vendredi, 21 août 2026
Le Prince de Machiavel et les leçons pour les dissidents

Le Prince de Machiavel et les leçons pour les dissidents
Source: https://erkenbrand.net/de-heerser-van-machiavelli-en-de-l...
De quoi parle le livre ?
L’essentiel de cet ouvrage peut être résumé afin d'en faire un guide pour acquérir et conserver le pouvoir, vu du point de vue d’un prince. La meilleure façon pour un prince d’y parvenir dépend cependant de toutes sortes de circonstances liées à lui-même, à sa principauté, à ses sujets, etc. Ces différents éléments peuvent être grossièrement répartis en quatre catégories:
1 : Le caractère du souverain en question.
Quelle est l’origine du souverain ? S’agit-il d’un prince de naissance ou a-t-il accédé au pouvoir autrement ? Quel est son caractère ? Est-il généreux ou avare ? Est-il un combattant pour la justice ou un tyran cruel ? Tout cela a son importance, car l’image perçue du prince influencera l’attitude de ses ennemis, de ses alliés et de ses sujets.
2 : Comment le souverain a acquis son pouvoir.
Quels sont les processus qui ont mené le prince au pouvoir ? S’il n’est pas un prince de naissance, plusieurs voies sont possibles pour parvenir à la tête d’un État, chacune avec ses propres variables, comme la nature du soutien dont il a bénéficié lors de son ascension, ou la situation de la principauté avant son règne. La manière dont le pouvoir est acquis est également cruciale: l’a-t-il obtenu grâce à des exploits héroïques au combat ou de façon rusée en éliminant tous ses rivaux ? Combien de son succès est dû à sa propre compétence et quelle fut la part de la fortune ? Les réponses à ces questions influencent sa période de règne, en particulier au début, lorsque sa position doit encore être consolidée.

3 : À quel type de principauté appartient l’État.
L’auteur décrit divers types de principautés sur lesquelles un prince peut régner, et leur importance réside dans le fait que ces variantes présentent de grandes différences. Chacune nécessite une politique spécifique et pose ses propres défis, lesquels varient considérablement selon les cas. Il va de soi qu’un prince héréditaire héritant d’une principauté dont la famille est aimée des sujets (le fameux « prince de naissance ») aura la tâche plus aisée qu’un nouveau prince à la tête d’un État tout juste conquis. Cela est d’autant plus vrai si ce nouvel État est composé de territoires récemment annexés, peuplé de groupes parlant différentes langues, ayant des lois et coutumes diverses, et parfois habitués à l’autogestion.
Un autre élément important à prendre en compte est la position géographique et sociopolitique de la principauté en question. Des puissances concurrentes convoitent-elles ce territoire ou est-il sans intérêt stratégique ? D’autres facteurs encore déterminent le degré potentiel (d’in)stabilité d’une principauté.
4 : Quel type de population (sujets et noblesse) vit dans la principauté.
Les catégories précédentes en disent long sur la situation d’un État, mais l’analyse est incomplète sans la quatrième: le facteur organique. Le type de population auquel un prince doit faire face se compose de deux groupes: la noblesse et la masse populaire. La noblesse est une force à surveiller, car elle peut conspirer contre le souverain – entre elle ou avec des éléments extérieurs; elle peut aussi tenter de gagner la faveur du peuple au détriment du prince, compromettant ainsi la stabilité du régime. Surtout en période de troubles, il faut être vigilant. Les opportunistes parmi les nobles représentent le plus grand danger et doivent être surveillés de près. La masse, quant à elle, constitue toujours la majorité et forme la structure organique de l’État. Ce groupe est assez flexible, et tant que l’on respecte son honneur, les femmes et la propriété, il est disposé à tolérer beaucoup.
Cependant, si un prince néglige ses devoirs envers le peuple et suscite une haine réelle, la situation change radicalement. Le soutien populaire est généralement une bonne protection contre les attentats fomentés par les rivaux, car les auteurs d’un complot redoutent la colère du peuple. Si ce dernier devient hostile au prince, une tentative de coup d’État pourrait avoir lieu sans grandes conséquences.

Ce qui précède offre un très bref aperçu des 26 points majeurs abordés dans l’ouvrage. Pour étayer ses analyses théoriques, Machiavel use abondamment d’exemples contemporains ou historiques, mettant en lumière les erreurs et les bonnes tactiques de figures historiques dans le contexte de conquêtes, de révoltes, de guerres, etc.
Quel est le point de vue adopté et quels sont les motifs ?
Le livre est écrit du point de vue d’un diplomate ayant vécu la majeure partie de sa vie dans la Florence des XVe et XVIe siècles, là où il est né et a grandi. L’auteur évoluait socialement dans les milieux de la haute société italienne, et le fait qu’il ait vécu au cœur de la Renaissance lui a permis d’observer de près les évolutions politiques et sociales de cette époque agitée. Le fait qu’il ait travaillé toute sa vie sur cet ouvrage montre qu’il y a intégré quasiment toute son expérience, ce qui lui donne une assise pragmatique solide.
Ce contexte se reflète clairement dans le style de l’ouvrage, que l’on peut qualifier de pragmatique: Machiavel ne se laisse pas détourner par des considérations morales. Il explique lui-même ce choix en affirmant que de nombreux princes se préoccupent trop de «ce que les choses devraient être» et pas assez de «ce qu’elles sont réellement». Ce style a conféré à l’ouvrage une valeur intemporelle, car la nature humaine évolue bien plus lentement que l’environnement social.
La question du véritable motif de l’auteur semble avoir deux réponses. À la lecture du texte, il apparaît qu’il y a un motif pratique direct et un motif idéologique plus indirect. Le premier est évident dans le style du livre: il a été écrit pour informer les princes de son temps, et ceux du futur, des situations auxquelles ils pourraient être confrontés au cours de leur règne, et leur apprendre à éviter les erreurs des souverains du passé afin de rendre leurs États plus stables. C’est donc réellement un «manuel du pouvoir».
L’autre motif n’apparaît que dans la dernière partie du livre. Il s’agit de restaurer la gloire de l’Empire romain, un but qui ne peut être atteint que si la stabilité est assurée. L’auteur se lamente souvent sur l’échec des souverains de son époque. S’ils suivaient ses conseils, ils pourraient viser des objectifs plus élevés que leur simple survie.

Quels sont les points les plus marquants/intéressants ?
Un des aspects les plus frappants de ce livre est que la majeure partie de son contenu ne semble pas reposer sur des techniques de manipulation sophistiquées. Au contraire, tout paraît assez évident. Mais il est important de retenir que Machiavel fut le premier à réunir toutes ces perspectives logiques éparses en un texte concis. Il ressort aussi du livre que de nombreux souverains du passé connaissaient certains de ces éléments, mais par manque de compétence, ils échouaient souvent – et dans le domaine politique ou militaire, l’échec signifie généralement la fin. La synthèse de ces connaissances permet en théorie d’éviter bon nombre de ces erreurs, et de se concentrer sur des objectifs plus élevés, comme la restauration de la grandeur de Rome.
Un autre aspect intéressant du livre concerne la vision de l’auteur sur la masse et la société. On a déjà mentionné son point de vue très pragmatique, qui se retrouve aussi dans ce domaine. L’auteur décrit l’individu moyen comme « ingrat, imprévisible, faux, lâche et avide », prêt à être loyal envers son prince tant que tout va bien, mais se retournant sans scrupule contre lui dès que la situation l’exige. Il énonce ainsi les jugements les plus négatifs sur l’homme moyen, montrant que la masse n’est en rien sincèrement intéressée par la politique ou des visions supérieures, mais veut simplement vivre sa vie.
Si ce constat est controversé dans le monde post-Lumières, il n’en demeure pas moins vrai en pratique aujourd’hui qu’à l’époque de Machiavel. L’ego du citoyen ordinaire peut être flatté par des termes sacralisés comme "démocratie", "libre choix" et "individualisme"; dans les faits, ils restent manipulés et déplacés comme des sacs de sable métaphoriques, grâce à la manipulation mentale et aux illusions. La grande différence avec l’époque de Machiavel est qu’aujourd’hui, on en sait beaucoup plus sur les possibilités de manipuler l’esprit humain et que les techniques sont devenues bien plus sophistiquées (pensez à la propagande moderne de Bernays combinée à la télévision).
Un autre point notable du livre est sa vision sur les mercenaires face à la vertu de fidélité. Même si ces concepts sont aujourd’hui un peu datés (quoique présents dans certains conflits modernes), leur version abstraite – la qualité contre la quantité – est plus pertinente que jamais. Le monde postmoderne est régi par une mentalité quantitative qui dégrade tout, mais cela fait que la moindre expression de qualité ressort d’autant plus.

Quelle est la pertinence du livre pour le monde actuel ?
Même si le contexte historique d’origine et nombre de ses caractéristiques – par exemple la structure géopolitique de petits États rivaux – ne sont plus d’actualité, beaucoup des stratégies décrites le sont encore. Le monde change, la situation sociopolitique aussi, mais la nature humaine reste presque immuable, quoi qu’en disent les philosophes à la mode. Machiavel écrit déjà qu’à son époque, l’opinion de l’armée comptait moins qu’à l’époque romaine, tandis que l’opinion de la masse devenait plus importante. Il ne s’agit pas de dire que chaque individu compte, mais que la perception collective du régime compte, par exemple parce qu’elle retire l’immunité du prince contre les attentats lorsque la haine populaire est profonde.
Aujourd’hui, la situation est encore plus complexe. L’avis général de la population reste déterminant, mais les techniques de manipulation de masse sont bien plus avancées qu’à l’époque de Machiavel. L’opinion publique est formulée par une élite d’oligarques internationaux qui financent les propagandistes, lesquels transmettent ensuite ces opinions à la masse par le biais des médias.
Cette construction, qui sert effectivement de « ministère de la Vérité », peut aussi être utilisée comme arme pour ruiner des personae non gratae. Mais aujourd’hui, contrairement à l’époque de Machiavel, les véritables dirigeants peuvent facilement rester dans l’ombre grâce à l’illusion de la démocratie. La masse peut se défouler en « votant » pour renvoyer quelques dirigeants de façade lors de périodes troubles, ce qui permet de maintenir la confiance dans le système. Cette illusion de choix est la principale carte des dirigeants contemporains pour se maintenir au pouvoir – et c’est pour cela qu’elle est devenue sacrée. Le consentement des sujets reste donc essentiel, même si sa forme a changé : il ne concerne plus les véritables dirigeants (dont l’existence et le pouvoir sont souvent ignorés), mais le système qui les maintient en place. Tant que la confiance dans ce système illusoire existe, les dirigeants restent souverains.

Il existe un autre concept machiavélien qui a partiellement été neutralisé par ce système: la malédiction et la grâce de Fortuna. Cette déesse a toujours joué un rôle dans l’histoire mondiale, car un prince ne peut jamais tout prévoir. Des circonstances imprévues existeront toujours. Fortuna a ruiné beaucoup de dirigeants en se retournant contre eux, tout en en gratifiant d’autres. Même si elle reste présente comme angle mort ou cadeau surprise, ses effets sont aujourd’hui plus facilement contrôlables. Souvent, on peut intercepter ses sabotages avant qu’ils n’atteignent la masse, et dans d’autres cas, manipuler l’opinion pour en imputer la faute à un autre (souvent un ennemi du système).
On pourrait croire que les principes machiavéliens sont dépassés dans le monde moderne. Il n’en est rien. Les élites internationales utilisent toujours les conseils de Machiavel dans leurs luttes internes, souvent sous forme de guerres, comme le montre le conflit Russie/Ukraine. Les nouvelles techniques de propagande permettent simplement de masquer les véritables motifs sous un écran de fumée et d’illusions.
Il faut aussi rappeler que l’essence du machiavélisme décrit une mentalité préexistante à Machiavel. Cette mentalité, une volonté de puissance indifférente à tout principe ou responsabilité, existe chez chaque individu. Elle est universelle et fut la première fois clairement formulée par Machiavel dans le pragmatisme froid de sa philosophie. Même si la complexité du système moderne dissimule beaucoup, il est difficile de nier que la réalité de l’ère mercantile moderne est fondamentalement machiavélienne. Dans un système sans principes supérieurs, seul un pragmatisme froid et utilitaire domine. Cette mentalité a investi toutes les strates du système, notamment dans le monde des affaires. La concurrence entre entreprises (souvent des luttes de cartel contre les petits) en est un exemple et il est très machiavélien. Même à l’intérieur des entreprises, tous les coups sont permis (ou tous les chapitres du livre sont appliqués) pour gravir les échelons.
Il en va de même au sein des partis politiques (qui sont aussi, en fait, des entreprises), qui se révèlent souvent être des champs de bataille de type machiavélien. Un coup d’œil sur n’importe quel réseau social montre que la masse n’a pas échappé à la danse et, grâce à une atomisation systématique, s’est retrouvée plongée dans une lutte machiavélienne de « vertu » de tous contre tous.

Quelles leçons les dissidents d’aujourd’hui peuvent-ils en tirer ?
Toutes les leçons du livre décrivent une volonté froide de puissance: il ne s’agit pas d’une question morale de bien ou de mal, mais d’un outil amoral que chacun peut utiliser. Le machiavélisme est souvent perçu négativement, mais dans ce cas la théorie est déjà teintée par l’image pratique d’un individu nuisant à autrui pour s’enrichir. Ce machiavélisme purement individuel, tel que décrit plus haut, est effectivement destructeur pour la construction d’une communauté et d’une société. Mais si le machiavélisme est compris comme un fait neutre de l’existence, il peut servir à bien plus que l’enrichissement individuel. Il faut alors considérer les motivations originales de Machiavel lui-même, qui indique que la compréhension de ses théories procure un avantage dans le jeu et permet d’obtenir plus de stabilité pour viser de plus grands objectifs. L’importance de la stabilité pour le développement est une loi éternelle.
Même si les théories de Machiavel sont aujourd’hui bien connues dans les sphères élevées (on peut supposer que tout le monde dans certains milieux a lu ce livre), ceux qui sont en dehors de ces cercles peuvent toujours y trouver un avantage en se familiarisant avec les règles du jeu et en reconnaissant certaines situations plus rapidement. Cet avantage se manifestera surtout dans la défense de son cercle, car il encourage la fidélité et permet de repérer plus facilement les opportunistes machiavéliques qui sont déstabilisateurs.

Quelle leçon les dissidents peuvent-ils tirer de cet ouvrage ?
Une leçon essentielle pour les dissidents: la préférence claire de Machiavel pour se concentrer sur «ce qui est» plutôt que sur «ce qui devrait être». L’importance de cela ne doit pas être sous-estimée, car l’histoire est un processus organique qui, bien que cyclique, ne se répète jamais exactement. Si un certain idéalisme est absolument nécessaire, et si l’on peut (et doit !) apprendre du passé, il faut aussi se méfier de l’ombre sombre de la nostalgie. La nostalgie d’un monde idyllique qui n’a jamais existé n’est pas seulement illusoire, elle démoralise aussi. Au lieu de fermer les yeux sur la réalité actuelle, il faut regarder les cartes qui nous ont été distribuées, car c’est avec celles-ci que la partie se joue aujourd’hui.
19:06 Publié dans Philosophie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : machiavel, philosophie, philosophie politique, théorie politique, sciences politiques |
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Les escrocs nationaux-bourgeois: Dick Erixon et la droite "Excel" et moderne

Les escrocs nationaux-bourgeois: Dick Erixon et la droite "Excel" et moderne
Source: https://hardensrost.substack.com/p/de-nationalborgerliga-...
Une forme particulière de tromperie caractérise une grande partie de la droite contemporaine. Des personnalités qui, depuis des décennies, ont défendu exactement le même ordre économique et culturel qui a jadis dissous nos communautés, affaibli nos traditions et rendu l’homme toujours plus déraciné, tentent aujourd’hui de se présenter comme les défenseurs de la civilisation, tout en continuant de défendre la même logique économique qui a contribué à cette dissolution.
Dick Erixon (photo) est un exemple clair de cette évolution. Issu des milieux néolibéraux du Parti du Centre et pétri de l’idéologie de marché de la boîte à penser Timbro, il s’est progressivement transformé en commentateur conservateur, qui vante notre héritage chrétien, notre identité occidentale et la décadence civilisationnelle actuelle qui, à l’heure où j’écris, ronge la société suédoise.
Mais sous la surface, la vision du monde fondamentale reste la même. Il s’agit toujours de gérer la société libérale de marché, mais avec une rhétorique plus patriotique et une nostalgie d'ordre culturel. Il s’est créé ainsi une sorte de langage nationalisé pour protéger les valeurs du libéralisme de marché.
C’est pourquoi ce nouveau conservatisme bourgeois semble si souvent totalement creux. Il défend les formes extérieures de la civilisation tout en ayant perdu son contenu.
La société comme projet de management
Lorsque Dick Erixon et d’autres chroniqueurs similaires parlent de la crise de la société, l’accent est presque toujours mis sur les institutions, l’économie et l’administration. Il s’agit d’un État plus fort, d’une croissance accrue, de plus de policiers, de budgets de défense plus élevés, d’une politique migratoire plus stricte et d’un positionnement géopolitique. Les problèmes sont traités comme des questions purement techniques. On imagine que si les systèmes fonctionnent simplement un peu mieux, alors la société se guérira aussi.
Mais une civilisation n’est pas avant tout un projet administratif. Elle repose sur une culture vivante, sur des coutumes et des loyautés, des croyances religieuses et un profond sentiment de continuité historique. Lorsque ces racines s’affaiblissent, il ne sert à rien que l’économie fonctionne efficacement ou que l’État soit mieux organisé. Une société peut être parfaitement bien administrée et mourir spirituellement en même temps.

Le marché, destructeur de la tradition
C’est ici que la droite moderne révèle sa contradiction la plus profonde. Elle prétend vouloir défendre la famille, la nation et les communautés traditionnelles, mais elle s’appuie sur le même ordre économique qui, peu à peu, les a détruites.
La logique du marché dérégulé exige mobilité, flexibilité et transformation permanente. On attend des gens qu’ils déménagent là où il y a du travail, qu’ils adaptent leur vie aux besoins de l’économie et qu’ils se considèrent comme des individus en compétition, plutôt que comme des membres d’un organisme historique et social. Les cultures locales, les structures familiales et les communautés stables sont constamment subordonnées aux exigences d’efficacité du marché. L’homme cesse alors d’être membre d’une culture vivante et devient, à la place, un acteur économique remplaçable ou une unité de production.
Ce n’est pas une nouvelle prise de conscience. Dès l’essor de l’industrialisation, il y a eu des penseurs qui ont vu comment les forces du marché commençaient à défaire les liens des anciennes structures sociales et morales. Déjà au XVIIIe siècle, Justus Möser mettait en garde contre la montée du rationalisme et des intérêts commerciaux centralisés qui menaçaient les coutumes locales uniques et les usages hérités des ancêtres.

Hilaire Belloc et G.K. Chesterton
Dans le même esprit, Hilaire Belloc et G.K. Chesterton ont montré comment le marché du travail libre fonctionnait en pratique comme une gigantesque machine qui privait les gens de leurs biens et les arrachait à leur milieu naturel. Karl Polanyi l’a formulé mieux que n’importe quel traditionaliste, bien qu’il fût socialiste, en décrivant comment la société s’est trouvée subordonnée à l’économie, au lieu que ce soit l’inverse. Il en va de même pour le socialiste chrétien R.H. Tawney, qui a critiqué un système dans lequel l’intérêt pur du profit est progressivement devenu le principe moral suprême de la société. Cette critique touche la droite moderne de plein fouet encore aujourd’hui, bien que ces penseurs aient vécu il y a près d’un siècle.
Mais pourquoi regarder ailleurs alors que nous pouvons regarder notre propre Suède? Ici aussi nous avions des penseurs radicaux mais conservateurs sur le plan culturel, comme Elin Wägner, qui, à l’instar de ses homologues internationaux, a vu exactement la même chose se produire ici. Elle a décrit comment la société industrielle moderne arrachait l’homme à son environnement naturel et comment le respect de la terre et des relations proches était sacrifié pour le profit à court terme.

Tout ce qui est solide se volatilise
Que vaut un conservatisme s’il se réduit à n’être que le gardien culturel du marché ?
Il ne suffit pas de parler avec chaleur du christianisme, de la nation et de la tradition, tout en défendant un ordre économique qui rend tout fluide: travail, identité, relations et appartenance. Aucun système n’est sans doute totalement exempt de contradictions, mais elles ne peuvent pas être aussi profondes et aussi fondamentales. C’est un peu comme dire qu’on croit en Dieu tout en le rejetant.
Tôt ou tard, le conflit logique éclate. Une société ne peut pas longtemps s’organiser autour de l’expansion économique et de la croissance, tout en espérant conserver des liens culturels et moraux forts.
Ici aussi, le discours de la droite bourgeoise sur l’Occident devient souvent étrangement superficiel. L’Occident se réduit à des institutions, à l’économie de marché et à la géopolitique, au lieu d’être compris comme une tradition culturelle et spirituelle plus profonde. Le christianisme n’est plus traité comme une vérité qui exige quelque chose de l’homme, mais comme un simple ciment pratique pour assurer l’ordre et la stabilité de la société. La spiritualité devient un contenant vide si elle n’est qu’un marqueur culturel au service des forces économiques.
La faillite de la droite "libéro-réactive"
La politique devient ainsi de plus en plus technocratique. Les problèmes de société sont compris comme de simples questions de gestion, d’incitations et d’administration, plutôt que comme l’expression d’une dissolution culturelle et existentielle profonde. Mais l’homme ne vit pas seulement de consommation, de sécurité et d’efficacité. Tôt ou tard, le vide surgit quand même.
C’est pourquoi la droite moderne apparaît si souvent comme réactive et impuissante, malgré sa grande confiance en elle-même. Elle tente fébrilement de freiner les conséquences d’un développement dont elle continue à défendre les principes de base.

La réaction traditionnelle vs la réaction libérale
Une critique vraiment traditionaliste ou réactionnaire ne cherche pas seulement à administrer les conséquences de la dissolution libérale par une meilleure gestion et une rhétorique plus dure. Elle pose une question plus profonde: qu’y avait-il dans la logique économique de la modernité libérale qui a rendu nos sociétés si fragiles dès le départ?
La dissolution culturelle n’est pas un accident de l’histoire. Elle naît d’un système qui, pendant longtemps, a subordonné la communauté, la continuité et les loyautés locales aux exigences du marché en termes de mobilité, de croissance et de transformation permanente. Lorsque les gens sont arrachés à leur contexte et que tout devient interchangeable, les liens sur lesquels repose une civilisation s’affaiblissent aussi.
Dick Erixon n’a jamais vraiment affronté cette contradiction. Il a surtout changé de langage, passant du néolibéralisme au national-libéralisme. Le bureau de Stockholm a été remplacé par un bureau à Bruxelles, mais l’analyse de fond reste la même: des institutions plus efficaces, une rhétorique plus dure et une fidélité constante à l’ordre libéral du marché.
C’est pourquoi la nouvelle droite apparaît si souvent comme une forme étrange de réaction libérale. Elle réagit aux conséquences sociales du libéralisme, mais continue de défendre bon nombre de principes économiques qui les ont créées.
On ne peut pas sauver la famille tout en adorant la logique économique qui rend toutes les relations provisoires. On ne peut pas parler de continuité culturelle quand tout dans la société est organisé autour du changement permanent. Et on ne peut pas défendre une civilisation si l’on se réduit à n’être qu’un producteur, consommateur ou unité administrative.
Une droite qui ne comprend pas ce que le marché fait aux gens ne pourra jamais, à terme, défendre ce qu’elle prétend aimer. Il est temps de quitter les constructions de bureau et de revenir au foyer vivant.
18:24 Publié dans Actualité, Définitions, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : conservatisme, actualité, droite libéro-réactive, droite, suède, définition, traditionalisme, théorie politique, politologie, sciences politiques |
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Voilà pourquoi l’Europe a une gauche aussi médiocre - Gabriel Rockhill montre comment les États-Unis l’ont pilotée avec de l’argent

Voilà pourquoi l’Europe a une gauche aussi médiocre
Gabriel Rockhill montre comment les États-Unis l’ont pilotée avec de l’argent
Kajsa Ekis Ekman
Source: https://www.aftonbladet.se/kultur/bokrecensioner/a/Wv69qr...
Hannah Arendt, Bertrand Russell et Albert Camus – trois parmi tant d’autres qui ont été financés par le CCF, le Congress for Cultural Freedom, fondé par la CIA, écrit Gabriel Rockhill dans Who paid the pipers of western marxism.
Lorsque les tours jumelles se sont effondrées le 11 septembre 2001, Gabriel Rockhill, originaire d’une ferme du Kansas, se trouvait très loin de chez lui. Il étudiait alors la philosophie dans l’une des meilleures universités de Paris, sous la direction de Jacques Derrida. Il s’y était rendu car la "théorie française" était considérée comme la plus radicale au monde: elle remettait tout en question, même les mots eux-mêmes ! Mais lorsque Rockhill fut invité à donner une conférence à l’université sur l’attentat du 11 septembre, il eut soudain un blanc – rien de ce qu’il avait appris ne pouvait expliquer ce qui s’était passé ni pourquoi. Il fouilla dans son arsenal théorique: pouvait-il utiliser l’objet petit a, les lois du désir, ou peut-être choisir une confrontation avec l’Autre?


Choqué, Rockhill comprit que tout ce qu’il avait appris était complètement déconnecté de la réalité. Et si les théories les plus prestigieuses du monde étaient incapables d’expliquer la réalité, comment pouvaient-elles être radicales?
Depuis, Rockhill a tenté de répondre à cette question, et le résultat est l’ouvrage le plus bouleversant et novateur que j’aie lu ces dix dernières années. Who paid the pipers of western marxism m’a permis de comprendre, comme sous un éclairage brutal, pourquoi l’université européenne et les intellectuels de gauche européens sont si mous et édulcorés. Toute ma vie adulte, j’ai essayé de comprendre pourquoi ils caracolent avec des concepts sans jamais rien expliquer, pourquoi ils se disent radicaux sans vouloir rien changer, et pourquoi ils partagent si souvent l’opinion de l’establishment sur les questions de première importance.
J’ai pensé que c’était une question de pression de groupe ou de routine, parfois je me suis dit que ceux qui sont mis en avant étaient ceux qui ne menaçaient pas trop l’ordre établi, mais en même temps, j’ai eu du mal à imaginer comment le processus fonctionnait concrètement.
Rockhill a la réponse: ils sont payés par la CIA ! Pas tous, bien sûr, mais ce qu’il démontre dans cet ouvrage truffé de notes, c’est que la pensée de la gauche ouest-européenne est, dans une large mesure, le résultat d’une vaste opération d’influence des États-Unis. Pendant toute la période d’après-guerre, les États-Unis ont mené d’amples projets pour réorienter la gauche européenne.
Après la victoire de l’Armée rouge sur les nazis, le communisme bénéficiait d’un grand prestige au sein des mouvements radicaux en Europe. Éliminer physiquement la gauche, comme les États-Unis l’ont fait en Asie et en Amérique centrale, aurait été trop difficile et sanglant. Ils ont donc préféré la canaliser autrement, lançant un vaste projet visant à neutraliser la gauche en l'achetant.
Ils ont aussi placé leurs employés dans la plupart des agences de presse européennes, comme Reuters, AP et la danoise Ritzau.

Le CCF, Congress for Cultural Freedom, a été fondé par la CIA en 1950. Son financement provenait en partie du budget de l’État, en partie des fondations Ford et Rockefeller. L’objectif était de pousser les intellectuels européens à prendre leurs distances avec le socialisme réel, et de créer une division entre l’Est et l’Ouest. Le siège était à Paris, et l’activité consistait à sponsoriser des journaux (plus de vingt magazines entretenus par le CCF), des revues académiques, des maisons d’édition (Routledge et Free Press, notamment), des conférences, etc. On plaçait aussi des employés dans la plupart des agences de presse européennes, comme Reuters, AP et leur homologue danoise Ritzau.
La mission était la suivante: éliminer l’influence communiste; transférer le nationalisme des pays individuels à une dimension paneuropéenne; unifier l’Europe de l’Ouest et les États-Unis et montrer aux non-Européens que la communauté atlantique n’est pas un club d’hommes blancs mais un bastion démocratique du monde libre.
Parmi les auteurs financés par le CCF, on trouve Hannah Arendt, Bertrand Russell, Raymond Aron, Albert Camus, Daniel Bell, André Malraux et Heinrich Böll. Certains ont affirmé par la suite qu’ils ignoraient qui était derrière ces généreuses subventions, mais selon Tom Braden de la CIA, cité par Rockhill, c’est ridicule: «À la fin des années 1960, tout le monde savait qui était derrière le CCF».
La différence était telle entre ces universitaires, qui bénéficiaient de moyens pratiquement illimités, et les autres, que cela ne pouvait pas passer inaperçu – mais il n'y a pas que cela: la CIA, grâce à son large réseau dans la presse, pouvait aussi s’assurer que ses auteurs aient droit à de grands articles et de bonnes critiques.
Par exemple, le Times Literary Supplement a inclus le livre de Daniel Bell, The End of Ideology, entièrement financé par la CIA et qui remercie ses agents dans la préface, dans sa liste des livres les plus influents du siècle. Comme par hasard, ce livre soutient que le marxisme est mort et que la gauche n’attire plus la classe ouvrière.
Cela ne signifiait évidemment pas que des agents de la CIA dictaient dans le détail ce que les intellectuels de gauche européens devaient écrire. Cela n’aurait donné guère plus que de la propagande grossière. De plus, on ne peut pas contrôler un intellectuel de cette façon. Non, ils étaient entièrement libres d’écrire ce qu’ils voulaient, et pouvaient être aussi radicaux et provocateurs qu’ils le souhaitaient, sauf sur un point: ils devaient prendre leurs distances avec le socialisme réel. Ils pouvaient critiquer le capitalisme autant qu’ils voulaient, proclamer la mort de la famille ou l’effondrement complet de la société, et même se dire communistes, tant qu’ils étaient d’accord pour ne pas vouloir que ce soit un communisme comme en Union soviétique. Autrement dit, entre capitalisme et socialisme réel, ils devaient toujours choisir le capitalisme.
Tout le monde à gauche en Suède devrait porter un regard attentif sur ses valeurs et examiner d’où elles viennent.
La révélation la plus choquante de Rockhill concerne peut-être l’École de Francfort, source du fameux «marxisme culturel». Cette école a engendré des penseurs comme Herbert Marcuse, Theodor Adorno et Max Horkheimer ; toute la « nouvelle gauche » pourrait en être issue. Quel intellectuel de gauche en Europe n’a pas puisé dans le terreau de l’École de Francfort? Moi-même, j’ai lu Reich et Marcuse à quinze ans – aujourd’hui, je devrais peut-être me réjouir de ne pas avoir tout compris à l’époque.
L’École de Francfort était en réalité totalement infiltrée et sponsorisée par l’État américain. Adorno a réalisé des études pour l’armée américaine, Horkheimer a personnellement veillé à purger les termes « communisme » et « révolution » des publications de l’École de Francfort, et Marcuse était le plus impliqué de tous. Il a travaillé sept ans pour le précurseur de la CIA, l’OSS, et son livre Le marxisme soviétique – une analyse critique a été financé par Rockefeller, tandis que ses brouillons étaient envoyés à l’US Air Force pour approbation.
On ne peut pas passer à côté de ce livre. Toute la gauche suédoise devrait examiner soigneusement ses valeurs et leur origine. Car le postmodernisme même, qui a marginalisé la gauche ouest-européenne (la seule fois qu’un parti de gauche a gagné une élection, c’était en Grèce, lors d’une crise économique profonde, et l’économie en était le seul enjeu) et l’a rendue ridicule, est le produit de l’anticommunisme de l’École de Francfort.
Le résultat, c’est que l’Europe a sans doute la gauche la plus médiocre du monde. Une gauche qui se drape dans la moralité et condamne les mouvements de résistance mais qui n’arrive même pas à faire interdire les oranges israéliennes dans les supermarchés, une gauche qui cultive la mélancolie au lieu de l’action, qui privilégie la culture sur l’économie et qui a une peur bleue de la victoire. Si c’est une gauche qui a été payée pour perdre, alors tout s’explique.
Cet ouvrage est le premier d’une trilogie, dont le dernier volume portera sur les penseurs contemporains. Rockhill annonce déjà qu’il s’attaquera à Judith Butler, Slavoj Žižek et Wendy Brown. J’ai hâte de lire la suite !
Kajsa Ekis Ekman est journaliste et écrivaine.
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Daria Douguina: Art, guerre et responsabilité à la fin de l’horizon libéral

Daria Douguina: Art, guerre et responsabilité à la fin de l’horizon libéral
Diego Cinquegrana
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Il y eut un temps, pas encore lointain et pourtant déjà séparé de nous comme le serait une cité engloutie, où le libéralisme concédait presque tout pourvu que rien n’aspire à devenir contraignant. Chacun pouvait cultiver sa propre religion, sa propre métaphysique, son hérésie, son petit royaume intérieur; il pouvait peindre des icônes ou des urinoirs, invoquer les dieux ou proclamer leur mort, à condition de reconnaître que toutes ces formes avaient le même droit d’exister, et aucune le droit de commander. L’horizon était commun, la verticalité privée. On pouvait regarder le ciel, mais chacun depuis son propre balcon.
Cette disposition produisit une harmonie apparente. Poètes, musiciens, mystiques, matérialistes, traditionalistes et nihilistes pouvaient occuper en même temps le même espace, non parce qu’ils convergeaient vers un Principe, mais parce qu’ils avaient accepté de ne plus poser publiquement la question du Principe. La coexistence dépendait d’une renonciation préalable: la vérité pouvait être recherchée, vécue, peinte, chantée ; elle ne pouvait cependant pas prétendre à une forme politique, à une hiérarchie, à une responsabilité commune. Le libéralisme tolérait la transcendance précisément dans la mesure où elle restait un goût individuel, une excentricité inoffensive, parfois même une agréable voix dans le catalogue.

Le poison était déjà dans la coupe. L’individualisme s’étendait, l’existence devenait exposition, la culture marché des singularités. Pourtant, il subsistait encore des zones franches où l’artiste pouvait croire échapper à la mécanique. Il pouvait dénoncer la société du spectacle pendant le spectacle, maudire la consommation tout en vendant son propre produit, célébrer l’abîme entre un apéro et une présentation. Le système lui renvoyait même l’image flatteuse de sa propre opposition. Lui était satisfait, le public était satisfait, le marchand était satisfait. Une résistance intérieure, certes. Mais sans effet. Un incendie peint sur le mur d’une pièce climatisée.
La période pandémique constitue le seuil symbolique au-delà duquel ce compromis a cessé de fonctionner. Non parce qu’elle aurait créé de toutes pièces la séparation, la peur ou la délégation, mais parce qu’elle les a rendues visibles et opérantes à une échelle auparavant impensable. L’homme qui se croyait libre découvrit qu’il avait confié à des dispositifs extérieurs non seulement la santé et la sécurité, mais le jugement sur la proximité, la parole, le corps, la mort.
Daria Douguina, réfléchissant sur la figure hégélienne du Serviteur, observait précisément durant cette période combien l’homme moderne avait tendance à déléguer à l’espace médiatique jusqu’à son propre rapport à la finitude: d’autres définiraient le danger, la mort possible, la conduite appropriée. La conscience n’affrontait plus la limite; elle attendait que le Maître la lui représente.

La distance physique devint alors le sacrement extérieur d’une séparation bien plus ancienne. Familles, amitiés, communautés, générations se sont divisées; mais surtout, la dernière illusion selon laquelle l’horizontalité libérale serait un espace réellement partagé s’est brisée. Il n’y avait plus rien de commun: il y avait des individus asservis, connectés et mutuellement surveillés. Même la verticalité privée commença à céder. Privée de rite, de discipline et de communauté, elle dégénéra en sentiment, pose, nostalgie, décoration spirituelle. Le crucifix au-dessus du canapé. Le livre initiatique à côté de la télécommande. Plotin, puis les notifications.
À partir de ce moment, l’art a manifesté une lassitude différente de la simple décadence stylistique. Il ne manque pas de technique, ni d’œuvres, ni de festivals, d’expositions, de lectures, d’exécutions, de prix, de résidences et de petits cénacles. Ce qui manque, c’est le sujet. L’artiste continue à produire, mais il ignore de plus en plus souvent qui parle à travers lui, à qui il parle et pour quelle nécessité. Il expose son faire parce que le dispositif lui a appris qu’exister, c’est se montrer. L’exposition remplace la manifestation; la présence remplace la parole; la réputation remplace le destin.
Un verre. Un poème. Deux accords. Quelques étoiles. Les embrassades. On rentre chez soi. Rien ne s’est passé.
On ne demande pas à l’art de devenir chronique, manifeste ou légende idéologique. Une œuvre ne doit pas nécessairement représenter une guerre, une épidémie, une révolution ou une ruine pour appartenir à son temps. Mais elle doit répondre du temps où elle apparaît. Elle doit parler, même si elle ne prononce pas un mot. Elle doit confesser sa complicité avec le monde qu’elle prétend dépasser et, par cette confession, la briser. La première dénonciation de l’artiste doit donc être tournée contre l’artiste: contre le désir d’être accueilli, reconnu, invité; contre la faim de public; contre la transformation de la vocation en profil.

Daria écrivait que la culture est d’autant plus haute que l’homme tente de déchirer le monde pour atteindre la vérité. Un seul geste héroïque, affirmait-elle, peut modifier une culture, à condition de ne pas fuir la dégénérescence mais de travailler durement en son sein. C’est là le point décisif: ne pas se retirer pour conserver intacte sa pureté, ni se plonger dans la boue pour se complaire dans sa propre contamination. Descendre en maintenant l’axe. Entrer dans la caverne sans oublier le Soleil.
L’art redevient alors hiéurgie: une opération par laquelle l’invisible prend forme et juge le visible. Dieu ne parle pas à travers l’artiste parce qu’il possède une sensibilité plus raffinée ou un CV plus fourni. Il parle quand il trouve en l’artiste une faille suffisamment libre de l’ego. Là où le Moi occupe tout l’espace, le Logos se tait. Il reste le talent, peut-être. Il reste le style. Il reste le métier. Mais le feu est éteint.
Une partie de l’antilibéralisme contemporain continue, sous de nouvelles bannières, à reproduire la même maladie. Il se proclame ennemi de l’individualisme tout en dressant de petits autels à sa propre personne; il invoque les hiérarchies, mais les comprend comme une distance sociale entre soi et les autres; il dénonce le marché et compte ensuite les présences, les reconnaissances, les contacts, les photos. Il annonce publiquement des cercles réservés, proclame l’accès pour quelques élus et laisse aussitôt entrouverte la porte du message privé. Le mystère réduit à une réservation. Le Principe transformé en corde de velours.
C’est une petite libido sociale déguisée en aristocratie. Elle ne veut pas quelque chose au-dessus d’elle, mais quelqu’un en dessous. Elle peut se servir de Platon, de la Tradition, de l’Empire, du Sacré; mais le dévoilement n’est pas un sujet pour une soirée. C’est un risque. Qui invoque la vérité doit accepter qu’elle commence par le dénuder. Sinon, il ne reste que la toge et la pose. Et dessous, rien. Un paon métaphysique qui fait la roue sur une bouche d’égout.

La contradiction de ces libéraux illibéraux n’est pas un accident de caractère: elle montre combien la forme libérale a profondément pénétré même ceux qui en refusent le vocabulaire. Ils n’arrivent pas à concevoir la communauté autrement que comme public, la sélection autrement que comme privilège, l’autorité autrement que comme projection narcissique. Ils confondent le rang avec la visibilité, la verticalité avec la hauteur du piédestal. Voilà pourquoi leurs constructions ne durent pas: elles ne possèdent pas de centre supérieur aux personnes qui les administrent. Au premier affront, au premier silence, à la première chaise restée vide, l’Empire intérieur devient une « chat » rancunière.
ECCE BELLUM.
La philosophie de la guerre d’Alexandre Douguine ne considère pas le conflit comme un accident survenu de l’extérieur dans la politique. La guerre révèle la structure des sujets, car elle force à distinguer ce pour quoi un homme, un peuple ou une civilisation sont prêts à risquer leur existence. En temps de paix, intérêts et valeurs peuvent se confondre, la commodité peut se faire passer pour conviction, la rhétorique peut prendre la place de la foi. Quand le conflit éclate, la hiérarchie cachée devient visible.

La guerre métaphysique est d’abord rupture de l’inertie, combat contre la passivité, décision de ne pas se laisser entièrement déterminer par le monde donné. La guerre profane détruit l’homme lorsqu’elle le réduit à une quantité, à un automate, à un mercenaire ou à une matière sacrificielle; la vraie guerre, dans sa signification révélatrice, le confronte à la question que la fausse paix avait repoussée: pour quoi vis-tu ?
La guerre ne crée pas les valeurs. Elle les oblige à se montrer.
Dans le deuxième Cahier du Chantier Multipolaire, Daria formule avec une extrême clarté cette fonction: les bouleversements radicaux divisent et font apparaître les contours; ce qui ne correspond pas au vrai est consumé par l’éclair, ce qui y correspond demeure.
La guerre est donc une brèche dans la continuité de l’illusion. Elle pénètre la réalité, la sépare, la juge. Dans sa déchirure peut apparaître une lumière, mais nul n’est obligé d’y entrer. La majorité cherche un abri, un commentaire rassurant, un nouveau Maître à qui déléguer la rencontre avec la limite. Le sujet naît, au contraire, lorsqu’il franchit le seuil.
Ici, conscience et responsabilité doivent être réunies. La conscience sans responsabilité produit l’exposition: elle voit, décrit, commente, souffre même, mais ne répond de rien. La responsabilité sans conscience produit l’obéissance aveugle: elle agit sans savoir quelle puissance elle sert. Leur union engendre le sujet, car connaître signifie désormais être appelé à prendre position, et prendre position signifie accepter que la vérité modifie sa propre forme de vie.
L’ancien dispositif libéral — verticalité privée, horizontalité partagée — doit donc être dépassé.
La verticalité doit cesser d’être une affaire intérieure et redevenir une mesure publique; l’horizontalité doit cesser d’être neutralité et devenir communauté organique, responsabilité réciproque, participation à un destin. La verticale sans l’horizontale engendre un ascétisme stérile ou une tyrannie de l’ego. L’horizontale sans la verticale produit un marécage: tous équivalents, tous interchangeables, tous seuls. Seule leur intersection forme la Croix, et dans la Croix le Principe descend dans le monde tandis que le monde s’élève vers le Principe.

L’optimisme eschatologique de Daria habite précisément cette intersection. C’est le refus simultané de l’illusion et l’amour de ce qui, dans l’illusion, attend d’être libéré; c’est la reconnaissance de la fin et la décision de vivre; c’est le désespoir privé d’alibi. Il ne promet pas la victoire, n’offre aucune garantie, ne rassure pas.
Il commande d’agir au nom de l’éternité précisément parce que tout ce qui appartient au temps peut être perdu. La fin de ce monde ne coïncide pas nécessairement avec la fin du monde: elle peut être la chute du voile qui empêchait d’en apercevoir un autre.
À l’approche du 20 août, commémorer Daria Douguina ne peut signifier la transformer en image autosuffisante, en sainte laïque, en nom à ajouter au programme. Douguine la décrit comme un Signe: quelque chose qui ne retient pas le regard sur soi, mais indique une direction. L’honorer, c’est recueillir la tâche qui traverse son œuvre: retrouver la révélation dans sa culture, construire l’axe transcendant dans la nuit, retourner dans la caverne, rendre l’âme indisponible à la dissolution.
L’artiste doit donc parler. Le philosophe doit revenir. L’homme doit répondre.
Le monde ne changera pas quand nous aurons trouvé les mots justes, atteint un accord ou complété une énième table ronde. Il changera de toute façon, emportant avec lui institutions, langages, marchés, frontières et masques. La seule question authentique concerne l’homme: changera-t-il aussi, ou s’efforcera-t-il encore de survivre comme le résidu du monde qui meurt?

Courir vers le coucher du soleil ne signifie pas poursuivre la fin. Cela signifie l’atteindre debout, avec le Principe au-dessus de nous, la communauté à nos côtés et la responsabilité en nous.
Le crépuscule n’est pas la reddition. C’est l’heure où chaque ombre doit déclarer à quelle lumière elle appartient.
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13:06 Publié dans Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : daria douguina, philosophie, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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