choses ont changé au fil des ans. Dans les années 90, la clique d'Eltsine dirigeait la Russie, c'était un gouvernement d'occupation. Et lorsque Poutine est devenu progressivement fort, il a commencé à mener le type de politiques qui sont dans l'intérêt de la Russie, en soutenant ses amis et en punissant ses opposants. Et, en fait, le soutien des amis s'est exprimé en faveur de la restauration de l'intégrité territoriale de l'Azerbaïdjan. La punition pour ceux qui hésitaient, notamment en la personne de Pashinian, était la même. La punition pour la Géorgie a eu lieu en 2008, la punition pour l'Ukraine a eu lieu en 2014. Et maintenant, le soutien aux amis du Kazakhstan s'incarne par l'envoi de troupes de secours de l'OTSC pour maintenir l'ordre et la légitimité politique.

Maintenant que les choses ont dégénéré, c'est ce qui est vraiment important. Il est important de changer le ton, il est important de comprendre que Poutine est maintenant dans un état où il ne tolérera plus de demi-mesures. Il l'a dit à Lukashenko et à Tokayev, en déclarant que "si vous êtes amis, allons ensemble de ce côté, si vous êtes indécis, alors déclarez-le. Vous aurez alors un statut différent si vous n'avez pas décidé jusqu'à la fin avec qui vous êtes". Je parle des pays post-soviétiques. Si vous êtes pour l'OTAN, si vous voulez vous intégrer à l'Occident, si vous laissez entrer des acteurs occidentaux dans votre économie, si vous flirtez avec les Britanniques, les Anglo-Saxons, vous le paierez. C'est donc à peu près là où nous en sommes.

Cela dit, je tiens à dire d'emblée que l'Azerbaïdjan est un allié stratégique très important pour nous, et c'est grâce au fait que les bonnes relations entre Aliyev et Poutine se sont développées de plus en plus, c'est pourquoi les choses sont en fait très bonnes. La seule chose est que le moment est venu pour l'Azerbaïdjan de s'associer plus étroitement aux processus d'intégration dans l'espace post-soviétique. Et il me semble que Bakou a déjà fait son choix. C'est mon opinion personnelle.

- Disons-le sans ambages. La Russie s'obstine à inviter l'Azerbaïdjan à l'UEE et à l'OTSC?

- Oui. On en parle depuis longtemps. Le problème du Karabakh y faisait obstacle, comme cela a été dit à maintes reprises lors des sommets russo-azerbaïdjanais. Ce problème est maintenant résolu, et nos dirigeants doivent déterminer eux-mêmes quand et sous quelle forme, dans quel délai et dans quelles conditions le processus de rapprochement ultérieur aura lieu. Beaucoup avaient peur, nous avions peur, et probablement que l'Azerbaïdjan avait aussi peur que l'Arménie fasse obstacle. Mais maintenant, les Arméniens, à mon avis, ont tout compris après l'histoire instructive du Karabakh. Ils ont compris que la Russie n'est pas seulement un pays auquel on peut obéir ou non. Ne pas écouter la Russie vous coûtera de l'argent. Pashinyan en a tiré une conclusion et agira donc de manière rationnelle, d'autant plus que personne n'a rien contre l'Arménie - ni la Russie, ni l'Azerbaïdjan, ni la Turquie. Si l'Arménie se comporte correctement, ce n'est que dans notre et votre intérêt.

 - Votre dernière formulation me rappelle le slogan soviétique "Tous pour la paix dans le monde".

 - Non, absolument pas. Nous ne sommes pas pour la paix dans le monde. Ce slogan est trop abstrait, il peut être appliqué à n'importe quoi. Nous sommes spécifiquement pour la paix dans l'espace post-soviétique et la Russie est responsable de cette paix.

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- Dans ce cas, précisez un point. Vous ne cessez de critiquer la politique américaine, l'hégémonie des États-Unis, etc. Mais en même temps, dans le contexte du Kazakhstan, vous dites : "Si les dirigeants kazakhs ne peuvent pas garantir leur allégeance à la ligne eurasienne, la situation s'aggravera et le sort de l'intégrité territoriale du Kazakhstan sera remis en question. N'est-ce pas une tentative de menace ? Ou pensez-vous qu'il s'agit d'un "avertissement amical" ?

 - Cela ne concerne pas seulement l'espace post-soviétique. Je pense que l'intégrité territoriale de la Russie est un pôle d'intérêt. La Russie peut punir ceux qui la défient, mais peut aussi, dans le cas contraire, leur apporter un soutien amical. C'est ainsi que fonctionne toute ceinture territoriale/impériale. Pendant toutes ces années, nous avons vécu dans un monde unipolaire, dans lequel tout dépendait des États-Unis. Aujourd'hui, nous vivons dans un monde multipolaire, et l'influence et l'hégémonie des États-Unis ont considérablement diminué. Quelque part, ils sont toujours la force déterminante. En Syrie, par exemple, au Moyen-Orient, les Américains ont dit "non" à l'intégrité territoriale, tandis que la Russie a dit "oui" et a arrêté les processus destructeurs. En d'autres termes, lorsque nous devons le faire, nous sauvons le pays de l'effondrement, mais lorsque nous n'y sommes pas obligés, nous ne controns pas son effondrement. Et il y a suffisamment de tendances chaotiques et désintégratrices dans toute société.

- Comme dans le cas de l'Arménie ?

- Parmi d'autres. C'est-à-dire que nous devons adopter une "stratégie froide", comme je l'ai dit, compte tenu des trois pôles. La Chine s'adapte constamment, se rapprochant de plus en plus de la Russie, ce qui est absolument logique et rationnel. Il est donc préférable de parler du double pôle Russie-Chine qui s'oppose au monde unipolaire et grâce au fait qu'il s'est formé, ce monde unipolaire n'existe plus.

- Pensez-vous que la Russie et la Chine peuvent défier les États-Unis et les pays de l'OTAN ?

- C'est déjà vrai, factuel. Lorsque les Turcs ont abattu notre avion en Syrie, la situation était presque au bord du conflit militaire. En outre, la question de l'intégrité territoriale de la Turquie et la mobilisation de la population kurde étaient également à l'ordre du jour. Il a également été utilisé par les Américains lorsqu'ils ont organisé une tentative de coup d'État contre Erdogan. La Russie a alors soutenu Erdogan, ce qui a été suivi par la mobilisation des mouvements séparatistes kurdes dans le nord de l'Irak, en Syrie et en Turquie même. La moitié des territoires de la Turquie est peuplée de Kurdes, un facteur qui menace l'intégrité territoriale de la Turquie. Tant qu'Ankara est ami avec Moscou, rien ne menace les Turcs. D'une manière ou d'une autre, les projets américains de soutien au séparatisme en Turquie peuvent être contrés conjointement. Mais dès qu'Ankara défiera la Russie, la situation pourrait changer. Et il en va de même pour tous les États plus ou moins limitrophes du territoire russe.

 - Ce n'est pas un secret que la Russie aimerait beaucoup voir la Turquie dans l'UEE. Mais la question est de savoir dans quelle mesure la Turquie elle-même s'y intéresse.

- Bien sûr qu'elle l'est. Je suis en contact étroit avec les dirigeants turcs, ils envisagent ces options. Erdogan, à mon avis, a déjà brûlé ses ponts avec l'Occident. Il est bien conscient que l'Occident est un danger mortel, un pôle toxique qui agonise et est entrain de perdre son hégémonie. C'est pourquoi, me semble-t-il, tout s'annonce pour le monde turc de la manière la plus favorable qui soit.

- Revenons au Kazakhstan. Vous avez déclaré que "si les dirigeants kazakhs ne sont pas en mesure de garantir la poursuite du processus d'intégration et d'allégeance à la ligne eurasienne, la situation s'aggravera", c'est-à-dire que le sort de l'intégrité territoriale du Kazakhstan sera remis en question. Est-ce un avertissement ou un ultimatum ?

- Cela dépend. Eh bien, si vous voulez, c'est un avertissement. Par exemple, je connais personnellement très bien Nursultan Abishevitch Nazarbayev, j'ai même écrit un livre sur lui. Il a suivi le modèle eurasien pendant longtemps, il a parfaitement compris que l'orientation vers la Russie et la Chine est une condition pour maintenir la souveraineté du Kazakhstan. Mais malheureusement, au cours des dix dernières années, Nazarbayev et surtout son clan se sont éloignés de ce modèle et se sont de plus en plus impliqués dans des projets anglo-saxons, britanniques, ont remplacé le russe par l'anglais, ont commencé à saboter l'intégration économique, ce que mon ami Sergey Glazyev a dit à plusieurs reprises. En fait, c'est le recul de Nazarbayev par rapport à l'orientation eurasienne, à la Russie, à la création d'un bloc slavo-turc uni, qui a conduit à la crise que nous connaissons aujourd'hui. Et pour éviter cela à l'avenir, toute présence britannique sur place devrait être réduite au minimum, les projets d'intégration devraient cesser d'être sabotés par les autorités.

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- Le président Tokayev du Kazakhstan est-il prêt pour tout cela ?

 - Tokayev devrait être prêt pour cela, car il a compris que c'est le seul choix possible pour le Kazakhstan; il a fait le choix que fit Nazarbayev dès le début. Et l'élite pro-occidentale corrompue, soutenue par l'Occident, a opté pour un scénario extrême: la déstabilisation. Pour le moment, il n'y a donc pas de place pour une politique multivectorielle au Kazakhstan. Et c'est bien un ultimatum, mais pas le mien, ni celui de la Russie, mais celui de la logique politique elle-même.

Je suis étonné que Nazarbayev ait compris, mieux que les autres dirigeants de l'espace post-soviétique, et même mieux que Poutine, les lois du grand jeu, de la géopolitique, de la multipolarité, très clairement dans ses articles, ses conversations et ses discours. Ce qui s'est passé ces dix dernières années, je ne le sais pas. Je peux supposer que d'une manière ou d'une autre, peut-être par le biais d'un entourage corrompu, d'une agence d'influence américaine, britannique ou européenne au Kazakhstan ou aux dépens de certains clans compromettants, cette ligne d'intégration eurasienne de l'ancienne Union soviétique a été ralentie et reportée. Aujourd'hui, le Kazakhstan récolte les fruits de tout cela.

- En d'autres termes, il n'y a pas de variantes ? Pour s'assurer le soutien de la Russie, il faut expulser tous les partenaires occidentaux du Kazakhstan, refuser les projets étrangers ?

- Le fait est que l'Occident ne doit pas exercer une influence décisive sur la stratégie du Kazakhstan. L'éviction de la langue russe de tous les projets éducatifs par des programmes en langue anglaise est un défi pour la Russie. Cela doit cesser. Il est nécessaire de restituer les ressources et les actifs les plus importants, qui sont aux mains des Britanniques, au gouvernement national kazakh. Il s'agit de ne pas s'asseoir entre deux chaises. Les événements en Ukraine, à travers l'exemple de Porochenko, l'ont démontré, et cela s'applique à tous les dirigeants des pays post-soviétiques. Vous devez choisir une chaise. Si vous choisissez le russe, alors rapprochez-vous de nous, jouez selon nos règles, soyez de bons amis, et nous vous répondrons de la même manière. Si nous avions organisé cette agitation au Kazakhstan, la situation aurait été différente. Mais tout a commencé là-bas sans nous. Nous y sommes allés en tant qu'amis, mais vous devez comprendre qui était derrière ces événements.

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- Le savez-vous ?

- Sans aucun doute, les réseaux occidentaux, que Nazarbayev a laissé entrer, étaient au centre de tout cela. Il convient de rappeler que ce sont les entreprises britanniques qui ont augmenté les prix du gaz liquéfié jusqu'à cent pour cent, ce qui a provoqué les émeutes spéctaculaires à Aktau. C'était une provocation de premier ordre. Autrement dit, ce n'est pas le gouvernement qui a augmenté les prix, mais les propriétaires britanniques des entreprises vendues par Nazarbayev. Mais l'agitation du peuple s'est rapidement transformée en une rébellion militaire, des mercenaires sont apparus, etc. L'un d'entre eux était Ablyazov - un oligarque fugitif comme notre Khodorkovsky ou notre Berezovsky - un voleur qui y a dérobé plusieurs milliards de dollars. En même temps, il y avait les réseaux gulénistes, les opposants à Erdogan, qui se sont enracinés au Kazakhstan et qui n'ont pas été neutralisés par Nazarbayev. Il y avait des fondamentalistes islamiques et toutes sortes de mercenaires, comme l'a dit le président Tokayev. Et rien de tout cela ne serait arrivé si certaines élites corrompues ne se trouvaient pas derrière les rebelles, celles-là mêmes qui souhaitaient jadis, plus que tous les autres, l'intégration eurasienne. Par exemple Massimov: nous savons qu'il était une liaison avec Hunter et Joe Biden. Maintenant il est arrêté pour trahison. Tous ces éléments nous permettent de remonter la piste vers les États-Unis, vers la CIA, vers un certain nombre de structures pro-occidentales directement ou indirectement mandatées et vers des clans corrompus proches de Nazarbayev. Le rapprochement de Tokayev avec la Russie a semé la panique dans leurs rangs. Et, en principe, il s'agissait d'une véritable tentative de coup d'État, ce que, d'ailleurs, le président du Kazakhstan a dit.

- Ne pensez-vous pas que Nazarbayev a été écarté de la grande politique après avoir cessé d'être acceptable pour les intérêts de la Russie ?

- Au cours des dix dernières années, il s'est lui-même éloigné du modèle eurasien de développement. Il s'agit d'un changement stratégique de priorités, il a décidé de faire du Kazakhstan une sorte de Singapour, sur la base d'un jeu impliquant les trois puissances. Soit la Chine, à laquelle est progressivement passée la partie significative de la sphère financière, l'Occident représenté par la Grande-Bretagne, à qui a été confiée la supervision idéologique de ce projet, et la Russie, qui est apparue comme un élément de puissancesecondaire, qui ne serait pas nécessaire au Kazakhstan. C'est tout simplement un mauvais calcul géopolitique.

Ce qui est étrange, c'est que Nazarbayev a compris que ce n'est pas possible. Il a compris que la multipolarité est un destin, qu'il ne pouvait pas flirter avec une hégémonie unipolaire. Néanmoins, il a fait ce qui n'aurait pas dû être fait. C'était une erreur stratégique colossale de l'ancien président.

Vous savez ce qu'il m'a promis ? Il a dit : "Je démissionnerai de mon poste de président, je deviendrai le chef du mouvement international eurasien, car c'est le destin de l'Eurasie. C'est un fait historique". En attendant, il aurait pu entrer dans l'histoire. Mais non. Parier sur l'Occident est ruineux, même pour un grand homme comme Nazarbayev.

- Que savez-vous du sort de Nazarbayev ? 

- Il y a beaucoup de rumeurs qui circulent en ce moment. Il est connu pour être en mauvais état depuis longtemps, il est donc difficile de dire s'il est vivant ou non et s'il se déplace par ses propres moyens. Il y a beaucoup de désinformation à ce sujet en ce moment. Ce n'est pas une question de principe pour le moment. Le véritable leader subjectif est le président Tokayev, qui a complètement remanié le bloc au pouvoir. C'est pourquoi nous parlons à Tokayev maintenant. Si Nazarbayev a encore ses esprits, il aura l'occasion de repenser à ses erreurs et de les confesser honnêtement devant le peuple du Kazakhstan.

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Je pense que la position de Tokayev est sauvée, mais le peuple du Kazakhstan décidera lui-même qui sera le leader. Tokayev a pratiquement empêché le Kazakhstan de glisser vers un scénario syrien, une guerre civile, et ce n'est que maintenant qu'il a passé un véritable test de pouvoir, de sa subordination. Ses positions seront donc renforcées, et s'il parvient à tirer les conclusions qui s'imposent et à réparer les erreurs de son prédécesseur, c'est-à-dire s'il parvient à neutraliser l'élite pro-occidentale corrompue présente dans les différents clans du Kazakhstan, il a une chance de devenir une nouvelle étoile de la politique post-soviétique, et donc de mener le Kazakhstan sur la voie du renforcement de sa souveraineté grâce à l'amitié avec la Russie et la Chine dans le cadre du paradigme multipolaire euro-asiatique.

- Que vouliez-vous dire lorsque vous avez suggéré de supprimer le mot "économique" de l'acronyme EAEU ?

 - Je vais le dire comme suit. Dans les années 90, Nazarbayev a avancé l'idée d'une Union eurasienne sans le mot "économique". Nous lui en avons même parlé plusieurs fois par la suite. Il était favorable à l'unification de l'espace post-soviétique en une unité confédérative dotée d'une structure militaro-stratégique unique, dont le rôle devait être joué par l'OTSC, et d'un vecteur unique de vision du monde, dont le rôle devait être joué par l'eurasisme avec le rôle central de la Russie. Mais en même temps, M. Nazarbayev a déclaré que sans le facteur turc et sans le monde islamique, une telle alliance ne serait pas complète. Et il voyait ce rôle comme celui de représentant des peuples islamiques et turcs au sein de l'Union pour le Kazakhstan. Mais ensuite, lorsque Poutine a donné son feu vert, les mêmes Kazakhs ont refusé, disant que ce n'était pas le moment de créer une Union eurasienne: ils ne voulaient parler que d'économie. Et ce sont eux qui ont imposé ce mot "économique", faisant de l'UEE une sorte de structure boiteuse. En fait, nous devons créer l'Union eurasienne selon les préceptes de Nazarbayev, car c'est une excellente idée.

- Pour s'opposer à l'Union européenne ?

- Parce que de cette façon, c'est beaucoup plus compréhensible et prévisible.

- À la fin de notre conversation, j'ai eu l'impression que vous défendiez l'idée de faire revivre l'URSS 2.0.

 - L'URSS est une construction idéologique basée sur l'idéologie communiste. Par conséquent, il est impossible de restaurer l'URSS sans l'idéologie communiste. Je ne suis pas un partisan de cette idée, en fait, je ne suis pas sûr qu'elle soit encore possible. Et ces territoires, où se trouvait l'URSS, n'ont pas été unis par les communistes, ni par les bolcheviks en 1917 ou 1922. Ce sont les territoires de l'Empire russe, qui les a rassemblés sous ses bannières avec son élite, qui est devenu impérial en même temps que les peuples, qui sont devenus non pas des esclaves soumis, non pas des colonies, mais des provinces habitées par d'autres peuples.

L'Empire russe n'a jamais été une entité ethnique, et je pense que la restauration de l'URSS n'est pas pertinente dans nos circonstances. Il est nécessaire de créer un État du futur, un grand espace, l'Union eurasienne, fondé sur notre histoire commune, mais orienté vers la réalisation de nouveaux horizons, de nouvelles formes, de nouvelles perspectives mondiales, politiques. Il faut conserver quelque chose de l'ancien, mais nous devons aller de l'avant. Et toutes les organisations qui ont souvent été dominées par les Turcs sont grandes et peuvent nous servir de source d'inspiration.

Interview réalisée par Matanat Nasibova.

Source: https://caliber.az/ru/post/51336/

jeudi, 13 janvier 2022

La noologie : la discipline philosophique des structures de l’esprit

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La noologie : la discipline philosophique des structures de l’esprit

Plan des cours de noologie/noomachie donnés par Alexandre Douguine

Cours # 1. Introduction.

  1. La noologie est la science de la multiplicité de la pensée humaine.

La base philosophique de la multipolarité.

La réflexion des cultures sur elles-mêmes et le territoire d’un possible dialogue et  polylogue.

La noologie est la base essentielle de la Théorie du Monde Multipolaire et de la Quatrième Théorie Politique.

  1. La noologie se préoccupe de concepts à niveaux multiples qui incluent :
  • la philosophie
  • l’histoire des religions
  • la géopolitique
  • l’histoire du monde
  • la sociologie
  • l’anthropologie
  • l’ethnosociologie
  • la théorie de l’imagination
  • la phénoménologie
  • le structuralisme.
  1. Elle utilise l’analyse existentielle de Heidegger, le traditionalisme (Guénon, Evola), les concepts de Bachofen, le structuralisme de Dumézil et Lévi-Strauss.
  1. Le concept principal est le Noûs – mot grec pour Intellect, Intelligence, Esprit,  Pensée, Conscience. Il est uni en lui-même et représente l’Humain. Le Noûs est l’Humain. La pensée est un Homme. Tout ce qui appartient exclusivement à l’être humain est la Pensée. Tout le reste, l’homme le partage avec d’autres.
  1. Le Noûs est triple. Il peut exister en tant que tel ; il existe à travers ses figures, ses formes, ses manifestations. La noologie nomme ces manifestations : le Logos.
  1. L’idée basique de la noologie est : il y a trois Logos principaux qui contiennent des variantes innombrables.
  1. Le Logos d’Apollon. Définition – Lumière. Verticalité. Pur patriarcat. Androcratie. Le concept de Gilbert Durand – le régime diurne. Le jour, le Ciel. Le platonisme. Le Dieu Père. La Loi. La ligne droite. Le mouvement de haut en bas.
  1. Le Logos de Dionysos. Définition. Clair-obscur, aube, dualité, dialectique. Terre et Ciel. Paire. Homme et femme. Androgyne. La danse. Le rythme. Le cercle. La courbe.
  1. Le Logos de Cybèle. La Grande Mère. Le matriarcat. La Terre et l’enfer. Ce qui est souterrain, le Tartare. Hadès. Matérialisme, croissance, progrès. Mouvement de bas en haut.
  1. Le principe essentiel de la noomachie : trois Logos sont en conflit insoluble, ils se combattent. Ils combattent pour la forme de Noûs qui dominera la culture.

Le combat des trois Logos est la clé pour la structure interne de la culture, de la civilisation et de l’identité de la société. Et l’explication des relations interethniques et interculturelles. La noomachie explique tout ce qui est humain, et explique comment l’humain explique ce qui n’est pas humain.

Introduction à la Noomachie. Cours # 2. Géosophie.

  1. La géosophie est le domaine d’application de la noologie (le principe de la noomachie) pour l’étude des cultures, des peuples et des civilisations. C’est le plus profond niveau de l’ethnosociologie.
  2. L’idée basique de la géosophie est qu’il y a des organisations différentes de l’équilibre des trois Logos qui définissent l’identité de la société humaine concrète. La culture apollinienne, la culture de Cybèle, etc.
  3. La société où le Logos domine peut changer de forme dans l’espace et dans le temps. L’équilibre de la noomachie peut changer aussi. Ici c’est Apollon qui règne, là c’est Cybèle. Ou bien c’est Dionysos qui domine, et Apollon lui fait contrepoids. Donc la noomachie est essentiellement dynamique, c’est un processus.
  4. Les frontières des peuples ou des cultures au moment de la noomachie dans l’espace sont définies comme horizon existentiel. C’est une structure à niveaux multiples, proche du concept de Dasein. C’est la base du peuple, ses racines. Le Logos est bâti et fondé sur l’horizon existentiel. C’est l’espace vivant. Da-sein, être-là dans le monde concret organisé à l’aide du Logos dominant. Donc c’est aussi l’espace onto-logique. Il n’y a pas d’espace universel. L’espace est existentiel et compris et étudié à travers le Logos dominant.
  5. Les frontières des peuples ou des cultures au moment de la noomachie dans le temps sont définies comme l’Historique (pas l’historique). Le terme français est : l’historial. C’est ainsi qu’Henry Corbin a traduit le terme heideggérien de Seynsgeschichtliche ou simplement de das Geschichtliche par opposition à das Historische. Donc l’histoire des peuples est définie par le Logos dominant. L’histoire n’est pas la conséquence de faits mais la conséquence de significations, de sens. L’histoire est une chaîne sémantique, une structure. Donc dans l’histoire – comme histoire sémantique ou sur l’histoire, l’histoire de l’être – nous pouvons retracer la manifestation du Logos dominant. Il n’y a pas de temps universel. Le temps est existentiel et compris et étudié à travers le Logos dominant.
  6. Le principe essentiel de la géosophie est le perspectivisme. Nous n’avons pas affaire à un espace et un temps uniques, différemment compris par des temps et des espaces différents, parce qu’ils n’ont pas d’existence en-dehors de leur interprétation dans le contexte d’une culture concrète, factuelle. Nous pensons autrement simplement parce que nous sommes sous l’influence écrasante de la culture moderne (au sens historique) et occidentale (au sens de l’horizon existentiel). Nous croyons que la compréhension occidentale moderne de la nature de l’espace et du temps est universelle. Tout homme d’un espace et d’un temps particuliers croit la même chose. C’est l’ethnocentrisme.
  7. La géosophie ne combat pas l’ethnocentrisme : sans lui, il n’y a pas d’humain. Etre ethnocentrique est la même chose qu’avoir le Da dans le Dasein, être-là. Le Da est défini par l’ethnos – l’éthique, la culture, le peuple, la langue. Mais la géosophie reflète la nature  ethnocentrique de toute pensée. C’est donc du perspectivisme : il n’y a pas un monde unique, il y a de nombreux mondes emboîtés les uns dans les autres – autant qu’il y a de peuples. Nous ne pouvons pas être et penser sans une structure culturelle qui soit ethnocentrique. Nous devons pleinement comprendre cela.
  8. La géosophie en tant que perspectivisme n’est pas anti-ethnocentrique : elle est anti-raciste et anti-universaliste. Nous acceptons la pluralité de l’ethnocentrisme comme quelque chose de factuel, donné comme une condition inévitable. Mais nous devons fixer des frontières ou des limites. L’universalisme est en lui-même titanique. Il tente de dépasser les frontières d’Apollon. L’hybris est le péché essentiel des titans, il est excessif. Donc l’ethnocentrisme est légitime tant qu’il reconnaît ses limites. Quand il sort de ses frontières, il devient raciste et universaliste. Et donc il perd sa légitimité.

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Introduction à la Noomachie. Cours # 3. Le Logos de la civilisation indo-européenne.

  1. L’espace existentiel et ses classes. Grands et petits espaces existentiels. Le facteur linguistique. Le langage comme maison de l’être.
  2. Le plus grand espace existentiel. L’espace indo-européen. Le Dasein indo-européen. Les frontières.
  3. Qu’est-ce que le Touran ? Iran et Touran chez Firdûsî. L’ancien nom de l’Avesta. Peuple nomade indo-européen et peuple sédentaire indo-européen.
  4. La mère-patrie indo-européenne. Le Berceau des Indo-Européens. Touran et Eurasie. La théorie des kourganes de Maria Gimbutas. Les trois civilisations d’Oswald Spengler : atlantique, kouchite et touranienne.
  5. La structure du Logos indo-européen. Le patriarcat. La théorie de George Dumézil. Les trois fonctions.
    • prêtres : Apollon
    • guerriers : Apollon/Dionysos
    • simples éleveurs : Apollon/Dionysos – plus matériels.
  6. L’« idéologie » indo-européenne est basée sur trois fonctions. Tous les mythes, contes, récits historiques, institutions politiques, religions et rites sont basés sur la logique trifonctionnelle.
  7. Pure verticalité. Le Père est transcendant. Le Fils est immanent. Il n’y a pas d’antagonisme entre eux.
  8. Le monde indo-européen est nomade. Mais il y a le centre qui est éternel. La mère-patrie sacrée.
  9. Le symbole du soleil – le cercle, la roue. La roue solaire. Le char.
  10. Platon – les trois mondes du Timée : paradigmes, images et khora – la matière. Les trois espèces de la « République » : Prêtres-philosophes, gardiens, auxiliaires, assistants – guerriers et producteurs. Le Phédon : l’âme a trois principes: le cheval noir (epithymia), le cheval blanc (le thumos), et le conducteur du char (kybernautos).
  11. La triade est présente chez tous les peuples indo-européens – Hittites, Germains, Celtes, Grecs, Thraces, Latins, Slaves, Baltes, Iraniens, Indiens, Illyriens, Arméniens, etc.
  12. Mais le problème est que la troisième fonction est représentée par les paysans sédentaires, les fermiers. Ils furent intégrés dans les sociétés indo-européennes il y a longtemps. Ainsi ils devinrent la troisième fonction avec les pasteurs/éleveurs.

Ici c’est la Terre elle-même qui se manifeste. Dionysos est maintenant la vigne, la grappe de raisin.

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Introduction à la Noomachie. Cours # 4. Le Logos de Cybèle.

  1. Les guerriers indo-européens envahirent les peuples sédentaires, dont la plupart vivaient dans une société matriarcale. Maria Gimbutas. Bachofen.
  2. Le concept de paléo-européen. La population européenne avant l’arrivée des guerriers touraniens.
  3. Les principaux centres de la civilisation matriarcale étaient en Anatolie et dans les Balkans. C’était l’ancienne civilisation de Cybèle. La Déesse Mère avait différents noms, mais le même Logos. La naissance et la mort. Donc l’absence de traits sur le visage et la tête de la Déesse était le signe que cela n’avait pas d’importance. Il y avait seulement un Pouvoir de manifestation.
  4. La Déesse était immanente, chtonienne, terrestre. Les figures mâles étaient absentes. Mais il y avait des animaux – surtout deux, de chaque coté de la Grande Mère. Ensuite ils se transformèrent en une figure mi-bête, mi-humaine. Ils appartenaient à la Grande Mère.
  5. La figure d’Attis. Il y avait l’androgyne femelle Agdytis qui avait donné naissance à un beau jeune homme. Cybèle était tombée amoureuse de ce jeune. Mais il voulait épouser une femme terrestre. Cybèle jalouse lui envoya la folie. Il se castra et mourut. Cybèle le ressuscita. Il devint le prêtre de la Déesse – le sort de l’homme dans le monde de Cybèle.
  6. Un autre type de figure mâle dans le monde de la Grande Mère est le Titan. C’est une créature chtonienne avec des traits de serpent montant à l’assaut du Ciel. Le Dragon.
  7. Le matriarcat n’est pas la version féminine de la domination masculine (indo-européenne). C’est un type particulier de société basé sur l’euphémisation, l’utilisation des euphémismes. La mort est la vie, l’obscurité est la lumière, la douleur est la joie, le passif est actif. Le régime nocturne dans la sociologie de l’imagination de Gilbert Durand.
  8. La paysannerie. La paysannerie était basée sur le pouvoir de la Terre de créer l’épi de blé, la tige de la plante. Les premiers fermiers étaient des femmes travaillant comme auxiliaires de naissance (doula) plutôt que cultivateur. Le principal outil était la houe, pas la charrue. Aucun animal n’était utilisé, ni cheval ni bœuf.
  9. Donc la paysannerie correspond au matriarcat paléo-européen.
  10. Quand les envahisseurs indo-européens surgirent du Touran et entrèrent en Anatolie et dans les Balkans, ils rencontrèrent la Grande Mère – Chatal-Hüyuk , Lepenski Vir, Vincha. Ce fut le moment décisif de la noomachie. Le combat des dieux célestes et des déités chtoniennes.
    Le résultat de la bataille fut l’apparition de la paysannerie européenne. La Mère fut détrônée et soumise. La société mixte apparut. F.G. Jünger dit que l’ordre divin est créé sur les corps des Titans vaincus. Il n’est pas créé sur le vide. Il est basé sur la nature subordonnée de la Grande Mère.

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Introduction à la Noomachie. Cours # 5. Le Logos de Dionysos.

  1. La superposition de deux horizons existentiels crée un champ noologique de titanomachie. Le Logos d’Apollo affronte le Logos de Cybèle dans la troisième fonction – dans la culture de la paysannerie européenne.
  2. C’est le moment de Dionysos. Le raisin et le blé. Court-circuit. Bachofen explique Dionysos comme étant la forme de la victoire patriarcale sur la société agraire matriarcale. Le Ciel devient immanent. Dans l’histoire de Dionysos, il y a l’épisode de l’appel de Dionysos. C’est le moment où les bacchantes entendent son appel lointain et deviennent folles. C’est la folie de la présence mâle.
  3. Dionysos est le dieu du cycle agraire. C’est le dieu de l’intégration de Cybèle dans l’horizon existentiel indo-européen.
  4. Le culte de Dionysos n’a pas de traits particuliers : tous les symboles et les rites de Dionysos sont empruntés au culte de la Grande Mère. On les appelle les rites pré-dionysiaques. K. Kerenyi et Vyach. Ivanov consacrèrent d’importantes études à cet aspect. Le pré-dionysiaque est cybélien. Dans le culte de Dionysos, il y a une interprétation patriarcale du culte matriarcal.
  5. Dans les mystères d’Eleusis, Dionysos est la figure principale avec Déméter. La vigne et le pain, venant du blé. C’est le culte agrarien transformé, par la présence de Dionysos, en culture paysanne mâle.
  6. La figure de Déméter n’est pas la même que Cybèle. Déméter est la Mère domestiquée, intégrée dans le patriarcat, dans la hiérarchie des trois fonctions. Il y a la Mère souterraine (Cybèle) et la Mère en surface – le sol cultivé soumis au Père céleste. Dionysos est la semence.
  7. Dans le contexte néoplatonicien, Dionysos est l’esprit détourné par les titans et présent chez les hommes en tant qu’étincelle de la conscience. Le but est de restaurer l’intégrité de Dionysos.
  8. Un Dionysos transcendantal dans l’hénologie de Plotin ?
  9. Le double de Dionysos. La figure de Dionysos dans la perspective de Cybèle est son double obscur. Cybèle voit la figure de Dionysos comme Attis, comme Adonis. C’est un simulacre matériel et chtonien de Dionysos.
  10. Le niveau de Dionysos est l’espace où la noomachie atteint son moment le plus intense. Ici le Logos d’Apollon touche le Logos de Cybèle. C’est un monde intermédiaire, l’imaginaire.
    Dans la structure des sociétés sédentaires indo-européennes – si mélangées ! –, la zone de Dionysos devient le lieu essentiel pour la décision métaphysique. Dionysos est le Dasein à l’état pur.

www.geopolitica.ru
Geopolitica.ru est une plateforme pour une surveillance continue de la situation géopolitique dans le monde, basée sur l’application des méthodes de la géopolitique classique et  postclassique. Le portail suit la ligne de l’approche eurasienne. Le groupe analytique coopère étroitement avec le Mouvement Eurasien International, ainsi qu’avec le Centre d’Expertises Géopolitiques, le Centre d’Etudes Conservatrices et certains anciens membres du think-tank Katehon.

 

samedi, 08 janvier 2022

Recension: Alexandre Douguine, Contre le Great Reset, le Manifeste du Grand Réveil

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Recension: Alexandre Douguine, Contre le Great Reset, le Manifeste du Grand Réveil

Alexandre Douguine, Contre le Great Reset, le Manifeste du Grand Réveil, Ars Magna, 2021, pp. 70, € 15,00

par Claudio Mutti

En réponse au projet de ce qu'on appelle le Great Reset, projet présenté en mai 2020 par le prince Charles d'Angleterre et le directeur du Forum économique mondial, Klaus Schwab, Alexandre Douguine avance la "thèse du Grand Réveil" (p. 37). L'usage anglais de ce terme, Great Awakening, n'est nullement accidentel: il désigne les différents mouvements de renouveau qui ont eu lieu aux 18e et 19e siècles dans le monde protestant et est actuellement en grande circulation dans les milieux trumpistes, tant protestants que catholiques. ("Que peuvent faire concrètement les Fils de Lumière du Grand Réveil?" a demandé l'archevêque pro-Trump Carlo Maria Viganò à l'agitateur bien connu Steve Bannon).

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En fait, le Grand Réveil, explique Douguine lui-même, "vient des États-Unis, de cette civilisation dans laquelle le crépuscule du libéralisme est plus intense qu'ailleurs" (p. 47); et l'intensité de ce crépuscule serait démontrée, selon Douguine, précisément par le phénomène représenté par Donald Trump, "un centre d'attraction pour tous ceux qui étaient conscients du danger venant des élites mondialistes" (p. 37). De plus, poursuit Douguine, "un rôle important dans ce processus a été joué par l'intellectuel américain d'orientation conservatrice Steve Bannon" (p. 37), qui, selon Douguine, a été "inspiré par d'éminents auteurs antimodernes tels que Julius Evola, de sorte que son opposition au mondialisme et au libéralisme avait des racines assez profondes" (p. 37). (Sur la prétendue inspiration évolienne de l'agit-prop américain, voir AA. VV., Deception Bannon, CinabroEdizioni, 2019, passim).

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Selon la conception géopolitique qui caractérisait la pensée d'Alexandre Douguine avant que Donald Trump ne devienne président des États-Unis, si l'Eurasie se trouve exposée à l'agression continue de l'expansionnisme américain, cela est dû au fait que la puissance américaine est poussée vers la conquête du pouvoir mondial par sa propre nature thalassocratique (et non simplement par l'orientation idéologique d'une partie de sa classe politique). Puis, adoptant un critère conditionné davantage par des abstractions idéologiques que par le réalisme géopolitique, Douguine a indiqué que l'"ennemi principal" n'était plus les États-Unis d'Amérique, mais le globalisme libéral ; c'est ainsi qu'il a accueilli avec enthousiasme la relève de la garde à la présidence américaine, archivant en même temps ses plus de vingt ans d'anti-américanisme. "Pour moi, déclarait Douguine en novembre 2016, il est évident que la victoire de Trump a marqué l'effondrement du paradigme politique mondialiste et, simultanément, le début d'un nouveau cycle historique (...). À l'ère de Trump, l'antiaméricanisme est synonyme de mondialisation (...) l'antiaméricanisme dans le contexte politique actuel devient une partie intégrante de la rhétorique de l'élite libérale elle-même, pour qui l'arrivée de Trump au pouvoir a été un véritable coup dur". Pour les adversaires de Trump, le 20 janvier [2017] était la 'fin de l'histoire', alors que pour nous, il représente une porte vers de nouvelles opportunités et options".

Cette position n'a cessé d'être soutenue et développée par Douguine tout au long de la présidence de Donald Trump ; et si ce dernier (à qui Douguine a souhaité "Quatre années de plus" le jour même de l'assassinat du général Soleimani) a dû renoncer à une répétition du mandat présidentiel, "le trumpisme est bien plus important que Trump lui-même, c'est à Trump que revient le mérite de lancer le processus". Maintenant, nous devons aller plus loin (Now we need to go further)". C'est ce que l'on peut lire dans un article de Douguine du 9 janvier 2021 intitulé Great Awakening : the future starts now (www.geopolitica.ru), dans lequel l'auteur répète : "Notre combat n'est plus contre l'Amérique".

Le présent Manifeste du Grand Réveil constitue donc une reconfirmation de la position de Douguine, inaugurée avec le tournant pro-Trumpiste d'il y a cinq ans. On y répète en effet la thèse selon laquelle ce ne sont pas les États-Unis qui représentent l'ennemi fondamental de l'Eurasie: "Ce n'est pas l'Occident contre l'Orient, ni les États-Unis et l'OTAN contre tous les autres, mais ce sont les libéraux contre l'humanité - y compris cette partie de l'humanité qui se trouve sur le territoire même de l'Occident" (p. 40). Dans l'affrontement idéologique esquissé par Douguine, le présage le plus favorable est vu dans le fait que le Grand Réveil a été annoncé sur le sol américain: "Le fait qu'il ait un nom, et que ce nom soit apparu à l'épicentre même des transformations idéologiques et historiques aux États-Unis, dans le contexte de la défaite dramatique de Trump, de la prise désespérée du Capitole et de la vague croissante de répression libérale, (...) est d'une grande (peut-être cruciale) importance. (p. 49).

vendredi, 07 janvier 2022

La condition postmoderne chez Alexandre Douguine

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La condition postmoderne chez Alexandre Douguine

par Luca Leonello Rimbotti

Source : Italicum & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-condizione-postmoderna-in-alexandr-dugin

La nécessité de donner une réponse à la décadence de l'Europe impose à toute sorte de contre-culture de passer au crible toutes les possibilités offertes par l'histoire, la géographie et la pensée européennes, afin de façonner de nouvelles idées, de nouvelles solutions ou, comme on dit mieux, une "nouvelle synthèse" des valeurs anciennes. L'objectif est de remettre sur pied à tout prix une civilisation qui a été désintégrée de manière presque irréversible par l'hégémonie politique de la "gauche" cosmopolite corrosive. Dans un tel contexte, Alexandre Douguine représente l'un des rares moments idéologiques où la pensée européenne de l'an 2000 a pu se donner une physionomie et un objectif et est désormais en mesure de constituer une alternative qui ne soit pas seulement hypothétique. Avec lui, il s'agit de voir ce qu'il est possible de faire, après que la pensée de l'homme blanc, disons, s'est épuisée en quelques siècles de tension politique continue, atteignant finalement, avec la prédominance actuelle du globalisme des Lumières, la phase finale de la crise de l'Occident, qu'il y a un siècle Spengler signalait avec son pronostic précoce.

À vrai dire, pour Douguine, il s'agit en réalité d'une sortie de l'Occident et de la signification même de l'Occident, rendu méconnaissable et même hostile à une véritable Europe, précisément en raison de son identification désormais totale avec l'atlantisme et les politiques capitalistes-internationalistes. Comme ce fut le cas, il y a plusieurs décennies, dans le processus d'évolution politique qui a conduit à la Seconde Guerre mondiale, penser l'Europe comme un anti-Occident et comme la reconquête d'un patrimoine autochtone signifie planifier un choc idéologique planétaire, capable de concevoir ce qu'on appelle l'identification : clarifier qui l'on est, donner des contours précis à l'idem, au nous communautaire, et donc, nécessairement, définir ce que l'on n'est pas et n'entend pas devenir.

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Le facteur discriminant à la base de tout raisonnement, et considéré par Douguine comme le fondement d'une nouvelle réappropriation des termes politiques universels, est l'idée de tradition. La tradition, qui est l'identité dans tout son déploiement de forme, de destin et d'histoire, centralise la possibilité d'une emprise culturelle qui désamorce et dépasse les dérives menaçantes de la modernité. La tâche consiste à contrôler cette modernité, à la circonscrire. A la limite, de manière évolutive, de la chevaucher pour la maîtriser et finalement l'apprivoiser. Nous savons que, ce n'est pas un hasard, Evola a été l'un des phares principaux dans la formation de Dugin, ce qui explique aussi le développement même de sa pensée. L'arrivée actuelle à la Quatrième théorie politique, que Douguine envisage comme l'aboutissement d'une prise de possession progressive des motifs idéologiques, a en soi une tendance évolienne, ne serait-ce qu'en référence à la possibilité, que Douguine souligne, de concevoir l'influence sur la réalité en termes d'action. Réalisme, c'est le mot. La "Voie de la main gauche", dirait l'essai, s'impose comme le trait saillant d'un interventionnisme qui ne doit jamais s'abandonner à la phase contemplative, donnant à l'action, à l'incision de la volonté dans la réalité, le sens d'un devoir existentiel.

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Il y a en fait beaucoup d'éléments ontologiques, "existentialistes" et même heideggériens chez Douguine. Par exemple, son acceptation du Dasein comme être-au-monde en qualité de sujets et non d'objets, dans le déploiement d'une volonté de réalisme froid, accroché au logos plutôt qu'au mythos, visant la constitution d'un type humain apte à la lecture de la réalité. Et il y a ceux qui ont parlé, à propos de cette ontologie présente dans la Quatrième théorie politique de Dugini, d'une véritable "anthropologie existentielle". Il faut un homme nouveau, d'un autre calibre que le bourgeois universel, pour pousser la réalité à son maximum de contradiction. Une nouvelle volonté est nécessaire pour plonger notre regard dans les profondeurs et accompagner la post-modernité jusqu'à sa désintégration finale. Favoriser l'avènement du Kali-Yuga, en somme, faire du nihilisme actif, comme Nietzsche l'indiquait déjà, battre les nihilistes du progressisme cosmopolite sur leur propre terrain, en précipitant leur catastrophe. Y a-t-il quelque chose de nouveau dans tout cela ? Ou s'agit-il de mots, d'idées, déjà entendus, de fresques d'époque déjà observées ? Bien sûr, tout a déjà été dit, assimilé, et tout est déjà en circulation depuis un certain temps. Mais je ne pense pas qu'il soit intéressant de faire une nouveauté de l'idéologie anti-monde, et donc de Douguine. Plutôt que la nouveauté, ce qui nous intéresse ici, c'est la vérité, c'est-à-dire le maintien du pérenne.

Mais ce qui est nouveau, en tout cas, et même très nouveau, c'est l'effort fait par Douguine pour maintenir certaines significations liées entre elles, pour éviter qu'elles ne tombent dans la poubelle de l'histoire enterrée par la haine biblique qui éclate toujours dès que certaines valeurs semblent résister. Le communautarisme identitaire traditionnel, greffé sur la préservation du contact avec la terre, le lien qui s'établit entre un grand espace existentiel et la coexistence impériale d'ethnies solidaires: voilà la formule qui va au-delà de la révolution et de la préservation, les fusionnant simplement en une seule formation politique d'opposition à la mondanité défigurée.

Douguine manipule des matériaux anciens, c'est vrai, il travaille avec des archaïsmes, mais il élabore aussi des solutions transgressives par rapport aux formules déjà expérimentées dans le passé. Au-delà du libéralisme (de droite et de gauche), au-delà du communisme et au-delà du fascisme (dans toutes ses déclinaisons internationales), Douguine apprend l'histoire, mais il sait l'utiliser comme une chose vivante dans son traçage du moment de rupture: la " métaphysique du Chaos ", la condition proposée comme terrain sur lequel jouer les possibilités de l'avenir, est remplie d'un esprit combatif et oppositionnel, elle est proposée comme un climax idéologique. La ruine de la post-modernité est acceptée pour ce qu'elle est, et c'est de là qu'il faut repartir pour détourner la marche progressiste et la convertir en son contraire. Il s'agirait d'une opération d'ingénierie politique et sociale pour esprits révolutionnaires, façonnée par le désir de préserver ce qui peut encore palpiter de vie : la solidarité du lignage, la communauté d'histoire, de sol et de destin. Quoi d'autre ? La volonté des semblables de convoquer les semblables.

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Afin d'identifier, il est donc nécessaire de définir, de délimiter, voire de fixer des limites. L'Eurasie est l'espace identifié par Douguine comme essentiel pour une reconquête humaine de l'identité. C'est le destin d'une histoire et d'une famille de peuples et de cultures qui est en jeu. L'empire est le lieu de vie et de développement d'une "anthropologie pluraliste" qui, tout en rejetant l'universalisme catholique-progressiste-libéral, assure la protection d'ethnocultures complémentaires. Dugin, en exposant la philosophie politique de l'Eurasisme, pense au co-partenariat de diverses réalités - essentiellement, la russe et la touranienne - maîtres de leur espace géo-historique macro-continental capable, du point de vue de la grande politique mondiale, d'assurer le rôle antagoniste contre l'empire maritime atlantiste. Comme chacun peut le constater, il se reflète, dans ces cadrages géopolitiques douguiniens, ici à peine esquissés, le travail conceptuel de rivages idéologiques proches de ce qu'on a appelé la Révolution conservatrice, où, avec Schmitt et sa théorie de l'opposition Terre/Mer ou avec Moeller van den Bruck ou les nationaux-bolcheviks, avec leur vision de l'espace russe comme allié d'une Allemagne anti-atlantiste, l'alternative cardinale à la canalisation forcée de l'Europe dans la tenaille libérale de l'Occident démocratique était configurée. En fait, on peut très bien considérer Douguine comme un continuateur, un prolongement, de certaines positions révolutionnaires-conservatrices de l'époque précédant la Seconde Guerre mondiale.

La conjugaison des valeurs, en tout cas, devient une thérapie politique à adapter aux contingences: Douguine, l'ennemi de l'internationalisme et de l'universalisme abstrait, parle le langage concret de ceux qui sont philosophes, mais politiques, qui conçoivent aussi des doses d'eschatologie messianique et d'orthodoxie religieuse, mais bien liées au volontarisme concret d'un certain peuple, d'un groupe de peuples, précis et identifié. Douguine est un Russe, et il traite de la Russie. Il n'élabore pas de recettes universelles, ni ne présente de formules indifférenciées. Il sait où se tourner :

"Pour mon pays, la Russie, la Quatrième théorie politique a une énorme signification pratique. Le peuple russe a presque entièrement rejeté l'idéologie libérale des années 1990, mais il est également clair qu'un retour aux idéologies politiques illibérales du 20e siècle, telles que le communisme ou le fascisme, n'est pas une perspective probable, car ces idéologies ont déjà échoué et se sont révélées indignes du défi que représente l'opposition au libéralisme, sans parler du coût humain du totalitarisme".

L'effort d'identification de Douguine est donc très clair. Il porte la critique de la civilisation mondiale (qui est aujourd'hui le modèle occidental exporté et imposé, et volontairement accepté, et élevé au rang de fonction universelle incontestée) sur le terrain de l'échec du système américain généré par l'optimisme des Quakers et des Lumières. Douguine jette son regard dans le ravin qui sépare les bonnes intentions propagandistes du mondialisme de ses réalisations concrètes, fondées sur la violence et la prévarication et marquées par la vieille barbarie inégalée et pas du tout "libérale". C'est ainsi qu'il souligne "la différence frappante entre le comportement concret des États et des sociétés, fait de guerres, d'oppression, de cruauté et d'accès sauvages de terreur, qui entraînent des troubles psychologiques de plus en plus graves, et les prétentions rationalistes d'une existence harmonieuse, pacifique et éclairée sous la bannière du progrès et du développement".

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Il est clair qu'aller au-delà du libéralisme, du communisme et du fascisme, et proposer une Quatrième Voie de libération des chaînes idéologiques du vingtième siècle, peut signifier réactualiser les héritages éternels de la communauté. C'est ce que Douguine revendique comme le point commun de l'histoire, du sol et du destin. Le dépassement du nationalisme est conçu comme un élargissement à la dimension de l'empire, une réalité qui lie les semblables. Il ne s'agit pas du tout d'une négation de la donnée ethnique, mais de son harmonisation au sein d'une famille politique d'expériences distinctes mais similaires. En bref, c'est l'empire, une structure supranationale qui ne nie pas la nation, mais l'incorpore précisément, mettant un frein, une limite, même psychologique, aux utopies tragiques de l'illimitation universelle.

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Élève dans une certaine mesure de Lev Gumilëv, le patriarche de la géopolitique eurasiste, Douguine échappe néanmoins aux vieilles écoles en chargeant son cadre de contributions plus subversives face à l'ordre mondial: pensons à sa proximité, maintes fois réitérée, avec la galaxie du radicalisme européiste de Thiriart, de Benoist, Steuckers et Mutti. C'est sans doute pour cela que le dosage douguinien entre le nationalisme grand-russe et le pan-touranisme eurasiste constitue l'arme la plus efficace et la plus révolutionnaire au service d'un pluralisme planétaire anti-occidental.

Le protagonisme politique du Cœur de la Terre (le Heartland de l'ancienne géopolitique Mackinder), repensé de façon moderne, n'est rien d'autre que la nouvelle fonction de collaboration et d'intégration entre la Forêt, c'est-à-dire le monde slave, et la Steppe, c'est-à-dire le monde touranien eurasien, qui comprend également des fraternités ethniques solidement et complètement européennes, comme la Finlande et la Hongrie. Cette soudure constitue l'espace impérial auquel Douguine attribue des qualités antagonistes par rapport au projet de globalisme universel. En quête d'amis sur une planète où la lutte pour les ressources devient de plus en plus serrée, dans l'apparition de sujets géopolitiques mondiaux toujours nouveaux, le modèle eurasiste proposé par Douguine, pour tout ce qu'il contient de "gnostique" et d'idéaliste, n'est pas tant une option culturelle parmi d'autres, mais un destin inévitable, si nous ne voulons pas que la diversité succombe dans le chaudron égalitaire.

 

jeudi, 30 décembre 2021

NOOMAKHIA : Guerres de l’Esprit - Sur le magnum opus d'Alexandre Douguine

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NOOMAKHIA : Guerres de l’Esprit

Sur le magnum opus d'Alexandre Douguine

(2019)

Noomakhia: Wars of the Mind est le magnum opus en cours de publication du « philosophe le plus dangereux dans le monde », Alexandre Douguine (né en 1962). Devant bientôt entrer dans son 28e et dernier volume en russe, Noomakhia est en train de devenir l’une des contributions les plus ambitieuses et les plus complexes du XXIe siècle pour de nombreux domaines et écoles de pensée. Au-delà d’une série d’études noologiques innovantes dans l’histoire des Civilisations, et au-delà de la culmination originale d’un grand nombre d’idées et de travaux antérieurs de l’auteur, Noomakhia vise à inaugurer un nouveau paradigme philosophique, basé sur la déconstruction radicale de l’universalisme de la Modernité occidentale et sur la reconstruction audacieuse d’un modèle pluriversel des variations des Logoi qui structurent les cultures humaines. Noomakhia tente d’initier une nouvelle anthropologie, d’établir un nouveau discours sur l’histoire et les structures de la Noomachie (du grec « Guerre de l’Esprit ») qui conditionnent la diversité des civilisations humaines, et à contribuer à un Dialogue des Civilisations intercontinental.

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A mesure que Noomakhia commence à entrer graduellement dans le domaine anglophone, cette section de la bibliothèque en expansion de la Eurasianist Internet Archive présentant des traductions originales des penseurs du courant eurasiste est dédiée à rassembler les premiers aperçus dans l’épicentre de Noomakhia. Dans la section qui suit, les lecteurs, les chercheurs, et les traducteurs peuvent trouver une base de données régulièrement mise à jour de Noomakhia dont des extraits sont présentés et traduits pour la première fois en langue anglaise. Comme le projet Noomakhia dans son ensemble, cette ressource est un travail en progrès. Tous les volumes de Noomakhia sont actuellement publiés en russe par Academic Project (Moscou, Fédération Russe). 

Les lecteurs et les chercheurs sont aussi invités à visiter la section « Additional Materials » ci-dessous, présentant une collection croissante d’interviews, d’articles, et de cours se rapportant à Noomakhia, incluant Introduction to Noomakhia Video Lecture Series [Série de cours vidéo – Introduction à la Noomachie] ainsi que les publications du site Geopolitica.ru

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« Le projet Noomakhia est basé sur une étude en profondeur des différentes cultures, systèmes philosophiques, arts, religions et traits psychologiques et caractéristiques des civilisations humaines. Noomakhia examine tous les peuples – anciens et modernes, hautement sophistiqués et « primitifs », ces qui sont technologiquement hautement développés et ceux qui n’ont pas de langage écrit. Le but ultime de Noomakhia est de démontrer et de prouver d’une manière concluante qu’aucune culture singulière ne peut être considérée d’une manière hiérarchique (développée/sous-développée, supérieure/inférieure, moderne/pré-moderne, civilisée/sauvage, etc.). L’évaluation responsable de toute culture humaine doit être faite de l’intérieur, par ceux qui lui appartiennent, et sans l’imposition de préjugés extérieurs (l’interprétation est culturellement toujours partiale). Noomakhia présente une argumentation en faveur de la dignité de l’humanité qui vit à l’intérieur de l’incommensurabilité de toutes ses formes culturelles existantes.

Le point de départ – et le trait principal de Noomakhia – est le concept des Trois Logoi, les trois paradigmes noologiques qui définissent la structure de toute culture. Les Trois Logoi sont :

  • L’apollinien (patriarcal, hiérarchique, androcratique, vertical, exclusif, « céleste », transcendant) – le Logos lumineux ;
  • Le dionysiaque (médian, androgyne, extatique, immanent sans matérialisme, équilibré, dialectique) – le Logos obscur ;
  • Le cybélien (matriarcal, horizontal, gynocratique, inclusif, chthonien, immanent, matérialiste) – le Logos noir.

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Noomakhia propose que ces trois Logoi sont présents dans chaque culture, mais qu’ils sont irréductibles (invariants) et conservent toujours leur essence distincte. D’où le concept de Noomakhia (ou « Noomachie »), la bataille constante entre les Trois Logoi qui constitue la dynamique de la création des moments de la dialectique culturelle et historique. Ce sont des variables dans le déroulement historique de toute culture et ils se développent en périodes et phases différentes. Il n’existe aucune règle universelle qui ait défini ou qui puisse définir la succession et la durée de ces phases et moments dans la Noomachie. Chaque culture et civilisation possède sa propre séquence unique dans le déroulement de la Noomakhia, avec ses propres particularités uniques caractérisant les victoires et les triomphes des divers Logoi qui transforment fondamentalement tous les rôles. Chaque culture doit être étudiée et évaluée individuellement et avec un soin considérable, évitant toute tentation de projeter la structure de sa propre expérience étudiée sur la Noomakhia des autres.

Le second principe du projet Noomakhia est de définir le domaine de recherche et les limites  de la civilisation. Le concept de civilisation est culturel et basé sur la présomption d’une  coexistence parmi les peuples de la terre de cercles (ou horizons) existentiels différents, qui sont identifiés comme la pluralité des Dasein. L’étape suivante est la clarification du concept spatial de culture des civilisations étudiées et la présentation des séquences sémantiques  (l’historial, Seinsgeschichte) des événements les plus significatifs interprétés dans l’optique de ces peuples et cultures concrets. »

– Alexandre Douguine, “The Noomakhia Project” (2019)  

Source:

https://eurasianist-archive.com/item/noomakhia/

 

mercredi, 01 décembre 2021

Prince Nikolaï Trubetskoy : l'impératif eurasien

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Prince Nikolaï Troubetskoï : l'impératif eurasien

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitica.ru/article/knyaz-nikolay-trubeckoy-evraziyskiy-imperativ

Troubetskoï-homme politique et Troubetskoï-scientifique

Le prince Nikolai Sergueïevitch Troubetskoï (1890 - 1938) est une figure importante de l'histoire de la pensée et de la science russes.

indeNSTlivrex.jpgIl fut surtout la principale figure de l'eurasianisme russe. Troubetskoï a prédéterminé, esquissé et effectivement créé cette orientation fondamentale de la pensée russe, en poursuivant logiquement les traditions des slavophiles, K. Leontiev et N. Danilevsky. Les dispositions de son ouvrage L'Europe et l'humanité, ainsi que sa première publication sous pseudonyme de L'héritage de Gengis Khan ont inspiré une galaxie des meilleurs penseurs de la première vague d'émigration russe, puis sont devenues la principale référence pour le grand historien russe Lev Gumilev, et enfin ont été reprises par les néo-eurasiens de la fin des années 80 du 20ème siècle, qui ont donné à ces principes une vision systématique du monde fondée sur les principes de base de la géopolitique. La Russie actuelle - après avoir surmonté l'effondrement politique et mental des années 1990 - est dans une large mesure le fruit de la mise en œuvre des idées de Troubetskoï.

Dans le domaine de la science, Nikolai Troubetskoï est la plus haute autorité dans le domaine de la linguistique structurelle (dont le fondateur était Ferdinand de Saussure). Avec son ami Roman Jakobson, il a fondé une branche scientifique pleine et entière, la phonologie, qui est la partie la plus importante de la linguistique structurale. La phonologie du cercle de Prague a eu une énorme influence sur la philologie et la linguistique russes, ainsi que sur le structuralisme européen (c'est Jakobson qui a initié le grand Claude Lévi-Strauss au structuralisme), l'épistémologie et les études sémiotiques.

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En règle générale, Troubetskoï en tant qu'Eurasien et Troubetskoï en tant que linguiste sont considérés isolément - dans des contextes complètement différents et avec des attributs complètement différents. Les critiques de l'Idée russe portent sur sa philosophie politique et là, naturellement, il est caricaturé et diabolisé. Après tout, l'idée principale de l'eurasisme est l'idée de la Russie comme une civilisation distincte, qualitativement différente et fondamentalement indépendante de l'Occident. En outre, la civilisation européenne et surtout l'Europe du Nouvel Âge sont considérées par les Eurasiens, comme auparavant par les Slavophiles et Danilevsky, comme une culture de dégénérescence, source d'empoisonnement du monde et d'hégémonie impérialiste aliénante. Troubetskoï était un adversaire acharné de l'universalisme occidental, du libéralisme et des prétentions de la société occidentale à l'exclusivité et à la normativité. Il est tout à fait naturel que cette facette - eurasienne - de l'héritage de Troubetskoï soit pratiquement inconnue en Occident et que les principales œuvres de ce cycle n'aient pas encore été traduites.

Mais en tant que linguiste, Troubetskoï est reconnu dans le monde entier. Dans la science occidentale, la phonologie est considérée comme la direction la plus importante de la linguistique structurale. Et à ce titre, les œuvres de Troubetskoï sont largement étudiées et commentées. Le structuralisme, fondé sur les principes de la linguistique structurelle, étant devenu dans la seconde moitié du 20ème siècle une école de philosophie extrêmement influente, le rôle des idées de Troubetskoï s'est accru en conséquence.

L'intégrité de la vision eurasienne du monde de Troubetskoï

boocnstlivtrover.jpgToutefois, cette division est totalement artificielle. Troubetskoï était un penseur assez organique et intégral. La vision eurasienne du monde n'était pas quelque chose de complètement extérieur à sa personnalité et à son destin. Le linguiste Troubetskoï et l'Eurasiste Trubetskoï ne sont pas simplement une seule et même personne, ils sont un seul et même mouvement de pensée, seulement appliqué à deux domaines différents - la philosophie politique et la linguistique structurelle (et aussi la philologie). Ce mouvement de pensée est fondé sur le pluralisme culturel et sur la reconnaissance de la primauté du langage et de la pensée liée au langage dans la constitution des ontologies et des systèmes de valeurs (ainsi que des ensembles politiques) des différentes sociétés.

La vision eurasienne du monde, dont les fondements ont été posés par Troubetskoï, repose sur le fait que la langue et le mode de pensée basé sur des structures sémantiques concrètes assemblent le monde de manière différente à chaque fois. Il n'existe pas de réalité normative unique ou de système de mesures unique. Le monde est, après tout, une construction linguistique, marquée par des phonèmes - les éléments sémantiques minimaux de la parole. Et chaque nation, chaque civilisation assemble ses mondes sur la base de ses structures sémantiques. Le fait que l'Europe occidentale, le monde romano-germanique ait assemblé son monde d'une certaine manière ne signifie pas que les autres langues, cultures et sociétés doivent l'accepter inconditionnellement - même sous la crainte de forces ennemies supérieures. La puissance de l'Occident, démontre Troubetskoï, en tant que linguiste eurasien, est avant tout un impérialisme sémantique, une hégémonie épistémologique.

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Plus tard, un autre structuraliste, le philosophe français de gauche Michel Foucault, formulera la même idée. Mais Troubetskoï applique ce principe à la justification de l'identité du Russe/Eurasien ! - et justifie la possibilité et l'opportunité de construire la société russe - y compris les institutions politiques, sociales et culturelles - sur la base de l'image russe du monde. Dans le même temps, Troubetskoï ne prône pas simplement un "nationalisme russe", mais un "nationalisme pan-eurasien", qui prendrait en compte la diversité des univers ethniques et des structures linguistiques qui composent le domaine de l'Eurasie russe. L'apologie de l'Empire par Troubetskoï découle de son pluralisme philosophique. Le monde russe n'est pas seulement une réalité politique, mais aussi ontologique. En même temps, elle est loin d'être mono-ethnique, mais devrait devenir une synthèse vivante de différents mondes culturels. Cependant, chacun de ces mondes, et tous ensemble, constituent un espace de sens radicalement différent de l'Europe occidentale et du monde romano-germanique. Surtout dans les temps modernes.

bb7401e89a74815a0d8a7d9ab22b24f9.jpgLe développement ou la dégradation de l'Occident est le destin d'un autre continent sémantique, d'une autre structure. Nous pouvons l'observer, porter quelques jugements, mais la Russie a un autre destin et une autre voie. C'est pourquoi Troubetskoï et les Eurasiens proclament très clairement que la Russie est un continent indépendant, un État mondial. La pluralité du structuralisme linguistique et le patriotisme intégral synthétique de Troubetskoï ne sont pas une coïncidence de différentes sphères d'intérêt scientifiques et philosophiques pour une seule et même personne, mais une conséquence d'une attitude commune - philosophique - d'un penseur intégral, qui suit ses directives et valeurs intérieures dans la direction qu'elles suggèrent elles-mêmes.

L'héritage de Troubetskoï : pas de poussière, mais du tonnerre et des éclairs

Aujourd'hui, l'héritage de Troubetskoï est plus pertinent que jamais. À l'époque soviétique, ses idées étaient trop teintées d'orthodoxie, de russité, de traditionalisme et d'anti-matérialisme. En outre, les Eurasiens classiques ne cachaient pas leur rejet du marxisme et du dogme communiste. C'est pourquoi l'eurasisme était interdit en URSS pendant l'ère soviétique. Et dans l'émigration russe, en raison des conditions de vie difficiles des communautés russes et de leur dispersion progressive, l'eurasisme, influent dans les années 20 et en partie dans les années 30, s'est progressivement éteint. Comme tous les autres courants de la pensée sociale russe.

boocover.jpgLes eurasistes ont prédit l'effondrement inévitable de l'URSS - en vertu d'une idéologie anti-populaire, mécaniste, d'origine occidentale et sans âme. Et ils croyaient que la dictature du parti du PCUS devait être remplacée par l'ordre eurasien. Dans le même temps, ils ont d'abord mis en garde contre l'engouement pour la démocratie libérale, qui ne pouvait que détruire l'État (ce qui s'est produit dans les années 1990), ont été de fervents partisans de la préservation de l'organisme politique unique à l'intérieur des frontières de l'URSS (c'est ce qu'ils ont appelé "Eurasie" ou "Russie-Eurasie"), et étaient convaincus que que le principal ennemi de la Russie en tant que civilisation (et de l'humanité dans son ensemble) est l'Occident moderne, le libéralisme, le mondialisme et l'hégémonie à plusieurs niveaux du monde romano-germanique (et surtout anglo-saxon).

Mais c'est exactement ce que nous voyons aujourd'hui - dans les années 20 du 21ème siècle. Ce contre quoi Troubetskoï avait mis en garde s'est produit dans les années 1990. Les derniers dirigeants de l'URSS, et surtout la canaille libérale qui a pris le pouvoir après son effondrement, ont fait exactement le contraire des idées des eurasistes. Ils ont fait s'effondrer non seulement la dictature du parti communiste, mais aussi l'État soviétique à l'échelle impériale. Ils ont remplacé une idéologie matérialiste occidentale (le communisme) par une autre (le libéralisme). Ils ont abandonné la confrontation avec l'Occident et sont tombés dans une dépendance servile à son égard. Au lieu de faire revivre la Russie, ce que les Eurasiens appelaient de leurs vœux, les réformateurs ont entraîné le pays et la société dans une catastrophe encore plus grande. Ainsi, dans les années 1990, les idées eurasiennes ont une fois de plus non seulement été ignorées, mais sont devenues une plate-forme d'opposition politique profonde à Eltsine, alors au pouvoir, et au clan libéral qui l'entourait.

Néanmoins, c'est dans les années 1990 que les idées de Troubetskoï ont été redécouvertes. Pas par l'État, mais par l'élite patriotique. Et la géopolitique eurasienne, construite sur le pluralisme civilisationnel et la conviction que la Russie est une civilisation distincte et que l'Occident est son principal ennemi et adversaire (Eurasie contre Atlantique, tellurocratie contre thalassocratie), a été progressivement adoptée par les structures du pouvoir russe - l'état-major général, les services de renseignement et les services secrets.

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C'est le lobby eurasien qui s'est progressivement formé au sein des services de sécurité, catégoriquement mécontent du cours désastreux pro-occidental des réformateurs libéraux des années 90, qui a préparé un changement radical du cours de la Russie, qui a commencé sous le nouveau président, un descendant des services de sécurité, Vladimir Poutine.

Avec Poutine, les idées de Troubetskoï ont acquis une nouvelle existence historique. Il ne s'agit pas seulement du début de la restauration d'un espace eurasiatique commun dans des organisations telles que l'État de l'Union Russie-Biélorussie, l'EurAsEC, l'OTSC, etc. La vision même de Poutine - sa sympathie pour les valeurs traditionnelles, son intérêt accru pour la géopolitique, ses actions visant à restituer la Crimée, son opposition croissante aux pressions occidentales, son rejet de la culture libérale et du conservatisme - est plus proche des vues des Eurasiens que de toute autre tradition ou vision du monde. Poutine parle directement de la Russie en tant que civilisation distincte, du monde russe et de la nécessité de lutter contre l'hégémonie occidentale. Bien sûr, Poutine est davantage un pragmatique et un réaliste, mais l'objectif de ses réformes politiques rappelle certainement le projet eurasien. Surtout si l'on considère le point de départ de sa présidence: l'anti-Eurasisme, le libéralisme, l'occidentalisme, la dé-souverainisation et la désintégration apparemment presque inévitable de la Russie. Et le long des lignes de faille ethniques auxquelles les Eurasiens étaient particulièrement attentifs, insistant sur l'intégration organique de tous les groupes ethniques de la Russie et de ses territoires contigus en un seul - Eurasien ! - Bloc civilisationnel eurasien.

Il est important de souligner que Troubetskoï a accordé une grande attention à la question ukrainienne. Il était convaincu que les petits Russiens étaient une branche du peuple russe (avec les grands Russiens orientaux et les Biélorusses) et que, par conséquent, les Slaves orientaux, ainsi que d'autres nations, devaient construire ensemble un État eurasien commun. En même temps, il était sensible à la fonction géopolitique du nationalisme ukrainien, prévoyant son énorme potentiel destructeur. Le mouvement eurasien était l'adversaire le plus constant de la formation artificielle d'une identité ukrainienne opposée aux Grands Russiens et donc à l'Empire dans son ensemble. Dans le nationalisme ukrainien, les Eurasiens ont vu à juste titre le plan subversif de l'Occident dans la grande guerre contre la Russie. Et comment - combien de fois ! -- ils ont eu raison.

Le noyau vivant de la pensée eurasienne

Bien sûr, lorsque nous lisons les textes de Nikolaï Troubetskoï aujourd'hui, beaucoup de choses semblent dépassées. Les prédictions ne se sont pas réalisées littéralement, mais avec quelques nouvelles fonctionnalités qui n'auraient tout simplement pas pu être prévues. Au lieu du monde romano-germanique, le centre de l'hégémonie occidentale s'est déplacé vers l'ouest, vers les États-Unis. Désormais, ce n'est plus seulement l'Europe, mais le pôle anglo-saxon de l'Europe (à l'apogée de l'Empire britannique) qui est devenu la principale source et le siège mondial de la civilisation de la mer, de l'Atlantisme.

Troubetskoï n'utilisait pas strictement le terme "nation", signifiant tantôt ethnos, tantôt peuple, tantôt citoyenneté. Cela peut également laisser perplexe. Les découvertes philosophiques et linguistiques du structuralisme de Troubetskoï ont été considérablement développées et détaillées par toute une galaxie d'éminents anthropologues, sociologues, philosophes et politologues. La géopolitique, à laquelle les Eurasiens n'ont fait que penser, se développe. Mais si nous examinons le cœur de la pensée de Troubetskoï en tant que penseur intégral, nous constatons que ses idées restent vivaces, actives et extrêmement précieuses. Non seulement la lutte qu'il menait au niveau intellectuel ne s'était pas terminée, mais au contraire, elle s'est intensifiée de nombreuses fois.

Troubetskoï voyait l'Occident comme la plus grande menace pour l'humanité, et la conviction de l'Occident de l'universalité de son système de valeurs comme un verdict sur la diversité des cultures et des civilisations, des religions et des langues. Mais c'est ce qui s'est révélé avec une clarté particulière pendant le moment unipolaire qui a commencé après l'effondrement de l'URSS. La mondialisation est la portée planétaire de l'hégémonie libérale occidentale - politique, économique, culturelle, épistémologique - de l'Occident. Troubetskoï et les Eurasiens ont déclaré à cette force une guerre à mort, et non à la vie. Ils avaient donc un certain degré de compréhension, même à l'égard des bolcheviks détestés ; c'était une Russie pervertie, avilie, mais une Russie quand même. Les Eurasiens considéraient le conflit entre les bolcheviks et l'Occident comme analogue à l'invasion mongole, qui avait privé les Russes de leur indépendance politique, mais empêché leur identité culturelle et religieuse d'être soumise à l'expansion catholique européenne. 

Et aujourd'hui, alors que les contours d'un monde multipolaire se dessinent de plus en plus clairement, les idées de Troubetskoï démontrent une fois de plus leur pertinence. Dans son programme Europe et humanité, Troubetskoï a appelé les peuples du monde à s'élever contre l'hégémonie de l'Occident libéral et à défendre leur droit à leurs propres civilisations, systèmes de valeurs et politiques, croyances, culture et structure sociale. Mais n'est-ce pas ce que la Russie, la Chine, le monde islamique et, à long terme, les peuples d'Amérique latine et d'Afrique tentent de mettre en œuvre aujourd'hui ! Dans une telle situation, les idées de Troubetskoï - libérées de certaines formulations obsolètes ou dépassées - s'avèrent plus que nécessaires. Troubetskoï est l'un des pères fondateurs de l'ordre mondial multipolaire. Ce sont ses idées qui justifient philosophiquement la carte polycentrique de l'humanité.

Et c'est pour cela, et contre cela, que la bataille la plus féroce est menée au niveau mondial. Troubetskoï aujourd'hui devrait être étudié dans les écoles et les instituts dans le cadre du programme d'enseignement général. Il est, en fait, notre tout.

mardi, 30 novembre 2021

Alexandre Douguine: L’avènement du robot (histoire et décision)

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L’avènement du robot (histoire et décision)

Alexandre Douguine

J’ai parlé plus ou moins récemment avec Francis Fukuyama à la TV, et nous sommes parvenus à la conclusion que la définition de la démocratie en tant que pouvoir de la majorité est obsolète, vieille et non-fonctionnelle. La nouvelle définition de la démocratie, d’après Fukuyama, est le pouvoir des minorités dirigé contre la majorité. Parce que la majorité peut être populiste – donc, la majorité est dangereuse.

Concernant le problème du temps, le grand philosophe allemand Edmund Husserl a dit que nous devons comprendre le temps comme une musique. Dans une musique nous entendons la note précédente, la note actuelle et nous anticipons la suivante. Sans cela, si nous n’entendons qu’une seule note, c’est du bruit – pas de la musique. La musique est quand nous gardons à l’esprit la note qui a résonné antérieurement et que nous anticipons la note qui va suivre. Ainsi, l’histoire et le futur ne sont pas complètement une nouvelle note, c’est la continuation de la mélodie que nous jouons maintenant.

C’est la très importante remarque de Mr. Sloterdijk sur l’urbanisation – la mélodie ne commence pas maintenant – nous la jouons pendant une certaine durée de temps historique. C’est une tendance lourde et inévitable – nous ne pouvons pas stopper cette mélodie, mais en même temps, si nous voulons changer quelque chose nous sommes obligés d’y mettre fin. Ainsi, il y a une sorte de destin dans cette transformation de la société passant des conditions de vie agrariennes et rurales aux conditions urbanistiques.

En considérant la signification philosophique de ce processus historique, nous voyons qu’à chaque étape l’être humain est de plus en plus indépendant de la nature. Ainsi, il crée de plus en plus d’ambiance artificielle, c’est un monde de plus en plus virtuel, parce que comparée au village la ville est virtuelle – il n’y a plus de dépendance vis-à-vis du printemps ou de l’hiver, nous avons toujours de la lumière. Et c’est la préparation pour les robots, pour des êtres complètement virtuels – nous sommes déjà des demi-robots. La culture urbaine, la culture technique est déjà là – nous sommes de plus en plus indépendants de la nature, une énorme partie de la population (pas seulement en Europe) est urbaine.

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Le processus d’urbanisation ne peut pas être stoppé. Nous sommes en train de devenir des robots, notre société est de plus en plus robotisée. Pour faire ce passage de l’humain aux robots nous devons faire entrer certains aspects robotiques dans notre vie. En philosophie il y a l’ontologie de Quentin Meillassoux, orientée vers l’objet, qui critique toute sorte de dualisme. Meillassoux tente de sauver la philosophie du sujet – de l’humain. Donc je pense que Meillassoux est une sorte de cerveau en silicone, parce que de la même manière le robot pourrait faire de la philosophie, ou de la non-philosophie (François Laruelle), ou de l’ontologie basée seulement sur l’objet.

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Nous préparons le futur, nous jouons ce jeu de l’urbanisation, et il est temps de se souvenir de ce que Heidegger disait sur la technique en tant que processus métaphysique. Nous sommes impliqués dans un processus technique, et si nous sommes remplacés dans la prochaine étape de ce monde technologique, cela se fera par une sorte de continuité, pas par quelque chose de complètement nouveau. Parce que nous jouons cette mélodie déjà depuis un certain temps. Nous préparons étape par étape un grand remplacement : nous sommes prêts à nous remplacer nous-mêmes et à être remplacés.

Le remplacement ne sera pas quelque chose de complètement nouveau et d'horrible, parce que quelque chose d’horrible est déjà là, autour de nous. Pas seulement en Occident, en Russie ou en Asie – dans l’humanité entière quelque chose d’horrible est en train d’arriver en ce moment même, et cela continue.

Je pense que nous approchons d’un moment de Singularité – c’est-à-dire d’un moment où le neuro-réseau pourra prendre la responsabilité dans une situation compliquée. Ce meurtre de l’humain par la voiture robotique Tesla sans conducteur est une anticipation de ce qui va se passer. Nous nous réveillerons un jour en découvrant que nous sommes déjà remplacés.

Nous jouons la même mélodie – si nous ne sommes pas contents, nous ne pouvons pas dire « stop » ici, c’est impossible. Nous devrions parcourir cette route jusqu’au commencement – jusqu’à la première note de cette symphonie. Nous devrions nous demander maintenant : qui est l’auteur et qui a commencé ce processus d’urbanisation, qui a créé les trains, le libéralisme, la démocratie, le progrès, le missile, l’ordinateur, la fission nucléaire. Qui est le véritable auteur ? Et c’est essentiel : parce que cela fut une décision humaine, ce ne fut pas une sorte de « processus naturel ». A un moment précis de l’histoire nous avons décidé de suivre cette voie, et maintenant nous pouvons seulement ralentir ou accélérer. Mais pourquoi ne nous demandons-nous pas : allons-nous dans la bonne direction depuis le début ? Cette décision était-elle une bonne décision ?

Nous devrions revenir en arrière jusqu’à ce moment, jusqu’au début de cette mélodie – c’est mon idée. Il est peut-être trop tard, nous allons nous réveiller avec des robots autour de nous, des contribuables parfaits, prenant des décisions démocratiques, s’envoyant des SMS entre robots…

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La conversation entre robots est déjà possible, dans le neuro-réseau un langage spécial est possible, durant une conversation deux ordinateurs ont récemment créé un langage à l’insu de l’opérateur. Donc ils nous remplaceront facilement.

Qu’est-ce que le robot, philosophiquement ? Le robot, l’Intelligence Artificielle est das Man de Heidegger. C’est l’existence inauthentique du Dasein. Plus que cela : un jour l’humanité occidentale a pris la décision d’en finir complètement avec le Dasein, en lui enlevant la possibilité même d’une existence authentique. Maintenant nous sommes à la fin de la route. Le robot n’a pas de Dasein. Donc il est l’inauthenticité irrévocable elle-même. Et il est déjà là – maintenant, pas demain.

 

 

lundi, 29 novembre 2021

Alexandre Douguine: Vers la laocratie !

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Vers la laocratie !

Alexandre Douguine

Sous le capitalisme, les capitalistes règnent. Sous le socialisme – les représentants de la classe ouvrière, le prolétariat. Sous le nazisme et le fascisme – l’élite raciale ou nationale, la “nouvelle aristocratie”. Sous la Quatrième Théorie Politique doit régner le Peuple (Narod en russe, apparenté au Volk allemand : pas une “population”).

La Russie moderne a le capitalisme. C’est pourquoi elle est gouvernée par des capitalistes. Donc pas par le Narod. Pour bâtir une Russie où règnera le Narod, il est nécessaire de mener une Révolution anti-capitaliste (anti-oligarchique, du moins). Les magnats financiers doivent être exclus du pouvoir politique. Et c’est le plus important. Chacun doit choisir – le pouvoir OU la richesse. Si vous choisissez la richesse, oubliez le pouvoir. Si vous choisissez le pouvoir – oubliez la richesse.

La révolution doit avoir lieu en trois étapes :

(1) Ultimatum à tous les grands oligarques (une centaine de personnes de la liste de Forbes et une centaine de plus qui se cachent, mais nous savons tous qui ils sont) pour qu’ils jurent allégeance aux actifs russes (tous les actifs étrangers et les actifs nationaux stratégiques seront maintenant contrôlés par des organismes spéciaux).

(2) Nationalisation des principaux biens privés d’importance stratégique.

(3) Transfert des représentants patriotiques du grand capital dans la catégorie des officiels et transfert volontaire de leurs biens à l’Etat. Perte de droits civiques (y compris privation du droit de vote, interdiction de participation aux campagnes électorales, etc.) pour ceux qui préfèrent préserver le capital non-stratégique, mais à une échelle importante.

L’Etat doit devenir un instrument du Peuple. Ce système doit être nommé “laocratie”, littéralement “pouvoir du peuple” (laos : “peuple” en grec).

Dans la sanglante bataille pour l’Ukraine, nous voyons le vrai visage du capital – le big business ukrainien (les oligarques – Porochenko, Kolomoisky, Akhemetov, etc.) mène un génocide contre le Peuple ; les oligarques russes trahissent le peuple en passant un accord criminel avec leurs partenaires de classe ukrainiens. Et tout cela est dans l’intérêt de l’oligarchie mondiale – le système capitaliste mondial, centré aux Etats-Unis.

Maintenant se révèle toute l’incompatibilité entre la Russie et le capitalisme. C’est soit le capitalisme, soit la Russie.

Cela est très clairement compris par les dirigeants de la Novorossia. En se trouvant à l’avant-garde de tout le Peuple russe, ils ont en fait commencé la Révolution du Peuple russe. C’est pourquoi ils sont si furieusement attaqués par les mercenaires fanatiques des fascistes ukrainiens ainsi que par les éléments capitalistes libéraux de la cinquième et de la sixième colonnes en Russie. Et surtout ils sont devenus des ennemis existentiels des Etats-Unis et du Gouvernement Mondial. Strelkov, Gubarev, Purgin, Pushilin, Mozgovoy ont défié le capital mondial. Et ils l’ont fait au nom du Peuple. Dans ce cas, au nom du Peuple russe. Mais si les défenseurs du Peuple ukrainien étaient cohérents, ils auraient été les alliés de cette Révolution, et non de misérables mercenaires du capital mondial – comme ils le sont maintenant. S’ils se tournaient vers la Novorossia, les Ukrainiens ne se tourneraient pas tellement vers la Russie, et même pas vers le camp russe, mais se rangeraient aux cotés du Peuple, le Peuple avec une majuscule, qui mène une bataille à mort contre le monde du Capital, aux cotés de la LAOCRATIE.

La future campagne contre Kiev ne sera donc pas seulement une revanche et la libération des anciennes terres russes, ce sera une campagne contre le Capital et pour la laocratie, le pouvoir du Peuple, pour l’Etat du Peuple.

Je ne pense pas que l’oligarchie russe soutiendra cela, elle ne peut pas ignorer que ses jours sont comptés. C’est pourquoi elle crie si hystériquement “n’envoyez pas de troupes”, puisque qu’une victoire de la Novorossia signifie inévitablement un renouveau de la Russie elle-même, le réveil du Peuple. C’est la raison des tentatives désespérées pour trahir la Novorossia. Cette agonie de l’oligarchie russe et de ses mercenaires publics. Leur tâche est de détruire les héros de la Révolution de la Novorossia – une Révolution non seulement populaire mais aussi sociale – et de l’étouffer dans l’œuf.

samedi, 27 novembre 2021

Alexandre Douguine: l'Etat perd le peuple

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L'État perd le peuple

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitica.ru/article/gosudarstvo-teryaet-narod

Le fossé entre l'État et le peuple, la société, a commencé à être remarqué par beaucoup d'observateurs aujourd'hui. En particulier Surkov, dans un récent article. Il est impossible de ne pas le remarquer.

Il n'y a qu'une seule raison à cela: l'État n'a pas d'idéologie et, par conséquent, a réduit tous les problèmes à des solutions purement techniques. L'État s'adresse au peuple par le biais de l'ingénierie politique. Cela conduit inévitablement à l'aliénation. Et cette aliénation ne fait que croître. Surtout si l'on tient compte du fait que les autorités ne semblent pas avoir l'intention de modifier leur position.

Dans le même temps, on ne peut pas dire que les autorités soient réellement anti-populaires. L'élément russophobe, anti-peuple, est clairement présent, à savoir chez les libéraux, les oligarques et le bloc économique libéral du gouvernement. Mais l'État de Poutine ne se limite manifestement pas à ces éléments-là. En fait, les soins de santé sont toujours gratuits (il y a aussi des soins de santé payants, mais ce n'est pas beaucoup mieux, si ce n'est pire), les salaires, les pensions et les prestations sont payés, les maisons sont chauffées, les transports fonctionnent, l'ordre dans les villes et les villages est maintenu, les catastrophes naturelles sont gérées. Oui, bien sûr, les conditions dans les grandes villes sont très différentes, pour le meilleur. Mais il y a aussi des réussites dans les provinces - tout dépend du degré de corruption et de déficience mentale (ou vice versa) des autorités locales. Il existe des exemples qui montrent qu'à conditions égales, il est possible de faire de la région une oasis prospère et il est aussi possible d'en faire une friche criminelle.

Mais au lieu de donner à cette activité énorme et souvent discrète la couverture qu'elle mérite, de présenter les choses telles qu'elles sont, de ne pas cacher les problèmes et les lacunes et de vanter l'héroïsme des militaires et des médecins, ces simples travailleurs dont on n'entend jamais parler (sauf des accidents et des crimes), l'État préfère se vautrer dans l'océan de saleté et de banalité dont regorgent toutes les chaînes publiques.

Il y a là un certain paradoxe. L'État de Poutine et son système sont en fait bien meilleurs qu'il n'y paraît. Mais il en est simultanément responsable de la mauvaise image de lui-même. Au lieu d'élever la stratégie sociale au rang d'idéologie, de mettre en avant les thèses de l'État social et de la justice sociale, de proclamer sans complexe ni réticence un système de repères patriotiques, de commencer, somme toute, à éduquer moralement le peuple, nous ne voyons, dans les médias, que des divertissements et des exhibitions publiques peu soignées et fatigantes, étalant les mauvaises choses en général, glorifiant les salauds et les voleurs, les médiocrités et les escrocs, et lorsque cela est révélé, on passe alors à un nouveau spectacle exactement du même genre. Bien sûr, il y a des exceptions, mais les personnes honnêtes et décentes au pouvoir sont également prises dans ce tourbillon de mensonges, ou dérivent vers la périphérie.

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Et le problème ici n'est pas simplement que le gouvernement ne sait pas comment se présenter, faisant confiance aux techniciens de l'ingénierie politique, des véreux qui ont été formés dans les années 90. Le point est dans l'incompréhension de son propre peuple et, le plus important, dans l'absence d'amour et de confiance envers lui.  Et les gens le sentent très subtilement. Ils comprennent qu'on leur ment et ils veulent s'en éloigner le plus vite possible. Ils mentent et se comportent de manière aliénée même lorsqu'ils font quelque chose pour eux, quelque chose d'important et d'utile. Il comprend qu'il n'est pas aimé.

On a l'impression que les autorités perçoivent la population comme un fardeau, comme un objet plutôt que comme un sujet. Et cela offense la société. Le peuple, alors, se ferme, se détourne du pouvoir, cesse de remarquer même les choses bonnes et importantes qu'il fait, y compris celles qu'il fait pour la société elle-même.

Oui, comme l'a fait remarquer à juste titre, dans un article récent, Surkov, un spin doctor repenti (je l'espère) du Kremlin, qui a lui-même participé activement à la création d'un tel système, la situation peut être sauvée par une nouvelle vague d'activité en politique étrangère. Il a tout à fait raison sur ce point, et il est probable que ce soit le cas. Mais ce ne sera qu'une mesure temporaire, à moins que le patriotisme conceptuel à part entière ne devienne une véritable idéologie, une stratégie où non seulement l'État mais aussi le peuple - ses actes, son travail quotidien, son existence même - sont affirmés comme une valeur, une vague d'enthousiasme pour de nouvelles victoires (si Dieu le veut, cela peut arriver) sera suivie à nouveau par l'apathie et l'aliénation. Comme ce fut le cas avec la Crimée. Il semble parfois, et Surkov est explicite à ce sujet, que nos victoires géopolitiques servent en quelque sorte d'injection pour prolonger la légitimation du pouvoir, ce qui est, en un sens, également une technique politique. À mon avis, c'est la meilleure technique politique possible, mais elle ne résout pas le problème principal - l'absence d'idéologie et le non pivotement de l'État vers le peuple.

Je suis sûr que le problème vient uniquement et exclusivement des élites des années 90, composées de libéraux, de cyniques et de criminels. Poutine les a déplacés et replacés, les emprisonnant occasionnellement, mais ils continuent à dominer partout.
Et pour changer les élites, nous avons besoin de nouvelles institutions éducatives, libérées des libéraux et du sombre héritage des années 90, et donc d'un nouvel épistèmè. Nous avons besoin d'un média exempt de cette ingénierie politique et d'exhibitions publiques répulsives (ou d'une minimisation des deux). Nous avons besoin de la censure, après tout, mais pas seulement pour interdire des phénomènes manifestement destructeurs dans la culture, mais aussi pour établir un cadre de ce qui est acceptable, souhaitable et interdit pour toute la société. Mais pour cela aussi, une idéologie est nécessaire. Sinon, quel sera le fondement de la censure ? Un code pénal ? Il fonctionne plus ou moins comme il est. 

Poutine semble comprendre intuitivement le peuple. Mais l'élite qui l'entoure ne veut clairement rien savoir de lui. Plus cet état de fait perdurera, plus la situation s'aggravera. Bien que cela ne soit pas perceptible pour ceux qui ne veulent rien remarquer du tout. Laissez-les au moins écouter Surkov, il est l'un des leurs.

mardi, 23 novembre 2021

Alexandre Douguine: L'ingénierie politique va ruiner la Russie

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L'ingénierie politique va ruiner la Russie

Alexandre Douguine

Source: https://www.geopolitica.ru/article/polittehnologii-pogubyat-rossiyu

L'approche technique de la politique, soit la pensée technologique en politique, a atteint un point critique dans notre politique quotidienne en Russie. Cela a commencé dans les années 90, mais, fait intéressant, parallèlement aux changements fondamentaux qui se sont produits en Russie depuis l'ère Poutine, lorsque pratiquement tout a changé et que le cours libéral-occidental a été remplacé par un cours souverain-patriotique, la politique russe est restée purement technique (ndt: "technomorphe" aurait dit le sociologie allemand Ernst Topitsch). En outre, du chef du département politique de l'AP à la tête, elle est devenue non moins, mais de plus en plus technique/technomorphe.

Je vais essayer d'expliquer ce que je veux dire, car nous sommes tellement habitués à la technologie politique que nous avons oublié comment il peut en être autrement, ou nous ne l'avons tout simplement jamais connu et considérons par défaut que c'est quelque chose d'impossible. En fait, le domaine de la politique est le domaine des idées et celui de la lutte pour le pouvoir. Mais le pouvoir n'est pas individuel, mais politique, qui est à nouveau associé à une idée.  En politique, il ne s'agit pas de décider qui, individuellement, occupera les postes supérieurs et qui occupera les postes inférieurs, mais quel bloc d'idées, de perceptions, de valeurs et de stratégies sera reconnu comme prioritaire et dominant, et lequel sera subordonné et marginal, voire interdit. En d'autres termes, la politique est d'abord une philosophie politique, une idéologie, et ensuite seulement viennent ses éléments porteurs sous forme de partis, de mouvements, d'organisations, de réseaux, de cercles et de cellules.

La vie politique est un processus social purement collectif, dans lequel sont impliqués différents groupes de la population. Certains proposent et formulent des idées et des principes, d'autres les soutiennent ou s'y opposent. La société écoute le rythme et la sémantique de cette vie, accepte certaines choses, en rejette d'autres, reconnaît la corrélation directe avec les programmes et les projets et la vie quotidienne de chaque citoyen, alors que quelque part, elle considère qu'il s'agit d'abstractions de peu d'importance pour l'individu.

Et ce n'est que dans le processus de cette vie politique, précisément la vie dans toute sa diversité, avec ses dialectiques et ses contradictions, que les institutions politiques se forment et que la question du pouvoir se décide. Elle est entre les mains de ceux qui, dans la vie politique, atteignent le sommet, battent leurs adversaires, dépassent leurs rivaux et atteignent enfin la ligne décisive où les idées, les projets et les visions peuvent se transformer en réalité.

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En politique, l'individu est en contact permanent avec la société de toutes parts. Et ce contact passe toujours par les idées. En politique, les pensées et les plans sont formulés dans des discours, des mots, des textes, des déclarations, et ensuite seulement dans des actions. Cela s'appelle le discours politique. Et quiconque prononce tel ou tel discours, ou partage son contenu, assume une grave responsabilité. Si ces idées gagnent, leurs partisans gagnent avec elles. S'ils perdent, ils perdent avec eux. En politique, tant l'orateur que l'auditeur (qu'ils approuvent ou désapprouvent ce qu'ils entendent) entrent déjà dans un système d'obligations, d'actions responsables et de dépendance directe de leur position, de leur condition ou même de leur bien-être par rapport au résultat. Si les idées qui nous sont chères et que nous défendons perdent, nous sommes contrariés et tristes. S'ils gagnent, nous exultons et nous nous réjouissons. Et c'est entièrement naturel et biologique. La politique, c'est la vie, pleine et épanouissante. Ça devrait être comme ça.

Mais dans notre société, à un moment donné, quelque chose a manifestement mal tourné. Le ton en politique a commencé à être donné par des technologues, des spécialistes du marketing, de la publicité ou même de la tromperie systématique des clients - ainsi, un certain nombre de politiciens de haut rang des années 90 ne venaient même pas du monde des affaires, mais de la publicité, des relations publiques, des pyramides financières ou de l'escroquerie pure et simple. Ce sont des professionnels de la tromperie à grande échelle, prêts à promouvoir n'importe quel candidat, n'importe quel projet ou n'importe quel parti contre rémunération. Ainsi, la politique a cessé d'être le domaine de la vie, de la lutte des idées et de la compétition pour le pouvoir nécessaire à la mise en œuvre de ces idées. Et cela, c'est surtout ce qui est arrivé. Au lieu de cette mise en oeuvre d'idées, le problème du pouvoir a été résolu dans l'entourage de la première personne de l'État et parmi un cercle très étroit d'oligarques, et la société a tout simplement été coupée des processus politiques. Dans les années 90, les élections ont été transformées en spectacles bruyants et criards, qui n'ont eu aucun impact sur la vie du pays. Les communistes et leurs alliés, qui ont remporté ensemble la majorité à la Douma en 1996, étaient considérés comme "marginaux" et ne contrôlaient rien, et, surtout, étaient à l'aise avec cette situation. Eltsine n'avait aucun autre soutien qu'un cercle d'oligarques proches, et il a continué à gouverner presque tout seul. Et sur la toile de fond de cette dépolitisation de la vie publique, la technologie politique et une race vorace et cynique de spin doctors se sont épanouies. C'est ainsi qu'est né un simulacre de politique. Le simulacre de la politique est apparu et, apparemment, pour une raison quelconque, s'est enraciné dans notre société.

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Le plus étrange est que la situation n'a pas changé, même après l'arrivée au pouvoir de Poutine. Tout a changé sauf ça. Il est plus probable que Poutine ait profité de cet état d'aliénation des processus politiques dans la société pour prendre pied dans le monde du pouvoir. Tout le monde autour de lui continuait à jouer à des jeux sans intérêt, à échafauder des scénarios nauséabonds, tandis que Poutine, qui savait ce qu'il voulait et où il allait, faisait silencieusement son travail à la manière des tchékistes. C'était probablement parfaitement rationnel de sa part et il faut reconnaître que cela a fonctionné. Oui, il n'y avait pas et il n'y a pas de vie politique en Russie. Oui, la technologie politique supplante toujours tout processus politique. Oui, les idées politiques dans la société ont pratiquement disparu, sauf celles qui sont obstinément alimentées par l'Occident russophobe, mais l'espionnage (ainsi que le libéralisme) ne sont pas pris en compte. Et là, Poutine a tout à fait raison de ne pas en tenir compte et d'agir de manière ferme et décisive contre la cinquième colonne.

Mais peu à peu, cette stratégie, sans doute fructueuse pour Poutine lui-même et pour son plan interne de réforme en Russie, est devenue, pour le peuple, une source d'aggravation de sa situation. Le président a les mains libres et la pleine légitimité pour faire presque tout. Mais le fait est que, dans une telle situation, une société totalement dépourvue de vie politique réelle ne peut que dégénérer. Les technologues politiques paralysent effectivement la volonté en créant des simulacres et en laissant, une fois de plus, les passionnés de politique faire fausse route - dans l'esprit des courses de cafards. Mais ils sapent également les fondements de la vie publique. Et lorsque, à un moment donné, la mobilisation de la société sera nécessaire, il n'y aura tout simplement pas de force, pas de confiance et pas de volonté pour le faire. À un moment donné, cela pourrait être fatal, comme ce fut le cas à la fin de la période soviétique. Le parti communiste a ensuite perdu le pouvoir non pas parce que des alternatives sont apparues, mais parce que toute la vie politique du pays a été figée, comme gravée dans le marbre. La galvanisation artificielle, à laquelle se sont attelés les architectes de la perestroïka, était en fait déjà une technologie politique - encore naïve et non parfaite, mais juste cela. A aucun moment, pendant la perestroïka, une question sérieuse n'a été véritablement posée et formulée:

    Capitalisme ou non-capitalisme (socialisme) ?
    Conservatisme ou progressisme ? 
    Réalisme ou libéralisme au Moyen-Orient ?
    Atlantisme ou Eurasianisme ?
    Patriotisme ou cosmopolitisme ?
    Empire ou société ouverte ?
    Adam Smith ou Keynes ?
    Libéralisme en matière de commerce extérieur ou mercantilisme ?
    Monnaie nationale souveraine ou caisse d'émission ?
    Valeurs traditionnelles ou copie du postmodernisme occidental ?
    Marchés complets ou protectionnisme ?
    A gauche ou à droite ?
    Identité russe ou idéologie abstraite des droits de l'homme ?

Tout a été décidé par défaut - dans les années 90 par les libéraux qui ont pris le pouvoir avec Eltsine. Depuis 2000, elle appartient exclusivement à Poutine. Les préférences de Poutine étaient beaucoup plus acceptables pour la société, mais elles ont été mises en œuvre dans les faits. Et encore une fois avec l'aide de la technologie politique.  Sans discours politique, sans explication complète, sans la complicité du peuple dans son propre destin.

À mon avis, cette domination de la technologie politique est historiquement épuisée. Il est nécessaire d'avancer de manière cohérente et progressive vers un renouveau de la vie politique en Russie - ce qui signifie des idées politiques, des philosophies, des stratégies, des valeurs, des lignes directrices, des conversations, des débats, des réflexions, des programmes, des projets et des propositions. Il n'est guère judicieux de traduire immédiatement cela en politique de parti : le format de parti est devenu depuis longtemps quelque chose de profondément apolitique dans notre pays. A mon avis, il n'est pas possible d'éveiller la pensée dans ce domaine. La technologie a mis fin au système des partis russes. Mais il existe d'autres formes et d'autres voies, des itinéraires et des pratiques.

Il est temps de déclarer la guerre à la technologie politique (et aux technologues politiques). Ce n'est pas seulement une tromperie cynique, c'est un obstacle au développement historique d'un grand pays. Dans une telle situation, la technologie politique est criminelle.

lundi, 08 novembre 2021

Un monde tripolaire : nouveaux horizons et Logos intemporels

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Un monde tripolaire : nouveaux horizons et Logos intemporels

Alexandre Douguine

Ex: https://www.geopolitica.ru/article/trehpolyarnyy-mir-novye-gorizonty-i-vechnye-logosy

Un monde tripolaire s'est en fait construit sous nos yeux. Il n'importe plus de savoir quelle force politique prévaut en Amérique, les mondialistes (comme Biden aujourd'hui) ou les nationalistes (comme Trump hier). L'échec du maintien de l'hégémonie mondiale américaine ne dépend plus de l'orientation de l'élite dirigeante américaine. Les néocons et les ultra-libéraux de Biden vudraient revenir au modèle unipolaire qui prévalait dans les années 1990 après l'effondrement de l'URSS, mais ils ne le peuvent tout simplement plus. La Chine et la Russie, à partir d'un certain moment, sont devenues des entités géopolitiques et civilisationnelles si manifestement souveraines qu'il n'est plus possible de le nier.

Bien sûr, les libéraux en lutte contre Trump ont essayé de l'accuser d'être celui qui a contribué (et même tout à fait délibérément) à l'indépendance de la Russie de Poutine. C'était l'une des principales thématiques de l'élection américaine. Mais il est désormais clair qu'il s'agissait d'un pur coup politicien: il n'était pas question des sympathies de Trump pour Poutine ou de l'ingérence de la Russie dans les élections américaines. Le fait est que les États-Unis ne peuvent plus diriger le monde seuls. Et Biden est exactement dans la même position que Trump : la limite stratégique de l'unipolarité a été atteinte et il n'y a plus de ressources pour la maintenir et la renforcer. En dépit de Biden ou de Trump, nous sommes effectivement passés à un monde tripolaire.

Il existe trois centres de décision pleinement souverains dans ce monde.

    - Les Etats-Unis, qui ne représentent plus l'Occident tout entier, mais l'axe anglo-saxon (d'où le lancement des alliances AUKUS et QUAD) + ses satellites régionaux ;
    - La Russie, qui, malgré tout, ne fait que renforcer sa position sur la scène internationale, en essayant de trouver de nouveaux points d'application tant dans l'espace post-soviétique que dans d'autres régions ;
    - La Chine qui supporte avec succès le poids de la confrontation économique et militaro-stratégique croissante avec les Anglo-Saxons, qui se sont sérieusement engagés dans un endiguement régional de la Chine en Asie du Sud-Est.

Entre ces centres complets de pouvoir oscillent

    - L'Union européenne, désemparée, a été amenée au bord d'un désastre énergétique par les politiques ratées de Washington et s'est retrouvée pratiquement exclue du bloc anglo-saxon ;
    - La Turquie, l'Iran et le Pakistan, qui renforcent systématiquement leurs capacités régionales ;
    - Le Japon et l'Inde, qui cherchent à renforcer leur position en utilisant de manière pragmatique l'impasse entre les États-Unis et la Chine (tandis que l'Inde, de manière tout à fait rationnelle, continue de maintenir un partenariat stratégique avec la Russie) ;
    - Les pays islamiques du Moyen-Orient et du Maghreb, qui se sont détachés des États-Unis et tentent désormais de résoudre les conflits locaux sans se tourner vers Washington ;
    - Les régimes africains qui rejettent de plus en plus le néocolonialisme européen et, plus largement, occidental (incarné de manière très vivante par la nouvelle vague de panafricanisme anti-européen - comme les Urgences panafricanistes de Kemi Seba)
    - Les pays d'Amérique latine, effectivement abandonnés par les États-Unis et cherchant une nouvelle place dans le système mondial sur le modèle du Sud global ;
    - Les acteurs émergents d'Asie du Sud - Indonésie, Malaisie, Corée du Sud, etc.

Ainsi, entre les trois piliers de la tripolarité, qui ont désormais une supériorité incontestable, bien qu'asymétrique, commence un mouvement de pôles secondaires, un peu moins établis et encore incomplets. Néanmoins, certains d'entre eux - notamment l'Inde et certains pays d'Amérique latine - ont un potentiel très élevé et ne tarderont pas à atteindre la cour des grands.

Et c'est là que la partie amusante entre en jeu. Ce monde tripolaire, et demain un monde multipolaire au sens plein, a deux aspects.

D'une part, certains aspects technologiques de la civilisation - dans le système de communication, dans la sphère énergétique, dans les modèles de réseaux numériques et de développement de l'économie virtuelle - seront communs à tous les pôles, grands et petits, même si ce n'est que pour un court moment. Cela permettra de parvenir à une standardisation, même minime, des relations entre les pôles, et de justifier des algorithmes communs. Cela permettra d'établir un modèle spécifique sur le plan pratique, accepté par tous (ou presque), constitué de protocoles et de règles reflétant les nouvelles conditions. Oui, personne n'aura le monopole de la résolution des situations problématiques à lui seul. Toute solution peut être contestée par l'autre pôle ou par une alliance situationnelle de pôles. Dans une telle situation, personne n'aura le droit exclusif d'insister sur quoi que ce soit. Le pouvoir de l'un ne sera limité que par le pouvoir de l'autre. Le reste est une question de négociation. 

Cela signifie, en fait, le début de la démocratie multipolaire ou "démocratie des normes". Une situation similaire existe d'ailleurs aux États-Unis, où chaque État a ses propres lois, qui se contredisent parfois directement. Dans un modèle international, la "démocratie des normes" peut être encore plus souple : certains pays proposent et acceptent leurs normes, d'autres acceptent les leurs, et ainsi de suite.

Bien sûr, il est dans l'intérêt de tous qu'il existe des algorithmes stables d'interaction internationale, mais les règles changeront constamment, chaque pôle cherchant à modifier la situation en sa faveur. Toutefois, un certain "universalisme" (de nature purement technique), bien que limité, sera manifestement exigé par tous.

Mais d'un autre côté, chaque pôle aura intérêt à renforcer son identité civilisationnelle. Et là, la situation sera encore plus intéressante.

Les trois pôles principaux déjà entièrement formés sont donc:

    - Les Anglo-Saxons,
    - La Russie et
    - La Chine

On insistera clairement sur l'identité historique de chacun. Sur leur propre Logos. Et c'est là que les surprises nous attendent.

Il n'est pas du tout évident que les États-Unis, par exemple, bien que fortement liés à la Grande-Bretagne et à l'Australie, continueront sur la voie de l'ultra-libéralisme, du post-humanisme, de la dégénérescence LGBT+, etc. Ce modèle mondialiste est un échec total. Elle est de plus en plus rejetée, tant aux États-Unis qu'en Europe. Il ne faut donc pas écarter la possibilité d'un retour de Trump et du trumpisme (plus largement du populisme) aux États-Unis. Il est très révélateur que le symbole de la réussite mondiale, Elon Musk, se soit mis à lire Ernst Jünger. Le vent a tourné. L'élite des milliardaires prend un détour intellectuel intéressant - et résolument conservateur. Un autre milliardaire, Peter Thiel, lit depuis longtemps mes textes géopolitiques et les écrits de Carl Schmitt. Oui, il y a toujours Soros, Gates, méta-Zuckerberg, Bernard-Henri Lévy et Jeff Bezos avec les fous furieux de Google et Twitter, mais ils seront bientôt dans une impasse irrémédiable pour avoir tenté d'établir leurs monopoles. Et eux aussi chercheront à s'attaquer à la lecture de Jünger.

En Europe, la tendance montante du nouveau conservatisme est représentée par une figure comme Eric Zemmour, la star des prochaines élections présidentielles françaises. Zemmour rejette radicalement les LGBT+ et le libéralisme, appelle à l'arrêt complet des migrations, au retour à l'identité française, au gaullisme et à une alliance eurasienne avec la Russie.

La Hongrie et la Pologne, en Europe de l'Est, démontrent que le libéralisme commence à s'enliser aussi dans cette région.

Il n'est donc pas du tout certain que dans un monde tripolaire, les posthumanistes, les postmodernes, les maniaques de la technocratie et les pervers libéraux conserveront le monopole du Logos occidental. Un virage conservateur est également très probable. Et maintenant, ça pourrait devenir intéressant. Mais il n'en reste pas moins qu'un tel virage conservateur sera fondé sur les valeurs occidentales. Oui, ils ne seront pas aussi agressifs et intrusifs que la ligne totalitaire et déjà folle des mondialistes libéraux. Mais ce sera toujours une nouvelle affirmation de l'Occident - avec tout ce que cela implique.

La Chine, avec ses milliers d'années de civilisation et son système socio-politique tout à fait original, dispose là encore d'un énorme avantage. Ce n'est pas seulement l'économie et le contrôle politique étroit du PCC qui sont la clé du succès du Logos chinois. La société chinoise - tant l'État que le peuple lui-même - est un système de valeurs cohérent, avec une dimension impériale, une éthique et une sorte de métaphysique chinoise. Ce n'est pas seulement une question de pouvoir ; le fait est qu'entre le pouvoir du PCC et la société chinoise proprement dite se trouve un continent entier de culture traditionnelle chinoise - anthropologique, éthique, spirituelle. Et la Chine ne fera que se renforcer et étendre son influence dans les régions voisines.

Il est grand temps pour la Russie de réfléchir au Logos russe. Sur l'identité russe, sur la conscience de soi historique, sur notre système de valeurs, qui n'est pas moins original et distinctif que celui de l'Occident ou de la Chine. Hélas, nous y prêtons encore très peu d'attention. Mais il vaut la peine de se tourner vers l'histoire russe, vers les trésors inestimables de l'orthodoxie et de la tradition, vers notre littérature et notre art, vers notre philosophie religieuse, vers l'éthique russe de la justice et de la solidarité - et les grandes lignes de la civilisation russe s'ouvriront devant nous. Et là, il faut être décisif : même si ce n'est pas une vérité universelle, elle n'est pas universelle, mais c'est la nôtre, la russe. Qui est prêt à l'accepter, qu'il soit le bienvene. Pour ceux qui n'y sont pas prêts, eh bien, que le monde soit plus riche et plus complet grâce à la diversité et à l'identité.

Et encore les trois Logos...

    ...l'Occidental..,
    ... le chinois et...
    le russe -

sont comme trois civilisations - et ils ne seront bientôt que les principaux pôles de la multipolarité. Les civilisations islamique ou indienne, africaine ou latino-américaine, avec toutes leurs particularités locales, auront l'occasion de multiplier leur Logos, de défendre et de développer leur identité, de construire leurs Etats, leurs cultures, leurs systèmes.

Bien sûr, il y aura des difficultés en cours de route. Mais il est parfois important de prêter d'abord attention aux nouveaux horizons, sans tout réduire à la concurrence, aux conflits, aux affrontements et au scepticisme geignard : "rien ne marchera pour l'humanité, comme rien n'a jamais marché". C'est un mensonge - cela a parfois fonctionné, et l'humanité a connu les plus grands succès, les plus grandes réalisations, les plus grands exploits et les plus hauts sommets, bien qu'il y ait eu aussi des chutes sévères et des catastrophes.

Il vaut la peine de se pencher sur un monde multipolaire - aujourd'hui tripolaire - avec responsabilité et animé de solides bonnes intentions. Après tout, c'est le monde dans lequel nous vivons que nous créons nous-mêmes. Concentrons-nous donc, nous les Russes, sur la recherche du Logos russe.

tg-Nezigar (@russica2)

vendredi, 22 octobre 2021

Aleksandr Douguine et la politique gnostique

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Aleksandr Douguine et la politique gnostique 

Cristian Barros

Qu'est-ce que le gnosticisme? La question est certainement aussi ancienne que le mouvement spirituel et intellectuel auquel elle fait allusion. Historiquement, le gnosticisme semble être la pénombre ésotérique, marginale, voire élitiste de la plupart des religions abrahamiques, et en tant que tel, il coule comme un courant sous-jacent dans les piétiés exotériques et officielles. Ses sources sont opaques et fragmentaires, et son portrait dépend largement des critiques hostiles, principalement chrétiennes, qui ont contribué à sa ruine. Les gnostiques ont vraisemblablement délibéré avec une grande véhémence sur l'origine du mal, dont découlerait une théogonie fondée sur l'aliénation de l'homme au cosmos. Leur métaphysique est dualiste: le mal et le bien coexistent, le premier étant identifié à la matière et le second à l'esprit. La relation entre les deux dimensions est hautement dramatique, et repose sur un acte de trahison ou d'usurpation. Ainsi, des gnostiques comme Marcion affirment que la fable de la Chute est en réalité une inversion profane du véritable secret du monde: le Serpent est le dispensateur de la lumière et le Dieu biblique une entité asservissante et jalouse.

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Certains récits gnostiques soutiennent que la lutte entre le mal et le bien sera résolue dans un dénouement climatique, d'où les diverses apocalypses découvertes à Nag Hammadi (1). D'autres versions, en revanche, se désintéressent froidement du sort du monde actuel. Ce pessimisme radical accepte que le mal soit le tissu même de la réalité, échappant à toute rédemption. 

Il est clair que nous avons affaire à une hétérodoxie qui est elle-même une tradition complexe offrant de multiples interprétations. Mais son caractère marginal, proprement initiatique, se prête assez mal à la constitution d'un horizon politique, surtout à l'ère de la politique de masse. Néanmoins, il convient de rappeler que nombre des mouvements politiques de la Modernité sont nés dans des contextes sectaires, voire conspirationnistes, des francs-maçons de 1789 aux ligues d'artisans de 1848. Pour paraphraser Carl Schmitt, on peut dire que les catégories de la politique moderne résultent de la sécularisation des motifs religieux. En effet, l'évidement même du sacré en Occident a déplacé les aspirations prophétiques de l'autel vers la tribune parlementaire et les bureaux bureaucratiques. De manière symptomatique, le bourgeois Bentham et le révolutionnaire Lénine reposent aujourd'hui encore momifiés dans leurs sanctuaires murés de cristal respectifs. 

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Le XXe siècle a vu réapparaître, cette fois plus que comme une simple curiosité de cabinet, l'ancienne gnose héritée d'Alexandrie et du Levant hellénistique. Je pense ici en particulier aux études d'Adolph von Harnack, un savant prussien qui a réhabilité la figure de l'hérésiarque Marcion dans son livre éponyme, Marcion : Le testament d'un Dieu étrange. Rétrospectivement, le texte de Harnack peut être considéré comme le renouvellement philologique des études gnostiques, celles-ci étant tacitement impliquées dans la polémique protestante. Harnack semble avoir fait de Marcion un véhicule pour sa critique du légalisme religieux sclérosé qui perdure dans le christianisme, une rigidité que Harnack impute finalement au judaïsme. 

En effet, en tant que religion purement intérieure, une forme d'intériorité mystique, le gnosticisme était proche du piétisme luthérien, mais se distançait de ce dernier dans la mesure où le gnosticisme primitif promettait à l'initié un processus de déification intérieure ou théosis. En tout cas, la redécouverte du gnosticisme dans le romantisme allemand avait un aspect politique évident, concernant l'épuration des éléments orientaux ou pharisiens d'un nouveau credo d'authenticité autochtone. Marcion lui-même s'attaquait à la tendance pétrinienne et philosémite du christianisme du deuxième siècle, et visait ainsi à créer un Évangile purifié, idéalement exempt des stigmates du tribalisme et du ritualisme mosaïques. 

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Bien sûr, la théosophie romantique peut être retracée jusqu'au visionnaire baroque autodidacte Jacob Boehme, qui influencera finalement Hegel, comme l'atteste solidement le livre notoire de F. C. Baur. D'ailleurs, le romantisme lui-même, en tant que rébellion contre la rationalité extérieure, antagoniste du légalisme universel jacobin, peut être comparé à une explosion instinctive des motifs antinomiens, ataviques, de la gnose : aliénation et authenticité, pessimisme métaphysique et héroïsme existentiel. 

En ce sens, Hegel est un acteur majeur de ce que nous pouvons appeler la nébuleuse du gnosticisme moderne. Hegel a adapté les anciennes figures de l'histoire sacrée en langage académique, sécularisant la théorie même de la Trinité chrétienne dans sa dialectique, tout en masquant l'historicisme providentiel de Joachim de Fiore derrière sa téléologie idéaliste. D'une manière ou d'une autre, nous dit-on, Hegel a contribué au programme des futures religions politiques ou laïques et de leurs régimes subséquents, comme des chercheurs à l'esprit libéral comme Raymond Aron, Karl Popper et Eric Voegelin ont surnommé les expériences totalitaires du 20e siècle. En conséquence, nous pouvons considérer le siège de Stalingrad comme le choc apocalyptique des deux ailes opposées de la chimère hégélienne: l'universalisme marxiste et le particularisme nazi. Avec le temps, cependant, le camp triomphant allait connaître sa propre Némésis : la chute du mur de Berlin en 1989. Depuis lors, le pragmatisme libéral, dans son incarnation la plus nihiliste, récupère tout le butin du monde. 

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Il est révélateur que le professeur émigré de l'entre-deux-guerres Eric Voegelin ait inventé la thèse tant vantée de "l'immanentisation de l'Eschaton" afin d'anathématiser, plutôt que d'analyser sérieusement, l'émergence d'agendas totalisants ou révolutionnaires en politique. Voegelin se réfère ici à l'Eschaton comme à la consommation surnaturelle de l'histoire, déplorant la perversion démagogique qui transforme "la fin du temps sacré" en "le début d'une nouvelle ère profane". En vérité, 
Voegelin tente d'exorciser l'infiltration de l'espérance chiliastique dans le statu quo bourgeois. Un effort similaire a également été déployé par un autre exilé libéral, Karl Popper, qui a rédigé le volumineux manifeste de la nouvelle foi antitotalitaire, La société ouverte et ses ennemis (1945), condamnant Platon et Hegel en tant que rêveurs d'une utopie spartiate, verticale et introvertie : la société fermée, un paradis du même. 

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En réalité, tous ces polémistes libéraux ont lutté contre l'intégration des masses, et donc de l'irrationnel, dans la politique moderne. Contrairement à eux, les essayistes antilibéraux comme Georges Bataille et Carl Schmitt voyaient les choses avec une sorte d'optimisme cryptique. Bataille, pornographe obscur, primitiviste bohème et saint manqué, a également été un brillant interprète de la nouvelle politique de masse tout au long des années trente. À cette époque, Bataille était profondément immergé dans l'hermétisme, au point de fonder le "Collège de sociologie sacrée", un cénacle cultuel visant à restaurer les rites sacrificiels dans les bois parisiens, une affaire sans doute extravagante. Pourtant, l'article en question, La structure psychologique du fascisme (1933), présente encore de puissantes intuitions nietzschéennes. En résumé, le texte considère le fascisme comme une résurgence de l'"hétérogène", l'étiquette de Bataille pour l'irrationnel et le refoulé: un magma qui monte du monde souterrain animal de la psyché humaine. 

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Bien que formellement communiste, le projet anthropologique de Bataille était créativement antimoderne, puisqu'il prétendait racheter l'aliénation de l'homme au moyen de liens sacrés comme le sexe et le jeu. De manière anecdotique, l'historien marxiste Richard Wolin considère Bataille comme un énergumène totalitaire, situé quelque part sur le spectre du national-bolchevisme. Notre point de vue est peut-être moins indulgent, puisque nous accusons Georges Bataille d'être un sombre gnostique, qui n'a fait que flirter avec le communisme et le fascisme en tant que stratégies terre-à-terre pour finalement inaugurer l'Eschaton. 

Presque en chœur, maintenant sur l'autre rive du Rhin, le juriste Carl Schmitt a écrit son essai Staat, Bewegung, Volk, un sinistre chant du cygne pour le régime constitutionnel et parlementaire de Weimar, dont Schmitt ne pleure pas du tout l'agonie. En fait, Schmitt postule ici une identification dynamique entre masses et appareil d'État, voire le dépassement même de la technocratie par le peuple en armes. Également catholique ex-ultramontain comme Bataille lui-même, Schmitt fustige le marxisme universaliste tout en menaçant les capitalistes d'un futur État ouvrier populiste et plébiscitaire. Il va sans dire que la dénonciation de Marx par Schmitt concerne son libéralisme voilé, son universalisme abstrait, et non son élan prolétarien. 

Par parenthèse, Schmitt était également un lecteur avide de l'hermétiste français René Guénon, une figure dont la gravitation était également très palpable dans le milieu de Bataille. De manière intrigante, une autre présence commune hantant le champ intellectuel de Schmitt et de Bataille est celle de Joseph de Maistre, l'ennemi juré de 1789, et pourtant son garant providentiel. La théorie du sacrifice de Maistre, qui remonte à Origène, peut-être le seul gnostique parmi les Pères de l'Église, résonne étrangement avec l'œuvre de Bataille et de Schmitt. D'une manière ou d'une autre, on pense naturellement à ces deux auteurs, ces deux maudits, mi-chanteaux mi-icônes de la contre-culture, lorsque Popper invoque les "ennemis" de la société ouverte... 

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Jusqu'à présent, un avatar récent de ce que nous pourrions appeler la politique gnostique est le polygraphe russe Alexandre Douguine, dépeint pendant ses années juvéniles par un romancier français contemporain comme un "ours dansant avec un sac à dos rempli de livres". Au-delà des digressions, Douguine a suffisamment mûri pour devenir un intellectuel antilibéral lucide et un prosélyte des blocs civilisationnels au-delà de l'esprit de clocher des petits États-nations. Souvent diabolisé comme un impérialiste russe, Douguine prône plutôt la création d'œcumènes ou de "grands espaces" en fonction des strates culturelles et religieuses. En conséquence, il pourrait être plus justement caractérisé comme un zélateur agissant contre l'impérialisme unipolaire, à savoir l'hégémonie atlantiste, que comme un simple bigot nostalgique du passé russe. 
Bien au contraire. Douguine est un activiste acharné, un terroriste de l'esprit, et non un rat de bibliothèque mélancolique de la variété slave.

Tout bien considéré, Dugin est un penseur géostratégique et aussi un théoricien politique, mais ces appellations transcendent l'étiquette académique. Il ressemble à la fois à Bataille et à Schmitt dans la mesure où l'écriture exotérique masque un noyau ésotérique et anagogique plus profond. Encore une fois, il est plus un mystagogue qu'un érudit formel, bien qu'il accomplisse ce rôle de façon impeccable. Quant à Douguine, nous pouvons ajouter que la Tradition et la Révolution sont des pôles voués à être réconciliés dans un futur apogée, ce qui est une entreprise à laquelle il tient beaucoup. 

Ainsi, son évolution du dissident soviétique au national-bolchevisme et à l'eurasianisme n'enlève rien à son noyau intérieur, qui est certainement gnostique et apocalyptique. En ce qui concerne sa première description, le "complexe national-bolchevisme" a toujours eu une dimension territoriale, visant à réaliser une entente continentale entre l'Allemagne et la Russie - comme un rempart contre l'étouffoir capitaliste atlantiste. Dès lors, l'eurasianisme de Douguine devient cohérent, un déploiement naturel. En outre, son "socialisme populiste" n'est pas abstrait mais historiquement enraciné, il n'est pas technophile mais plutôt tellurique, il s'appuie donc sur le développement organique des communautés établies. Quant à son eurasianisme, Douguine emprunte de manière transparente aux travaux de terrain de Lev Gumilev sur la symbiose entre agriculteurs et pasteurs dans les steppes, auxquels Gumilev attribuait un "zeste cyclique" (passionarnost) pour conquérir puis être à son tour assimilé à des structures sédentaires: des barbares revitalisant l'horizon agraire. 
Une précision s'impose donc. 

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Certes, l'esprit grec faisait la distinction entre topos et chôra. Selon le Timée de Platon, par exemple, il y avait une véritable différence entre un point d'une extension abstraite, à savoir un crux cartographique, et le "lieu existentiel". Ainsi, la chôra était un espace d'enracinement, une réalité ancrée. Platon, quant à lui, considérait évidemment l'Attique, et plus particulièrement Athènes, comme son véritable lieu d'appartenance. C'est pourquoi l'exil politique, l'éviction de sa propre ville, était considéré comme pire que la mort, condition illustrée par le procès de Socrate. En revanche, le topos que l'on retrouve plus tard chez Aristote représente l'espace pur, le continuum quantitatif - qui se transformera finalement en res extensa de Descartes, le tableau physique et géométrique. 

Il est révélateur que les Grecs classiques n'aient renoncé au patriotisme et embrassé le cosmopolitisme qu'une fois les cités hellénistiques vaincues par les légions romaines. Les besoins pratiques d'accommodement et de survie ont dicté un nouveau compromis, dès que la Grèce a été réduite au statut de colonie. Les philosophes s'adaptent progressivement à la domination impériale et, finalement, se divisent en deux écoles, l'une cynique et l'autre stoïcienne. Apparemment, Diogène le Cynique ("qui vivait comme un chien") fut le premier à inventer le terme kosmopolitês ("citoyen du monde"). Cette innovation subtile impliquait un changement radical par rapport au mythe traditionnel athénien de l'autochtonie, la croyance ancestrale partagée de descendre du sol même de la Grèce. Mais alors que les cyniques étaient plutôt des universalistes individualistes, les stoïciens étaient des organicistes cosmiques. En temps voulu, le stoïcisme est devenu la philosophie de l'oligarchie romaine, avec tout son fatalisme patricien et son sens du devoir déguisé en alibi pour la conquête. 

L'espace en tant que quantité est finalement une aberration de la conscience, un phantasme-phénomène mathématique exacerbé plus tard par le commerce et la science moderne. Heureusement, l'écologie, en tant que "science holistique", est apparue dans les années 1900 comme un antidote opportun contre cette vision positiviste, technocentrique et réductionniste. De même, on pourrait citer ici les résultats de l'éthologie et de la géographie humaine de Jacob von Uexküll à Auguste Berque, et même des "écologistes culturels" comme Leo Frobenius, qui ont respectivement abordé l'interaction environnementale en utilisant des notions empathiques et contextuelles comme Umwelt, oecumène et Paideuma. 

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Douguine lui-même défend la notion de Heidegger du Dasein en tant que lieu d'être organique, enraciné et historiquement significatif. Heidegger célèbre la surface plutôt que la profondeur, l'impression quotidienne plutôt que la théorie incarnée, la routine inconsciente plutôt que l'effort délibéré, et il crée ainsi une sorte de populisme existentiel: "Être, c'est habiter". En conséquence, l'appropriation par Douguine de ce motif heideggérien lui permet de construire un projet géopolitique totalisant, qui repose à la fois sur le localisme et le pluralisme.

Cependant, la vision finale du monde de Douguine concerne les polities géostratégiques ou les "blocs civilisationnels". Plus encore, Dugin postule qu'un esprit transcendant ou un "ange" surplombe chaque civilisation, ce qui essentialise fortement sa théorie des relations internationales. Néanmoins, l'angélologie politique de Douguine permet une lecture métaphorique fructueuse - un exercice également proposé par Giorgio Agamben, un schmittien de gauche. Maintenant, pour récapituler, je souligne l'endroit même où Douguine affirme sa singularité, en habitant un paysage posthistorique - pour ainsi dire, une arène eschatologique. 

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En tant que gnostique, Douguine est un dualiste métaphysique et comprend que la lutte finale, en tant que point culminant d'une série d'escarmouches mineures, est exclusivement binaire, littéralement manichéenne. À ce stade, la fin du temps terrestre devient donc le début du temps sacré. De même, l'espace du conflit devient lui aussi sacralisé, c'est-à-dire orienté vers le sacrifice et la mort. Les anges de la fin s'incarnent dans les puissances de la Mer et de la Terre, thalassocratie contre tellurocratie, Léviathan contre Béhémoth... En d'autres termes, il s'agit de cultures mobiles contre des cultures axiales, ces dernières étant amalgamées dans la masse eurasienne, appelée Heartland. 

dimanche, 17 octobre 2021

Alexandre Douguine: L'idée russe n'est pas notre création, elle fait ce que nous sommes

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L'idée russe n'est pas notre création: elle fait ce que nous sommes

Alexandre Douguine

Ex: https://www.geopolitica.ru/article/russkaya-ideya-eto-ne-nashe-tvorenie-chto-nas-tvorit

Universitaire, personnalité publique et idéologue le plus en vue de l'eurasisme dans le monde moderne, auteur de plus de 60 livres d'histoire, de philosophie et de géopolitique, qui traitent tous, d'une manière ou d'une autre, de l'idée russe, Alexandre Douguine raconte à Kultura le chemin parcouru par la Russie et les routes qui l'attendent à l'avenir.

Ce document a été publié dans le numéro 8 de la version imprimée du journal Kultura du 26 août 2021, dans le cadre du thème du numéro "L'idée russe : où la chercher et pourquoi est-elle importante pour la culture".

Aujourd'hui, nous parlons de l'idée russe. Et comment cela fonctionne-t-il dans le monde? Chaque pays et chaque nation a sa propre idée ? Philippine, brésilienne, kenyane?

Les pays qui ont leurs propres idées sont, en règle générale, les pays qui créent des empires, unissent de grands espaces ou sont très flamboyants, brillants et profonds. C'est-à-dire que tous les pays et tous les peuples n'ont pas une idée. Dans ce cas, par exemple, les Juifs n'ont pas eu d'État depuis deux mille ans, mais il y a toujours eu une idée juive. Les civilisations ont toujours leur propre idée. Il est important de comprendre que l'idée russe est l'idée d'une civilisation. Il y a beaucoup moins de civilisations que de pays. Parfois, les grandes civilisations ont une petite idée, et les petites nations une grande idée. 

L'idée brésilienne est bien là, elle est liée à une certaine réfraction de l'idée portugaise. C'est le sebastianismo, la saudade, dont les poètes Fernando Pessoa et Teixeira de Pescoaes ont parlé à merveille... Mais il n'y a pas d'idée kenyane. Mais il y a une idée africaine en Afrique. Et les différentes civilisations africaines portent en elles, si l'on peut dire, les germes des idées. Dans ma Noomachie, je ne faisais qu'explorer les idées de civilisations dans différentes parties du monde, chez différents peuples.

Il est stupide de mesurer la qualité des idées par les indicateurs du PIB ou le niveau de développement technique. Pour se vanter, pour dire: nous avons l'iPhone et l'intelligence artificielle. S'il est nécessaire d'en avoir de l'artificiel, c'est que le naturel ne vaut pas grand chose... L'iPhone n'est pas une idée ! Il peut être remplacée par un ensemble de capacités techniques. Une idée qui se cache dans la jungle de ces objets techniques n'est, en règle générale, que quelque chose de chétif, d'insignifiant. Une idée est une réalité extrêmement subtile, délicate, sublime. Il y a des choses dont on ne doit parler qu'en choisissant soigneusement ses mots et son intonation. Et lorsque nous prononçons le mot "idée", tout comme lorsque nous entendons le mot "Dieu", le mot "mort", "bonté", "beauté", nous devons nous recueillir intérieurement.

9788898809615.jpgComment les idées des civilisations diffèrent-elles? En termes d'échelle, de contenu?

Je pense tout d'abord que les idées diffèrent par leur beauté. L'ampleur d'une idée vient de sa saturation en beauté et en bien. L'idée russe est belle, bonne et vraie. Elle a les propriétés de l'esthétique métaphysique, car elle n'est pas utilitaire. Le peuple russe n'est ni pragmatique ni individualiste. Les Russes ne sont pas motivés par la survie. L'idée russe est une idée vitale, ni forcée ni abstraite. Il fait partie de ce qui fait que notre sang circule dans nos veines. L'âme fait d'un Russe un Russe. Pas une ligne dans un passeport, pas des caractéristiques extérieures. 

Si nous demandons respectueusement, que portez-vous en vous, l'idée russe? Peut-être entamera-t-on alors une conversation avec nous - une conversation historique, culturelle, interne. Il nous parlera des anciens Slaves, de leurs coutumes, de leurs rituels, de leurs liens avec les autres peuples, puis de ce qu'il a gagné lors de la formation de l'État russe dirigé par les Varègues, et enfin la conversation se poursuivra sur la période dite de Kiev. Puis quelque chose est arrivé à l'idée russe, il y a eu un éclatement de l'État kiévien en principautés. Et l'idée russe via "Le conte de la campagne d'Igor", par son auteur parle de la nécessité de s'unir face aux Polovtsiens à tous les princes russes. Ils ne l'ont pas écouté, et en conséquence, la Russie est tombée sous la coupe des Mongols. Mais savoir si l'idée russe a été sauvée ou perdue grâce à elle est une question extrêmement complexe. Certains peuples n'ont pas été soumis aux Mongols et ont disparu, mais d'autres, au contraire, l'ont été et ont connu par la suite un énorme succès.

Nous sommes sortis de l'ombre de la Horde au 15e siècle et avons proclamé le Royaume de Moscou au 16e siècle. Notre idée russe s'est revêtue d'une pourpre impériale et a pris la forme de Moscou comme Troisième Rome. Plus tard, il entre dans les terribles épreuves de la période des troubles et les surmonte grâce à l'élection des Romanov. Puis le schisme de l'église divise l'idée russe en deux. C'est une tragédie. À partir de cette époque, les Russes sont en quelque sorte devenus schizophrènes. Deux voix qui ne cessent de s'affronter : nous avons la moitié de Moscou et celle de Saint-Pétersbourg, l'orthodoxie et les vieux croyants, le slavophilisme et l'occidentalisme ...

L'histoire de la maladie de l'idée russe commence. Les slavophiles l'offrent pour guérir, pour restaurer l'unité perdue à l'époque de Petrovsky, tandis que les Occidentaux disent qu'il n'y a pas besoin d'une idée russe du tout.

Nous sommes entrés dans le XXe siècle dans une plus large mesure avec les slavophiles - c'est l'âge d'argent, nous avons commencé à sentir la présence slavophile dans la philosophie religieuse russe.

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Et soudain, une autre catastrophe - les bolcheviks arrivent au pouvoir, porteurs d'une idéologie incroyable - et non occidentalisée ou slavophile. Il semblerait qu'il n'y ait plus rien de russe. Mais soudain, contrairement à tout, une partie importante du peuple russe reconnaît l'idée russe... dans le communisme.

Après la destruction de l'Union soviétique, une idée entièrement occidentalisée et libérale nous est parvenue, qui est incompatible avec l'idée russe. En 1991, une "idée non russe" prévalait dans notre pays, qui disait: tout ce qui est russe - la droite et la gauche, le rouge et le blanc - est inutile, nous n'avons pas de manière spéciale, il n'y a pas d'idée russe ! Tout ce qui était russe dans les années 90 ne subissait que moquerie.

En 2000, Poutine est arrivé et a dit: non, nous étions pressés, revenons à la réalité. Et bien que l'élite ait continué à se moquer de l'idée russe et continue encore maintenant, mais le peuple lui-même a commencé à élever la voix, celle de l'idée russe dont il a besoin. Un besoin vital... Et chaque fois qu'il y a eu un soupçon de sa manifestation - en 2008 dans le Caucase, en Crimée, dans le Donbass, pendant le printemps russe, lors de la victoire en Syrie, lors du prochain cycle de conflit avec l'Occident - les gens ont réagi de manière très vive. L'idée russe nous donne des signes qu'elle est vivante, même si, oui, elle est réprimée et malade aujourd'hui.

Un point intéressant : l'idée russe ne vit pas dans la population. Si nous interrogeons la population sur cette idée, nous entendrons quelque chose d'indéchiffrable: l'un veut une pension plus importante, et l'autre dit avoir mal aux dents ... Mais si nous voyons les personnes derrière la population, nous obtiendrons une réponse complètement différente. Où se trouve la population et où se trouve le peuple ? En une seule et même personne. Ce sont deux faces de notre être: l'une profonde et authentique, l'autre superficielle, momentanée. La population a besoin d'avantages sociaux - une carrière, une satiété, des ascenseurs sociaux. Mais les gens répondent à des impulsions immatérielles tout à fait différentes. Par conséquent, le peuple dit : nous ne voulons absolument pas de l'idée libérale, que l'élite nous impose.

Si nous mettons tout cela ensemble, nous pouvons voir l'incroyable histoire de l'idée russe, comment elle a traversé les générations. L'idée russe n'est pas notre création, mais ce qui nous crée. L'idée à travers l'histoire crée un peuple avec ses paradoxes, ses problèmes, ses tragédies, ses guerres, ses souffrances, ses réalisations, sa fierté.

Y a-t-il d'autres composantes indispensables à une idée civilisationnelle et spécifiquement russe que la beauté ? L'énergie, peut-être ?

Soit l'idée est vivante, soit elle ne l'est pas. Si une idée doit être branchée dans une prise, c'est un aspirateur, au mieux un ordinateur, mais pas une idée. Platon a une formule: les idées flottent ou meurent. Une idée est ce qui nous fait. Il s'agit de notre langue, de notre culture, de nos souffrances, de nos péchés, de notre justesse, de nos erreurs et de nos choix. Nous sommes une partie organique de cette idée.

Quand les libéraux disent qu'une telle chose n'existe pas, ils la tuent comme ça. Il n'y a pas de position neutre dans ce sens. Il ne s'agit pas d'un jeu de devinettes: c'est ou ce n'est pas le cas. Il est très important de dire, "Soi !" - car c'est un acte de création spirituelle. Si nous disons "oui !" à l'idée russe, elle existe. Elle nous répond "oui" aussi. Et puis il y a les gens. Et donc... une population...

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L'idée russe telle que vous la concevez est-elle monolithique ou existe-t-il différentes variantes de son développement ?

Je ne pense pas que quiconque puisse prétendre avoir le monopole de l'idée russe. Ici, l'essentiel est de reconnaître son existence. Parce que pour certaines personnes, l'idée russe possède une existence propre, et pour d'autres, elle est le produit d'une construction (elle sera telle que nous la construirons). Je m'adresse à ceux qui considèrent que l'idée russe existe, et nous lisons différents visages de l'idée russe dans l'histoire de la Russie. Mais si l'on considère que l'idée russe est un produit de la créativité intellectuelle, c'est-à-dire qu'elle est secondaire et représente une superstructure sur quelque chose de matériel, dans ce cas l'idée se transforme en un simulacre.

Si nous croyons que l'idée russe est, alors nous croyons que c'est le peuple, parce que l'idée russe est notre âme. Dans ce cas, il y a, bien sûr, de nombreuses versions. Les personnes qui se considèrent comme faisant partie du peuple, répondant à la question sur l'idée russe, donneront différentes formulations, mais le point commun sera l'intonation, le ton. Il s'agit d'une dispute entre Russes sur l'idée nationale, comme dans Les frères Karamazov de Dostoïevski, par exemple. Chaque Karamazov, chaque personnage est une version différente de l'idée russe. Là, même chez Smerdiakov, il y a un aperçu, bien que déformé, de l'idée russe. Dostoïevski est un écrivain tellement russe qu'il ne peut dépeindre rien de non-russe. Tout ce qu'il écrit devient russe dans son âme russe. Même lorsqu'il dépeint des maniaques et des crapules: il a à la fois le vice et la sainteté russes. C'est un espace d'amour pour le russe et d'acceptation du russe, c'est la musique de l'idée russe.

Mes connaissances, Youri Mamleev et Edouard Limonov, qui sont aujourd'hui décédés, ont malheureusement décidé dans leur jeunesse que les communistes, ici en URSS, étaient horribles, alors ils ont tous deux décider d'aller à l'Ouest, où il y a la liberté et où ils pourront écrire librement. Lorsqu'ils sont arrivés là-bas, ils ont vu que la Russie dans n'importe quel état, même communiste, ce qu'ils n'aimaient pas, était leur destin et que l'Occident ne leur appartenait pas. Cela va plus loin que le fait d'aimer ou de ne pas aimer l'idéologie, que le régime politique leur convienne ou non. La Russie est l'essence de Mamleev, de Limonov, de vous, de moi, de toute personne russe. Qui que nous soyons, fondamentalistes orthodoxes religieux ou agnostiques laïques, le Russe vit dans les deux, dans le saint et dans le pécheur. Et ceci constitue notre unité.

Les libéraux ne peuvent pas avoir l'idée russe, car pour leur philosophie la mesure de toutes choses est l'individu. L'individu dans l'idéologie libérale est une personne, dépouillée de tout lien avec l'identité collective. Il a d'abord été séparé de l'église par la réforme protestante, puis des domaines médiévaux traditionnels, il est devenu un individualiste bourgeois, puis il a été libéré des frontières nationales, est devenu un cosmopolite, et aujourd'hui, il s'est également libéré de l'identité sexuelle. Parler d'une version libérale de l'idée russe est donc une contradiction dans le sujet. L'idée russe communiste ou nationaliste est une construction douteuse, mais l'idée libérale est une contradiction ouverte.

cc6c8f842261388f3256781f3fdbf65e--russian-beauty-russian-style.jpgSi les nationalistes russes ont une idée de la Russie, elle est extrêmement déformée : les Russes ont toujours vécu dans un État poly-ethnique, lit-on chez Lev Goumilev. Nous n'avons jamais été purement slaves sur le plan racial, nous avons toujours eu des injections génétiques turques, finno-ougriennes et autres. Le nationalisme russe est un phénomène artificiel, presque aussi non-russe que le libéralisme.

Et les communistes russes ont un lien encore plus douteux avec l'idée russe, essayant de combiner le désir russe de justice et de bonne société avec les idéaux du communisme. Je pense que c'est une faiblesse intellectuelle, mais en même temps, il est impossible de nier un certain lien entre la période soviétique et l'idée russe. Mais cela ne parle que de la force du début russe, qui est capable de digérer même le marxisme, l'internationalisme et le matérialisme russophobe.

Et donc quand on écarte ces trois versions (libéralisme, communisme et nationalisme), qu'on sort les poubelles de la Russie, tous les autres vecteurs pour retrouver l'idée russe, tout ce qui est construit sur un amour sincère pour le peuple russe, qui vient d'une lecture attentive de l'histoire russe - est tout à fait possible. L'idée russe ne prétend pas coïncider exactement avec l'eurasisme, le slavophilisme, l'orthodoxie, mais elle énonce clairement ce qui lui est étranger.

Et maintenant, au-delà des idéologies politiques modernistes purement occidentales (libéralisme, communisme et nationalisme), nous pouvons voir : l'énorme richesse de la pensée orthodoxe russe, la tradition byzantine, une ontologie holistique (globale) particulière, la philosophie religieuse russe qui n'était pas strictement slavophile, l'âge d'or de Pouchkine, Dostoïevski et Tolstoï.

Nous verrons l'âge d'argent russe, qui a également vécu l'idée russe. Aucun des génies de l'âge d'argent - Merejkovski, Tsvetaeva, Rozanov, Sergueï Boulgakov, Florensky, n'importe qui d'autre - ne fait partie des libéraux, des communistes ou des nationalistes. Ils sont les découvreurs et les explorateurs de continents entiers et originaux de la pensée russe. Quel dommage que ces domaines de l'esprit soient négligés aujourd'hui. Pourquoi sont-ils négligés ? Parce que nous parlons et discutons tout le temps de l'économie, de la façon dont l'Union soviétique était bonne ou mauvaise. Mais il ne s'agit pas du tout de ça... Et lorsque nous sommes dans une frénésie constante de disputes sur les mauvaises choses, tout ce qui est présent nous semble insignifiant.

Nous ne voyons pas, par exemple, que l'eurasisme n'est pas un dogme ou un canon, mais simplement une invitation à penser au-delà de certains clichés ; c'est un développement ultérieur de la pensée slavophile. Donnons à la société la possibilité de suivre à nouveau ces chemins: les slavophiles, les eurasiens, les philosophes religieux russes, le chemin de Dostoïevski, ou encore le chemin controversé, mais important, de Tolstoï, le chemin de l'âge d'argent... Mais où sont les Tolstoi russes d'aujourd'hui? Au lieu de cela, on trouve des partisans du développement de l'IA, des propriétaires d'iPhone 12 et des journalistes qui fulminent à propos de choses auxquelles ils ne comprennent absolument rien. Une fois que nous aurons effectué cette opération cruciale de démantèlement de la pensée politique hégémonique, colonialiste impérialiste occidentale imposée de l'extérieur, nous découvrirons une étendue gigantesque de la pensée russe.

Ai-je bien compris que l'idée russe peut être suivie dans n'importe quel système d'État?

Et ce n'est pas une question à l'idée russe, c'est une question à un système. Un système définit sa propre attitude à son égard. Par exemple, dit : je suis d'accord avec cela - et ce sera un système politique ouvert à l'idée russe, et cela se verra mieux à travers elle. La formation peut dire : je ne vous connais pas, vous, l'idée russe, partez. Cela ne signifie pas que l'idée russe va disparaître. Mais alors l'ordre s'y opposera. La formation peut dire: "Je suis l'idée russe", elle manquera la cible et se révélera être une parodie, une simulation. Il s'agit d'une question très subtile. Notre État et notre peuple sont loin d'être des coïncidences...

L'idée russe, ainsi que tous les êtres vivants, est mobile. Il ne disparaît pas, même là où nous ne le voyons pas. Et dès que nous essayons de la réparer, nous créons une effigie de l'idée russe, un simulacre. À l'époque de Pierre, l'État russe devient soudainement non russe. Mais lorsqu'il semble qu'il sera occidental, non russe jusqu'à la fin des temps, tout change à nouveau - au XIXe siècle, sous le règne de nos derniers tsars, il redevient soudain de plus en plus russe. Ou l'Union soviétique - il semble impossible de penser à quelque chose de plus anti-russe, mais la russeité germe ici aussi : collectivisme, absence d'individualisme, héroïsme, désir de construire un grand État, justice sociale, rejet de l'Occident ... C'est également un trait russe. L'Occident impose, dit : vous devez être comme nous ; il n'y a pas d'autre idée - et votre idée est "particulière". Nous, les Russes, nous nous entêtons à toutes les époques à essayer d'échapper à ce qui est imposé par l'Occident. Nous nous perdons presque, mais... nous nous retrouvons en fin de compte.

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Quoi qu'il en soit, je dois dire que la forme d'État que nous avions dans les années 90 était ouvertement russophobe, anti-russe... Elle était dirigée contre l'idée russe, contre le peuple russe. Mais Poutine, qui n'a pas changé le régime, a changé son contenu, sa référence. Tout, semble-t-il, est resté le même, mais il y avait beaucoup plus de russe. Pas encore assez, même critiquement peu, mais beaucoup plus...

Et pourtant, ce qui vient de l'État ressemble davantage à une construction, un simulacre.

Tout à fait. L'État feint en quelque sorte l'idée russe - il suffit de regarder les caractéristiques physionomiques des personnes en charge de la politique intérieure. Quelle idée russe? Regardez cette série de portraits ! Mais leur cycle est un Geschäft mesquin, l'élite des temporaires a une courte durée de vie, alors que l'idée russe a une longue durée. Par conséquent, les gens peuvent percevoir cette construction d'une manière complètement différente, tout comme le communisme a été réinterprété, ils peuvent également réinterpréter ce simulacre. Bien sûr, nous voyons un faux, un malentendu dans le visage du patriotisme russe moderne, mais il ne fait pas appel à une instance neutre, pas à un vide à partir duquel tout peut être moulé. Dans les profondeurs de la société, le peuple dort. Et ce peuple qui réagit à certains signes - la Crimée est à nous, le printemps russe, le monde russe - entend quelque chose de complètement différent de ce que disent les responsables qui tentent de résoudre leurs problèmes immédiats. On ne peut donc pas dire qu'il s'agit d'un simulacre complet. Hegel appelait cela une ruse de l'esprit du monde, du Weltgeist: chaque personne pense agir selon sa propre logique, mais toutes les personnes ensemble n'agissent pas selon leur propre logique. L'idée russe est notre esprit mondial, notre Weltgeist, l'esprit de l'homme russe conciliaire. De nombreux facteurs indiquent que l'idée russe a profité du simulacre plutôt que l'inverse.

Dans votre livre sur la géopolitique, la Russie apparaît comme un "collectionneur d'empire". Pensez-vous qu'un tel point de référence soit réalisable si, selon Heinrich Jordis von Lohausen, on "pense en millénaires et en continents"?

Un empire est simplement une organisation de territoires supranationaux. Et l'Union européenne d'aujourd'hui est en quelque sorte un empire. L'Union soviétique était un empire, le monde centré sur l'Amérique est également un empire, et la Chine est un empire, car elle n'est pas seulement un État-nation. Si l'on parle de l'empire comme d'un système supranational de contrôle, c'est une merveilleuse façon d'organiser la société. Une autre chose est que l'empire est le contraire de l'impérialisme. L'impérialisme est l'imposition d'un seul modèle à l'échelle mondiale, tandis que l'empire est la création d'une sorte d'instance qui pourrait contrebalancer les groupes les plus divers - ethniques, religieux, sociaux, culturels, unifier des espaces, harmoniser des mondes entiers... Ainsi, le destin de la Russie est sans aucun doute d'être un empire. Mais un empire d'un nouveau type: démocratique, polycentrique, multipolaire, ne prétendant pas à l'unicité, et autorisant d'autres empires - chinois, islamique, européen, africain, latino-américain...