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mardi, 24 août 2021

L'économie biologique d'Adam Müller

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L'économie biologique d'Adam Müller

Par Carlos Javier Blanco Martín

Ex: https://blog.ignaciocarreraediciones.cl/la-economia-organica-de-adam-muller-por-carlos-javier-blanco-martin/

1. L'Europe n'est plus l'Europe.

L'époque dans laquelle nous vivons est confuse et changeante. Le capitalisme réorganise ses mécanismes de domination, et accélère partout le processus de nivellement social et culturel, condition sine qua non de son existence. La production de la plus-value est l'impératif ultime, et la marche en avant de sa centralisation et de sa concentration est imparable. Quelques points épars dans l'espace, quelques mains anonymes et impersonnelles, reçoivent les masses de plus-value produites. Cela ne veut pas dire que les blocs géopolitiques que nous connaissons ne se réorganisent pas, ne se fragmentent pas, ne changent pas. Une grande transformation est en cours avec la "chute de l'Occident". Nous devons être très conscients (surtout en Europe et en Amérique) que la synonymie entre "monde capitaliste" et "civilisation occidentale" n'est plus valable. Le développement dans les régions généralement considérées comme arriérées, dépendantes et colonisées a donné naissance à de nouveaux centres de pouvoir, à des destinations finales de la plus-value, à des "moteurs économiques". La patrie originelle du capitalisme, la vieille Europe, a en revanche abandonné son dynamisme. La vieille Europe est aujourd'hui un lieu soumis à des tendances qu'elle ne contrôle pas. Elle subit un processus de vieillissement démographique et une crise de valeurs et d'identité.

La vieille Europe a ouvert ses portes, après les processus de décolonisation entamés lors des deux guerres mondiales, à toute une population étrangère dont l'intégration parmi les hôtes est encore difficile, souvent conflictuelle, à certains égards fatidique. Le danger de nouvelles et plus importantes poussées de xénophobie parmi les "vieux Européens" ne peut être exclu. Les attitudes naïves des secteurs favorables à l'immigration, l'idéologie multiculturaliste, la conception universaliste fanatique d'un "être humain" abstrait et désincarné, sans culture ni tradition, en sont à l'origine. On peut souvent dire que le plus grand danger pour le respect des droits de l'homme réside précisément dans la transformation des "Droits de l'homme" en une religion fanatique et abstraite, qui ne sait ou ne veut pas reconnaître les nationalités, les traditions, les groupes d'appartenance et l'incommensurabilité des cultures. Un continent, jusqu'ici appelé Europe, peuplé de peuples à moitié musulmans, sera clairement "un autre continent". L'identité de cet essaim de nations, les valeurs libérales de tolérance, de démocratie, de respect de la femme et d'égalité de celle-ci devant l'homme, de pluralisme, etc. va fondre comme neige au soleil.

Comme le dit justement Adam Müller (1), à côté de l'esprit chevaleresque de l'époque féodale, le côté féminin de notre civilisation et de notre âme a émergé discrètement mais avec ténacité. En contraste avec ce principe de respect (le principe chevaleresque) du féminin, les coutumes patriarcales de l'ancien monde gréco-romain, et de l'Islam, en partie hérité de celui-ci, nous apparaissent comme brutales et haineuses. Du nord celto-germanique s'est répandu un air bien plus doux: celui du respect des femmes et de la reconnaissance de leur rôle dans la culture, qui n'a pas grand-chose à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui le "féminisme". C'est l'un des facteurs qui ont découplé l'Européen ("faustien", selon Spengler) de la Méditerranée (qu'il s'agisse de l'Antiquité gréco-romaine ou du Moyen Âge mahométan).

2. Un auteur contre-révolutionnaire. L'histoire et le lien.

361431.jpgLes principes abstraits, désincarnés de toute réalité, présentent le visage désagréable de se heurter à la réalité. Les doctrinaires et les jacobins de tous les temps ont toujours essayé de réformer la réalité lorsque leurs concepts ne s'y conformaient pas. Mais le problème réside précisément dans la rigidité de leurs concepts. L'universalisme, un "isme" comme tant d'autres, qui trouve son origine dans la croyance en un droit naturel, et son épitomé dans la Révolution de 1789, est aujourd'hui une idéologie destructrice.

En s'obstinant à ne pas vouloir voir les faits, en nivelant toutes les cultures et en ne voyant que ce qui leur est commun, c'est-à-dire un faisceau de constantes biologiques et anthropologiques indéniables, les universalistes, les partisans d'une Cosmopolis utopique, réalisent précisément le contraire de tout humanisme. Un homme abstrait qui, en fin de compte, est un homme purement animal, un homme-chose. Dans l'utopique Cosmopolis dans laquelle les partisans d'un Droit naturel universaliste veulent nous enfermer, il n'y a plus d'êtres humains avec une Tradition, une Identité, une Culture et une Patrie. Tout cela n'a aucune importance et fait même obstacle au projet fanatique orienté vers la nouvelle réalité, une réalité qui peut "progresser" (c'est-à-dire se réformer). Le progressisme d'aujourd'hui, comme celui de toutes les époques depuis 1789, consiste à nier la réalité - qui inclut la Tradition - et à torturer la réalité jusqu'à ce qu'elle s'adapte à ce qui est projeté. Le progressisme est nécessairement dominé par la raison instrumentale. Sous cette forme de raison, tout devient un objet et est donc susceptible d'être calculé, contrôlé et manipulé. Faire de la réalité sociale un macro-objet nivelé, un espace horizontal sur lequel projeter les opérations de domination et de prévision, généraliser la techné, transformer le monde organique et humain en une machine à prévoir, à calculer et à régir mécaniquement toutes les affaires humaines, tel est l'esprit qui anime tous les révolutionnaires, réformistes et progressistes.

Mais le monde est aussi, comme l'a soutenu Müller, un monde d'histoire et de générations. Il existe un lien entre les générations. Nous, les hommes, sommes, par la force des choses, parce que nous sommes des hommes et non de simples animaux, liés à nos ancêtres et à nos successeurs. Le lien générationnel est ce qui peut distinguer l'histoire du simple passage du temps. Sur la pierre, soumise à l'érosion et à tous les autres effets du passage du temps, il n'y a pas d'histoire, pas plus que sur l'individu animal ou l'espèce biologique. Il s'agit de changements évolutifs: le nouveau est une modification sélectionnée de l'ancien matériel, mais il ne s'agit pas d'une influence des générations passées sur les générations à venir.

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Dans la famille, il y a, in nuce, la transmission intergénérationnelle qui, dans les grandes maisons, est le lignage et la dynastie (l'origine des états de Faust, selon Spengler), et dans le village, c'est l'essence de l'entail estate paysan (identique dans son esprit à celui de la noblesse), le sens de la propriété et de l'enracinement dans la terre. L'Europe médiévale, avec ses campagnes sans villes, comme le disait Spengler, a donné naissance au concept de la nation inséparable de la terre et à la conception organique de la propriété, qui a ensuite été réifiée par le capitalisme de l'ère moderne. Dans la famille, comme dans l'ensemble social, il y a des opposés. Homme et femme, guerre et paix. Une union sans séparation est impensable. La constitution de l'État, au sens juridico-politique précis, serait inconcevable sans les liens organiques que contractent ses individus, groupes, institutions, etc. Depuis le Moyen Âge, ce sont les liens organiques dans leur ensemble qui constituent un État. Il ne peut être considéré comme une simple machine, un assemblage de pièces mortes. Comme le dit Müller, ce sont les concepts de l'État, pas l'idée. L'idée correspond au mouvement même du réel. Les marxistes, en critiquant le concept ou le système mort de la Politique, ne pouvaient voir que l'héritage iusnaturaliste, rousseauiste, hobbesien, etc. c'est-à-dire la tradition mécanique et contractualiste.

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Les historiens n'ont jamais vu un tel contrat à aucun moment de l'histoire. Avant que les choses ne soient universellement aliénables, comme un impératif fondamental de la bourgeoisie (la terre, le travail, tout), l'État - c'est-à-dire la société en mouvement comme un Tout, selon Adam Müller - passait de génération en génération, et de partie en partie, comme un grand organisme. La politique a englobé l'économie et l'a subordonnée lorsque cela était nécessaire. Il n'y a pas besoin de pactes lorsque les parties sont intégrées dans un Tout et que le Tout les anime, les vivifie, leur donne un sens et des fonctions plus larges. Les sociétés, les successions, les institutions, tous les cadres dans lesquels un individu exerce ses fonctions sociales, satisfont le besoin humain de liens. L'homme n'est pas l'homme sans liens sociaux et spirituels. Le marxisme critique la doctrine bourgeoise de l'État, l'État libéral, c'est-à-dire le bureau et l'appareil mécanique qui, en effet, au XIXe siècle, "gère les intérêts du Capital". Le libéralisme et le marxisme partagent une vision mécaniste de l'État: des concepts de science politique qui correspondent à des engrenages, des poulies et des ressorts. L'action politique de l'homme d'État, du parti, du syndicat, se réduit à la manipulation de tel ou tel mécanisme pour que l'appareil "fonctionne mieux".

L'interventionnisme étatique des socialistes ou des keynésiens, tout autant que l'abstentionnisme des libéraux, sont des idéologies qui ne voient pas dans l'État l'idée: le mouvement même du réel. Bien que beaucoup ne l'aiment pas, ou frémissent à la seule évocation de son nom, c'est la guerre qui nous met face à l'essence de la vie étatique. Une considération purement statique de l'État, comme une machine prête à produire uniformément, est ce qui a nourri toutes les idéologies pacifistes de notre Modernité. Les libéraux, une fois réunies les conditions violentes de la préhistoire capitaliste (l'"Accumulation originelle" de Marx), ne veulent que la paix pour se remplir les poches, afin que le marché règne. Les communistes et les socialistes, au contraire, une fois que la Révolution, en vérité une guerre civile, une entreprise violente, a triomphé, veulent décréter la Paix et la rendre "perpétuelle". Qu'est-ce que la paix sinon l'imposition des vainqueurs aux vaincus, et la validité de leur loi au-dessus de toutes les lois anciennes et abolies, la loi morte des perdants ? Quand on parle d'économie, on parle toujours d'une période de paix après une guerre et un asservissement. La loi des marchés, ou les plans quinquennaux, devaient agir sur les cadavres oubliés, sur le sang versé, sur les vaincus et avec les traités de reddition, qu'il s'agisse de la reddition des puissances étrangères ou des rebelles de l'intérieur. L'État se "met en forme" dans la guerre, vient nous dire Müller. La paix n'est qu'une préparation à la guerre, et la tranquillité civile requise par les marchés est garantie par les guerres, c'est-à-dire par des guerres victorieuses.

3. Un romantique contre le formalisme. Son opposition au droit romain.
Décroissance durable.

Adam Müller s'inscrit pleinement dans la réaction romantique contre le formalisme des Lumières. Au-dessus et au-dessous des constitutions écrites, du légalisme froid et mécanique du droit naturel (compris de manière rationaliste) et du droit positif, il y a la coutume, la tradition, les vieux usages et les coutumes. L'Angleterre est le modèle à suivre: comment le développement d'un libéralisme économique très avancé a-t-il été possible? Edmund Burke et Adam Müller l'ont vu, et plus tard, plus près de nous, Ortega y Gasset. La monarchie traditionnelle n'était pas un obstacle au développement des forces productives et à la transition critique du libéralisme politique au libéralisme économique. Contrairement à la rigidité romaniste, despotique et ordonnée des constitutions continentales, le traditionalisme politique et juridique anglais s'est révélé supérieur, comme une vaccination permanente contre les révolutions. Seule l'économie s'est permis le "luxe" de briser le monde paysan des îles, leurs vieilles traditions locales, etc. La protestation initiale des romantiques, comme Burke ou Müller, n'était pas tant contre le libéralisme en tant que tel, mais contre la tentative d'effacer la Tradition: que les gens perdent la foi, que l'Église se détourne, que la famille se désintègre, que la terre devienne une marchandise comme une autre, et non l'une des plus précieuses...

Dans la sphère catholique et latine, De Maistre, Bonald et Donoso Cortés ont ajouté ces protestations romantiques à un providentialisme néo-médiéval. Ce dernier romantisme providentialiste et théocratique n'avait pas tout à fait les virtualités nationalistes d'Adam Müller et de la tradition germanique.

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Dans les pays allemands, il y avait des populations protestantes et catholiques, et au-delà de ces croyances, "la Nation" émergeait avec force. Et contrairement à l'utilisation révolutionnaire française de la "Nation" en tant que nation de citoyens, en Germanie, le peuple (das Volk) s'affirme désormais avec une force intense.  Ce peuple, comme le montre bien Herder, possède une mythologie, une langue, une religion nationale, un droit propre, et tout cela fait partie de son âme vivante, souvent indépendamment de toute codification constitutionnelle ou formaliste. Face à un capitalisme naissant, dont on ne soupçonnait pas encore toutes les horreurs, les romantiques ont eu l'intuition juste: les Lumières, censées libérer l'homme, devaient d'abord se rapprocher du despotisme (le Despotisme éclairé), puis ne faire qu'un avec lui (la Terreur, Robespierre).

Au lendemain de la Révolution et dans les affres des guerres napoléoniennes, un contraste s'établit entre le citoyen et le compatriote. Le citoyen apparaît au romantique comme une abstraction sèche (et desséchante), un atome relié mécaniquement à une machine. La métaphore même de l'État comme une machine, ou une usine orientée vers des fins prosaïques (profit et ordre) leur semble répugnante. En fin de compte, l'État est un tout. Mais il serait injuste d'en déduire le totalitarisme. Il faut se rappeler que les totalitarismes du XXe siècle (Hitler, Staline et tant d'autres) ne manquent pas de représenter parfaitement l'idée hobbessienne et mécaniste de l'État comme un monstre mécanique et sans vie, comme une caserne, une prison et une étable pour les vies humaines. Rien de tout cela dans la pensée non-totalitaire, disons "totaliste" (ganzheitlich), de Müller: l'État est la communauté elle-même. Le mercantile n'est rien d'autre qu'un aspect de son dynamisme infini (ce que soutient Müller, qui était économiste). Le campagnard, l'habitant du Pays, le fils du Peuple, doit sortir de l'obscurité médiévale, du berceau villageois d'où sont sortis tous les Européens modernes, et recréer son passé - parfois nébuleux. L'habitant du Pays est le fils du Peuple et doit se sentir membre d'une Communauté jamais constituée d'atomes libres et économiques (bourgeois, prolétaires). Il n'y aurait pas de lutte des classes s'il existait mille et un pactes sociaux entre les compatriotes et tous les corps intermédiaires qui en font de véritables participants à l'organisme social (2).

4. L'État en tant qu'alliance : pairs et coethniques.

La société ou l'État est une alliance éternelle des hommes entre eux et présente un double caractère :

"1. Une alliance d'hommes qui jouissent de la terre à la même époque. Tous les contemporains doivent s'associer contre leur ennemi commun, la Terre, afin de pouvoir faire face à l'une de ses plus terribles vertus: l'unité de ses forces. Ce type d'alliance nous est proposé par presque toutes les théories de l'État, mais elles négligent avec encore plus de légèreté l'autre type d'alliance, non moins important. L'État est, 2, une alliance des générations passées avec le présent et avec ceux qui les suivent, et vice versa. Il ne s'agit pas seulement d'une alliance de contemporains, mais aussi de co-ethniques ; et cette deuxième alliance servira à affronter la force terrible de notre ennemi la Terre, sa permanence. Elle nous survit, elle nous survit à tous, et bénéficiera donc d'avantages dès qu'une génération, séduite par elle, songera à désavouer celle qui l'aura précédé. L'État n'est pas seulement l'union de plusieurs personnes qui vivent ensemble, mais aussi de nombreuses familles qui se succèdent ; il ne sera pas seulement infiniment large et omniprésent dans l'espace, mais aussi immortel dans le temps" (3).

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Ici, nous pouvons percevoir une matrice judéo-chrétienne dans la pensée de Müller: c'est une pensée pré-écologique (4). L'époque de ses conférences de Dresde (1808-1809) est une époque où l'industrialisation ne s'était pas encore imposée avec toutes ses conséquences dévastatrices, et où la "Terre" en tant qu'ennemi était, sous le signe biblique ("tu travailleras à la sueur de ton front"), un adversaire face aux efforts agricoles et artisanaux de l'Homme, un non-soi, un bloc contre lequel mesurer sa propre liberté.

L'insubordination fondatrice

Dans la théorie d'Adam Müller, il n'y a pas de liberté sans contre-liberté. Et le développement des possibilités civilisées de l'être humain exigeait de l'homme cette contre-liberté. Après les horreurs de l'industrialisation, la détérioration des paysages, la dégradation des campagnes, la méga-urbanisation du monde, le changement climatique, etc., il est très difficile aujourd'hui d'accepter cette idée de "guerre de l'homme contre la Terre". Mais il me semble que l'intérêt de cette idée se trouve - dialectiquement - dans sa coexistence et son opposition à son contraire: l'idée d'alliance. L'alliance des hommes est solide lorsqu'il y a lutte face à des ennemis (ou des dangers) communs, et vice versa: la menace de nos ennemis renforce nos liens d'union. De plus, l'union n'est pas simplement synchronique, celle qui forme un réseau d'atomes individuels qui, en se serrant et se frottant les uns aux autres, formeraient la "société". Rien de tout cela: l'union est aussi historique, diachronique, d'alliance générationnelle (et pas seulement d'héritage, remarquons-le) (5). La nation, dans l'idée géniale de Müller, est composée de contemporains et de coethniques. La théorie précédente de l'État ne l'a pas vu :

"La doctrine de l'union constante entre les générations successives passe inaperçue dans toutes nos théories de l'État; c'est là que réside leur point faible, et qu'elles semblent ne chercher à édifier rien d'autre que pour le moment leur État, et ignorer et mépriser les hauts motifs de l'endurance des États et leurs liens les plus estimables dans cet ordre - surtout la noblesse héréditaire" (6).

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Un siècle plus tard, Oswald Spengler ajoute la vision constructive de la noblesse: quelle est la classe qui a construit les nations d'Europe? Laissons de côté, pour un instant, sa dégradation. Les formes dégradées de la noblesse nous sont désormais les plus familières: despotes, arbitres, courtisans, décadents. Mais au Haut Moyen Âge, à l'époque où l'Europe faustienne, ou plutôt l'Europe par excellence, à l'époque où ces peuples (Müller fait allusion aux peuples qu'il prend pour canoniques: l'Allemagne, l'Angleterre, la France, l'Italie et l'Espagne) sortaient de leur morosité pour entrer dans un jour nouveau, c'est la noblesse qui a établi le principe de la pérennité, du lignage, de la dynastie, de la propriété entaillée, et de la famille comme quelque chose de plus qu'un conseil animal soumis à l'instinct de reproduction. Comme d'autres penseurs romantiques, Müller affronte la vision plate des Lumières sur le Moyen Âge: ce n'était pas une époque de ténèbres et de barbarie. Ce sont les temps, les temps médiévaux, qui ont fait de nous ce que nous sommes maintenant. L'ensemble des institutions qui assurent la médiation entre l'individu et l'État.

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"Au Moyen Âge, la théorie de l'État était plus un sentiment qu'une science, mais toute communauté tournait autour de deux sentiments bien différents: 1) le respect de la parole donnée; 2) le respect, non moins profond, des paroles, des lois que les ancêtres avaient léguées. Ces barbares du Moyen Âge sentaient très bien que l'obligation du citoyen est d'une dualité également digne; tandis que nous n'avons le contrat social conclu que par nos contemporains et ne comprenons pas, ne reconnaissons pas, et même brisons les contrats sociaux entre les générations précédentes et celles qui les suivent" (7).

Adam Müller critique l'idée moderne d'un contrat social unique, formel et mécanique entre les contemporains de la société. La société est plutôt une communauté dans la mesure où ses membres ont établi et respecté une multitude de contrats sociaux, non seulement dans le même espace ou territoire, mais aussi avec le passé et avec l'avenir. Dans tout contrat, il y a une réciprocité. Ce que nos aînés nous ont légué est un héritage et une tradition qui nous engagent. Nous sommes engagés envers eux, envers "les pères", et le mot "patrie" ne vient de nulle part ailleurs. Les morts font partie de cette relation contractuelle, c'est le poids de l'histoire. Mais l'idée d'un Avenir pèse aussi sur nos épaules : nous sommes aussi les parents des générations futures, à qui nous devons donner nos biens, nos conquêtes, nos efforts.

Le fait qu'il existe aujourd'hui des individualistes ne peut s'expliquer que par notre endoctrinement dans la théorie du Contrat social (unique et ponctuel). Nous avons rompu avec la réalité et l'évidence la plus immédiate de l'homme: que nous vivons au milieu de liens qui font de nous des personnes, que nous faisons partie d'innombrables médiations et que la communauté de ces médiations s'appelle l'État. L'image fantastique du bourgeois, atome isolé relié au Tout social par le biais de la Propriété (sur le plan juridique) ou du Marché (sur le plan économique), c'est l'individu détaché, supposé libre et autosuffisant, qu'il soit compris dans un sens libéral ou anarchiste.

Toute réflexion sur la société en tant que Totalité (c'est-à-dire toute réflexion sur l'État) implique une philosophie de la Liberté. Le libéralisme et l'individualisme présupposent une notion purement formelle de la liberté. En tant que concept formel, c'est-à-dire mort et abstrait, il est censé être distribué dans chaque membre individuel du Tout, et de ce Tout (l'État) ainsi amalgamé ne peut émerger qu'une notion mécanique de l'État. Mais dans la pensée de Müller, il y a plutôt une théorie des "libertés" au pluriel. Il existe différents types de libertés, attribuables non seulement aux personnes physiques mais aussi aux personnes morales :

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"La liberté, cependant, est une qualité qui doit être attribuée à chacun des éléments constitutifs très divers de l'État, non seulement aux personnes physiques, mais aussi aux personnes morales. Dans le cas de l'Angleterre, nous voyons clairement comment chaque loi, chaque classe, chaque institution nationale, chaque intérêt et chaque office possède sa propre liberté, comment chacune de ces personnes morales ne tend pas moins que l'individu à affirmer sa particularité. Un esprit général de vie politique y règne dans tous les éléments de l'État, et comme les lois sont aussi des personnes libres animées de l'esprit du tout, le citoyen rencontre partout où il regarde des entités égales à lui, et tous les éléments constitutifs de l'État constituent, à leur tour, des objets perpétuels de son opposition et de son amour " (8).

Clausewitz. La science politique de la guerre

Dans cette conception de la liberté, le principe de réciprocité règne en maître. Rappelez-vous: une liberté est toujours confrontée à une contre-liberté. De cette lutte naît la Loi. Il y a une lutte universelle des contraires: le masculin et le féminin, la guerre et la paix, les morts et les vivants, la force centrifuge et la force centripète... Le vieil Héraclite semble ressusciter, avec Hegel ou Müller, au XIXe siècle. La liberté ne peut être comprise comme une substance stable, présente ou absente chez les individus, ni comme une propriété formelle. Rien de tout cela: la liberté est le résultat d'une lutte.

"La liberté, on ne peut la présenter sous une forme plus digne et plus adéquate que celle que j'ai faite: c'est la généticienne, la mère de la loi. Dans les mille luttes de la liberté d'un citoyen avec la contre-liberté des autres, la loi se développe; dans la lutte de la loi en vigueur, dans laquelle se manifeste la liberté des générations passées, avec la liberté des générations présentes, l'idée de la loi se purifie et grandit. L'idée de liberté constitue l'inlassable force centrifuge et le magna centrifuge de la société civile, en vertu de laquelle la force centripète, qui lui est éternellement contraire, l'idée de loi, devient féconde" (9).

La guerre, encore une fois, apparaît comme la mère de toutes choses. Rien ne semble plus sûr, contrairement aux doctrinaires, que l'idée d'une Liberté qui se conquiert et se défend à chaque étape du temps. Au moins dans chaque génération d'hommes, la liberté est menacée, et tout déclin de la volonté de se battre signifie que l'on livre son propre cou aux chaînes de l'ennemi. Les fantasmes kantiens de "paix perpétuelle" cèdent la place à une idée belliqueuse de la Liberté. Idée - dans la mesure où elle exprime la vie et le mouvement du réel, et non concept - dans la mesure où elle indique la mort, la lettre sans vie.

Pour Adam Müller, la distinction romaniste entre les personnes et les choses, telle que consacrée par Kant, n'est pas non plus valable. Le droit romain avait déjà établi cette rupture. Le dogme pré-chrétien a été créé sur la base d'une différenciation entre deux sphères radicalement différentes. Le possesseur, au sens du droit romain, apparaît comme un despote qui - ce n'est que plus tard qu'il sera modifié - a le droit d'user et d'abuser de ses biens, qu'ils soient de nature humaine (esclaves) ou non. En principe, la propriété privée d'une chose signifiait son entière soumission et humiliation à son maître et seigneur. Mais le Moyen Âge chrétien a ouvert la voie à d'autres concepts de propriété. Selon Müller, l'ensemble des concepts juridiques médiévaux, que les Lumières regroupent avec mépris sous le nom de "féodalité", est un bel exemple de propriété partagée et d'intermédiaires.

De la pensée juridique médiévale et chrétienne, Müller fait ressortir une idée qui, aujourd'hui, sous le prisme inévitable du capitalisme, nous paraît quelque peu étrange: tout être humain est à la fois une personne et une chose. Et réciproquement: tout bien est aussi une personne et une chose.

Par exemple, en tant que citoyen de mon État, je me considère comme une personne investie de droits, dont le droit de propriété sur des objets légitimement acquis, par exemple une maison ou un terrain. Mais ces objets sont aussi des personnes, des personnes morales qui engendrent la réciprocité, et dans la réciprocité, des obligations. Cette maison ou ces terres ont une continuité dans le temps qui va au-delà de la contingence de celui qui est actuellement leur maître. C'est pourquoi dans les maisons paysannes (surtout dans le nord de l'Espagne), comme dans les fiefs nobles, l'héritage a son propre nom - différent de celui de son propriétaire, car il le transcende - et même ses propres règles de transmission, qui impliquent et dépassent celles du propriétaire actuel de l'héritage. Le manoir traditionnel asturien, par exemple, et l'ensemble du système de la propriété qu'il entraîne, présentent des parallèles notables avec la vie d'un royaume et d'un fief. Le concept de propriété patrimoniale à l'époque précapitaliste illustre la théorie de Müller. Le ménage traditionnel était une personne morale.

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De même, l'être humain, en plus d'être une personne, sera simultanément considéré comme une chose, ce qui implique des liens de dépendance, d'obligation, d'accomplissement réciproque (liens qui sont dans le tout social). Toute la distinction entre la personne et la chose, romaniste ou kantienne, est également présente dans la philosophie marxiste.

La préoccupation de Marx pour l'aliénation, lorsqu'elle est interprétée comme une réification (comme la conversion de l'homme en une chose), est un produit du capitalisme même qui est critiqué. Le travailleur, étant obligé de vendre - pour des unités de temps - sa force de travail, et n'étant pas le possesseur du produit qui sort de ses mains, puisqu'il n'est pas le propriétaire des moyens de production ni de la richesse (de la valeur) produite pendant ces intervalles de temps déjà acquis par le patron, est aliéné.

Les personnes, lorsqu'elles sont vendues comme des marchandises (en tant que source de force de travail) deviennent des choses. À la limite, chaque citoyen appartient au Tout, car tout un réseau de liens et de dépendances se concentre en lui. Müller dit: "tous les individus de l'État, tant les personnes que les choses, ont un double caractère: le réel ou privé, et le personnel ou civil" (10). Le libéralisme et le mode de production capitaliste nous ont apporté une inflation de l'aspect privé des personnes et des choses. Le bourgeois en tant que citoyen privé (ou particulier), l'entreprise en tant qu'entité privée, absolument détachée de l'État sauf dans la relation commerciale la plus élémentaire: payer des impôts (sous forme d'achat obligatoire) en échange de services rendus. D'autre part, elle prend la chose privée, comme un objet à l'usage et à la jouissance exclusifs du citoyen privé, détaché de l'ensemble du réseau qui le constitue et l'entoure. Contrairement à la propriété privée absolue, ancrée dans le droit romain, la propriété des entreprises est ici mise en avant:

"La propriété corporative ou la propriété commune des coetáneos en cohabitation, et la propriété familiale ou la propriété commune de plusieurs générations successives - ou coterráneos - constitueraient la véritable pierre de touche d'une véritable union politique, car lorsque l'extinction de toute propriété corporative et familiale est érigée en principe, elle ne prouve rien d'autre, [...] que le fait que les individus ne peuvent rien posséder en commun les uns avec les autres, et que, par conséquent, ils sont dépourvus de la première qualité de citoyen". Car l'État ou la totalité civile est en même temps, [...] propriété corporative et familiale; le vrai citoyen doit penser sans cesse qu'il n'est qu'un usufruitier passager, c'est-à-dire un membre de la grande famille et un participant de la grande communauté, c'est-à-dire un membre corporatif" (11).

L'économie communautaire

À l'époque moderne, avec le triomphe de l'esprit bourgeois sur l'esprit corporatif, toute une "doctrine de la décomposition, de la dissolution et du démembrement graduels et radicaux de l'État et de toute vie publique" (12) a été élaborée. En réalité, c'est une série de graves transformations spirituelles - religieuses, métaphysiques, juridiques - qui ont rendu possible l'invention de l'économie politique, en tant que connaissance exigée par les conditions mêmes du mode de production capitaliste, ainsi que les techniques inhérentes de comptabilité, de prévision, etc. Les trois moments de cette transformation ont été:

"1), le concept du droit privé romain et de la propriété privée; 2), le concept de l'utilité privée, du simple revenu, de la distribution absolue du revenu net et de la conversion de toute occupation de la vie en activité privée, et le culte subséquent de la paix absolue et mortelle ; enfin, 3), par le concept, répandu surtout en Allemagne, grâce à la Réforme et à ses dérivations, d'une religion privée, et donc d'une particularisation de tous les sentiments de la vie" (13).

Les pays qui n'ont pas participé à la Réforme, l'Europe catholique, auraient conservé un sens plus aigu du corporatisme, selon l'évaluation de Müller. Mais peut-être l'universalisme de l'Église était-il aussi un frein au processus national. Une communauté universelle, comme l'est fondamentalement l'Église (c'est-à-dire la "catholicité"), présuppose l'opposition à tout particularisme, la négation de toute séparation. Et notre penseur considère, néanmoins, que la différence fait partie de la vie. Elle fait partie de la vie humaine. La différence entre les peuples et les traditions, la différence entre les hommes et les femmes, la différence entre les vieux et les jeunes. L'existence des différences permet à l'homme de relever des défis, de surmonter tout nivellement, toute homogénéité et, à la limite, toute mort.

"L'inégalité entre la vieillesse et la jeunesse est une inégalité dans le temps ou entre semblables: les inégalités n'ont pas d'autre raison d'être sur terre que pour l'homme de les harmoniser de manière à la fois naturelle et belle, comme une dissonance qu'il lui appartient d'harmoniser. La nature place constamment des choses inégales à la portée des hommes, de sorte qu'ils ont un travail infini à faire pour les égaliser, et toute la vie de l'homme véritable ne consiste en rien d'autre qu'à égaliser l'inégal et à unir le séparé. C'est pourquoi l'inégalité entre les âges incite sans cesse l'homme à se faire le médiateur des différentes époques et des différentes exigences du temps; elle existe en raison de cette inéluctable alliance des générations ou des concitoyens qui est nécessaire à toute vie politique" (14).

La totalité sociale est un corps peuplé d'inégalités. Toute homogénéité recherchée tend à dégrader les parties les plus développées et les plus sublimes de l'organisme. Le Tout social est une alliance de concitoyens et de pairs: cette alliance inclut la diversité qui compose un État de différentes manières, à savoir par l'âge, le sexe, la profession ou le statut. Même les morts, les "pères", dans la vision müllerienne, sont des membres du Tout et leur héritage et leur voix méritent plus que le respect et l'hommage. Les ancêtres font partie de la société et leur force fait partie de l'héritage. Les ancêtres sont dans l'héritage avec lequel nous, les vivants, devons maintenant mettre en mouvement la force nationale. Et nous ne devons jamais oublier que nous serons un jour les ancêtres des générations à venir.  

Ce concept de force nationale doit être repensé. Le Tout social n'est pas une machine qui attend qu'un stimulus externe la mette en marche. Le Tout, l'État, est plutôt un organisme doté de forces propres. Il est producteur et, d'une certaine manière, on peut dire qu'il est producteur de la production elle-même.

Maintenant, qu'est-ce qu'il faut produire ?

"Produire n'est rien d'autre que de faire sortir un troisième élément de deux autres, de faire la médiation entre deux choses antagonistes et de les forcer à produire une troisième de leur lutte. L'homme emploie ses forces corporelles dans une lutte avec quelque matière brute, lutte conditionnée par les lois de ses forces et par la nature et les propriétés de cette matière, et qu'il dirige lui-même avec sagacité, et d'où naît ou est produit un troisième élément, que nous appelons produit" (p. 237) (15).

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Ici encore, comme chez Hegel, nous trouvons l'importante catégorie de la médiation. Le "métabolisme entre l'homme et la nature", dont parlait Marx pour désigner le processus de Production, est quelque chose de plus qu'un échange bilatéral, certes. Il s'agit d'un processus dialectique dans lequel entrent en jeu les matières premières, les outils, les forces corporelles et spirituelles de l'homme, etc. Depuis l'agriculture, où l'on peut attribuer à la nature un degré maximal de puissance, jusqu'à l'industrie et aux autres travaux urbains, nous voyons omniprésente l'existence en action d'une force vitale de l'homme, véritable principe productif qui ne peut être compris sans tenir compte du Tout social dont il est issu. L'homme, en tant qu'être social, est quelque chose de plus, et de beaucoup plus important, qu'un simple quantum de la somme globale d'un Tout social. La production nationale n'est pas représentée par la somme des productions individuelles, selon Müller. Une fois de plus, on retrouve la grande vérité de la philosophie germanique: le Tout est quelque chose de plus et de différent de la somme de ses parties. La politique elle-même, l'existence même de l'État, est quelque chose qui peut être clarifié à travers le prisme économique de la production.

La mission de l'homme d'État "...sera de produire l'état. Sa matière n'est autre qu'un peuple composé d'individus plus ou moins égoïstes; ses outils sont les lois, la police, les fonctionnaires de toutes sortes, et surtout, le besoin même de ce peuple d'union sociale et de paix. L'État ne consiste ni dans ces outils (comme le croient les praticiens), ni dans la matière seule, dans le peuple (comme le supposent les théoriciens, les jusnaturalistes et les physiocrates, en faisant du peuple lui-même la finalité de l'État)" (16).

Déterminisme technologique, marxisme, économie bourgeoise ou libérale... toutes ces approches ont mis en évidence les aspects instrumentaux de la vie politique, et les prennent comme moteur. Les théories romantiques, pour leur part, ont placé le peuple au centre de tous les protagonismes de la vie historique et sociale. Mais entre la vie pacifique (toujours exceptionnelle entre deux périodes de guerre) et laborieuse du Peuple, entre l'action de l'Homme contre la Terre (que Müller appelle une lutte), l'État se dresse. L'État en tant que tierce partie est mis en avant dans la guerre: dans la guerre extérieure, lorsque la patrie est menacée ou a besoin d'espace, et dans la guerre intérieure, lorsque les dissensions sociales dépassent les voies normales et légales. L'État se présente alors avec toutes ses caractéristiques ostensibles comme une force et comme un monopole de la violence. Et la force étant ce qu'elle est, elle se présente parfois absolument comme une force brute. Mais l'État, en temps de guerre comme en temps de paix, dans l'effort humain comme dans son rapport aux forces de la nature, est toujours présenté comme l'instance médiatrice. Entre l'égoïsme de chaque individu et la dépendance universelle de chaque individu envers tous les autres, l'État produit les liens et scelle la médiation entre égoïsme et solidarité, médiation qui façonne la vie civilisée.

5. L'oubli et la condamnation de Müller.
La lutte des classes au 21ème siècle

Un lecteur intelligent sait que les condamnations rétroactives sont intellectuellement stériles. Il est aussi absurde de prétendre que Müller est le précédent coupable du Troisième Reich que Marx l'était du goulag et du stalinisme.

En réalité, Müller a été ignoré. Pour le développement des puissances capitalistes, la conception mécaniste de l'économie politique était utile et même nécessaire. Le capitalisme a toujours libéré les forces productives en même temps qu'une théorie individualiste de l'être humain. La société dans son ensemble, comprise comme un gigantesque système mécanique de production, nécessitait des individus formellement considérés comme des îles et des atomes. Le droit romain garantissait le concept absolutiste de la propriété. La propriété des personnes (esclavage) est devenue la propriété de la force de travail des personnes, tout comme la propriété (partagée et usufruitière) de la terre est devenue la propriété absolue de la terre. Le socialisme, qui naîtra plus tard, oppose unilatéralement à la conception romaniste de la propriété (défendue de manière intéressée par la bourgeoisie libérale) une contre-figuration de celle-ci: la propriété sociale des moyens de production, qui implique leur collectivisation: ce qui appartenait à un seul appartient désormais à tous. Mais en substance, le même concept absolutiste de la propriété est maintenu. Le fait que la propriété des biens soit fondamentalement transférée du citoyen privé à l'État n'empêche pas que le libéralisme et le socialisme sont deux idéologies très proches, qui reposent sur le même mécanicisme et le même absolutisme. La théorie du pacte social, en tant qu'acte unique impliquant une relation univoque entre les citoyens et la machine étatique, est congruente avec la même univocité des relations entre l'individu et la propriété.

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La vie économique, comme tous les processus de la vie sociale, est un grand ensemble de réciprocités, de contrats sans cesse renouvelés. La volonté des parties de se conformer à ce régime contractuel multiple, leur désir de vivre et de satisfaire leurs besoins, qui sont à la fois matériels et spirituels, définissent l'ensemble d'une économie biologique. L'économie organique müllerienne signifie la subordination de la science économique, et de l'un de ses concepts (par exemple le marché) au Tout social. L'économie doit être subordonnée à la politique. La vie de l'État sera comprise, contrairement à la façon dont les libéraux et les économistes bourgeois la conçoivent, comme une subordination de l'intérêt individuel hédoniste, utilitaire, à l'intérêt ou aux fins générales. Le bien commun, la justice sociale ou toute autre idée qui incarne la finalité de l'État, doit organiquement canaliser les fins particulières, mais le social est toujours une Totalité qui va au-delà de la somme des réalisations particulières.

L'économie biologique apparaît comme une critique pure et simple du libéralisme. Mais non pas parce qu'il prêche un totalitarisme collectiviste, c'est-à-dire un Tout dirigiste et planificateur qui étouffe les initiatives des individus et des entreprises. Au contraire, la sève vivifiante de la philosophie libérale est à puiser dans le devoir de respecter et d'encourager ces initiatives individuelles, mais dûment subordonnées dans une hiérarchie où l'intérêt social et national est primordial.

Le romantisme d'Adam Müller est très éloigné de la prédication rousseauiste d'un retour à la Nature, d'un individualisme rebelle et destructeur, de toute propension anarchiste ou utopique, attitudes que l'on retrouve également à nu chez les premiers romantiques. Au contraire, c'est l'histoire (et en son sein, la nostalgie du Moyen Âge) qui est la source d'inspiration pour récupérer tout ce que nous avons perdu avec les Lumières et les guillotines depuis 1789. Mais le romantisme müllerien n'est pas simplement une pensée contre-révolutionnaire, qui dénonce et survole la Révolution française comme la source de nombreuses erreurs. C'est une dénonciation de la modernité. Déjà à la Renaissance, le cours de l'Europe était déformé:

"Je n'ai pas besoin d'insister sur la grande partie qui correspond à l'énorme augmentation du marché européen à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, et à la découverte des antiquités grecques et romaines, et celle des deux Indes, celle qui correspond à l'augmentation des signes du capital physique représenté par les métaux précieux, d'abord dans la désintégration du capital physique et spirituel, et dans les temps qui suivent, dans la suprématie que le capital physique s'arroge sur la vie civile, dans le caractère manufacturier, monétaire-capitaliste, qui réduit tout travail à la catégorie de fonction mécanique ; dans l'esprit de démembrement, qui considère la propriété de la terre comme un simple capital et tente de la diviser comme le capital la divise, alors que le travail du sol ne permet pas la division ordinaire du travail ni la progression ascendante du profit ; je n'ai pas besoin non plus d'insister sur le rôle que toutes ces circonstances jouent dans l'esprit conceptualiste qui s'empare de toutes les sciences et décompose le magnifique empire universel des idées en une foule de petites sciences utiles et de petits capitaux de connaissance rentables" (17).

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Le clergé médiéval était chargé d'assurer les fonctions du capital à une époque où le capital physique et le capital spirituel n'étaient pas encore séparés.

Après les changements de la Renaissance, les scissions de la vie européenne n'ont pas cessé, et sont allées jusqu'au déracinement. La science elle-même (le capital spirituel, selon Müller) est victime de la spécialisation et de la mesquinerie. L'appât du gain, la méconnaissance des limites de la nature, s'étend à l'économie agricole elle-même, ce qui provoquera une catastrophe.

Le fait que l'économie et la politique prennent des éléments de ce fondement romantique, et de ce romantisme organiciste et historiciste en particulier, n'invalide pas en soi le projet même de l'action au présent et au futur. Ce sont les éléments symboliques de ce romantisme (plutôt que les éléments nostalgiques ou simplement réactionnaires) qui doivent être récupérés. Le romantisme était une tentative de surmonter les divisions, le déracinement (18).

Le romantisme et l'économie organique de Müller sont des éléments importants d'une vision nationaliste de la totalité sociale. Il est intéressant de noter que, en ces temps d'exaltation du cosmopolitisme et du multiculturalisme, en réalité une transcription de l'économie mondiale et de l'action destructrice des entreprises transnationales, Müller a fini par revenir à certains présupposés de l'État commercial fermé, œuvre du grand philosophe idéaliste Fichte, qui était aussi un précurseur du nationalisme germanique et que Müller a tant critiqué à ses débuts. La critique par Fichte du libéralisme d'Adam Smith, sa défense de l'autarcie, le caractère national de l'économie subordonnée à la politique (comme partie du tout) sont des positions que Müller finira par adopter.

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Actuellement, prétendre soutenir une économie nationale (sinon nationaliste), c'est aller à l'encontre des dogmes les plus sacrés de l'orthodoxie actuelle. Tout protectionnisme, tout soutien fort à une éducation patriotique, qui sert à former des citoyens patriotes en tant que producteurs aussi bien que consommateurs, est un discours qui est désagréable aux oreilles des néo-libéraux. Ils voudraient une citoyenneté mondiale parfaitement homogène, ou dotée d'un minimum d'accents et de particularités locales et régionales, au nom d'une division internationale du travail sans entraves de quelque nature que ce soit, promouvant et imposant - même dans le sang et le feu - un Marché planétaire global. Le cosmopolitisme et l'universalisme seraient considérés - d'un point de vue rationnel - comme des idéologies destructrices et génocidaires s'ils ne servaient d'alibis idéologiques au processus capitaliste qui, dans sa dernière phase, après les deux guerres mondiales, compte sur le monde entier comme un champ sans frontières pour son pillage total. Les sociétés transnationales favorisent le cosmopolitisme parce que le capital même qui les identifie et avec lequel elles agissent est cosmopolite. Réciproquement, et faisant le jeu d'un tel système génocidaire, la soi-disant "gauche", c'est-à-dire l'idéologie marxiste née en théorie pour affronter ces forces du capital, prêche également le cosmopolitisme et l'universalisme, affirmant - comme un dogme de foi - que le prolétariat n'a pas de patrie. Capital et Prolétariat, tous deux pris comme des abstractions, mais des abstractions produites, élaborées artificiellement par un mode de production qui, né en Europe dans certaines circonstances, prétend s'imposer à l'échelle planétaire et imposer à toutes les cultures et à tous les peuples un modèle sec et artificiel de l'homme, esclave du Capital. Ce n'est pas l'imposition de l'"Européen", de l'"Occidental" qui se répand dans le monde. C'est une abstraction de l'homme, salarié-consommateur, balayant les multiples racines que l'homme, "indigène", entretient avec sa Terre et sa Tradition. En ce sens, il n'est pas étonnant que l'idéologie marxiste ait une certaine efficacité précisément là où elle est liée aux mouvements nationalistes et indigénistes, là où elle embrasse le véritable instinct protectionniste et autarcique, qui est l'instinct d'autodéfense contre l'agression du Capital.

Il serait facile de rejeter Adam Müller, comme tant d'autres le font, comme réactionnaire et romantique. Ces deux étiquettes, cependant, n'acquièrent une charge négative qu'à partir d'une certaine idéologie. Une action est suivie d'une réaction. Pour l'historien, il est tout à fait naturel qu'un phénomène d'ombre et de lumière, tel que la Révolution française, suscite la peur et le réarmement idéologique à son encontre, surtout dans des pays qui, étant voisins de la France, ne partageaient nullement des conditions sociales propices à l'incorporation des valeurs révolutionnaires. C'était le cas dans les États allemands et en Espagne et, pour des raisons différentes (que Müller lui-même explique dans son Elemente der Staatskunst), en Angleterre. Quant à l'épithète "romantique", prise à son tour comme synonyme de réactionnaire, c'est un lieu commun sur lequel il n'est pas utile de s'étendre. Il suffit de dire maintenant que du mouvement romantique sont nés des penseurs contre-révolutionnaires, il est vrai, mais aussi d'ardents défenseurs des idéaux de la Révolution. C'est de là qu'est né le nationalisme européen (de lui ou des guerres napoléoniennes?), mais l'équation entre nationalisme et réaction doit être vigoureusement rejetée. Chez Herder lui-même (romantique et précurseur du nationalisme), on trouve de très nombreux éléments des Lumières, et le réveil des nationalités européennes et le concept de Peuple (das Volk) ne doivent pas être considérés comme un retour en arrière ou une semence du diable.

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Pour un économiste, mais en même temps, pour un romantique comme Müller, l'histoire, le passé, doit nécessairement compter comme un capital. Le processus de production n'est pas, comme nous l'avons indiqué plus haut, une simple transaction ou un "métabolisme" entre l'homme et la nature. La réciprocité entre ces deux facteurs ne peut être comprise sans une tierce partie. Contrairement au mécanicisme (action-réaction, cause-effet), il s'agit d'une approche dialectique. Les opposants demandent une médiation, et la tierce partie la résout. C'est l'alternative à Smith :

"[...] l'homme accuse trois relations principales dont il faut tenir compte, qu'il faut gouverner, favoriser et raviver constamment: 1), la relation à la nature extérieure, qui doit être augmentée par des améliorations, c'est-à-dire par l'application correcte du capital et des forces humaines; 2), la relation à ses forces personnelles, qui ont besoin de la collaboration de la nature extérieure et du capital pour être exercées et réalisées ; enfin, 3), la relation au passé ou au capital, qui doit aussi être appliquée aux deux précédentes, au travail et à la nature pour les actualiser. Le sol, le capital et le travail ne sont pas des sources de richesse en soi, mais des éléments de celle-ci ; leur vive action réciproque constitue la seule source de richesse. Dès que le travail et la nature - quel que soit le lieu ou l'époque où cela s'est produit - entrent en action réciproque, un capital est créé, qu'il s'agisse d'outils agricoles, de bétail, de semences. Ce capital collabore à l'augmentation de la production suivante; il renforce les forces du sol et du travailleur et, en même temps, il reproduit, double et triple le capital lui-même" (19).

Cette organisation tripartite des facteurs de production, alternative à celle d'Adam Smith, implique une répartition des fonctions entre trois classes sociales : 1) les propriétaires fonciers, 2) les travailleurs, 3) les capitalistes (au Moyen Âge, le clergé). De manière significative, les propriétaires fonciers, dans la mesure où ils s'occupent de leurs domaines, les entretiennent et les améliorent, agissent comme des travailleurs. Müller ne les assimile pas, comme le font le libéralisme et le marxisme, aux capitalistes. D'autre part, la catégorie des ouvriers chez Müller brouille l'existence naissante du prolétariat: elle fait plutôt allusion au bourgeois qui, privé de fortune, des dons reçus par héritage, acquiert plutôt sa position grâce à son propre mérite. Le capital, quant à lui, apparaît comme une sorte d'exhausteur, d'engrais dans l'interaction entre l'homme et la nature. Dans le facteur "Terre", nous trouvons une productivité intrinsèque élevée et le facteur "Travail" apparaît en position subsidiaire. En revanche, dans l'industrie (que Müller entend au sens générique de travail dans la ville), la nature (les propriétés intrinsèques des objets dans leur ensemble) passe après l'effort humain. Dans l'industrie, c'est l'homme qui produit beaucoup plus que la nature. À la campagne, c'est la nature qui prend le dessus. Le loyer, le profit et le salaire seront les trois manifestations de la valeur de tout objet produit.

"De la générosité du sol, sur lequel l'énergie humaine a le moins de pouvoir, dépend en définitive la mesure disponible des forces humaines libres et le nombre de travailleurs que l'on peut donner à l'industrie urbaine. D'autre part, l'accélération que se donne l'industrie humaine par la division du travail et l'achèvement suprême de chaque entreprise, et l'indépendance dont elle jouit à l'égard des saisons, influent sur le sol, allègent son inertie, agrandissent et favorisent sa culture. Le capital, enfin, répète les deux fonctions : il les accélère ou les freine, puisqu'il possède les propriétés des deux, de la terre comme du travail" (p. 286).

En bref, il existe un continuum de degrés divers d'opérateurisme humain. Le degré auquel l'homme peut appliquer sa force de travail, qui dans la tradition de Ricardo et de Marx est un quantum mesurable en heures, aux objets est des plus divers. Pour Marx, il y a certainement un investissement du capital dans les différents types de force de travail : une heure de travail d'un ouvrier non qualifié n'apporte pas autant de valeur qu'une heure d'un ouvrier qualifié, mais ces différences seraient déjà incluses dans la valeur achetée par le capitaliste. L'employeur achète la marchandise appelée "travail" et, dans des conditions normales, il devra payer plus cher pour des marchandises de meilleure qualité. A partir de ce moment, la force de travail comprise comme une marchandise est homogénéisée. Mais chez Müller, il y a une réflexion sous l'autre angle : les diverses activités productives impliquent différents degrés de malléabilité, de transformabilité par l'homme. La possibilité de "se laisser transformer" de la terre n'est pas la même que celle de l'objet dans l'usine. Une fois de plus, nous constatons que Müller est un penseur pré-écologique et qu'il ne pouvait pas voir que l'agriculture elle-même est aujourd'hui un secteur intensément industrialisé, et que le pouvoir opérationnel de l'homme - dans ce capitalisme hautement technologique - prévaut sur les relations environnantes (celles déterminées par le climat, le temps, les cycles saisonniers, les sécheresses, etc.) Mais, en admettant cela, il n'est pas sans intérêt que notre penseur donne une contribution différente à chacun des facteurs, et qu'en tout cas il y ait une dialectique, c'est-à-dire que, selon le lieu et la manière, l'un des facteurs relègue les efforts humains au second plan (à la campagne) ou les élève au premier plan (ville, industrie).  

Notes:

(1) Nous citerons à plusieurs reprises l'ouvrage d'Adam Müller, Elements of Politics, publié par Doncel, Madrid, 1977 (sans traducteur).

(2) Comme l'a souligné Mario Góngora ("Romanticismo y Tradicionalismo", Revista de Ciencia Política, Vol. VIII, Ns. 1-2, 1986, pp. 138-147), dans la sphère hispanique ce romantisme était très ténu (dans la péninsule ibérique et en Amérique espagnole). Le jacobinisme sous toutes ses formes, l'idéologie doctrinaire et formaliste, par opposition à l'organicisme du Volkgeist, jouissent d'une prédominance absolue. Et nous avons déjà souligné que le romantisme hispanique tardif était une sorte de providentialisme, d'augustinisme politique, qui ne laissait pas de côté un certain universalisme. Le mot catholique signifie "l'universel" et une Église universelle inclut, à la limite, une négation du nationalisme. Ce n'est que tardivement, dans notre péninsule, que le carlisme basque a évolué vers le nationalisme, en combinant l'influence du clergé avec le concept du Volkgeist germanique.

(3) Müller, pps. 66-67.

(4) Müller était un homme religieux qui accordait à Dieu et à la religion un rôle important dans l'économie politique : "Sans religion, l'activité économique perd son but ultime [...] Les difficultés économiques surviennent avant tout parce que les gens oublient la puissance divine. Le travail n'est pas la seule source de production. Elle n'est que l'instrument auquel il faut ajouter le pouvoir (qui vient de Dieu) et les supports matériels que sont la propriété foncière et le capital déjà existant" [Eric Roll, Historia de las Doctrinas Económicas, FCE, Mexico, 2004, p. 204].

(5) Au lieu de postuler les trois facteurs de production bien connus des économistes classiques, à savoir la terre, le travail et le capital, Müller défend la nature, l'homme et le passé comme facteurs. La nature, dans la mesure où elle est travaillée ou civilisée, conduit à la propriété de la terre (noblesse). L'homme, dans la mesure où il fournit du travail, devient bourgeois. Le capital, autrefois facteur réservé au clergé, suite à la décomposition de la féodalité, se dissocie en capital spirituel et capital matériel. (Roll, p. 204-205). Eric Roll déplore l'absence de la paysannerie dans la pensée de Müller, et sur un ton piquant, il tend à lier cette absence à son éloge de la classe terrienne et à son idéalisation du Moyen Âge. Une idéalisation incohérente, puisque Müller défendait un type de monarchie et d'État totalitaire qui ne correspondait pas aux réalités historiques du féodalisme, où prévalait un État plutôt faible.

(6) Müller, p. 67.

(7) Ibid.

(8) Müller, p. 123.

(9) Müller, p. 122.

(10) Müller, p. 215.

(11) Müller, p. 180.

(12) Müller, p. 181.

(13) Ibid.

(14) Müller, p. 93.

(15) Müller, p. 237.

(16) Müller, p. 238.

(17) Müller, p. 307.

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(18) José Luis Villacañas, confrontant Müller à Schmitt, écrit (p. 73) : " [...] le romantisme, dans la mesure où il était conscient de l'ennemi qu'il combattait, proposait une théorie alternative de la totalité organique de la vie sociale et politique, autour d'un État compris comme une œuvre d'art capable d'une intégration totale et sentimentale, affective et irrationnelle. Plus cette même fragmentation moderne était avancée, plus l'offre romantique gagnait en base sociale. Le romantisme entendait répondre aux douleurs de la scission moderne par un répertoire abondant d'interprétations symboliques capables de donner une unité à la représentation d'une vie sociale objectivement scindée. La fantaisie et sa créativité trouvaient ici leur terrain de jeu, qui dissimulait les réalités de la vie historique, qui entre-temps devenaient de plus en plus inconnues." [Pouvoir et conflit: essais sur Carl Schmitt, Bibliothèque de la pensée politique Saavedra Fajardo, Biblioteca Nueva, Madrid, 2008].

(19) Müller, p. 282.

 

 

 

 

 

mercredi, 10 mars 2021

Julien Rochedy: «Je reproche au conservatisme traditionnel son manque de courage»

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"Nous allons devoir redécouvrir la communauté"...
 
Entretien avec Julien Rochedy
Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Julien Rochedy à une revue culturelle suisse, dédiée au débat d'idées, Le Regard Libre, pour y évoquer son combat métapolitique.

Publiciste et essayiste, Julien Rochedy est une figure montante de la mouvance conservatrice et identitaire. Il vient de publier un essai intitulé Nietzsche l'actuel.

Julien Rochedy: «Je reproche au conservatisme traditionnel son manque de courage»

Le Regard Libre: En 2014, vous avez quitté le Front national pour vous lancer exclusivement dans le combat métapolitique. Pourquoi ce choix?

Julien Rochedy: J’étais entré en politique assez jeune et je ne voulais pas devenir exclusivement politicien. La politique est un monde dont il est difficile de sortir une fois à l’intérieur: on y entre avec des idéaux et de la passion, et on les perd en général au bout de quelques années. On ne peut cependant plus quitter ce monde parce qu’on y gagne de l’argent. Aujourd’hui, je pense même que la majorité des hommes politiques n’aiment pas particulièrement ce qu’ils font, mais y sont obligés, aspirés par leur milieu. Je pense que le monde de demain ne sera pas nécessairement structuré par la politique. Celle-ci n’est qu’une caisse enregistreuse des grands mouvements culturels et sociaux qui se jouent en Europe et en Occident. C’est désormais la société qui prévaut. Par conséquent, pour avoir un pouvoir sur ce qui va arriver demain, il s’agit d’acquérir ce qu’on appelle «l’influence». Influence sur la jeunesse, sur les intellectuels, sur les classes dirigeantes. Influence qu’on acquiert davantage par le truchement du combat des idées que par la pure «politique politicienne».

Vous avez été un membre influent du Front national, mais vous ne vous reconnaissez plus dans la ligne politique souverainiste adoptée par Marine Le Pen. Il existe néanmoins au sein du parti une ligne plutôt libéral-conservatrice, dans le sillage de Marion Maréchal. Vous reconnaissez-vous dans cette droite-là?

Oui, c’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté le Front national. Marine Le Pen s’est choisi un positionnement strictement souveraino-populiste, tandis que – s’il fallait absolument me mettre une étiquette, nécessairement réductrice – je suis effectivement plus proche des libéraux-conservateurs.

Qu’est-ce qu’une droite libérale-conservatrice?

Disons qu’en ce qui concerne la France, c’est une droite qui prend conscience avant tout des problèmes identitaires – les plus graves que nous ayons à affronter. C’est une droite qui se concentre sur nos racines civilisationnelles, tout en considérant la réduction nécessaire des impôts et des charges sociales qui pèsent terriblement sur les acteurs économiques français – notamment sur nos petites entreprises, nos travailleurs et nos artisans. Je me sens proche de ces idées-là. Je pense que c’est ce que nous pouvons faire de mieux en ce moment. Avant de promettre que la société française se portera bien mieux quand on aura changé le monde et l’Europe, il faut régler les problèmes franco-français, liés à notre Etat omnipotent et à notre culture très gauchiste. Evidemment, nous pouvons dans le même temps tenter d’insuffler quelque chose de neuf en Europe, mais nous ne pouvons pas nous défausser de tous nos problèmes sur l’Union européenne – ce que les souverainiste ont tendance à faire en permanence. Une façon de faire assez fausse en plus d’être démagogique.

Vous parlez beaucoup d’identité. Est-ce cela qui complète l’étiquette de libéral-conservateur, que vous jugez simplificatrice?

Oui. Le cadre intellectuel du libéral-conservatisme tel que je m’y retrouve est un cadre plutôt national, qui nécessite un contexte civilisationnel homogène. La libre entreprise fonctionne dans la mesure où les gens sont capables de s’autoréguler moralement, sans être dépendants des lois et des règlements émanant d’un Etat, car ils tirent ces règles d’eux-mêmes et de l’organisation communautaire. Un des modèles de ce libéral-conservatisme est l’Amérique, du moins dans certaines de ses parties, où les gens sont libres mais où «l’église est au milieu du village» – c’est-à-dire qu’il y existe une régulation communautaire effective. Sans cette dernière, le libéralisme perd tous ses freins moraux et entre dans un processus négatif. On parle alors de «libéralisme libertaire» ou de «libéralisme progressiste». Par conséquent, parce que le libéralisme doit être construit sur une base cohérente pour fonctionner, le libéral-conservatisme se doit nécessairement d’intégrer une certaine dose d’«identitarisme».

A propos de conservatisme, vous critiquez souvent la droite conservatrice traditionnelle – la droite du Figaro par exemple – qui draine une part non négligeable de l’opinion publique. Pourquoi cette critique? Après tout, les thèmes identitaires y sont très présents depuis plusieurs années déjà.

Je reproche au conservatisme traditionnel sa pusillanimité, son manque de courage. C’est une droite qui n’ose pas tirer toutes les conséquences de ses réflexions. Elle est souvent en retard sur ses raisonnements et tient tellement à être bien vue par les élites progressistes qu’elle a finalement peur de son nom. Dès lors qu’elle avance une idée légèrement radicale, elle fait aussitôt marche arrière, pour ne pas être traitée d’extrémiste. Or, cette crainte précisément donne tout pouvoir à la gauche, qui se régale de jeter des anathèmes sur la droite, la rendant inefficiente. Ce que je reproche le plus au conservatisme, c’est de ne pas oser affronter la gauche en face, n’assumant pas ce qu’il est: une droite qui peut tirer des enseignements de la contre-révolution, de l’antimodernisme, de la tradition anglaise «burkienne». Par peur, cette droite-là n’ose pas aller sur le champ de bataille idéologique avec toutes les munitions qu’elle possède.

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Sur le plan idéologique précisément, vous dites combattre le nihilisme – reprenant évidemment le vocabulaire de Nietzsche sur lequel vous avez écrit un livre: Nietzsche l’actuel. Qu’entendez-vous par là?

On parle souvent de «racisme systémique» pour décrire la société occidentale; je parle quant à moi de «nihilisme systémique». Ce nihilisme s’incarne dans la volonté de l’Occident, consciente ou inconsciente, de s’auto-supprimer. Le nihilisme, c’est le désir du néant, du néant en soi-même – du suicide en quelque sorte. L’Occident et l’Europe occidentale semblent souvent tout faire pour se supprimer eux-mêmes, pour supprimer ce qu’ils sont dans leur chair, dans leur matérialité.

Quelle est la place de Nietzsche dans cette analyse?

L’Occident s’est jeté au XIXe siècle dans une toute nouvelle aventure: celle de la «mort de Dieu» – comme l’a appelée Nietzsche. Dans ce contexte, Nietzsche est l’un des premiers à avoir analysé l’avènement du nihilisme occidental. C’est le philosophe qui a réfléchi aux conséquences d’une civilisation qui se passe de Dieu à tous les niveaux, alors que toutes les civilisations dans le monde et dans l’histoire ont toujours cru en une divinité ou en une religion – importantes pour fédérer les individus et tenir en bride le nihilisme qu’ils peuvent avoir en eux. Nietzsche a analysé ce que cela pouvait produire sur nos consciences, en psychologie. Il a vu que le nihilisme menaçait et qu’il pouvait conduire à la ruine totale de la civilisation européenne, à son autodestruction. Nietzsche disait lui-même qu’il faudrait le lire un siècle après sa mort ; nous y sommes. C’est en cela qu’il est intéressant: nous vivons exactement ce qu’il avait prédit et ce contre quoi il nous avait mis en garde. Mais s’il avait prévu ces choses-là dans sa philosophie, on peut aussi y trouver des éléments qui nous permettent de nous sauver.

Justement, au-delà du constat passif, de l’analyse et de la critique de la société, quels sont les combats qu’il faut mener «activement» selon vous? Qu’y a-t-il à construire?

C’est une large question. C’est un travail que je mène en réfléchissant à ce qui pourrait être un nouvel idéal pour la société européenne, un nouveau souffle. On constate bien aujourd’hui que l’Occident ne sait plus que faire, sinon se supprimer. La crise profonde qu’il traverse résulte de cette absence de but et d’idéal. C’est aussi pour cela que la civilisation occidentale a trouvé des succédanés à la religion pour essayer de continuer de rêver et ainsi ne pas sombrer dans le nihilisme. Ce furent par exemple les idéaux totalitaires du XXe siècle, qu’ils fussent communistes ou nationaux-socialistes. Ces idéaux permettaient de croire en quelque chose. Mais depuis que la société «libérale-progressiste» a gagné et que le communisme est mort, les gens n’ont plus rien pour se projeter dans le futur. On le constate avec des phénomènes comme l’écologie, ou plutôt «l’écologie progressiste», qui conduit les gens à ne plus vouloir faire d’enfants – symptôme typique du nihilisme. C’est l’idéologie punk: no future, parce que nous pensons être détestables et avoir rendu le monde détestable. Dans ce contexte suicidaire, c’est à nous, intellectuels, de chercher ce qui pourrait nous donner un nouvel idéal, nous redonner l’envie de vivre, de faire des enfants, afin de poursuivre le destin de notre civilisation.

484_1739421.gifAu cœur de l’Occident décadent, vous parlez souvent de « l’individu postmoderne » en le comparant au dernier homme décrit dans Ainsi parlait Zarathoustra. Qu’est-ce que cet «individu postmoderne»?

L’individu postmoderne est un individu réduit à son seul individualisme. Il est d’une naïveté à faire peur et croit que nous sommes sortis de l’Histoire, que l’Histoire n’est plus tragique. Il se concentre exclusivement sur sa petite santé et n’est plus mû par une vraie philosophie jouisseuse, mais se contente d’une médiocre jouissance du bien-être. Cet individu correspond au «bouddhisme européen» décrit par Nietzsche: non pas le grand bouddhisme beau et intelligent des civilisations asiatiques, mais un bouddhisme au sens d’une pensée médiocre qui se concentre sur les petites souffrances, les petites vertus et les petites douleurs. On ne fait plus rien de grand, on ne se projette plus, on ne parle plus que d’amour du prochain. L’individu post-moderne est finalement un chrétien devenu fou, pour reprendre la formule de Chesterton. C’est un tout petit individu qui ne rêve plus à grand-chose, ou, comme le disait Jacques Brel en répondant à la question «qu’est-ce qu’un imbécile?», c’est celui qui pense qu’il faut se contenter de vivre. Ce faisant, l’individu devient complètement fou.

Pensez-vous qu’il s’agisse du type d’individu majoritaire en Europe?

En Occident, en tous cas, c’est le type d’individu que l’on a fabriqué. Mais nous sommes en train de vivre la fin de cet individu post-moderne – en même temps que son apogée – parce que les temps redeviennent tragiques. Nous allons devoir redécouvrir la communauté et on peut espérer, dans notre malheur, retrouver un certain bon sens, un nouveau souffle pour l’Europe.

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On constate que vous basez une grande partie de votre analyse sur la pensée de Nietzsche. Cependant, vous êtes en profond désaccord avec la tradition française du «nietzschéisme de gauche» – dont Michel Onfray est une des figures actuelles. Que lui reprochez-vous?

Michel Onfray, effectivement, était un nietzschéen de gauche, mais il est en train de changer, comme on peut le remarquer. Lui-même a déclaré à des amis il y a un ou deux ans qu’il commençait seulement à comprendre Nietzsche. C’est-à-dire qu’il était parti sur une base nietzschéenne relativement fausse, qu’il remet en question désormais. On le voit à son parcours : il se sépare de plus en plus de ses idées de gauche et progressistes qu’il pouvait avoir il y a encore dix ou vingt ans. Je reproche aux nietzschéens dits «de gauche» d’utiliser Nietzsche pour détruire les bases de la société classique occidentale – notamment le christianisme. Ces gens-là utilisent en fait la critique nietzschéenne pour se libérer d’un certain nombre de carcans qu’ils trouvent oppressifs, mais dont ils oublient que si Nietzsche les a critiqués, c’était précisément pour nous mettre dans des carcans encore plus durs, encore plus exigeants, et tout à fait antiprogressistes. C’est donc ne prendre de Nietzsche que ce qui les arrangent, sans aller au fond des choses.

Mais n’est-ce pas le même piège qui se présente à vous qui souhaitez pratiquer une sorte de «nietzschéisme de droite»? Ne doit-on pas d’abord considérer Nietzsche comme un poète plutôt que d’en faire une «utilisation» militante?

Nombreux sont ceux qui, pour ne pas tirer toutes les conséquences de sa pensée, réduisent Nietzsche à un poète, à quelqu’un qui n’est pas systématique, qui se contredit. Ces gens restent pour moi très à l’écart de ce que dit Nietzsche réellement, et je ne peux pas être d’accord avec eux. Je tiens Nietzsche pour un philosophe complet. Certes, il ne s’est pas attardé à la production d’un système tout à fait cohérent, mais il a produit une œuvre dans laquelle on trouve une vision du monde relativement globale sur tous les sujets. La philosophie nietzschéenne est aussi très utile pour comprendre le monde que nous avons à affronter. Comme je l’ai avancé précédemment, Nietzsche a vu toutes les conséquences de la nouvelle ère sans Dieu de la civilisation occidentale, dont nous arrivons au terme aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que je sois nietzschéen à cent pour cent. Je ne dis pas que Nietzsche aurait été à mes côtés dans tous mes combats politiques d’aujourd’hui – j’essaie du reste de dépasser sa pensée sur un certain nombre de choses. Je dis simplement qu’il y a dans sa philosophie des éléments par lesquels il est absolument nécessaire de passer si l’on veut tenter de comprendre totalement le monde actuel.

Julien Rochedy, propos recueillis par Antoine Bernhard (Le Regard Libre, 4 février 2021)

dimanche, 21 février 2021

Kondylis sur le conservatisme avec des notes sur la révolution conservatrice

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Kondylis sur le conservatisme avec des notes sur la révolution conservatrice

Par Fergus Cullen

Ex : https://ferguscullen.blogspot.com

Notes sur Panagiotis Kondylis, "Le conservatisme comme phénomène historique".

C'est à ma connaissance le seul extrait substantiel du Konservativismus de Kondylis (paru à Stuttgart en 1986) disponible en anglais. La traduction est réalisée par "C.F." à partir de "Ὁ συντηρητισμὸς ὡς ἱστορικὸ φαινόμενο," Λεβιάθαν, 15 (1994), pp. 51-67, et reste inédite, mais consultable en ligne au format PDF. Les références des pages ci-dessous se rapportent à ce PDF. J'ai modifié très légèrement la traduction à certains endroits.

Kondylis vise à comprendre le conservatisme non pas comme une "constante historique" ou "anthropologique", mais comme un "phénomène historique concret" lié à un temps et à un lieu et donc coïncidant avec eux (pp. 1-2). Mais même ces études historicistes adoptent souvent une vision trop étroite, selon laquelle le conservatisme est une réaction contre, et donc un "dérivé" de la Révolution, ou, au mieux, contre le rationalisme des Lumières (pp. 2-3).

Kondylis conteste la conception, souvent conservatrice, du conservatisme comme expression de la "prédisposition naturelle [...] psycho-anthropologique" de l'"homme conservateur" à être "pacifique et conciliant" (pp. 5-6). Au contraire, le conservatisme et l'"activisme" sont parfaitement compatibles, comme le montre le droit féodal de résistance et de "tyrannicide", le soulèvement et la rébellion des aristocrates contre le trône" (pp. 7-8). Ce point contredit l'affirmation de Klemperer et d'autres selon laquelle l'activisme des révolutionnaires conservateurs est fondamentalement non conservateur.

"[L]a préservation et la culture de la tradition" en tant que "légitimation" des privilèges des nobles est l'expression de la volonté de ces nobles de se préserver et du "sentiment de supériorité" qu’ils éprouvaient. Kondylis postule une telle volonté universelle, au lieu d'une disposition conservatrice en guerre avec un "désir de renversement" révolutionnaire (du moins en ce qui concerne l'histoire des idées : pp. 8-9).

Kondylis conteste également la conception de soi ("image idéalisée") du conservateur comme traditionnaliste sans critique et sceptique à l’égard des "constructions intellectuelles", en se basant sur "l'impression erronée que la société prérévolutionnaire ne connaissait pas les idées et les idéologies, à la fois comme constructions intellectuelles systématiques et comme armes" (pp. 9-10). Les systèmes "théologiques" médiévaux sont les égaux des idéologies modernes en matière de "raffinement argumentatif", de "multilatéralisme systématique" et de "prétention à la "validité" universelle (ou "catholique")" (p. 10). Le conservatisme consiste à "reformuler" l'"idéologie légitimante de la societas civilis" en une "réponse" aux Lumières et à la Révolution (p. 10-1).

La modernité, pour Kondylis, se réalise en partie par une "activité idéologique vivante", non pas comme résultat de la "constitution anthropologique" de certaines personnes (disposition intellectuelle), mais comme expression de leur volonté fondamentale d'auto-préservation, qui, étant donné leur "manque de pouvoir social important devait être contrebalancé par leur prééminence sur le front intellectuel" ; et ainsi les conservateurs ont répondu en nature (polémique, théorie, etc.). Les partisans de la modernité ("ennemis de la domination sociale de l'aristocratie héréditaire") ont fait le premier pas crucial dans le discours politique au sens moderne, et ont ainsi été "beaucoup plus intensément réflexifs", tout comme le conservatisme est généralement censé l'être (pp. 11-2).

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Cette "importance de la théorie parmi les armes de l'ennemi" est également à l'origine de la "répugnance purement polémique" du conservatisme pour l'intellectualité (p. 12). Non seulement l'anti-intellectualisme déclaré du conservatisme doit être considéré comme suspect, mais dans certains cas intrigants, il doit être compris comme une sorte de démonstration d'une compréhension théorique du rôle de la théorie (de l'intellectualité) dans le "Progrès" ("Déclin"). Comme le dit Kondylis, "seule la théorie permet de décrire idéalement une société "saine" et "organique", qui n'est pas créée par des théories abstraites et n'en a pas besoin" (p. 13).

Cette "hésitation et indécision" du conservatisme concernant l'intellectualité, la "raison", etc. (c'est-à-dire cette apparente tension performative - si ce n'est pas une contradiction -, ambiguë), reflète la tension dans l'intense ratiocination de la théologie médiévale pour montrer les limites de la raison humaine, ou du sentimentalisme des Lumières ou de la Lebensphilosophie moderne pour placer l'instinct au-dessus de l'intellect (p. 13). Cette "indécision" (un mot révélateur, si l'on se souvient des contributions de Kondylis au décisionnisme) et le manque de systématisation et la variété prolifique de la pensée conservatrice qui l'accompagnent sont "naturels" pour "toutes les grandes idéologies politiques - et pas seulement politiques" (p. 13-4 ; voir la deuxième partie ici).

"[C]ommonplace of conservative self-understanding and self-presentation have crept [...] into the scientific discussion," such as "the coquettish enmity of conservatives towards theory." (« Le sens commun propre à l’auto-définition et à l’auto-représentation conservatrices s’est insinué (…) dans la débat scientifique, ainsi que l’hostilité, toute de coquetterie, des conservateurs à l’endroit de la théorie » (p. 13-4 ; voir la deuxième partie ici). La priorité du "concret" sur l'"abstrait" est elle-même, ou repose sur, une abstraction (p. 15).

Kondylis dichotomise les politiques "conservatrices" et "révolutionnaires" (p. 17).

L'adaptation prudente et sagace aux circonstances et aux conditions, dont les conservateurs sont si fiers, se fait en règle générale sous la pression de l'ennemi" ; l'ennemi "pousse les conservateurs à adopter une attitude défensive ou bon enfant et facile à vivre" ; "les conservateurs découvrent leur sympathie pour le "vrai" progrès et [...] parlent du développement organique dynamique [...] de la société et de l'histoire" (p. 18). Les conservateurs sont obligés de faire certaines concessions à la modernité. Pour anticiper un peu mes propres arguments : le conservatisme révolutionnaire est une concession, mais, en gros, à la forme et non au contenu de la modernité. C'est-à-dire que le révolutionnaire conservateur accepte, doit accepter, l'industrialisation, la dissolution de la "société organique", l'instrumentalisation de l'homme, le discours laïque comme espace du discours politique (même religieux), la "médiatisation", la communication de masse, etc. et souhaite les mettre au service des principes "conservateurs", "de droite" : c'est-à-dire des abstractions des expressions concrètes qui ont donné naissance au conservatisme.

Parfois, les principes conservateurs sont, ou semblent être, exprimés concrètement sans effort conservateur, ou à la suite de l'effort de "l'ennemi" qui, "en luttant pour la consolidation de sa propre domination, se soucie ou est concerné par le respect du droit, de la hiérarchie et de la propriété (légalement ou en réalité sauvegardée et protégée) - bien sûr, avec des signes différents et avec des contenus différents" (p. 20). Un "conservatisme" libéral ou démocratique, bourgeois ou prolétarien, peut se former sur cette base, opposé, semble-t-il en règle générale, à la révolution conservatrice (la bifurcation de la R.C. et du "simple conservatisme").

Tant les conservateurs que les révolutionnaires postulent des lois "naturelles" ou une condition "naturelle" de l'homme ; mais tous deux s'efforcent de répondre, dans le cas conservateur, au développement apparemment naturel de conditions contre-nature (Révolution, "Progrès", "Déclin"), ou, dans le cas révolutionnaire, à la primauté apparente de conditions contre-nature (inégalité, exploitation, etc. : p. 21). Nous pourrions ajouter que le révolutionnaire s'efforce également de répondre à la question de savoir comment, comme le suggère le paragraphe précédent, ses propres efforts semblent non seulement conduire à de telles conditions, mais aussi instancier, exprimer concrètement, les principes de son ennemi, le conservateur. Nous abordons ici la théodicée.

Sur le modèle de Kondylis, le conservatisme est l'expression idéologique des privilèges de la noblesse et de "la résistance de la societas civilis contre sa propre décomposition" : contre la montée de la bourgeoisie, du rationalisme des Lumières, de la démocratisation, etc., se terminant apparemment par "la mise à l'écart de la primauté de l'agriculture par la primauté de l'industrie" ; ensuite "on ne peut parler de conservatisme que métaphoriquement ou avec une intention polémique-apolitique" (pp. 22-3). Schéma : conservatisme - libéralisme - socialisme, dans lequel chacun surmonte le terme précédent pour aboutir à une postmodernité douteuse dans laquelle "chaque [concept] passe ou se confond avec un autre, et aucun d'eux n'est précis", indiquant "que la fin de cette époque historique, dont ils ont partiellement ou totalement tiré le contenu de la vie sociopolitique et intellectuelle, est en partie de plus en plus proche, et en partie déjà arrivée" (p. 23).

La raison pour laquelle on peut affirmer qu'il existe un courant conservateur-révolutionnaire au sein de cette postmodernité confuse dans ses catégories, et donc pas encore tout à fait ‘’navigable’’, est que quelque chose, une nouvelle (proto-) catégorie, émerge effectivement de et en tandem avec les premières secousses prémonitoires de la postmodernité (industrialisation et démocratie de masse : la fin du XIXe et le début du XXe siècle, avec la Grande Guerre comme premier d'une série de ‘’bassins versants’’). A savoir, une radicalisation et une abstraction consciente ou subconsciente des principes conservateurs, au service desquels sont mis certains aspects de la modernité tardive (voir ci-dessus).

lundi, 08 février 2021

Joseph de Maistre en Russie

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Joseph de Maistre en Russie

Arkady Minakov

Ex : https://www.geopolitica.ru

Traduction de Juan Gabriel Caro Rivera

La naissance du conservatisme, tant en Europe occidentale qu'en Russie, est inimaginable sans l'influence de Joseph de Maistre (1753-1821), l'un des pères fondateurs du conservatisme européen, qui était aussi un brillant intellectuel, un "ardent réactionnaire" (comme N. A. Berdiaev l'a appelé dans son livre Le nouveau Moyen Age), la "réaction contre Voltaire". Il ne fait aucun doute qu'il était l'un des critiques les plus radicaux de la Révolution et des sociétés démocratiques de son temps.

Joseph de Maistre est né dans la ville de Chambéry, en Savoie, dans une famille aristocratique. Il a fait ses études primaires dans un collège jésuite. Après avoir obtenu son diplôme de l'université de Turin en 1774, où il a étudié le droit, de Maistre est devenu l'un des conseillers du Sénat de Savoie et, en 1788, sénateur. Ce futur catholique ultramontain, dominé par une croyance inébranlable en la priorité du pouvoir papal sur le pouvoir séculier, était à l'époque membre d'une loge maçonnique et catholique libéral. Joseph de Maistre accède au rang de "Chevalier de la Bienfaisance de la Ville Sainte" au sein des loges maçonniques. En 1796, il publie son livre Réflexions sur la Révolution française, qui le rendra célèbre dans toute l'Europe et en fera un classique de la pensée conservatrice.

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Lorsque les troupes révolutionnaires françaises ont occupé sa Savoie natale, de Maistre s'est installé en Sardaigne, où il a été promu chancelier en 1800. Et en mai 1803, il arrive à Saint-Pétersbourg comme ambassadeur du roi de Piémont-Sardaigne. Joseph de Maistre jouit d'une grande influence au sein de la cour impériale et prend une part active à certaines initiatives politiques d'Alexandre Ier. C'est précisément en Russie qu'il a écrit ses deux œuvres les plus importantes : Les Soirées de Pétersbourg et les Lettres de Saint-Pétersbourg.

Les sermons laïques de Joseph de Maistre ont trouvé un large écho dans une partie de la haute société russe. Par exemple, le célèbre auteur et mémorialiste S. P. Zhikharev a écrit dans son journal : « Le comte de Maistre doit certainement être un grand penseur ; quoi qu'il dise, il le fait de manière divertissante, et chacune de ses remarques reste dans la mémoire de l'auditeur, car chacune d'entre elles contient une idée, une idée qui a été parfaitement exprimée par lui ».

De Maistre fréquente les salons de S. S. Uvarov, V. P. Kochubei, le comte A.K . Razumovsky, et est l'ami de l'amiral P. V. Chichagov, connu pour ses remarques, en tant que conservateur orthodoxe, qu'il écrit dans son livre Conversations d'un amoureux du verbe russe, défendues par A. S. Chishkov et G. R. Derzhavin. Dans la vie intellectuelle de la société russe au début du XIXe siècle, Joseph de Maistre a joué un rôle exceptionnel ; dans une certaine mesure, c'est grâce à ses idées que la Russie est devenue une sorte de centre d'où rayonnaient les idées anti-révolutionnaires.

De Maistre a également joué un rôle dans le développement du conservatisme russe. Les premiers conservateurs russes partageaient fondamentalement les mêmes valeurs qui caractérisaient de nombreux conservateurs d'Europe occidentale et avaient des idées très similaires, qui visaient à protéger et à actualiser les traditions et les valeurs positives d'une société traditionnelle idéalisée par eux, principalement basée sur un pouvoir monarchique centralisé et fort et sur la religion.

005709135.jpgLe conservatisme russe était typologiquement très proche du conservatisme d'Europe occidentale, car il possédait les mêmes caractéristiques de base, qui étaient fondées sur l'affirmation de la tradition, la compréhension de l'inégalité et de la hiérarchie comme état naturel de la société, le refus de l'utilisation de méthodes révolutionnaires comme moyen de reconstruction de la société, la lutte contre les idées des "Lumières", la conviction que la société a besoin d'un monopole bien établi sur la discussion et l'interprétation des problèmes sociaux et moraux les plus importants qui doivent être menés par la classe noble et l'Eglise, les classes supérieures étant précisément celles qui sont obligées de soutenir ces principes pour la protection et l'idéalisation de l'Etat.

L'une des principales raisons qui ont donné naissance au conservatisme russe est le fait qu'il est né d'une réaction patriotique contre la gallomanie, qui n'était autre que la passion d'imiter et d'adopter comme siennes tout ce qui avaient une origine française, non seulement en ce qui concerne la langue, mais aussi pour en arriver à imiter les idées, les habitudes, les modes et autres choses qui, comme la poudre à canon, ont fini par s'imposer dans la société seigneuriale russe depuis la fin du 18e et le début du 19e siècle. Pour des conservateurs comme A. S. Chishkov et F. V. Rostopchine, la francité semblait être un mal idéologique qui était responsable de toutes les menaces qui pesaient sur la Russie, pour ainsi dire, face à la Révolution française et plus tard à l'agression napoléonienne qui a suivi les événements de la Révolution.

Il faut noter que les étrangers aux idées conservatrices ont condamné la francisation dans des termes encore plus sévères que leurs homologues russes. De Maistre a écrit ce qui suit : "Je n'ai pas de mots pour vous décrire l'influence française dans ce pays. Le génie de la France a littéralement fini par seller le génie de la Russie de la même manière qu'un homme met une bride sur un cheval".

Ce fait a été considéré par de Maistre sous un jour extrêmement négatif, car "la civilisation russe absorbait à cette époque toutes les idées qui corrompaient complètement l'esprit humain (c'est-à-dire que tout cela était vu comme le résultat de la diffusion des "Lumières" et de la Révolution française - A.M.). Ces circonstances ont fini par toutes converger et, pour ainsi dire, par faire en sorte que l’on confonde totalement le peuple russe avec un peuple qui était à la fois le plus terrible instrument et la plus pitoyable victime de cette corruption... La terrible littérature que le XVIIIe siècle avait produite a pénétré immédiatement et sans retenue en Russie, faisant que les premiers enseignements qui ont été dispensés en langue française devant les oreilles du public russe n'étaient que des paroles chargées de nombreux blasphèmes".

De Maistre reproche aux occidentalistes russes la large diffusion de ces idées, en particulier dès le règne de Pierre Ier. "Je vous reproche, Pierre Ier, d'avoir commis le plus grand péché : le manque de respect que vous avez éprouvé pour votre propre nation".

Cependant, du point de vue de la Sardaigne, Pierre avait commis des péchés encore plus terribles : "En général, ce pays donne trop de libertés aux étrangers et la seule façon de se libérer de leur influence est de déclencher une révolution. La responsabilité de tout cela incombe à Pierre, qu'on appelle le Grand, mais qui était en fait le meurtrier de sa propre nation. Non seulement il la méprise et l'insulte, mais il lui apprend à se haïr en lui enlevant toutes ses coutumes, sa morale, son caractère même et sa religion, après quoi il la met au service des étrangers charlatans et fait de la Russie le jouet de toute cette canaille".

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A coup sûr, de Maistre a très probablement exagéré ses critiques en transposant la haine qu'il ressentait pour l'Europe protestante aux réformes de Pierre, dont beaucoup ont été inspirées par cette même Europe protestante.

De Maistre a passé quatorze ans en Russie, où il a vécu de 1803 à 1817, ce qui a eu un impact important sur la politique du ministère de l'Éducation publique, car il a sévèrement critiqué le système d'éducation et les formes d'enseignement qui existaient en Russie et qui, selon lui, étaient imprégnées du même esprit de gallomanie qu'à la cour et qui n'étaient rien d'autre qu'une imitation très grossière des modèles éducatifs de l'Europe occidentale. Il voyait dans ces réformes un grand danger pour l'avenir de l'État russe, car, d'elles, sortirait une strate de la population qui serait influencée par les idées en vogue en Europe occidentale.

Les nobles semi-alphabétisés et francisés étaient par essence un groupe subversif, ou du moins constituaient une faction guidée par l'esprit d'opposition et soutenant un amoralisme militant : « Leur esprit est complètement perverti et plein d’orgueil, ils détestent tout ce qui existe dans leur pays, ils condamnent toujours tout ce que fait leur gouvernement, ils adorent complètement les choses qui viennent de l'extérieur, ils adoptent les modes et le langage qui est utilisé à l'étranger, et ils sont toujours prêts à subvertir tout ce qu'ils méprisent, c'est-à-dire tout ce qui existe dans ce monde ».

"Une autre des terribles conséquences de tout cela, et qui est le fruit de la manie du gouvernement pour la science occidentale, pour laquelle il est nécessaire de faire venir des professeurs de l'étranger afin de la mettre en œuvre, est que la Russie est constamment obligée de demander l'aide de pays étrangers ; et comme les personnes vraiment éduquées et morales quittent rarement leur pays natal, où elles sont honorées et correctement récompensées, le gouvernement russe recourt à des personnes médiocres, des personnes qui sont non seulement dépravées mais aussi puériles et qui viennent au Nord uniquement parce qu'elles croient qu'on leur offre une fausse bourse qui leur procurera beaucoup d'argent.

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"Jusqu'à ce jour, la Russie est pleine d'une telle racaille venant de l'extérieur, la plupart d'entre eux ayant été expulsés de leur propre pays en raison des luttes politiques qui s'y déroulent. Ces transfuges n'apportent à la Russie que leur impudence et leurs vices. Ils ne ressentent aucun amour ni respect pour ce pays, ils ne nouent aucun lien avec cette terre dans le domaine civil ou religieux, ils se moquent complètement de ces Russes obscènes qui leur confient tout ce qui leur est le plus cher au monde, ils sont pressés de récolter assez d'or pour vivre à leur guise en écrivant des livres où ils déversent des insultes contre la Russie, des livres que le gouvernement achète à ces mêmes sycophantes et qu'il traduit même en utilisant les fonds publics.

"La situation actuelle est de plus en plus alarmante, en raison des préjugés extrêmement regrettables dont souffre ce pays. En Russie, il est tacitement admis que la morale doit être quelque chose de complètement séparée et indépendante de l'enseignement, de sorte que, par exemple, si un professeur de physique ou de langue grecque, dont on sait qu'il est dépravé ou athée, fait des choses immorales, cela amène souvent tout le monde à se demander : qu'est-ce que cela a à voir avec la physique ou la langue grecque ? Ainsi, toutes les intellectuels-voyous de l'Europe finissent en Russie et ce pays paie cher le fait d'avoir à faire face à cette multitude d'étrangers de mauvaise augure qui se consacrent exclusivement à tout gâcher".

De Maistre, en soutenant ces critiques, finit par devenir un allié idéologique des conservateurs russes qui s’étaient engagés dans une lutte contre tout type d'influence étrangère dans leur pays et qui détestent la gallomanie.

De Maistre, tout comme A. S. Shishkov et F. V. Rostopchin, a appelé à "un examen plus minutieux des étrangers (en particulier les Allemands et les protestants) qui viennent dans ce pays pour éduquer les jeunes, indépendamment de ce qu'ils vont enseigner, car nous devons considérer qu'il est presque certain que sur cent personnes qui viennent enseigner, au moins 99% d’entre eux appartiennent à cette catégorie, de sorte que l'État finit par s'impliquer avec les personnages qui le mènent au désastre, puisque personne qui a une famille, des biens, une moralité avérée et une certaine réputation n'ira jamais dans un pays étranger par nécessité, mais restera vivre dans sa terre natale".

md22704552794.jpgLes conservateurs russes ont réussi à mettre partiellement en œuvre un grand nombre des exigences qu'il demandait. C'est ainsi que le 25 mai 1811, un décret est publié "sur les pensions privées", qui stipule que "la noblesse, soutenue par l'État, estime nécessaire de placer sous surveillance les personnes qui viennent de l'étranger en cherchant leurs propres intérêts et en négligeant toutes les affaires intérieures, puisqu'elles n'ont aucune règle pure en matière de moralité ou de connaissance de celle-ci" et "après avoir ruiné la noblesse et les autres classes, ces étrangers préparent lentement la ruine de la société en général car on leur permet d'éduquer les enfants du pays".

Le décret ordonnait aux directeurs d'école de tester les qualités morales des propriétaires de pensionnats et d'exiger d'eux et des enseignants travaillant en Russie une connaissance de la langue russe. L'enseignement devait être dispensé exclusivement en russe. Au début de 1812, l'"Avis du ministre de l'éducation publique sur les enseignants étrangers dans le pays" a été publié, c'est-à-dire un ordre par lequel les enseignants étrangers devaient désormais certifier par écrit les compétences et les connaissances qu'ils enseignaient dans les écoles primaires russes.

L'existence de nombreux points de vue partagés par les conservateurs orthodoxes et de Maistre a conduit à des tentatives délibérées de ce dernier d'entrer en contact avec des représentants du "parti russe" conservateur. On sait que de Maistre a assisté aux rencontres Chichkov-Derzhavin, ce que l'on retrouve dans les Conversations d'un amoureux de la parole russe, et qu'il a également visité le célèbre salon de Tver de la Grande-Duchesse Ekaterina Pavlovna, chef officiel des représentants conservateurs du "parti russe" à la cour du Tsar. Tous ces contacts ont très probablement eu lieu parce qu'ils ont tous lutté ensemble contre l'influent "parti français", dont le chef de file était le célèbre réformateur libéral M. M. Speransky.

De Maistre porte son propre jugement sur Speransky dans une lettre qu'il envoie au roi de Sardaigne, Victor Emmanuel Ier, le 28 août (9 septembre) 1811. Les principales accusations portées contre Speransky étaient une attaque contre son milieu social "inférieur", le fait qu'il se livrait à l'espionnage au nom de la France, son adhésion aux idées constitutionnalistes et son appartenance à la franc-maçonnerie :

"C'est un homme intelligent, très diligent et qui a une excellente plume ; toutes ces qualités sont absolument indiscutables. Mais il est le fils d'un prêtre, ce qui signifie qu'ici en Russie, il appartient aux couches les plus basses du peuple libre, et de là, comme il est naturel, viennent ceux qui sont les grands promoteurs de réformes radicales. Il accompagne l'empereur à Erfurt et y rencontre Talleyrand ; certains pensent qu'il entretient une correspondance importante avec lui. Toutes les questions qui concernent son administration sont imprégnées de toutes sortes d'idées nouvelles et, surtout, il est enclin à l'établissement de lois constitutionnelles... Je dois avouer mon extrême méfiance à l'égard du secrétaire d'État... Sa Majesté ne doit pas douter un seul instant de l'existence d'une secte très influente qui a depuis longtemps juré de renverser tous les trônes d'Europe et qui utilise les souverains eux-mêmes pour accomplir cette tâche par l'utilisation d'un savoir-faire infernal".

002187016.jpgFinalement, à la suite d'une lutte en coulisses impliquant toutes ces "factions", Speransky finit par tomber en disgrâce en mars 1812, ce qui renforce considérablement les positions du "parti russe" et de Joseph de Maistre. En février 1812, ce dernier se voit proposer d'éditer tous les documents officiels publiés au nom du tsar ; 20 000 roubles lui sont transférés au nom de l'empereur afin d'assurer toutes les dépenses nécessaires "à la préparation et à l'exécution de l'un de ses plans".

Le 5 mars, le chancelier N.P. Rumiantsev annonce à Joseph de Maistre que l'Empereur a des projets pour lui en ce qui concerne la guerre à venir et qu'il souhaite l'inviter au service de la Russie. Il accepte avec lui d'envoyer un messager pour faire venir la famille de Joseph de Maistre en Russie. Dans la soirée du même jour, de Maistre se trouvait dans l'appartement de N. A. Tolstoï, maréchal en chef et président du bureau de la cour. En outre, Tolstoï était celui qui dirigeait la vie et les cérémonies qui se déroulaient à la cour à l'époque d'Alexandre Ier, et avait une conversation avec Tolstoï sur la guerre à venir et les questions liées au commandement militaire.

Au cours de cette conversation, le tsar est entré secrètement dans l'appartement de Tolstoï. À la fin de la conversation, il échangea avec Tolstoï et parla directement à Joseph de Maistre de son nouveau travail d'éditeur. Malgré toutes les offres qui lui sont faites, de Maistre décide cependant qu'il ne renoncera pas à servir le roi de Sardaigne. Il l'a annoncé à Roumiantsev, sans pour autant refuser d'exécuter les ordres que lui avait donnés le tsar Alexandre. Le même jour, après l'exil de Speransky, qui s'est avéré être le moment où la politique russe a radicalement changé, l'État russe a rejeté tout type de réformes libérales et a repris certaines des idées des représentants conservateurs du "parti russe".

Depuis que Joseph de Maistre a refusé de faire partie de la cour de Russie, en disant à Alexandre Ier que son devoir était d'abord d'être au service du roi de Sardaigne, qui ne lui permettrait pas de rompre un "accord de non-divulgation" des informations secrètes qu'un éventuel nouveau poste pourrait lui apporter. Un tel incident a finalement conduit à la rupture des relations entre Alexandre et l'ambassadeur de Sardaigne. La faveur qui lui a été accordée en tant que secrétaire personnel du souverain n'a même pas duré quatre mois.

Le rôle politique de Joseph de Maistre en Russie était alors très important. Le 9 avril 1812, A. S. Chishkov est nommé secrétaire d'État et le 29 mai 1812, un autre dirigeant du "parti russe", F. V. Rostopchine, est promu général d'infanterie puis nommé gouverneur général de Moscou. Il a également reçu le titre de commandant en chef de la place de Moscou. En fait, il est devenu dictateur à Moscou à la veille de la plus grande guerre qui allait avoir lieu dans l'histoire de la Russie.

Les innovations politiques et idéologiques introduites dans l'Empire russe après la guerre patriotique de 1812 et les campagnes militaires de l'armée russe en Occident, et en particulier l'expérience religieuse d'Alexandre Ier et d'A. N. Golitsyn visant à créer un "État chrétien commun" avec l'Occident, sur la base des idées européennes tirées des traités écrits par les mystiques et les francs-maçons protestants, ont conduit à la conclusion que la version catholique du conservatisme développée et défendue par Joseph de Maistre était tout simplement inacceptable pour le gouvernement autocratique russe.

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Les ultramontains, en principe, ne pouvaient pas accepter l'œcuménisme et le mysticisme. Comme l'a écrit l'historien A. N. Shebunin : "les idéologues de la réaction (Joseph de Maistre, Bonald, Lamennais) avaient une attitude nettement négative envers les mystiques et l'idéologie de la Sainte-Alliance, et dans la société biblique, ils ne voyaient que les commanditaires de sectes dangereuses et de divergences religieuses en ce qui concerne nombre de leurs pensées, etc.

Sous prétexte que le prosélytisme de Joseph de Maistre était allé trop loin et qu'une grande partie de l'aristocratie de Saint-Pétersbourg s'était convertie au catholicisme (y compris le jeune prince A. F. Golitsyn, neveu du procureur général du Saint-Synode), les jésuites reçurent l'ordre de quitter les deux capitales et de Maistre fut exilé de Saint-Pétersbourg en mai 1817, pour ensuite partir à l'étranger. En 1820, les jésuites sont finalement expulsés de Russie et en 1821, Joseph de Maistre meurt à Turin.

Ainsi, l'influence directe de l'un des fondateurs de la pensée conservatrice européenne sur la formation du conservatisme russe prit fin en 1817. Le rejet de l'expérience religieuse œcuménique qui a suivi dans les années 1822 à 1824 a été une conséquence de la victoire du "parti russe", orthodoxe et conservateur, qui a longtemps bloqué le processus de réception des doctrines occidentales conservatrices non confessionnelles. Depuis 1824, la monarchie ne remet plus en question le statut de l'orthodoxie en tant que religion dominante, et le conservatisme russe est désormais exclusivement basé sur l'orthodoxie.

Joseph de Maistre a sans aucun doute influencé la formation du conservatisme russe. Le conservatisme russe à l'époque de son émergence et de sa formation était typologiquement très proche du conservatisme d'Europe occidentale, puisque ce dernier possédait les mêmes caractéristiques fondamentales, telles que le traditionalisme, l'inégalité en tant qu'état naturel de la société, l'identité, le patriotisme, etc. En même temps, cette idéologie a influencé les penseurs conservateurs d'Europe occidentale dans leurs propres pays. Il y avait relativement peu de Russes partageant les mêmes idées ; il faut plutôt dire que le conservatisme russe est apparu parallèlement au conservatisme d'Europe occidentale et sous l'influence de facteurs très similaires.

Bibliographie :

Местр Ж. де. Петербургские письма. 1803–1817 / Ж. де Местр. - СПб. : Инапрапрессс, 1995. - – 336 с.

Местр Ж. де. Санкт-Петербургские вечера / Ж. де Местр. - СПб. : Алетейя, 1998. - – 731 с.

Дегтярева М. И. Жозеф де Местр и его руссские собеседники. Опыт философской биографии и нтеллектуальные связи в Росссиии / М. И. Дегярева. - Пермь : Астер, 2007. - – 403 с.

Минаков А. Ю. Руссский консерватизм в первой четверти XIX в. / А. Ю. Минаков. - Воронеж : Изд-во Воронежского гос. ун-та, 2011. - – 560 с.

mercredi, 25 novembre 2020

Kondylis on Conservatism with Notes on Conservative Revolution

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Kondylis on Conservatism with Notes on Conservative Revolution

Fergus Cullen

Ex: https://ferguscullen.blogspot.com

Notes on Panagiotis Kondylis, “Conservatism as a Historical Phenomenon.” This is to my knowledge the only substantial excerpt from Kondylis’ Konservativismus (Stuttgart, 1986) available in English. The translation is by “C.F.” from “Ὁ συντηρητισμὸς ὡς ἱστορικὸ φαινόμενο,” Λεβιάθαν, 15 (1994), pp. 51–67, and remains unpublished, but discoverable in PDF format online. Page references below are to that PDF. I have altered the translation very slightly in some places.

Kondylis aims to understand conservatism not as a “historical” or “anthropological constant,” but as a “concrete historical phenomenon” bound to, and thus coterminous with, a time and a place (pp. 1–2). But even such historicist scholarship often takes too narrow a view, according to which conservatism is a reaction against, and thus “derivative” of, the Revolution, or, at best, against Enlightenment rationalism (pp. 2–3).

Kondylis disputes the conception, often a conservative self-conception, of conservatism as an expression of the “natural […] psychological-anthropological predisposition” of “conservative man” to be “peace-loving and conciliatory” (pp. 5–6). On the contrary, conservatism and “activism” are perfectly compatible, as the “feudal right of resistance and ‘tyrannicide,’ the uprising and rebellion of aristocrats against the throne” shows (pp. 7–8). This is a point against the claim by Klemperer and others that the activism of Conservative Revolutionists is fundamentally unconservative.

“[L]ove and cultivation of tradition” as a “legitimation” of noble privileges is an expression of those nobles’ will to self-preservation and “sense of superiority.” Kondylis posits such a universal will, in place of a conservative disposition at war with a revolutionary “urge to overthrow” (at least as concerns the history of ideas: pp. 8–9).

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Kondylis also disputes the self-conception (“idealised image”) of the conservative as uncritically traditionalist and sceptical of “intellectual constructions,” based upon “the erroneous impression that pre-revolutionary societas civilis did not know of ideas and ideologies, both as systematic intellectual constructions and as weapons” (pp. 9–10). Mediaeval “theological” systems are the equals of modern ideologies in “argumentative refinement,” “systematic multilateralism” and “pretension to universal” (or “catholic”) “validity” (p. 10). Conservatism consists in the “reformulation” of the “legitimising ideology of societas civilis” into an “answer” to the Enlightenment and Revolution (pp. 10–1).

Modernity, for Kondylis, comes about, in part through “lively ideological activity,” not as a result of the “anthropological constitution” of certain persons (intellectual disposition), but as an expression of their basic will to self-preservation, which, given their “lack of weighty social power had to be counterbalanced by their pre-eminence on the intellectual front”; and so conservatives responded in kind (polemic, theory, etc.). The partisans of modernity (“foes of the social dominance of the hereditary aristocracy”) made the first crucial step into political discourse in the modern sense, and were thus “much more intensively reflexive,” just as conservatism is generally purported to be (pp. 11–2).

This, “the importance of theory among the foe’s weaponry,” is also the origin of conservatism’s “purely polemical abhorrence” for intellectuality (p. 12). Not only should conservatism’s professed anti-intellectualism be taken as suspect; but in certain intriguing cases, it should be understood as a sort of demonstration of a theoretical understanding of theory’s (intellectuality’s) role in “Progress” (“Decline”). As Kondylis says: “only theoretically could the idealised description of a ‘healthy’ and ‘organic’ society be made which is not created by abstract theories, nor does it need them” (p. 13).

This “vacillation and indecisiveness” of conservatism re. intellectuality, “Reason,” etc. (i.e. this apparent performative—if not contradiction then—tension, ambiguity), mirrors the tension in the intense ratiocination by Mediaeval theology to show the limits of man’s reason, or by Enlightenment sentimentalism or modern Lebensphilosophie to set instinct above intellect (p. 13). This “indecisiveness” (a telling word, when one recalls Kondylis’ contributions to décisionnisme) and the accompanying unsystematicity and proliferous variety of conservative thought is “natural” to “all the great political—and not only political—ideologies” (pp. 13–4; see part 2 here).

49210108._SX318_.jpg“[C]ommonplaces of conservative self-understanding and self-presentation have crept […] into the scientific discussion,” such as “the coquettish enmity of conservatives towards theory.” The prioritization of the “concrete” over the “abstract” is itself, or relies upon, an abstraction (p. 15).

Kondylis dichotomizes “conservative” and “revolutionary” politics (p. 17).

“Prudent and sagacious adaptation to circumstances and conditions, of which conservatives are so proud, is carried out as a rule under the foe’s pressure”; the foe “pushes conservatives to adopt a defensive or good-natured and easy-going stance”; “conservatives discover their sympathy for ‘true’ progress, and […] talk of the dynamic organic development […] of society and of history” (p. 18). Conservatives are compelled to make certain concessions to modernity. To anticipate my own arguments a bit: revolutionary conservatism is a concession, but, loosely speaking, to the form and not the content of modernity. That is, the conservative revolutionary accepts, must accept, industrialisation, the dissolution of “organic society,” the instrumentalisation of man, secular discourse as the space of (even religious) political discourse, “mediatisation,” mass communication, etc., and wishes to put these at the service of “conservative,” “rightist” principles: that is, abstractions from the concrete expressions that gave birth to conservatism.

Sometimes conservative principles are, or seem to be, expressed concretely without conservative effort, or as a result of “the foe’s” effort, who, “by struggling for the consolidation of his own domination, cares for, or is concerned with, compliance with law, with hierarchy and with property (legally or in actual reality safeguarded and protected)—of course, with different signs and with different content” (p. 20). A liberal or democratic, bourgeois or proletarian “conservatism” can form on this basis, opposed, it would seem as a general rule, by conservative revolution (the bifurcation of C.R. and “mere conservatism”).

Both conservatives and revolutionaries posit “natural” laws or a “natural” condition of man; but both struggle to answer, in the conservative case, the apparently natural development of unnatural conditions (Revolution, “Progress,” “Decline”), or, in the revolutionary case, the apparent primordiality of unnatural conditions (inequality, exploitation, etc.: p. 21). We might add that the revolutionary also struggles to answer how, as suggested in the previous paragraph, his own efforts seem to not only lead to such conditions but instantiate, express concretely, his enemy’s, the conservative’s, principles. Here we approach theodicy.

On Kondylis’ model, conservatism is the ideological expression of noble privilege and of “the resistance of societas civilis against its own decomposition”: against the rise of the bourgeoisie, Enlightenment rationalism, democratisation, etc., apparently ending with “the sidelining of the primacy of agriculture by the primacy of industry”; thereafter “there can be talk of conservatism only metaphorically or with polemical-apologetic intent” (pp. 22–3). Schema: conservatism — liberalism — socialism, in which each overcomes the prior term to culminate in a questionable postmodernity in which “every [concept] passes over into, or merges with, another, and none of them are precise,” indicating “that the end of that historical epoch, from whose social-political and intellectual life they partially or wholly drew their content, is, in part, near and approaching, and has, in part, already come” (p. 23).

The reason to posit a conservative-revolutionary current within this categorially confused, and thus not yet quite navigable, postmodernity is that something, a new (proto-) category, does emerge out of and in tandem with the first warning tremors postmodernity (industrialisation and mass democracy: the late nineteenth and early twentieth century, with the Great War as the first in a series of watersheds). To wit, a conscious or subconscious radicalisation and abstraction of conservative principles, at whose service certain aspects of late modernity are put (see above).

mardi, 27 octobre 2020

Joe Scotchie: Recovering Authentic (= Politically Incorrect) Conservatism

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Joe Scotchie: Recovering Authentic (= Politically Incorrect) Conservatism

Joe Scotchie’s recently published anthology Writing on the Southern Front: Authentic Conservatism For Our Times made me aware of the task that confronts every serious student of the Right—recovering what otherwise might slip down the Memory Hole. Both the American media and, more generally, American political culture have moved so far away from anything that looks even vaguely non-Left that we may soon need archeologists to rediscover what has been driven underground. American “conservatism” (yes the scare quotes here are very deliberate) is now represented by Jonah Goldberg, telling us how frighteningly homophobic, racist, anti-Semitic and sexist the 1950s were and Rich Lowry calling for the removal of all statues of Robert E. Lee, since they may offend American blacks.[Mothball the Confederate Monuments, National Review, August 15, 2017]. It is therefore comforting to read Scotchie’s latest effort to revive and defend an “authentic conservatism.”

41+ZcQXQVML._SX331_BO1,204,203,200_.jpgSimilarly, I’ve also been watching on Fox News the steady procession of “proud, Republican” homosexuals, lesbians, bisexuals, and “moderate” feminists and wonder whether I’ve tuned in by mistake to a multicultural festival. Recently, I heard the “conservative” Geraldo Rivera explaining on Fox News how truly blessed we are by having so many Latinos streaming across our borders and assimilating “at a rate that’s faster than any ethnic group” in US history. [Tom Brokaw’s Hispanic remarks were ‘shockingly uninformed,’ Geraldo Rivera says, by Joseph A. Wulfsohn, January 30, 2019] My cup runneth over with such “conservative” verities.

Scotchie, a native of Ashville NC who now works as a journalist in Queens NY, has returned to his task of recovering ideas and traditions that don’t pass the current PC litmus test. In books on paleoconservatism, the “Southern” history of Ashville, Richard Weaver and Pat Buchanan, (The Paleoconservatives, A Gallery of Ashevilleans, The Vision of Richard Weaver, and Street Corner Conservative) Scotchie has tried to bring to life what the American Right, when it still existed as part of the permissible political conversation, believed and revered.

Not all of his heroes, like Robert E. Lee, the Southern Agrarians, Thomas Wolfe, Sam Francis, M.E. Bradford, Douglas Southall Freeman, the biographer of Washington and Lee, and Patrick J. Buchanan, would necessarily have agreed on all basic moral and political questions.

But they all fit easily into a plausible Right, a position that I explore in an essay “Defining Right and Left” included in my 2017 anthology Revisions and Dissents. Scotchie associates the Right (even when he doesn’t use that term) with a strong sense of family and place, a settled authority structure, deep reservations about modernity, and the belief in a fixed human nature.

Scotchie is also intensely loyal to the historic South, which he understands as did one of his subjects Richard Weaver, as a premodern, hierarchical society. Throughout his essays and commentaries, including the ones on literature, it is hard to ignore Scotchie’s revulsion for globalism and uprooted anthropoids.

I was particularly struck in reading his anthology by how, in the last piece in the book, Scotchie eulogizes his recently deceased friend “Mark Royden Winchell, the Last of the Vanderbilt Greats.”[PDF]. Like Joe, I was moved by the early death of this brilliant essayist from Clemson University, who rarely expressed political opinions but whose sensibilities were apparent:

More than ever, Mark sided with the cause of the Old Right and the conservative South. He opposed the Iraq War, and on the pages of The American Conservative, offered up the America First foreign policy of his fellow Ohioan Robert Taft as a proper antidote to endless foreign meddling. Mark was also a member of the League of the South, for which he published an extensive critique of the legacy of Martin Luther King Jr. one that not only focused on King’s plagiarism, adultery, and support for leftist politics, but one that also mourned the passing of the George Washington—Abraham Lincoln America of Mark’s youth. [Links added].

Although I was hardly aware of Mark’s strong political statements until I read this eulogy, produced in 2008, I am delighted to discover that we were all on the same page regarding the Zeitgeist. It is also good to know that Mark came to the defense of the Southern Agrarians against the charge that they were (what else?) racists.

But I am even more pleased that Mark managed in his abbreviated life to expose the multiple shortcomings of that now exemplary conservative saint, Martin Luther King. [Canonizing Martin Luther King, League of The South Institute, via Archive.is, 2005] The cloying tributes to this glaringly flawed Leftist that come each year around January 19 from Heritage Foundation and other outlets of Conservatism, Inc. were particularly oppressive this year. It is gratifying to known that our fallen comrade weighed in against this mendacious hagiography, variously featuring King as a lover of family values, a traditional Christian theologian, and a martyr for conservative causes.

For clarification: I’ve never shared the deep disgust for King felt by my late friend Sam Francis and by other members of the Old Right. I just loathe the transparent lies told about him by phony conservative journalists and foundations. The fact that these contemptible fabrications don’t attract minority support is not at all surprising, given their nonsensical character and given the now fixed political identity of blacks and the white Left.

joescrevolt.jpgAmong Scotchie’s topics and personalities for discussion, another that especially interested me, given my preoccupation with modern European history, is the essay devoted to British statesman Enoch Powell. Scotchie approaches this British Tory opponent of immigration through Simon Heffer’s exhaustive biography, Like the Roman: The Life of Enoch Powell, which was published in 1999. Despite his lustrous careers as a classics professor, British officer during World War Two, and member of the Tory shadow cabinet in the late 1960s, Powell fell from grace after delivering what is misleadingly called the “Rivers of Blood” speech against unchecked immigration in 1968. The most offending line from that speech, about “the Tiber River foaming with much blood,” was drawn from Virgil’s Aeneid—a Latin epic that Powell had no doubt taught during his years as a classics professor in Sydney, Australia. Immediately after giving this oration, Powell was dropped by Tory leader Edward Heath from the shadow cabinet. Misnamed Conservatives then alternated with the Labourites in denouncing this moving target as a xenophobe.

Powell, one of the most learned and intelligent Englishman to enter national politics in the twentieth century, was destroyed socially and professionally (although VDARE.com Editor Peter Brimelow argues he in fact came much closer to returning as Tory leader than is generally realized) for expressing views on immigration that in 1954 his mentor Winston Churchill had stated far more boldly. [What Churchill said about Britain’s immigrants, by David Smith, Guardian, August 4, 2007] By the late 1960s the political pendulum on immigration and other social questions was moving rapidly Leftward; and so even slightly right-of-center celebrities were being hammered by the Leftward-moving media for stating what had been previously unexceptional views.

Scotchie notes in praising this fallen victim of PC:

Powellism lives, but not in England. Meanwhile the civilization he loved and honored may yet survive, but throughout Western Europe and North America, it is more imperiled than ever.

This judgment may be overly sanguine.

Paul Gottfried [email him] is a retired Professor of Humanities at Elizabethtown College, PA. He is the author of After Liberalism, Multiculturalism and the Politics of Guilt and The Strange Death of Marxism His most recent book is Leo Strauss and the Conservative Movement in America.

jeudi, 17 septembre 2020

La contre-révolution de Thomas Molnar

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La contre-révolution de Thomas Molnar

par Juan Asensio

Ex: http://www.juanasensio.com

L’œuvre de Thomas Molnar, quand elle est traduite en français, ce qui n'est même pas le cas de l'ouvrage qu'il a consacré à Georges Bernanos, reste encore fort peu connue. Il faut s'en étonner et s'en affliger, car la lecture de l'ouvrage qu'il a consacré à la contre-révolution, en ces temps d'inflation des gloses universitaires, est un réel plaisir : tout est fluide, la moindre phrase n'est pas immédiatement flanquée d'une note s'étendant sur plusieurs pages et dévorant la substance même de l'ouvrage pour se perdre dans le pullulement fantomatique des langages seconds, et des langages au cube des langages seconds.

41ctVF9MiML._SX301_BO1,204,203,200_.jpgThomas Molnar ne s'embarrasse pas d'un inutile et poussif appareil de notes et, assez vite, précise sa pensée : évoquer la contre-révolution, c'est, analyser les raisons d'un échec historique, qui se répète jusqu'à nos jours. Il est d'autant plus intéressant et même amusant de constater que l'année de publication du livre de Molnar dans sa langue originale est celle où une révolution de boudoir germanopratin a fait vaciller le pouvoir français si ce n'est la France tout entière, révolution pour intellectuels de salon et demi-mondaines qui aujourd'hui encore reste aussi sacrée, pour tous ces vieux porcs devenus bourgeois (pardon : l'ayant toujours été, mais ayant confortablement arrondi leurs fins de mois), que le Saint-Suaire l'est pour un catholique.

L'échec de la contre-révolution est celui-là même sur lequel se conclut le livre de Molnar, qui écrit que la tâche des contre-révolutionnaires «n'est pas une tâche spectaculaire, elle ne connaît pas de victoire finale, elle obtient ses succès dans le cœur et l'esprit plutôt que sur le forum», car c'est «une tâche sans fin» qui consiste à simplement «défendre la société et les principes d'une communauté d'ordre» (1). Je sais bien que les esprits esthètes affirmeront, comme Thomas Molnar d'ailleurs, que cet échec de la contre-révolution signe non seulement sa grandeur manifeste mais sa réussite, y compris sociale puisque, bon an mal an, les sociétés que nous pourrions définir comme s'inspirant de principes contre-révolutionnaires, disons des sociétés dirigées d'une main de fer par des dictateurs de droite, malgré leurs exactions que je ne minimise en aucun cas (et sur lesquelles Molnar ne semble guère fixer son attention), auront tout de même massacré moins de millions d'hommes que les régimes communistes et autres sectes d'inspiration plus ou moins millénariste dans le monde.
 
Thomas Molnar semble tellement douter de l'échec de la contre-révolution qu'il écrit encore, évoquant un «nouveau Malaparte», la nécessité d'enseigner «aux contre-révolutionnaires quelque chose de mieux qu'une technique : il devrait apporter les paroles de l'esprit et de la vérité aux institutions occidentales» (p. 299), car son objectif premier n'est pas d'agir, «encore moins de dominer la situation sur le mode faustien, mais d'expliquer la nature intime de la relation présent-passé, de sorte que l'avenir ne vienne pas briser la continuité», continuité d'essence métaphysique puisque les contre-révolutionnaires «voient dans le péché originel l'explication de leur inquiétude première et de leur croyance actuelle dans l'immuabilité de la nature humaine» (p. 294). Il faudrait, en somme, imaginer le contre-révolutionnaire heureux sinon accompli, ce qu'il n'est que fort rarement, et capable de se contenter du rôle peu flatteur d'aiguillon, de grogneur jamais content puisqu'il doit constamment rappeler aux hommes les dangers qu'il y a à prendre des vessies pour des lanternes et des avenirs de fer pour des lendemains qui chantent.

I21123.jpgL'auteur explique l'échec historique de la contre-révolution par plusieurs raisons, que nous pouvons toutefois regrouper dans une seule catégorie, relative aux techniques de communication modernes, bien trop délaissées par les penseurs contre-révolutionnaires, «largement incapables d'utiliser des méthodes modernes, une organisation, des slogans, des partis politiques et la presse» (p. 179). C'est d'ailleurs grâce à leurs écrits que les révolutionnaires ont imposé leurs idées, jusque y compris dans le camp adverse : «Á mesure que les années passaient, les idées proposées par le parti révolutionnaire paraissaient de plus en plus attrayantes, non pas en raison de leurs mérites intrinsèques, mais parce qu'elles imprégnaient le climat intellectuel, acquéraient un monopole, isolaient les idées contraires en arguant de leur modération pour prouver leur impotence» (p. 59). Cette idée n'est à proprement parler pas vraiment neuve, puisque Taine puis Maurras l'ont développée avec quelques nuances, le premier critiquant la décorrélation de plus en plus prononcée entre la réalité et les discours évoquant cette dernière (2), le second affirmant que la Révolution française ne s'était pas produite le 14 juillet 1789 mais, comme l'écrit Molnar, qu'«elle s'est faite bien avant au tréfond[s] de l'esprit et de la sensibilité populaires, imprégnés des écrits des philosophes» (p. 65). D'une certaine manière, cette thèse fut aussi développée par le général Giraud qui dans un article paru durant l'été 1940 attribua une partie de la défaite française à la littérature, coupable à ses yeux d'avoir sapé les bases de la nation, puis par Jean Raspail dans son (trop) fameux Camp des Saints. Ne perd que celui qui, secrètement, a déjà perdu, tel est le drame intime de tout contre-révolutionnaire.
Plusieurs fois, Thomas Molnar nous expliquera que les révolutionnaires ont su imposer leurs vues, non seulement parce qu'elles paraissaient moins paradoxales que celles des contre-révolutionnaires (3), mais surtout parce qu'ils ont su se rendre maîtres des techniques modernes de communication je l'ai dit et, aussi, qu'ils sont parvenus à faire accepter du plus plus grand nombre leurs idées et analyses : «Il faut distinguer entre les intellectuels qui forment les concepts révolutionnaires et ceux qui viennent à leur appui en amplifiant leur voix, en allongeant leurs griffes, en élargissant leur public, en préparant ce dernier à recevoir des idées qu'il n'aurait autrement considérées qu'avec méfiance ou indifférence» (p. 96). Thomas Molnar ne cessera d'insister sur le rôle essentiel que jouent non pas les théoriciens de la révolution, mais ses relais, issus de la classe moyenne précise-t-il : «La considération dans laquelle on tient la révolution à notre époque vient principalement de la pénétration progressive des idées d'extrême gauche dans les classes moyennes. Celles-ci les cultivent pour les répandre ensuite dans toutes les directions par tous les moyens de communication disponibles. L'intellectuel issu d'une classe moyenne représente, en tant que membre de la république des lettres, aussi bien individuellement que sur le plan corporatif, un banc d'essai et un champ de bataille pour ces idées; il n'a pas même besoin de faire du prosélytisme : sa profession de professeur, d'écrivain, de politicien ou de journaliste conserve ces idées en vitrine, tandis que la considération dont il bénéficie, reflet de valeurs et d'une conduite plus traditionnelles, témoigne pour la justesse ou du moins la pertinence de ses propos» (pp. 99-100).

9782825102695-xs.jpgIl serait pour le moins difficile de dénier à Thomas Molnar la justesse de tels propos, y compris si nous devions tracer quelque parallèle avec notre propre époque, où triomphent ces «intellectuels des classes moyennes» (p. 108) qui à force de cocktails et de mauvais livres cherchent à s'émanciper de leur caste, pour fréquenter les grands, ou ceux qu'ils considèrent comme des grands, tout en n'affectant qu'un souci fallacieux de ce qu'ils méprisent au fond par-dessus tout et qu'ils sont généralement vite prêts à qualifier du terme méprisant (dans leur bouche) de peuple. Ce peuple est instrumentalisé, et ce n'est que par tactique que les intellectuels révolutionnaires peuvent donner l'impression de le flatter, voire de le respecter : «Ce qui est essentiel, les révolutionnaires ont rapidement compris que bien que 1789 ait ouvert la porte du pouvoir aux masses, celles-ci ne l'utiliseront jamais pour elles-mêmes, mais permettront seulement qu'il passe entre les mains de ces nouveaux privilégiés que sont les entraîneurs de foules, les faiseurs d'opinion et les idéologues» (p. 119). Finalement, la révolution n'est pas grand-chose, si nous nous avisions de la séparer de ses béquilles, que Thomas Molnar appelle «sa méthode de propagation dans tous les coins de la société» (p. 110) et, surtout, l'élevage quasiment industriel de ces intellectuels si remarquablement définis par Jules Monnerot.

Il y a plus tout de même que la simple réussite, fut-être réellement remarquable, d'une politique médiatique ou de ce que nous appellerions actuellement une campagne de presse ou d'opinion, et ce plus réside dans les différences fondamentales qui existent entre la révolution et la contre-révolution ou plutôt, nous le verrons, entre le style révolutionnaire et le style contre-révolutionnaire. Thomas Molnar explique l'échec des contre-révolutionnaires en distinguant la révolution de la contre-révolution, et en précisant que : «la tâche d'incarner la marche du progrès peut être confiée à d'autres mains, mais du point de vue privilégié de l'utopie, il n'est aucun risque de la voir abandonnée. Et pour la raison exactement opposée il semble que les contre-révolutionnaires, cherchant à préserver les structures existantes, s'adressant à la réalité concrète, créent toujours l'impression de défendre quelque chose de temporaire. C'est le mouvement qui constitue le véritable substratum de la philosophie révolutionnaire telle qu'elle s'affiche; une conception immobiliste des choses est considérée comme retardataire, anti-historique» (pp. 124-5) bref, vouée à l'échec. Quelques pages auparavant, l'auteur a pris le soin de séparer les deux frères ennemis en évoquant leur style respectif : «C'est l'insolite qui confère sa popularité au style révolutionnaire; le contre-révolutionnaire respecte les règles établies pour l'usage des mots, des objets, des couleurs, des idées, les règles de syntaxe, les règles du raisonnement rigoureux; il prend la vie au sérieux parce qu'il est convaincu qu'un pouvoir supérieur l'a ordonnée. En conséquence, il croit qu'une idée clairement exprimée n'a pas besoin de publicité, qu'elle est protégée par une providence spéciale qu'il serait presque irrévérencieux de renforcer par trop de persuasion. Par contraste, le révolutionnaire cultive les associations fortuites de mots, d'idées ou de couleurs, il est prêt à sacrifier l'expérience et la raison à la nouveauté et aux produits de l'émotion ou des sensations bizarres» (pp. 113-4).

9781560007432_p0_v3_s550x406.jpgL'écrivain contre-révolutionnaire, quoi qu'il affirme, reste irrévocablement marqué au fer du provincialisme et, précise Thomas Molnar, est accablé par la mauvaise conscience de ceux «qui n'ont pratiquement jamais entendu répéter leurs paroles, vu reprendre leurs idées» (p. 174) : «il ne représente au regard de l'histoire qu'un moment peut-être brillant, mais passé, donc isolé, déposé loin du lit principal du fleuve» (p. 122), alors que, en face de lui, vainqueur qui n'a même pas eu besoin de mener un combat, se dresse l'intellectuel révolutionnaire, un de ces hommes «perpétuellement déchirés entre l'action et la réflexion, le bureau du philosophe et les barricades du révolutionnaire, la prose résignée du sceptique et l'allure de David devant Goliath, le mépris de l'esthète devant le chaos et l'enthousiasme du guerillero dans le feu de l'action» (pp. 126-7), description qui pourrait sans aucune difficulté s'appliquer à la majorité de nos propres penseurs révolutionnaires et même, sans doute, aux rares qui font profession de penseurs contre-révolutionnaires ou, disent les pions universitaires, d'antimodernes.

Un autre tort grève la pensée contre-révolutionnaire, qui constitue, selon Thomas Molnar, la thèse de son livre : si le révolutionnaire fait rêver, le contre-révolutionnaire n'est qu'un emmerdeur, un empêcheur d'utopiser en rond : «l'échec général de la contre-révolution est dû à sa trop grande préoccupation du concret, qu'il s'agisse des faits ou de la nature humaine» (p. 173, l'auteur souligne). En effet, les thèses contre-révolutionnaires, «aussi bien pour Burke, Maistre ou Maurras, commencent avec l'affirmation que l'homme est limité (par ses capacités, son expérience, son lieu et sa date de naissance, les idées propres à son environnement), qu'il est donc mieux fait pour s'occuper de problèmes particuliers, dont il possède une connaissance concrète». Cette «approche conservatrice», précise Thomas Molnar, se définit par la «restriction de l'activité à l'environnement immédiat; le manque d'intérêt pour la structure d'ensemble de cet environnement; une préférence pour les détails; une conception du corps social comme étant essentiellement dérivé du passé; et le concept de liberté non pas dissout dans l'égalité mais compris comme une garantie des libertés et de la diversité locales» (pp. 166-7).

Parvenu à ce stade de son développement, Thomas Molnar a conscience qu'il lui faut différencier le contre-révolutionnaire de ce qu'il appelle l'extrémiste de droite, car «seul un siècle et demi de frustration l'a conduit au désespoir et à la peur; son attitude antidémocratique ne fait qu'un avec sa loyauté à l'égard du principe monarchique, si bien qu'il lui était naturel de tenir ce raisonnement, qu'au fur et à mesure que la démocratie et les partis affaiblissent la nation et en ébranlent l'esprit, la nécessité se fait davantage sentir de trouver un souverain ou un substitut temporaire, qui abolirait les partis, limiterait la sphère de la démocratie et restaurerait l'unité nationale» (pp. 217-8). Une nouvelle fois, Thomas Molnar recourt à l'explication par les médias, dont l'usage a été génialement monopolisé par les révolutionnaires, pour expliquer la «frustration ressentie par les contre-révolutionnaires» (p. 218). Assez étrangement, Thomas Molnar rapproche deux noms que tout oppose, ce qu'il n'oublie pas d'ailleurs de signaler, Adolf Hitler et Karl Kraus, deux hommes qui «concevaient le danger d'un déclin de la civilisation presque de la même manière, compte tenu du vocabulaire brutal du premier et de la subtile acuité du second» (p. 219). L'un et l'autre en tout cas illustrent selon Molnar «le type du diagnostic contre-révolutionnaire» (p. 221) mais aussi, bien sûr, deux formes d'échec, la pensée et la culture contre-révolutionnaires «n'existant qu'à l'extérieur de l'univers dominant du discours» qui est, en somme, un «monopole révolutionnaire» (p. 227), les révolutionnaires étant par ailleurs «constamment sur le pied de guerre» comme une «petite bande d'utopistes entourée de son public de semi-intellectuels», alors que «les contre-révolutionnaires sont divisés en un grand nombre de groupes, qui, tout en partageant les mêmes idées, ne partagent pas la même conscience de la menace qui pèse sur elles» (pp. 240-1).

Notes

(1) Thomas Molnar, La contre-révolution (The Counter Revolution, traduction de l'anglais d'Olivier Postal Vinay, Union Générale d’Éditions, 10/18, 1972), p. 306 et dernière.

(2) Thomas Molnar condense sont propos dans une formule frappante : «L'édifice monarchique s'écroula sous les coups de canon des marchands de formules» (p. 68).

mardi, 18 août 2020

The Essential Burke - From the French Revolution to BLM

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The Essential Burke
From the French Revolution to BLM

Edmund Burke, Reflections on the Revolution in France (Oxford: Oxford University Press, 1993 [1791])

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I recently had the pleasure of speaking with Fróði Midjord and Andrew Joyce on Edmund Burke’s classic counter-revolutionary text, Reflections on the Revolution in France. I invite you all to have a listen as Burke’s work, in particular his psychological analysis of the Left, has stood the test of time and remains uncannily insightful in the age of BLM, trans activism, antifa, and all their radical chic apologists.

Burke attacked, with great eloquence, insight, and ferocity, the basic ideas which had emerged in the eighteenth century and still govern our world today: the so-called Rights of Man. For Burke, basing political order on such abstract, ambiguous, and ever-fluctuating ideological fashions could only lead to perpetual chaos culminating yet-more-vicious governments. Instead, he prefers time-tested institutions and customs in tune with human nature.

In terms of practical politics, Burke is in fact quite moderate. One should only cautiously change one’s inherited customs and institutions, always preserving what is valuable. In general, a mixed democratic, aristocratic, and monarchic regime is preferable, but what is actually best will differ according to circumstance (even a democracy might be preferable in some instances). France’s Ancien Régime, he concedes, certainly could be improved upon and capacity for reform is always necessary: “A state without the means of some change is without the means of its conservation” (21). Revolution is an option in the face of a tyrannical government, but it must be the last option, a gamble to be resorted to in exceptionally grave circumstances.

Burkean Community: An Intergenerational Compact

Burke opposes the individualist and egalitarian tendencies of the Enlightenment. His “social contract” is an organic and indeed intergenerational community:

Society is indeed a contract . . . It is a partnership in all science; a partnership in all art; a partnership in every virtue, and in all perfection. As the ends of such a partnership cannot be obtained in many generations, it becomes a partnership not only between those who are living, but between those who are living, those who are dead, and those who are to be born. Each contract of each particular state is but a clause in the great primaeval contract of eternal society, linking the lower with the higher natures . . . (96-7)

How sublime is such a vision is as against a politics of maximizing personal choice and fictitious equality!

Society being an intergenerational compact, the current generation must treasure the customs and institutions inherited from the past, which have been patiently built up over the centuries. But let me quote Burke himself:

Through the same plan of a conformity to nature in our artificial institutions, and by calling in the aid of her unerring and powerful instincts, to fortify the fallible and feeble contrivances of our reason, we have derived several other, and those no small benefits, from considering our liberties in the light of an inheritance. (34)

Politicians ought to look to “the practice of their ancestors, the fundamental laws of their country, the fixed form of a constitution, whose merits are confirmed by the solid test of long experience, and an increasing public strength and national prosperity” (58). However, the revolutionaries “despise experience as the wisdom of unlettered men” (58).

Burke’s appeal to intergenerational and inherited wisdom also extends to the personal level in the form a striking defense of prejudice. Prejudice is a concentrate of practical and hard-won wisdom handed down from past generations:

You see, Sir, that in this enlightened age I am bold enough to confess, that we are generally men of untaught feelings; that instead of casting away all our old prejudices, we cherish them to a very considerable degree, and, to take more shame to ourselves, we cherish them because they are prejudices; and the longer they have lasted, and the more generally they have prevailed, the more we cherish them. We are afraid to put men to live and trade each on their own private stock of reason . . . better to avail themselves of the general bank and capital of nations, and of ages. Many of our men of speculation, instead of exploding general prejudices, employ their sagacity to discover the latent wisdom which prevails in them.. Prejudice is of ready application in the emergency; it previously engages the mind in a steady course of wisdom and virtue, and does not leave the man hesitating in the moment of decision, sceptical, puzzled, and unresolved. Prejudice renders a man’s virtue his habit; and not a series of unconnected acts. Through just such prejudice, his duty becomes a part of his nature. (87)

Human Nature as the Foundation of Politics

Burke is emphatic in arguing that political institutions must hew closely to the realities of human nature. He says: “I have endeavoured through my whole life to make myself acquainted with human nature: otherwise I should be unfit to take even my humble part in the service of mankind” (137). He provocatively dismisses the Enlightenment philosophes saying he is “[i]nfluenced by the inborn feelings of my nature . . . not being illuminated by a single ray of this new-sprung modern light” (74).

For Burke, political institutions must not be based on an exaggerated notion of humanity’s capacity for reason, but be carefully adapted to our sentiments: building upon religious piety and ‘irrational’ emotional investment in traditions and institutions, and being careful to not unleash the envy, frustration, and bitterness that lies in every human heart.

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Charlotte Corday (having killed the revolutionary writer Jean-Paul Marat)

Burke is sensitive to the impact of both in-born human nature and upbringing and living conditions in defining men’s character. The ancient lawgivers, he says, “were sensible that the operation of this second nature [upbringing and living conditions] on the first [in-born nature] produced a new combination; and thence arose many diversities among men” (185).

By contrast, the French revolutionaries refused to recognize the diversity of really existing men, but spoke only of “man” in the abstract. Burke lambasts them for being at war with human nature and destroying inherited institutions which bound society together in the name of impossible equality:

[Y]ou think you are combating prejudice, but you are at war with nature. (49)

This sort of people are so taken up with their theories about the rights of man, that they have totally forgot his nature. (64)

[Y]ou ought to make a revolution in nature, and provide a new constitution for the human mind. (202)

Man may not always like his nature, but he only loses by despising and being ignorant of it:

Those who quit their proper character, to assume what does not belong to them, are, for the greater part, ignorant both of the character they leave, and of the character they assume. (11)

You might change the names. The things in some shape must remain. (142)

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Nicolas de Condorcet, a scientist, staunch believer in progress, supporter of the Revolution, and ultimately one of its victims.

The Psychology of Egalitarian Revolutionaries

Burke is particularly strong on the psychological mechanisms underlying revolutionary movements. On the moralizing abstract intellectual lacking ‘skin in the game’:

Hypocrisy, of course, delights in the most sublime speculations; for, never intending to go beyond speculation, it costs nothing to have it magnificent. (63)

In fact, insofar revolutionaries have a vested interest, it is in stoking moral outrage:

[V]ices are feigned or exaggerated, when profit is looked for in their punishment. (140)

Burke sees the revolutionaries as destructively critical:

By hating vices too much, they come to love men too little. (171)

A spirit of innovation is generally the result of a selfish temper and confined views. People will not look forward to their posterity, who never look backward to their ancestors. (33)

Paradoxically, a democracy can be more oppressive for dissenters than an autocracy:

Under a cruel prince [dissidents] have the balmy compassion of mankind to assuage the smart of their wounds; they have the plaudits of the people to animate their generous constancy under their sufferings; but those who are subjected to wrong under multitudes, are deprived of all external consolation. They seem deserted by mankind; overpowered by a conspiracy of their whole species (126)

Democratic Intolerance and Revolutionary Chaos

Burke is emphatic in recognizing the intolerant nature of “the rights of man.” He rightly identifies the rights of man as a kind of declaration of war against all other epochs and societies. All eras and places are judged according to the standards of a gathering of Parisian intellectuals circa 1789, and are ever found sorely lacking. The revolutionaries can have no doubts about the righteousness of imposing their views:

They have “the rights of men.” Against these there can be prescription; against these no agreement is binding; these admit no temperament, and no compromise; any thing withheld from their full demand is so much of fraud and injustice. (58)

The upshot of this is that the rights of man are a recipe for perpetual strife and discontent. For those who believe a monarch is legitimate only if elected then “no throne is lawful but the elective, no one act of princes who preceded their aera of fictitious election can be valid” (23). All inherited institutions and customs that violate contemporary moral fashions then become illegitimate and can no longer serve to stabilize and unify society.

But can the revolutionaries not build up something new? Here too, Burke thinks not, because the very revolutionary principles of equality stoke and irritate the desires of men:

[H]appiness . . . is to be found by virtue in all conditions; in which consists the true moral equality of mankind, and not in that monstrous fiction, which, by inspiring false ideas and vain expectations into men destined to travel in the obscure walk of laborious life, serves only to aggravate and embitter the real inequality, which it never can remove . . . (37)

The French armies naturally became insubordinate and fractious, as soldiers demanded to elect their officers and felt no loyalty either to the discredited monarch nor to the Assembly upstarts.

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The 1789 Declaration of the Rights of Man and of the Citizen: tablets of a new civil religion.

Liberal-Egalitarian Ambiguity and Hypocrisy

The moral intolerance of egalitarian principles then leads to a chaotic radicalization and the revolutionaries one-up each other. To avoid chaos and excess, or simple violation of their interests, the revolutionaries themselves must institute limits on liberty and equality. The hereditary tax privileges attached to the nobility as individuals were abolished, but peasants still had to pay taxes for privileges attached to land, because many bourgeois were such landowners.

The right to vote was conditioned upon a wealth qualification: only men paying taxes worth three days’ labor were eligible, meaning only about 60% of French men could vote. Thus the very poor were excluded from suffrage, not to mention women and inhabitants of the French colonies. Burke snorts with sarcasm:

What! a qualification on the indefeasible right of men? (175)

You lay down metaphysic propositions which infer universal consequences, and then you attempt to limit logic by despotism. (223)

Advocates of the rights of man are universally intolerant of other regimes in the name of these rights, while seeing fit to curtail these rights themselves as the situation requires.

This highlights the basic moral defensiveness of the Right and the universal fervor of the Left. We saw this even in the age of fascism. When a New York Times interviewer criticized Mussolini’s authoritarian regime, the Italian dictator wryly responded: “Democracy is beautiful in theory; in practice it is a fallacy. You in America will see that some day.” Hitler was similarly emphatic, against those Western democrats that feared his ideology, that National Socialism was not for export. Meanwhile, the communists patiently worked according to the principle that all humanity must embrace their system and the liberals drafted documents imposing their own principles on all the nations and races of the Earth.

The liberals’ violation in practice of the rights they expound in the abstract is grounded in the very ambiguity of these rights. We cannot accuse the French revolutionaries of too much dishonesty in this respect. In fact, the 1789 Declaration of the Rights of Man and of the Citizen is often shockingly ambiguous. The American Declaration of Independence states that “all men are created equal,” an observation that, unqualified, is a self-evident falsehood. The French Declaration’s notorious Article I affirms by contrast:

Men are born and remain free and equal in rights. Social distinctions can be founded only on the common good.

One may complain that the latter sentence annihilates the former, but at least it provides a standard for how far rights should extend. In theory, then, even practices of segregation or various hierarchies could be justified if these are considered conducive to “the common good.” The revolutionaries initially did not consider that voting, for instance, was a right, but rather a duty which should only be fulfilled by those best qualified.

Similarly in Article IV’s general provision on liberty:

Liberty consists of doing anything which does not harm others: thus, the exercise of the natural rights of each man has only those borders which assure other members of the society the enjoyment of these same rights. These borders can be determined only by the law.

What “does not harm others”? Does a 70 IQ hereditary idiot fathering 20 children “harm others”? In practice, the reality of universal interdependence annihilates the principle of individual liberty. Today, our liberal democracies regulate every aspect of life, from forcing children to spend years in State education to the hyper-regulation of economic life on redistributive, environmental, and consumer grounds, among many others. Not to mention the massive curtailment of civil liberties and micro-management of citizens’ behavior to fight coronavirus. But, for some reason, our rulers believe that demographic trends, which determine the very character of the nation, should remain wholly unregulated and random.

And Article XI on free speech:

The free communication of thoughts and of opinions is one of the most precious rights of man: any citizen thus may speak, write, print freely, except to respond to the abuse of this liberty, in the cases determined by the law.

The principles may or may not be sound, but they are surely ambiguous and abstract. The United States Constitution and the Bill of Rights by contrast build upon an Anglo-American political and legal tradition, these posit practices (and limits upon them), not merely general principles.

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One should not necessarily read too much into the 1789 Declaration. The fundamental points were fairly straightforward: hereditary privileges are abolished, the church must be relegated to a secondary role, sovereignty resides in the nation/people (whatever that means), and the law must rule rather than the king. It’s striking the degree to which later nationalism and indeed fascism took on many of these French revolutionary principles (the Italians quite openly, Mussolini after all started out as a militant socialist atheist).

The revolutionaries of 1789, essentially lawyers and liberals, dreamed of a meritocratic and moderate regime founded on reason: hereditary privileges were abolished, the king was subject to the nation’s representatives and (in theory) the rule of law, and the churchlands were nationalized to shore up government finances. This revolution was achieved partly through the boldness of the men representing the Third Estate but also by periodic and chaotic uprisings of the Paris mob against the state’s forces and even the king himself.

Burke could already see that the precedents and principles the revolutionaries had set could only lead to a chaotic situation spiraling out of control. The unifying institutions of monarchy and church had been dragged through the mud, aristocrats and pious peasants had been turned into enemies, while the hungry Parisian mob, those peasants still smarting from taxation, and the fanatical and paranoid revolutionary elements had not been turned into friends. Thus, said Burke, France could only degenerate into civil war, military dictatorship and an ignoble financial oligarchy: “Here end all the deceitful dreams and visions of the equality and rights of men”! (196)

Burke lamented the end of the European aristocracy:

But the age of chivalry is gone. That of sophisters, economists, and calculators, has succeeded; and the glory of Europe is extinguished forever. Never, never more, shall we behold that generous loyalty to rank and sex, that proud submission, that dignified obedience, that subordination of the heart, which kept alive, even in servitude itself, the spirit of an exalted freedom. (76)

In retrospect, the conflicts of the late eighteenth century can seem rather quaint. From our vantage point, we can see that Britain, America, and France were fundamentally on near-parallel and converging trajectories.

The old constraints and disciplines – the specialization of the sexes, the separation of nations, the very idea of legitimate authority – have steadily disintegrated. Appeal to tradition and religion could no longer sustain them. For a time, from the 1860s to the 1930s or so, it seemed as though Western nations might embrace a biopolitics which, combining old philosophical and new scientific principles, would recognize natural differences and inequalities, thus preserving healthy traditions and indeed healthy progress, tending to biological and cultural perfection.

That tendency stalled and was finally annihilated. Custom, that “tyrant unto man,” has been destroyed in the name of name of the basic principle that humans, “the measure of all things,” are all basically equal and interchangeable atoms. Therefore, our ineradicable social inequalities and specializations can only be the result of our societies’ and cultures’ perversion. We must therefore wage war against our history and our societies – and above all against White men, the great malefactors of humankind.

I cannot help but think that this trend is more driven by a kind of petty self-love, vain and injured amour-propre, than by true self-knowledge, whereby each of us would, with due humility, take up with right pride our particular station in the great chain of being.

There is no telling when and how the current strife will end. On a positive note, Western man’s sensitivity to ‘justice’ as an ideal may lead to perpetual strife, but is also clearly a great source of the experimentation and dynamism which characterizes our history. In Europe, the state is smoothly leading the totalitarian march towards the mirage of equality. In America, there is chaos and neither history, nor culture, nor race, nor anything else seems to keep that great landmass-cum-economic zone together. What will be the new equilibrium and when will it arise? Will the liberals, holding true to their ideals over inconvenient facts, completely wreck their own cities? Will the regime stabilize under a Biden presidency tending towards European-style social-democracy? When will meet our Bonaparte?

jeudi, 26 mars 2020

L’esprit de droite

Il existe probablement autant de définitions du concept de droite qu’il existe de personnes s’en revendiquant. Tous ont leur propre opinion sur ce que signifie être de droite, ce qui ultimement, mène à une division de la droite que la gauche ne semble pas connaître. L’indépendance d’esprit est certes une qualité, et il faut rejeter le rigorisme propre au camp de la gauche, mais celle-ci ne devrait pas nuire à une certaine forme d’unité.

Pour parvenir à rallier la droite sous une même bannière, le jeune Louis Le Carpentier, auteur sérieux qui nous a déjà gratifiés de quelques ouvrages chez Reconquista Press, vient de produire L’esprit de droite.

D’abord, il définit la droite comme étant animée par trois grandes idées phares, soit les « valeurs familiales », l’« esprit d’entreprise » et l’« identité nationale ». Ce sont là pour lui les trois impondérables qui définissent la pensée de droite, « radicalement – c’est-à-dire dans sa racine -, conservatrice, entreprenaliste, et nationaliste ». Les divisions actuelles proviennent quant à lui du fait que certains courants mettent davantage l’emphase sur une de ces valeurs, au détriment des deux autres.

Dans son court ouvrage, facile à lire et à digérer, Le Carpentier nous offre un portrait de l’homme de droite. En fait, à bien le lire, ce n’est pas tant une description de ce qu’est l’homme de droite, mais de ce qu’il devrait être. Il nous propose ainsi un guide du « comment être un homme de droite conséquent » ou même simplement « comment être un homme d’honneur dans ce monde sans honneur ».

Il préconise, à l’instar de Dominique Venner, le stoïcisme comme façon d’être. Du côté des valeurs, il met en avant la vertu, le respect de la hiérarchie, la liberté, mais assujettie aux devoirs, car ceux-ci l’emportent sur les droits. On le comprend, ce que Louis Le Carpentier nous exhorte de faire, c’est de devenir des paladins modernes, des chevaliers, preux et sans reproches.

En fin d’ouvrage, il nous présente aussi brièvement un court traité philosophique – qui tranche avec la lourdeur habituelle des travaux de ce genre – qui permet de démonter en quelques pages les sophismes de la démocratie et du progressisme. On ressent bien l’influence thomiste de ce penseur pour qui le bien commun prime tout.

Seulement, peut-être parce que je ne me suis jamais qualifié de droite et que ce n’est pas là une position stratégique ou esthétique, quelques points me semblent pour le moins discutables. À mes yeux, son attachement à l’impérialisme, au colonialisme et à la libre entreprise me semble non seulement dépassé, mais aussi non-désirable en soi. Par exemple, le colonialisme a toujours mené à des catastrophes, car la démographie l’a toujours emporté sur les autres considérations comme le pouvoir politique. De même, la libre entreprise n’est pas le modèle le plus humain de concevoir l’économie, de nombreuses alternatives, comme la gestion de l’offre notamment ou les coopératives, existent, il faut simplement s’y intéresser.

Malgré ces critiques, il n’en demeure pas moins que cet ouvrage tombe à point nommé. Avec le confinement, nous sommes seuls avec nous-mêmes et justement, Louis Le Carpentier nous offre, tel un philosophe brandissant un miroir, une occasion unique d’introspection, car avant de changer le monde, il faut d’abord être en mesure de se changer soi-même.

Louis Le Carpentier, L’esprit de droite, Reconquista Press, 2020.

jeudi, 16 janvier 2020

Le conservatisme, une vision politique à reconquérir

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Le conservatisme, une vision politique à reconquérir

par Franck BULEUX

Préalablement à cette intervention, il est loisible d’affirmer que le conservatisme « à la française » est un terme « à la mode », ce qui peut lui donner un aspect positif au temps de la médiacratie (le fameux « quatrième pouvoir » permet d’avoir un certain nombre d’analyses sur ce courant de pensée); de plus, il est à la une de revues amies : la revue Éléments, « La nouvelle vague du conservatisme », et la revue L’Incorrect de décembre 2017, « 100 % conservateur » et surtout, Le dictionnaire du conservatisme est sorti aux Éditions du Cerf en septembre dernier [2017] avec plusieurs contributions d’intellectuels visant à la mise en place d’une école doctrinale conservatrice française.

Je n’ai nul besoin de vous rappeler que le début de la dernière campagne présidentielle avait fait du candidat François Fillon le candidat estampillé « conservateur », le postulant largement favori avant les déboires que l’on connaît. Et d’ailleurs, le candidat conservateur avait largement éliminé les candidats « sociaux-libéraux » (Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Bruno Le Maire) et bonapartiste (Nicolas Sarkozy) de LR (Les Républicains) lors des deux tours de la primaire de la droite et du centre. Depuis le CNIP (Centre national des indépendants et paysans) et La Droite, devenue DLC (Droite libérale chrétienne) de Charles Millon (dont l’épouse, la philosophe Chantal Delsol œuvre au renouveau du conservatisme, notamment dans le dictionnaire pré-cité), on n’avait pas évoqué – autant et à bon escient – la persistance, voire la perspective, d’un conservatisme national, comme voie alternative politique.

9782204123587-59fb496fddd78.jpgPourtant, la question du conservatisme est complexe car le terme, lui-même, renvoie à des phénomènes – et des réalités – politiques différents, du parti conservateur britannique (les Tories, au pouvoir au Royaume-Uni en alternance démocratique avec le Labour travailliste) au monolithique ancien Parti communiste soviétique (PCUS), dont les caciques étaient qualifiés de « conservateurs », sans doute en partie en raison de leur âge… Une seule chose est sûre, l’absence pérenne – ou presque (l’exception Fillon vaincue par le très progressiste hebdomadaire Le Canard enchaîné) – du terme dans le débat français, depuis la fin de la Révolution française au moins jusqu’à récemment (puisque l’on parle de néo-conservateurs que la gauche morale n’hésite pas, d’ailleurs, à qualifier de « néo-cons » – le discrédit sémantique est toujours au cœur des débats et fonctionne d’ailleurs, mais s’agissant de cette tendance, il s’agit, le plus souvent, de « libéraux américains » – donc, la gauche américaine issue des démocrates – défendant des thèses conservatrices liées à la défense de la nation : identités fédérées réaffirmées, rejet du « politically correct », rejet du fiscalisme…).

Quel est le point commun entre ces différents conservatismes ? Il s’agit d’une prise de conscience d’une menace sur des valeurs, des principes jugés essentiels : on peut probablement parler de conservatisme lors des succès en matière de mobilisation de La Manif pour tous, s’agissant de préserver un droit naturel objectif (droits de l’enfant au sein d’une famille établie) face à des exigences progressistes fondées sur des droits subjectifs (droit à l’enfant de tout individu). Le conservatisme peut aussi s’exprimer sur le terrain des institutions comme sur celui de la proximité : la gastronomie, la valeur touristique de la région, l’écologie terrienne, le respect de valeurs liées au sol… Le retour à la terre, voire le retour de la Terre, est une forme naturelle de conservatisme. Le récent vote corse, est selon moi, plus qu’un dégagisme (alors que des sortants sont réélus…), un vote conservateur lié à l’insularité du territoire et à ses conséquences sur les hommes et l’environnement. L’allégorie du jardin utilisée par Chantal Millon-Delsol dans le Dictionnaire du conservatisme est éclairante, évoquant le conservatisme comme une praxis s’opposant à toute doctrine dont l’objet serait de refaire le monde ex nihilo, forme sublime, et totalement abstraite, de l’expression totalitaire. Le retour aux racines s’oppose clairement aux formes de changement inspirées par les slogans de gauche qu’elle soit marxiste « Du passé, faisons table rase » (la tabula rasa marxiste) ou sociale-démocrate : « Le changement, c’est maintenant ! ». Seules l’intensité révolutionnaire et l’horizon utopique font naître la distinction initiale, bien connue et représentée par les bolcheviks et les mencheviks il y a cent ans. Le conservatisme pensé de cette manière est une forme de traditionalisme, c’est-à-dire la conservation des acquis, notamment issus de la Nature, que l’on soit, à titre personnel, déiste ou non. Le terme des « acquis sociaux » fort prisé des marcheurs de Bastille à Nation pourrait aussi être transformé en « acquis moraux » ou en « acquis culturels » ou « naturels ». Serait-ce choquant ou outrancier ? Poser la question, c’est y répondre. Le retour du conservatisme, c’est d’abord le retour aux fondamentaux.

Alors, si le conservatisme est une sauvegarde d’acquis préexistants, peut-on le considérer strictement comme réactionnaire ?

Si l’on considère que le mouvement conservateur est une réponse à un processus révolutionnaire estimé dangereux pour une collectivité et ses membres, il n’est qu’une réaction à une pensée progressiste extrémiste. Au pire, il s’oppose au fameux sacro-saint « cours de l’histoire » en s’arc-boutant sur un maintien de privilèges exprimé dans un statu quo ante, au mieux, il se refuse à une évolution qu’il estime négative, car dangereuse. Le terme « réaction » renvoie à un retour à un point connu, fixé, du passé; il conduit à une destruction. Une révolution peut être réactionnaire, si ses repères sont dans un passé lointain et révolu, un conservatisme peut éviter une réaction, s’il parvient à pérenniser ce qui est. Le conservateur se situe dans la survivance de ce qui est. Même si, dans la bouche des archéo-gauchistes, réactionnaires et conservateurs sont des synonymes, il est indispensable de dissocier les termes. Il n’est pas question d’un retour abstrait, mais de maîtriser un présent concret.

S’il n’est pas réactionnaire, le mouvement conservateur pourrait-il être révolutionnaire ? A priori, les deux termes semblent procéder d’un oxymore. Pourtant, le conservatisme ne peut pas être considéré comme un vulgaire immobilisme. Un corps social est intrinsèquement dynamique, comme la Nature, il vit, il s’adapte. Face au réactionnaire, le conservateur aménage, améliore, restaure le présent pour éviter le retour à un passé, souvent inconnu. Les Révolutionnaires français étaient le plus souvent excessivement réactionnaires, visant au retour d’un ordre ancien. Le conservateur se nourrit de l’expérience, de la praxis, il utilise le présent comme une substance organique permettant de créer de l’histoire, du devenir. On peut ainsi parler de « conservatisme en mouvement », mettant en place des formes nouvelles, elles-mêmes issus du vivant. Une société est un élément organique dont l’évolution procède de son propre état. Le mouvement conservateur, loin d’être figé, permet à la société de muter à partir d’elle-même et non pas d’une société sans passé.

Un mouvement conservateur, non réactionnaire, peut-il être libéral ?

Au sein des familles idéologiques de la droite (ou des droites), le débat, ici, est essentiel : le plus souvent, il est fait référence à des partis libéraux-conservateurs, c’est-à-dire économiquement libéraux et conservateurs en matière sociétale. Les partis de droite en Occident, du Japon à l’Allemagne, en passant par le Royaume-Uni et l’Espagne, sont souvent considérés comme libéraux et conservateurs. Et pourtant, cette liaison, cette fusion même n’est pas si évidente.

147823.1570500005.jpgEn effet, originellement, l’esprit conservateur est de nature collective : il vise à préserver un ordre naturel préexistant alors que le libéralisme post-révolutionnaire naît du développement des besoins exprimés individuellement. Le conservatisme ne nie pas la liberté mais se rattache davantage à la liberté concrète, plus qu’abstraite, à la liberté collective, plus qu’individuelle. Le triomphe de l’individualisme, état suprême du libéralisme, s’oppose au conservatisme des systèmes normatifs. C’est ici, à mon sens, que le renouveau du conservatisme prend tout son sens : le développement de l’individualisme a contribué à l’effacement des repères collectifs, identitaires, religieux ou culturels. La fin du bien commun a rendu la modernité, expression d’un libéralisme fondé sur l’individu, exécrable pour les « oubliés » du Système. L’extension des droits individuels comme le droit à l’enfant, exalté par les « progressistes », vient à exclure ce bien commun qu’est le droit de l’enfant à vivre au sein d’une famille. Alexandre Soljenitsyne dénonçait déjà, en 1978, dans Le déclin du courage, le matérialisme occidental issu de la société de consommation. Le déracinement, fruit de ce conservatisme anglo-saxon, a touché d’abord les classes populaires souvent qualifiées d’« oubliées » par nos chercheurs sociologues. La France des oubliés, c’est d’abord l’expression d’une société qui a fait de l’individualisme libéral son étalon, son exigence. Or, le conservatisme, forme d’enracinement, aurait pu, pourrait, peut encore venir tempérer ce système économique certes nécessaire mais qui doit constituer un des piliers d’une société tridimensionnelle et non le pilier central.

Le conservatisme, une vision politique à reconquérir.

Le conservatisme est une vision de proximité (le conservatisme n’est pas mondialiste); en effet, chaque territoire a un mode de vie à préserver, ce qui le distingue, là aussi, d’un certain libéralisme, à la vision trop universelle. Vision enracinée d’un territoire défini, le conservatisme produit sa propre essence, son propre progressisme. La vision du progrès n’a de sens que dans le cadre de l’évolution naturelle du vivant. L’homme transforme la Nature, il ne la nie pas. Nier la Nature serait une attitude réactionnaire, la transformer est adapter les besoins des populations à l’univers du possible.

Au-delà de cet enracinement indispensable, les conservateurs devront choisir entre le conservatisme libéral et le national-conservatisme, débat qui existe déjà entre les membres du groupe Conservateur et réformistes européens (70 élus, soit 10 % de l’ensemble des parlementaires et troisième groupe du Parlement en nombre de membres). De nombreux mouvements considérés comme « populistes » sont membres de ce groupe, notamment au Nord de notre Vieux Continent (Parti du progrès danois, les Vrais Finlandais, la Nouvelle Alliance flamande, Droit et justice polonais…).

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Pour en revenir à la France, tout le monde a conscience qu’il a manqué l’électorat populiste à François Fillon au premier tour et l’électorat conservateur à Marine Le Pen au second tour.

Le sujet ne porte pas, ici, sur le populisme. Je n’aborderai donc pas le caractère abstrait de cette expression utilisée aussi bien pour Donald Trump, Bernard Tapie en son temps, Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen aujourd’hui. Mais, pour ce qui est du conservatisme, il s’agit bel et bien d’une voie à explorer à la condition de donner à ce mot une expression… révolutionnaire !

Franck Buleux

• D’abord mis en ligne sur EuroLibertés, le 28 janvier 2018.

lundi, 13 janvier 2020

R.I.P Sir Roger Scruton

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R.I.P Sir Roger Scruton

Ex: https://pvewood.blogspot.com

I am so sorry Sir Roger Scruton has died. He has been one of my great heroes since I read Conservative Essays while a sixth former.

The Liberal Heart, a collection of quotations and extracts from liberals that I read in 1984, was studded by attacks on him and his then outspokenly conservative views on homosexuality. They seemed bracingly High Tory then, but are thought crimes now.

Let's not forget or forgive James Brokenshire’s sacking of Roger Scruton from his unpaid job as a government adviser on beauty in architecture last year, after the latter was stitched up by the New Statesman and falsely accused of antisemitism. Perhaps it is why Boris did not give the wretched Brokenshire a job, even though he was the first cabinet minister to come out in support of Boris. I do hope so.

I would have spent a week with Roger Scruton in Bratislava in 1991 but fate decided otherwise. But I have been reading him and about him since I was sixteen and feel I have lost a friend. Many people do. He was one of England's very few conservative intellectuals and one of the few of them who was a true Tory, albeit one who thought discretion was the better part of valour.

I was disappointed by England: an Elegy, the only book of his I read entire. I had expected to love it or at least to agree with it, but it was too negative, like reading a hundred Daily Mail editorials, too 'Why oh why?'. He could be philistine - as when he dismissed Freud as a fraud.

Sir Roger Scruton, as he then wasn't (David Cameron gave him a knighthood a fortnight before the referendum in which he supported Leave), in 2006 spoke to the Dutch party Vlaams Belang, asking whether Enoch Powell was right about speaking out about immigration and being very shy of answering his own question, for fear as he says of the same fate as befell Powell.


I quote from it.

I do not doubt that there is such a thing as xenophobia, though it is a very different thing from racism. Etymologically the term means fear of (and therefore aversion towards) the foreigner. Its very use implies a distinction between the one who belongs and the one who doesn’t, and in inviting us to jettison our xenophobia politicians are inviting us to extend a welcome to people other than ourselves – a welcome predicated on a recognition of their otherness. Now it is easy for an educated member of the liberal élite to discard his xenophobia: for the most part his contacts with foreigners help him to amplify his power, extend his knowledge and polish his social expertise. But it is not so easy for an uneducated worker to share this attitude, when the incoming foreigner takes away his job, brings strange customs and an army of dependents into the neighbourhood, and finally surrounds him with the excluding sights and sounds of a ghetto.
 
Again, however, there is a double standard that affects the description. Members of our liberal élite may be immune to xenophobia, but there is an equal fault which they exhibit in abundance, which is the repudiation of, and aversion to, home. Each country exhibits this vice in its own domestic version. Nobody brought up in post-war England can fail to be aware of the educated derision that has been directed at our national loyalty by those whose freedom to criticize would have been extinguished years ago, had the English not been prepared to die for their country. The loyalty that people need in their daily lives, and which they affirm in their unconsidered and spontaneous social actions, is now habitually ridiculed or even demonized by the dominant media and the education system. National history is taught as a tale of shame and degradation. The art, literature and religion of our nation have been more or less excised from the curriculum, and folkways, local traditions and national ceremonies are routinely rubbished.

This repudiation of the national idea is the result of a peculiar frame of mind that has arisen throughout the Western world since the Second World War, and which is particularly prevalent among the intellectual and political elites. No adequate word exists for this attitude, though its symptoms are instantly recognized: namely, the disposition, in any conflict, to side with ‘them’ against ‘us’, and the felt need to denigrate the customs, culture and institutions that are identifiably ‘ours’. I call the attitude oikophobia – the aversion to home – by way of emphasizing its deep relation to xenophobia, of which it is the mirror image. Oikophobia is a stage through which the adolescent mind normally passes. But it is a stage in which intellectuals tend to become arrested. As George Orwell pointed out, intellectuals on the Left are especially prone to it, and this has often made them willing agents of foreign powers. The Cambridge spies – educated people who penetrated our foreign service during the war and betrayed our Eastern European allies to Stalin – offer a telling illustration of what oikophobia has meant for my country and for the Western alliance. And it is interesting to note that a recent BBC ‘docudrama’ constructed around the Cambridge spies neither examined the realities of their treason nor addressed the suffering of the millions of their East European victims, but merely endorsed the oikophobia that had caused them to act as they did.

In the Christmas edition of the Spectator three weeks ago Sir Roger wrote:
 
During this year much was taken from me — my reputation, my standing as a public intellectual, my position in the Conservative movement, my peace of mind, my health. But much more was given back: by Douglas Murray’s generous defence, by the friends who rallied behind him, by the rheumatologist who saved my life and by the doctor to whose care I am now entrusted. Falling to the bottom in my own country, I have been raised to the top elsewhere, and looking back over the sequence of events I can only be glad that I have lived long enough to see this happen. Coming close to death you begin to know what life means, and what it means is gratitude.

dimanche, 31 mars 2019

Reflecting on the Interwar Right

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Reflecting on the Interwar Right

Please note this rightist opposition to war must be distinguished from the objections of Communist sympathizers or generic leftists to certain wars for ideological reasons. For example, George McGovern, who was a longtime Soviet apologist, protested the Vietnam War, while defending his own role in dropping bombs on helpless civilians in World War Two. For McGovern the “good war” was the one in which the US found itself on the same side as the Soviets and world Communism. Clearly McGovern did not object to American military engagements for rightist reasons.

My own list of interwar American Rightists would include predominantly men of letters, e.g., Wallace Stevens, H.L. Mencken, George Santayana (who was Stevens’s teacher at Harvard and longtime correspondent), Robert Lee Frost, the Southern Agrarians, and pro-fascist literati Ezra Pound and Lovecraft, (if accept these figures as part of a specifically American Right). Although Isabel Patterson and John T. Flynn may have regarded themselves as more libertarian than rightist, both these authors provide characteristically American rightist criticism of the progress of the democratic idea. The same is true of the novelist and founder of the libertarian movement Rose Wilder Lane, whose sympathetic portrayal of an older America in “House on the Prairie” has earned the disapproval of our present ruling class. Many of our rightist authors considered themselves to be literary modernists, e.g., Stevens, Pound and Jeffers. But as has been frequently observed, modernist writers were often political reactionaries, who combined literary innovations with decidedly rightist opinions about politics. Significantly, not only Mencken but also Stevens admired Nietzsche, although in Stevens’s case this admiration was motivated by aesthetic affinity rather than discernible political agreement.

This occasions the inevitable question why so many generation defining writers, particularly poets, in the interwar years took political and cultural positions that were diametrically opposed to those of our current literary and cultural elites. Allow me to provide one obvious answer that would cause me to be dismissed from an academic post if I were still unlucky enough to hold one. Some of the names I’ve been listing belonged to scions of long settled WASP families, e.g., Frost, Stevens, Jeffers, and, at least on one side, Santayana, and these figures cherished memories of an older American society that they considered in crisis.  Jeffers was the son of a Presbyterian minister from Pittsburgh, who was a well-known classical scholar. By the time he was twelve this future poet and precocious linguist knew German and French as well as English and later followed the example of his minister father by studying classics, in Europe as well as in the US.

Other figures of the literary Right despised egalitarianism, which was a defining attitude of the self-identified Nietzschean Mencken. The Sage of Baltimore typified what the Italian Marxist Domenico Losurdo describes as “aristocratic individualism” and which Losurdo and Mencken identified with the German philosopher Nietzsche. This anti-egalitarian individualism was easily detected in such figures as Mencken, Pound and the Jeffersonian libertarian, Albert J. Nock.

états-unis,droite américaine,conservatisme,conservatisme américain,littérature,lettres,lettres américaines,littérature américaine,histoire,paul gottfried,philosophie,nietzschéismeIt may be Nock’s “Memoirs of a Superfluous Man” (1943) with its laments against modern leveling tendencies, and Nock’s earlier work “Our Enemy, The State” (1935) which incorporated most persuasively for me this concept of aristocratic individualism. Nock opposed the modern state not principally because he disapproved of its economic policies (although he may not have liked them as well) but because he viewed it as an instrument of destroying valid human distinctions. His revisionist work Myth of a Guilty Nation, which I’m about to reread, has not lost its power since Nock’s attack on World War One Allied propaganda was first published in 1922. Even more than Mencken, whose antiwar fervor in 1914 may have reflected his strongly pro-German bias, Nock opposed American involvement in World War One for the proper moral reasons, namely that the Western world was devouring itself in a totally needless conflagration. Curiously the self-described Burkean Russell Kirk depicts his discovery of Nock’s Memoirs of a Superfluous Man on an isolated army base in Utah during World War Two as a spiritual awakening. Robert Nisbet recounts the same experience in the same way in very similar circumstances. 

Generational influence:

These interwar rightists of various stripes took advantage of a rich academic-educational as well as literary milieu that was still dominated by a WASP patrician class before its descendants sank into Jed Bushism or even worse. These men and women of letters were still living in a society featuring classes, gender roles, predominantly family owned factories, small town manners, and bourgeois decencies. Even those who like Jeffers, Nock and Mencken viewed themselves as iconoclasts, today may seem, even to our fake conservatives, to be thorough reactionary. The world has changed many times in many ways since these iconoclasts walked the Earth. I still recall attending a seminar of literary scholars as a graduate student in Yale in 1965, ten years after the death of Wallace Stevens, and being informed that although Stevens was a distinguished poet, it was rumored that he was a Republican. Someone else then chimed in that Stevens was supposed to have opposed the New Deal, something that caused consternation among those who were attending. At the times I had reservations about the same political development but kept my views to myself. One could only imagine what the acceptance price for a writer in a comparable academic circle at Yale would be at the present hour. Perhaps the advocacy of state-required transgendered restrooms spaced twenty feet apart from each other or some even more bizarre display of Political Correctness.  I shudder to think.

But arguably the signs of what was to come were already present back in the mid-1960s. What was even then fading was the academic society that still existed when Stevens attended Harvard, Frost Dartmouth, though only for a semester, or Nock the still recognizably traditional Episcopal Barth College. Our elite universities were not likely to produce even in the 1960s Pleiades of right-wing iconoclasts, as they had in the interwar years and even before the First World War.  And not incidentally the form of American conservatism that came out of Yale in the post-war years quickly degenerated into something far less appealing than what it replaced. It became a movement in which members were taught to march in lockstep while advocating far-flung American military entanglements. The step had already been taken that led from the interwar Right to what today is conservatism, inc. Somehow the interwar tradition looks better and better with the passage of time.

mercredi, 13 février 2019

Karlheinz Weißmann: Der Konservative und die Rechte - Ein gespanntes Verhaeltnis

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Karlheinz Weißmann: Der Konservative und die Rechte - Ein gespanntes Verhaeltnis

 
Der Historiker Karlheinz Weißmann sprach am 31. Januar 2019 zur Thematik „Der Konservative und die Rechte – Ein gespanntes Verhältnis“. Sein Vortrag diente der Klärung der Begriffe und der damit verknüpften Inhalte, um zu einer Versachlichung der Debatte beizutragen. Weißmann stellte zunächst die historische Entwicklung des politischen Spektrums in links, liberal und rechts dar. Konservatismus sei dabei eine von drei politischen Hauptströmungen innerhalb der Rechten, die sich grundlegend von den anderen beiden (Bonapartisten und Völkische) unterscheide.
 

dimanche, 16 décembre 2018

Edmund Burke & the French Revolutionaries

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Edmund Burke & the French Revolutionaries

Ex: http://www.theimaginativeconservative.com 

The French Revolutionaries, Edmund Burke rightly understood, sought not just the overturning of the old, but, critically, they also desired the destruction of the true, the good, and the beautiful. Only by lying about the nature of the human person could they accomplish their goals…

One of the most important duties of any good person, Edmund Burke argued, was to study, to understand, and to meditate upon the meaning of human nature, its consistencies as well as its gothic deviations from the norm across history. Granted, not everyone had the leisure to ponder this question as often as necessary or as deeply as possible, but this did not lessen the duty. For the vast majority of humanity, they would have to rest content with the vision of human nature as seen in themselves and in their neighbors, as observed in the market and the pub, and as heard from the pulpit.

For those who had the leisure, however, they should spend much of their time considering the nature, follies, and dignity of humanity as a whole as well as in its particulars. This was the first duty of a man of letters, a scholar, an aristocrat, and a priest. In the last decade of his own life, Burke admitted with some satisfaction, he had devoted a significant part of his own thought to the questions of humanity and its nature. “I should be unfit to take even my humble part in the service of mankind,” he wrote, had he neglected this first and highest duty of the good person. Such a study anchored one in humility as well as wisdom, noting that while there would always be those who lived at the margins, they were, while not marginalia, exceptions that proved the norm. Exceptions would always exist in nature, but to focus on them was to miss the essence and dignity of a thing. When studying only the margins, one would be apt to exaggerate the good or the evil, mistaking a particular truth to be a universal one.

When Burke examined the French Revolutionary arguments against the French aristocracy, he found, not surprisingly, that while the Revolutionaries had acquainted themselves very well with the particular evils as practiced by particular aristocrats, they had missed the norm, the essence of the aristocratic class.

Certainly, the Anglo-Irish statesman and philosopher agreed, one could find mistakes, some of which might be horrendous. Of those French aristocrats who lived at the end of the eighteenth century, Burke observed three general failings. First, French aristocrats behaved as children long after they had attained adulthood. They took from their families more than they gave, well past the years of irresponsibility. Second, too many French aristocrats had absorbed and manifested the ignobility of enlightenment philosophy, themselves disgusted with the past and ready thoughtlessly to revolutionize society. They had come to see the past, tradition, mores, norms, and association as means by which to shackle rather than to promote human dignity and freedom. They had, in other words, Burke worried, read way too much Locke and Rousseau and not enough Socrates and Cicero. Third, he claimed, the old aristocracy has held onto its privileges too long and too tenaciously, not allowing the many who had earned it in the eighteenth century into their own ranks. Thus, Burke noted with regret, by being both ignorant in philosophy and selfish in position, they had failed to see the creation of their own enemy class, those who had worked and given, but had not received the titles and honors so richly bestowed. Nowhere in French society did this prove more blatant than in the military orders. There, the old aristocracy remained obnoxiously over-represented, endangering the internal as well as the external order of French society.

Despite these failings, though, Burke noted with much satisfaction that when the French Revolution began in 1789, the monarch as well as the majority of aristocrats apologized for their selfish errors and had been the first to admit that their own orders needed reform for the good and benefit of the whole of society.

Read their instructions to their representatives. They breathe the spirit of liberty as warmly, and they recommend reformation as strongly, as any other order. Their privileges relative to contribution were voluntarily surrendered; as the king, from the beginning, surrendered all pretence to a right of taxation. Upon a free constitution there was but one opinion in France. The absolute monarchy was at an end. It breathed its last, without a groan, without struggle, without convulsion.

S9-B23-02.jpgSuch an apology and a reform (or series of reforms) the real revolutionaries mightily feared. Never had they actually sought reform of French society, whatever their claims and protestations. Instead, from the moment they began the revolution in 1789, they wanted to destroy and overturn all that opposed them and to do so utterly and completely, leaving no remnant and no possible opposition. To destroy as violently and wholly as possible, they needed to make a caricature of the aristocrat and the monarch. They needed to take the particular evils of each and make the average person believe them the universal and norm of each. Rather than examining the human condition, the true revolutionaries exaggerated its faults as manifested in the elites of society. They, Burke claimed in true Aristotelian and Thomistic fashion, redefined the thing, claiming its accidents to be its essence. Being revolutionaries, they could not create, they could only mock and pervert. Though the revolutionaries claimed to hate the violence and errors of the aristocracy, they submitted themselves to the very same evils, creating excuses for their own sins, as if necessary to expiate all of those of the past.

Thus, by attacking the best as the worst, the revolutionaries sought to kill the very heart of France, those who gave it its fame. Were they flawed? Of course, what human being is not? Did they sin? Of course, what human being is without? But, they had done much good, as well, as most humans do. “All this violent cry against the nobility I take to be a mere work of art,” Burke sagaciously noted. In their cries, the revolutionaries proved that they hated not just the nobility but all nobility. Properly understood, “nobility is a graceful ornament to the civil order. It is the Corinthian capital of polished society,” Burke argued, and “Omnes boni nobilitati semper favemus, was the saying of a wise and good man. It is indeed one sign of a liberal and benevolent mind to incline to it with some sort of partial propensity.”

The French Revolutionaries, Burke rightly understood, sought not just the overturning of the old, but, critically, they also desired the destruction of the true, the good, and the beautiful. Only by lying about the nature of the human person could they accomplish their goals. In fighting evil (or, at least as they claimed), they not only absorbed and perpetuated evil, but they mocked the good.

This essay is the twelfth essay in a series.

The Imaginative Conservative applies the principle of appreciation to the discussion of culture and politics—we approach dialogue with magnanimity rather than with mere civility. Will you help us remain a refreshing oasis in the increasingly contentious arena of modern discourse? Please consider donating now

mercredi, 14 novembre 2018

Éléments pour un alter-européisme de Droite

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Éléments pour un alter-européisme de Droite

par Thierry DUROLLE

Il y a un an, Europe Maxima mettait en ligne la recension d’un opuscule exhumé de la fin des années 1970 intitulé Pour en finir avec le fascisme. Essai de critique traditionaliste-révolutionnaire. Les auteurs, respectivement Georges Gondinet et Daniel Cologne, sont connus pour leur engagement dans ce que l’on nomma à l’époque le « traditionalisme-révolutionnaire ».

Le lecteur coutumier de nos articles sait que nous avons toujours revendiqué l’influence de ce courant, et plus largement de la Tradition qui est la base de notre vision du monde, bien que d’autres éléments viennent s’y greffer. Le traditionalisme-révolutionnaire connut une certaine effervescence grâce aux auteurs de cet opuscule recensé. Nous rappellerons que celui qui nous intéresse aujourd’hui, à savoir Daniel Cologne, compte parmi les collaborateurs réguliers de ce site.

À la fin de notre recension de Pour en finir avec le fascisme, nous évoquions une brochure de Daniel Cologne répondant au nom d’Éléments pour un nouveau nationalisme. Nous allons tenter de dégager les principales idées d’un court écrit qui, lui aussi, mériterait d’être réédité.

Nous n’avions aucune idée de qui était Daniel Cologne avant de recevoir par « hasard » sa brochure, il y a quelques années. L’auteur y esquissait les contours de ce que nous appelons une Droite authentique, c’est-à-dire une Droite d’obédience évolienne. Cette brochure sans prétention nous apparut dès lors comme un outil militant de premier choix. En effet, Daniel Cologne contourne le marécage de l’intellectualisme pour aller droit au but, tout en faisant preuve d’un excellent esprit de synthèse.

Dans le premier chapitre, Le mythe de la troisième voie, il redéfinit les enjeux qui se cachent derrière les deux blocs. Il écrit que « la véritable alternative n’est pas : capitalisme ou communisme, mais matérialisme ou antimatérialisme. Le vrai choix politique ne doit pas se faire entre la démocratie libérale et la démocratie populaire, mais entre l’égalitarisme et l’élitisme. L’antimatérialisme et l’élitisme ne sont pas les éléments constitutifs d’une “ troisième voie ” idéologique parmi d’autres, mais les composantes d’un courant authentiquement révolutionnaire opposé à la collusion capitalisto-communiste et à l’hydre à deux têtes de la démocratie (p. 7) ».

Capitalisme et communisme sont les deux faces d’une même pièce nommée matérialisme. Du point de vue traditionnel, il s’agit d’une inversion totale de la hiérarchie tri-fonctionnelle puisque la matière, que nous pouvons associer à la caste des producteurs et des marchands, a l’ascendant sur l’esprit associé à la caste sacerdotale. Nous pouvons ajouter ici que la première fonction étant éclipsé dans l’Âge de Fer, celle-ci se voit même parodiée par ce que Oswald Spengler nommait « seconde religiosité ».

Cologne-Nat-202x300.jpgEnsuite, Daniel Cologne tente de définir la Droite dans un deuxième chapitre. Celui-ci fait le constat qu’« une des plus belles victoires du terrorisme intellectuel de la Gauche a été d’imposer à l’opinion une fausse définition de la Droite (p. 9) ». Sa définition de la Droite est en fait synonyme de verticalité, belle référence évolienne. « Julius Evola propose d’ailleurs de redéfinir la Droite comme une tournure d’esprit traditionaliste. L’homme de droite est celui qui adhère aux valeurs dont on trouve l’empreinte dans toutes les grandes civilisations indo-européennes : prééminence du politique, de l’éthique et du culturel sur l’économique et le social, nécessité d’un État fort capable d’organiser en un tout cohérent la pluralité naturelle de la société, nécessité de l’aristocratie (au sens étymologique grec de “ gouvernement des meilleurs ”), reconnaissance des valeurs héroïques comme critères de l’élite, refus du matérialisme (p.10). »

L’auteur ajoute : « Disons plus exactement que la Droite se reconnaît de façon générale à son traditionalisme, par opposition à la Gauche où se rejoignent toutes les idéologies antitraditionnelles : libéralisme bourgeois, socialisme marxiste, anarchisme (p. 10). »

Les concepts de Gauche et de Droite sont éternelles puisque métaphysiques. Que des idées viennent de gauche ou de droite, ou se trouvent dorénavant dans un camp et non plus dans l’autre n’est pas important en soit.

Daniel Cologne poursuit en expliquant ses vues sur l’évolution du nationalisme. Il rend d’abord hommage à Charles Maurras qui a su développer une doctrine nationaliste à tendance positiviste. Celle-ci répond, selon l’auteur de la brochure, à « l’être-jeté-dans-le-monde » de Heidegger en l’ancrant dans un cadre concret. « L’enracinement dans les cercles concentriques que constituent les diverses communautés vitales – famille, cité, nation, civilisation – apporte une réponse immédiate et définitive à la problématique de la Geworfenheit. Le nationalisme est conçu comme le nécessaire attachement à l’une de ces communautés vitales, en l’occurrence la nation (p. 14). »

Ce qui est intéressant dans cette partie de l’exposé de Daniel Cologne réside dans sa compréhension de la nécessité d’un nationalisme prenant en compte les ethnies et les patries charnelles. « La problématique de la lutte des classes s’est considérablement estompée sous l’effet du progrès social pour faire place à une autre problématique bien plus importante aujourd’hui : celle des ethnies. Le réveil des patries charnelles est le grand fait social de l’après-guerre (p. 17) . »

Cette prise en compte doit ainsi se traduire par une ouverture du nationalisme sur l’Europe. L’expression de nationalisme européen nous semble inadéquate; préférons le terme d’altereuropéisme. L’auteur conclut que « le seul moyen de résoudre l’épineuse question des ethnies, dont le réveil menace les nations d’éclatement, est d’ouvrir les nationalismes sur l’Europe. D’une part, le nationalisme doit emprunter à la grande tradition politique de notre continent la notion d’État organique qui concilie l’unité nécessaire à toute société évoluée avec le respect, voire l’encouragement de sa diversité naturelle. Conçu de façon organique, le nationalisme s’accommode d’une certaine autonomie des régions. D’autre part, si la nation, loin de s’ériger en un absolu, se considère seulement comme une composante autonome du grand ensemble organique européen, les régions et les ethnies n’auront aucune peine à se considérer comme les incarnations nécessaires du principe de diversité au sein de la grande unité nationale. Dans une Europe organique des nations organiques, être breton ou français, basque ou espagnol, flamand ou belge, jurassien ou suisse ne sont que des manières parmi d’autres d’être européen (p. 18). »

L’Europe de Daniel Cologne peut se résumer à « la spiritualité héroïque, l’organicisme et l’aristocratie (p. 19) ». La bonne direction selon lui ? « Tant que l’esprit ordonne la matière, nous sommes dans le domaine des cultures supérieures (p. 19) ». La substantifique moelle d’Éléments pour un nouveau nationalisme se trouve condensée dans le paragraphe suivant. « L’héroïsme est l’etymon spirituel européen, l’idée maîtresse de notre culture, la constante de notre tradition s’exprimant à travers toutes les activités de notre esprit : arts, lettres, sciences. […] La concrétisation politique de l’etymon spirituel héroïque de l’Europe est la conception organique et aristocratique de l’État chère à notre continent. L’État organique concilie la diversité et l’unité, par opposition à l’État totalitaire qui annihile la diversité par la force et par opposition à l’anti-État pluraliste qui hypothèque l’unité en favorisant le développement des différences jusqu’à l’absurde (p. 20). »

En conclusion, Daniel Cologne met en garde le lecteur quant à la direction emprunté par le nationalisme-révolutionnaire. Nous ne pouvons qu’approuver son propos. « Le côté révolutionnaire du nationalisme de demain ne réside pas tellement dans l’acceptation d’une certaine forme de socialisme (p. 24) » puisque « l’alliance du nationalisme avec le socialisme démarxisé s’inscrit dans le “ sens de l’histoire ”, ce qui est précisément tout le contraire de la démarche révolutionnaire. […] Le nationalisme-révolutionnaire peut promouvoir dans le domaine de l’économie une certaine forme de socialisme, autant il doit se présenter, sur les plans spirituel,culturel, éthique et politique, comme une des incarnations les plus fidèles de la tradition européenne (p. 25) ».

En définitive, Éléments pour un nouveau nationalismes réussit le pari d’exposer des idées claires, permettant à quiconque, mais plus spécialement aux militants, de saisir les grandes lignes doctrinales d’une Droite authentique et alter-européenne. Plusieurs concepts importants sont évoqués et constituent autant de pistes à explorer, à approfondir et à intégrer. Bien que datant de 1977, ce texte demeure toujours aussi pertinent. Nous croyons en outre que le format court, c’est-à-dire celui des brochures, opuscules et autres vade-mecum, devrait également faire son grand retour à l’heure où les lectures et leurs lecteurs se font de plus en plus rares.

Thierry Durolle

• Daniel Cologne, Éléments pour un nouveau nationalisme, Cercle Culture et Liberté. Pour une Europe libre et unie, 1977, 27 p.

lundi, 24 septembre 2018

La trahison conservatrice

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La trahison conservatrice

par Georges FELTIN-TRACOL

Chers Amis de Radio Libertés,

Dans la soirée du 12 septembre 2018, la caste médiatique hexagonale ne pouvait pas s’empêcher de jubiler et d’avoir une éjouissance journalistique. À l’instigation d’un député Vert féminin néerlandais de seconde classe, le Parlement prétendu européen déclencha par 448 voix, et nonobstant 48 abstentions, la procédure prévue à l’article 7 contre la Hongrie pour une violation putative de l’État de droit.

Quelques heures plus tôt, arrivé spécialement de Budapest, le Ministre-président de la Hongrie, Viktor Orban, n’eut qu’une petite dizaine de minutes pour se défendre devant un parterre de clampins peu représentatifs du fait d’une abstention élevée aux élections européennes. Le chef du gouvernement hongrois, lui, a été triomphalement réélu pour la deuxième fois consécutive avec la confiance massive de ses concitoyens qui furent nombreux à participer au scrutin. Ce si court temps de parole accordé à un authentique représentant du peuple ne surprend pas de la part de ce zoo illégitime qui ne sait que donner des leçons à la terre entière sans jamais se les appliquer.

La surprise de ce vote scandaleux surgit des rangs du Parti populaire européen (PPE), la coalition conservatrice à laquelle appartient le Fidesz. Si les élus de Forza Italia ! ont soutenu le dirigeant magyar à l’instar de leurs compatriotes de la Lega et des autres groupes eurosceptiques, soit un total de 177 voix, les eurodéputés du M5S ralliant le camp majoritaire, le PPE a étalé de profondes divisions. Par exemple, sur les dix-huit Les Républicains, dont le président Laurent Wauquiez tient dans les médiats une ligne dure sur l’immigration, seuls trois d’entre eux dont la sarközyste Nadine Morano ont défendu le gouvernement hongrois tandis que neuf illustres inconnus tels Tokia Saïfi, Jérôme Lavrilleux alias « Le chialeur du 20 heures » ou Alain Lamassoure, ont accepté la doxa immigrationniste. Enfin, huit autres ne prirent pas part au vote ou s’abstinrent. Il faut en nommer certains, réputés pour leurs convictions soi-disant de « droite » : Michèle Alliot-Marie, Brice Hortefeux, Rachida Dati et Geoffroy Didier, ancien animateur d’une « Droite forte » (seulement devant les caméras).

Pis, le chancelier conservateur, Sebastian Kurz, président semestriel de l’Union dite européenne, a ordonné à sa délégation conservatrice d’approuver le rapport gauchiste. Il sort ainsi de l’ambiguïté et prouve qu’il garde plus d’affinités avec la rombière de Berlin qu’avec le fringant dirigeant hongrois. L’Autrichien a tout bonnement enterré toute coopération néo-« austro-hongroise » avec le très surfait Groupe de Visegrad. L’attitude de Vienne démontre que le conservatisme actuel préfère se diluer dans le libéralisme et s’éloigne ainsi de l’innovation illibérale. Quant à Viktor Orban, malgré des prises de position pro-israéliennes et libre-échangistes remarquées, il prendra peut-être enfin conscience de l’ampleur de la collusion entre la « droite d’affaires » et l’égalitarisme cosmopolite.

Au même titre que les groupes gauchiste, socialiste, vert-régionaliste et centriste-libéral, le groupe PPE devient plus que jamais un foyer infectieux évident d’économisme bêlant et de droit-de-l’hommisme affligeant. Président de ce groupe à Bruxelles – Strasbourg, le Bavarois de la CSU Manfred Weber, par ailleurs candidat à la présidence de la Commission, avoue volontiers collaborer avec les anti-Européens. « Je me suis engagé durant cette période législative, rassure-t-il au Monde (du 11 septembre 2018), pour qu’aucune force d’extrême droite ne puisse atteindre un poste important [au sein de ce Parlement]. Le PPE a même voté pour des communistes afin de préserver ces postes. » En évoquant les représentants de l’« extrême droite », Weber estime que « ces gens sont des ennemis et ils ne doivent avoir aucun rôle dans les institutions de l’Union ». Quant au président du PPE, l’Alsacien Joseph Daul, il affirme en digne expert de la novlangue mondialiste que « l’Union européenne est basée sur la liberté, la démocratie, l’égalité, la liberté académique, l’État de droit, le respect des droits de l’homme et une société civile libre. Ce sont des valeurs inviolables. Le PPE ne fera aucun compromis, quelles que soient les appartenances politiques (dans Le Figaro du 12 septembre 2018) ». Par cette intervention hilarante s’est révélé un brillant comique, expert en haute-fumisterie !

Largement influencé par des penseurs anglo-saxons d’hier ou d’aujourd’hui comme Edmund Burke et Roger Scruton, le conservatisme continental de ce début du XXIe siècle et sa métastase politicienne, la fameuse « union des droites », contribuent eux aussi au désarmement intellectuel des Européens. Ils ne peuvent pas être des réponses viables aux enjeux fondamentaux du Vieux Continent. Ils incarnent un autre mal que les révolutionnaires traditionalistes communautaires doivent extirper au plus vite de l’opinion. Souhaitons donc que le vote du 12 septembre dernier accélère la décomposition des supposées « droites » européennes !

Bonjour chez vous !

Georges Feltin-Tracol

• « Chronique hebdomadaire du Village planétaire », n° 91, diffusée sur Radio-Libertés, le 21 septembre 2018.

lundi, 12 mars 2018

Qui se souvient de Juan Donoso Cortès?

« Qui se souvient de Juan Donoso Cortès ? » : c’est sur cette interrogation que Christophe Boutin introduit l’entrée « Donoso Cortès » dans l’excellent Dictionnaire du conservatisme dont il est à l’origine avec Frédéric Rouvillois et Olivier Dard.

Qui se souvient en effet de cet espagnol éclectique qui a partagé sa vie entre l’Espagne où il est né et la France où il est mort après quelques tribulations européennes ?

Juriste de formation, historien par passion, homme politique par devoir, diplomate autant par nature que par vocation (ambassadeur d’Espagne à Berlin puis à Paris), il restera auprès des érudits comme un formidable ciseleur de formules et un orateur au souffle puissant. Ne lui en faut-il pas d’ailleurs, pour énoncer son identité complète : Juan Francisco Maria de la Salud Donoso Cortès y Fernandez Canedo, marquis de Valdegamas. Ouf !

Tout au long d’une vie trépidante, il observe ses contemporains et les institutions qui les gouvernent. Certaines de ses observations sont des plus pertinentes, notamment lorsqu’il pose un regard aigu sur la société française : « Chez les peuples qui sont ingouvernables, le gouvernement prend nécessairement les formes républicaines ; c’est pourquoi la république subsiste et subsistera en France. »

Il souligne ce qui pour lui en est la cause : « Le grand crime du libéralisme, c’est d’avoir tellement détruit le tempérament de la société qu’elle ne peut rien supporter, ni le bien, ni le mal. »

Voilà qui en 2018 et entre deux grèves des services publics, rassurera les hommes politiques inquiets sur l’avenir de nos institutions. Encore que, à en croire Donoso, le président et ses ministres devraient s’interroger sur la réalité des pouvoirs qu’ils croient détenir : « Un des caractères de l’époque actuelle, c’est l’absence de toute légitimité. Les races gouvernantes ont perdu la faculté de gouverner ; les peuples la faculté d’être gouverné. Il y a donc dans la société absence forcée de gouvernement. »

Donoso souligne l’évolution perverse de la classe dirigeante devenue « une classe discutante » qui répugne à assumer son vrai rôle et de ce fait devient incapable de décider : « Il est de l’essence du libéralisme bourgeois de ne pas décider […], mais d’essayer, à la place de cette décision, d’entamer une discussion. »

N’est-ce pas ce qui pousse nos gouvernements, lorsqu’ils craignent de trancher, à créer ces commissions Théodule moquées par De Gaulle.

Il dénonce la complicité entre le pouvoir et la presse d’information accusée de dégoupiller ces grenades fumigènes destinées justement à enfumer l’opinion : « Le journalisme c’est le moyen le plus efficace inventé par les hommes pour cacher ce que tout le monde doit savoir… »

Et c’est ainsi que, pour Donoso Cortès, s’ouvre la voie à cette dérive des institutions qui conduit à faire entrer « l’esprit révolutionnaire dans le Parlement. »

Ce noble espagnol qui connaît l’Europe pour l’avoir sillonnée en différentes circonstances, devine les risques qui la guettent : « Je représente la tradition, par laquelle les nations demeurent dans toute l’étendue des siècles. Si ma voix à une quelconque autorité, Messieurs, ce n’est pas parce que c’est la mienne : c’est parce que c’est la voix de nos pères. »

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Donoso Cortès traverse des temps troublés dans lesquels révolutions, révoltes et pronunciamientos alimentent les chroniques et ne laissent guère d’options aux populations qui les subissent. Il en vient à considérer qu’en période de crise il ne reste plus qu’à choisir entre la dictature du poignard et celle du sabre. D’où sa conclusion « je choisis la dictature du sabre parce qu’elle est plus noble. » Et n’est-ce pas cette dictature du poignard que nous vivons quand, en ce début de troisième millénaire, nous assistons à ces morts politiques qui relèvent davantage d’une embuscade de ruffians que d’un duel entre gentilshommes.

Il perçoit dans les tendances politiques qui semblent se dégager les signes avant-coureurs « dun nouveau paganisme (qui) tombera dans un abîme plus profond et plus horrible encore. Celui qui doit lui river sur la tête le joug de ses impudiques et féroces insolences, s’agite déjà dans la fange des cloaques sociaux. »

Ne trouvez-vous pas quelque actualité à ces propos ?

Mais je vous prie d’excuser ma distraction. J’ai omis de vous préciser que ce monsieur est né en 1809 et mort en 1853.

Décidément comme l’affirmait le roi Salomon, il y a quelques années déjà, rien de nouveau sous le soleil.

mardi, 23 janvier 2018

Le vicomte de Bonald et le lugubre destin anglo-saxon

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Le vicomte de Bonald et le lugubre destin anglo-saxon

par Nicolas Bonnal

Ex: http://www.dedefensa.org

Nous sommes dominés par le monde anglo-américain depuis deux siècles, et sommes à la veille de la troisième guerre mondiale voulue par ses élites folles. Alors une petite synthèse.

J’ai glané ces citations sur archive.org, dans les dix-sept volumes de Bonald (1754-1838), cet unique défenseur de la Tradition (j’allais écrire bon guénonien : hyperboréenne) française. Je les distribue à mes lecteurs au petit bonheur.

A l’époque de Macron et de l’oligarchie mondialiste, ce rappel :

« Ceci nous ramène à la constitution de l'Angleterre, où il n'y a pas de corps de noblesse destinée à servir le pouvoir, mais un patriciat destiné à l'exercer. »

J’ai souvent cité ce surprenant passage des Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand (3 L32 Chapitre 2) :

« Ainsi ces Anglais qui vivent à l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres ; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui ne les regardent pas : pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. »

On comprend enfin que le commerce américain ne prépare pas la paix mais la guerre. Bonald se montre ici d’accord avec les marxistes (comme souvent) en rappelant que l’Angleterre est toujours en guerre :

« L'Angleterre est en système habituel, je dirais presque naturel de guerre, ou du moins d'opposition, avec tous les peuples du monde, et le repos ne peut être pour elle qu'un état forcé et accidentel. Cet état d'opposition est totalement indépendant des dispositions personnelles et du caractère particulier de ceux qui la gouvernent : il tient à sa position insulaire, à sa constitution populaire, qui donne à sa politique un caractère inquiet et agresseur, et qui la place constamment dans le système d'accroissement, et jamais dans celui de repos et de stabilité; en sorte que, comme elle est continuellement agitée au dedans, on peut dire qu'elle entretient au dehors et dans le monde politique le mouvement perpétuel. »

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Sur le même inquiétant sujet Bonald ajoute, non sans quelque réminiscence de Thucydide (voyez livre premier, CXL et suivantes):

« Cette disposition à toujours s'étendre, et cette facilité à attaquer partout, ont, dans tous les temps, donné aux peuples dominateurs des mers, comme l'observe Montesquieu, un tour particulier d'esprit impérieux et arrogant, dont les Anglais ne sont pas exempts; en sorte que le caractère particulier de l'Anglais est la soif démesurée d'acquérir et la fureur de la cupidité, parce que le système politique de l'Angleterre est une tendance sans mesure à l'accroissement. »

Sanctions économiques et commerciales ? L’Angleterre les applique déjà :

« L'Angleterre n'attaque pas le territoire de tous les peuples; mais elle en attaque le commerce ou par la force ou par la ruse…

Au reste, les peuples commerçants ont tous plus ou moins de cet esprit envahisseur, comme tous les hommes qui font le commerce ont tous le désir de s'enrichir les uns aux dépens des autres. »

Bonald offre une belle comparaison psychologique entre les peuples agricoles qui ont disparu et les commerçants :

« Et il est peut-être vrai de dire que le commerce, qui peuple les cités, rapproche les hommes sans les réunir, et que l'agriculture, qui les isole dans les campagnes, les réunit sans les rapprocher. »

Et de conclure cruellement sur le destin colonial anglo-saxon :

« Ainsi le vol et l'intempérance, vices particuliers aux sauvages, sont très-communs chez les Anglais. Le peuple y est féroce jusque dans ses jeux; les voyageurs l'accusent d'un penchant extrême à la superstition, autres caractères des peuples sauvages… »

Si « le credo a été remplacé par le crédit » (Marx toujours), la superstition aujourd’hui c’est le fanatisme médiatique (voyez Macluhan encore et la galaxie Gutenberg). Ces peuples soi-disant libres sont toujours les plus conditionnés par la presse et leurs médias. « L’ineptie qui se fait respecter partout, il n’est plus permis d’en rire », écrit un Guy Debord toujours hautement inspiré.

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L’Angleterre, rappelle Bonald est aussi philosophe (« quelle race peu philosophique que ces Anglais », écrira Nietzsche dans Jenseits, §252), et sa philosophie a créé le bourgeois moderne, « le dernier homme », comme l’a bien vu Fukuyama (The end of history, chapter XVII) :

« On pourrait, avec plus de raison, représenter l'Angleterre exportant dans les autres États le philosophisme, dissolvant universel qu'elle nous a envoyé un peu brut à la vérité, mais que nous avons raffiné en France avec un si déplorable succès. »

Hélas, l’Angleterre est une puissance mimétique, disait René Girard, et Bonald avant lui :

« Les autres nations, et particulièrement la France, n'ont pas fait assez d'attention à cet engouement général que les Anglais ont eu l'art d'inspirer pour leurs mœurs, leurs usages, leur littérature, leur constitution. »

Bonald voit poindre le continent américain, qui sauvera les miséreux de Dickens d’une organisation sociale scandaleuse (combien de famines, de pendaisons, de déportations ?) :

« Dans l’état où se trouvent aujourd'hui les deux mondes, il en faudrait un troisième où pussent se réfugier tous les malheureux et tous les mécontents. L'Amérique, dans l'autre siècle, sauva peut-être l'Angleterre d'un bouleversement total. »

Bonald explique même l’excentricité britannique :

« Après les changements religieux et politiques arrivés en Angleterre sous Henri VIII, on remarqua dans cette île une prodigieuse quantité de fous, et il y a encore plus d'hommes singuliers que partout ailleurs. »

Les individus et même le pays peuvent rester sympathiques (William Morris, Chesterton, Tolkien, mes témoins de mariage…) :

« Heureusement pour l'Angleterre, elle a conservé de vieux sentiments, avec ou plutôt malgré ses institutions. »

Surtout, l’Angleterre ne défend que l’argent :

« Dans ce gouvernement, il est, dans les temps ordinaires, plus aisé au particulier de constituer en prison son débiteur, qu'au roi de faire arrêter un séditieux, et il est moins dangereux pour sa liberté personnelle d'ourdir une conspiration que d'endosser une lettre de change; c'est ce qu'on appelle la liberté publique. »

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Il faut dire que le roi là-bas n’est pas un monarque.

Le modèle social (Bonald écrit avant Dickens, il est contemporain du grand penseur incompris Godwin) reste ignominieux et humainement destructeur :

« Les fabriques et les manufactures qui entassent dans des lieux chauds et humides des enfants des deux sexes, altèrent les formes du corps et dépravent les âmes. La famille y gagne de l'argent, des infirmités et des vices ; et l'État une population qui vit dans les cabarets et meurt dans les hôpitaux. »

Le commerce n’enrichit pas forcément les nations, rappelle notre grand esprit :

« Le commerce fait la prospérité des États; on le dit : mais avant tout il veut la sienne; et toutes les usurpations y trouvent des fournisseurs, la contrebande des assureurs, et les finances des agioteurs, qui font hausser ou baisser les fonds publics dans leur intérêt, et jamais dans celui de l'État. »

La dépravation sociale, morale, mentale, y est totale (relisez Defoe, l’affreux de Quincey ou découvrez Hogarth sous un autre angle –le rake’s progress) :

« Dans les petites villes, les spectacles et les cafés, prodigieusement multipliés, et les cabarets dans les campagnes, dépravent et ruinent toutes les classes de la société, et troublent la paix et le bonheur des familles. Les tavernes et les liqueurs fortes sont, en Angleterre, une cause féconde de mendicité. »

Déficit commercial ? Perversion de modèle économique ? Dépendance aux importations ? Lisez Bonald sur l’Angleterre :

« Telle nation qu'on regarde comme la plus riche, l'Angleterre, par exemple, est, comme nation, réellement plus pauvre que bien d'autres, parce qu'elle est, comme nation, moins indépendante, et qu'elle a, plus que les nations continentales, besoin des autres peuples et du commerce qu'elle fait avec eux, sur eux, ou contre eux, pour subsister telle qu'elle est. »

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Surtout pas de blocus, pas d’autarcie alors :

 « De là vient que la guerre la plus dangereuse qu'on lui ait faite, est la mesure qui l'excluait des ports de toute l'Europe. »

Bonald ne parle pas de la dette publique qui émerveille Marx (Capital, I, sixième partie) et atteint 200% du PNB pendant les guerres napoléoniennes !

Le bilan du miracle industriel célébré par tous les imbéciles depuis deux siècles ou plus :

« Qu'est-il résulté en Angleterre de l'extension prodigieuse donnée à l'industrie et au système manufacturier ? une population excessive, une immense quantité de prolétaires, une taxe des pauvres qui accable les propriétaires, une guerre interminable entre agriculture , qui veut vendre ses denrées à un haut prix pour atteindre le haut prix des frais de culture, et les fabricants qui voudraient les acheter à bon marché pour pouvoir baisser le prix de leurs salaires et soutenir la concurrence dans les marchés étrangers ; l'impossibilité à une famille distinguée de vivre à Londres conformément à son rang, même avec cent mille livres de rente ; tous les extrêmes de l'opulence et de la misère, et les malheurs dont ils menacent tous les Etats. »

Et c’est ce modèle qui a triomphé dans le monde ; il n’aurait plus manqué que cela…

lundi, 08 janvier 2018

Pitirim Sorokin Revisited

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Pitirim Sorokin Revisited

How one scholar predicted the West's deterioration into sexual libertinism

jeudi, 02 novembre 2017

Liberalismus vs. Konservativismus – Sozialismus

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Liberalismus vs. Konservativismus – Sozialismus

Ex: http://www.unwiderstehlich.org

Das 18. Jahrhundert ist das Zeitalter der „Aufklärung“. Aus der Gesamtheit der menschlichen Kräfte löst sich die Vernunft heraus und sucht ungebunden durch religiöse Glaubenssätze und staatlich-gesellschaftliche Überlieferungsmächte die Welt zu durchdringen und ihre „eigentlichen“ Gesetze zu erkennen. Überall waren Vorurteile zu beseitigen, jahrhundertelange Irrtümer und Dunkelheiten schienen sich aufzuhellen, in allen Ländern, in Holland wie in England, in Frankreich und in Deutschland regten sich kampflustig die Geister, um die religiösen und geistigen, schließlich auch die gesellschaftlichen und politischen Formen zu zerbrechen oder jedenfalls zu wandeln und den Erkenntnissen der „Vernunft“ anzupassen.

Einer der Begriffe, mit dem eine starke Richtung des 18. Jahrhunderts aufräumen zu müssen glaubte, war der des Staates. Man empfand den Staat als Hemmung der persönlichen Freiheit und als eine betrübliche Minderung des ursprünglichen Glücks, dessen sich der Mensch im Naturzustand erfreut.

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Der Mensch werde frei geboren, jetzt sei er aber überall in Banden, so ließ sich Rousseau (1712 – 1778) vernehmen; das komme daher, dass der Staat seine Rechte überschritten habe; der Staat beruhe auf einem Vertrag der Menschen untereinander und habe nur dann Sinn, wenn er die Freiheit des einzelnen, sein menschliches Recht und Glück sichere. Hier fehlt jeder Sinn für die großen geschichtlichen Mächte, für die schöpferische Kraft der Gemeinschaft, für Hingabe und Opfer über das persönliche Sein hinaus; aber man darf nicht vergessen, welchen Staat die Aufklärer vor sich haben: den Absolutistischen!

Der absolutistische Staat ist ohne von Gott geschöpftes Recht nicht denkbar. Der westeuropäische und schließlich der deutsche Materialismus, als ein Ergebnis der Aufklärung, ist trotz zeitbedingter Einseitigkeit eine geschichtlich notwendige, revolutionäre Bewegung gegen das geistige Mittelalter. Der orientalische Jahveismus hat sich in Verbindung mit der platonischen Ideenlehre als spiritualistische Metaphysik über Europa gelagert, die geisteswissenschaftliche Forschung dogmatisch begrenzt und die wahre Naturforschung behindert. Fast 1500 Jahre lang wurde die vom heidnischen Griechentum eingeleitete wissenschaftliche Erforschung und Beobachtung der realen Wirklichkeit unterbrochen.

Der Liberalismus als Frucht dieses Materialismus entartete jedoch wegen seiner Einseitigkeit sehr rasch und mutierte zu einer asozialen und staatsverneinenden Idee.

„Der Liberalismus behauptet, dass er alles, was er tut, für das Volk tut. Aber gerade er schaltet das Volk aus und setzt ein Ich an die Stelle. Der Liberalismus ist der Ausdruck einer Gesellschaft, die nicht mehr Gemeinschaft ist. […] Es liegt im Triebe eines jeden, dass er Individuum sein möchte, auch wenn er keines ist. Jeder Mensch, der sich nicht mehr in der Gemeinschaft fühlt, ist irgendwie liberaler Mensch. Seine Allzumenschlichkeiten sind liberal. Und die Selbstliebe ist sein eigenster Bereich.“ (Arthur Moeller van den Bruck: „Das dritte Reich“; Ring-Verlag, Berlin 1926; S. 117 ff.)

Der scharfdenkende Analyst Francis Parker Yockey gelangt in seinem Opus Magnum „Chaos oder Imperium“ zu einem vernichtenden Urteil:

„Der Liberalismus kann nur negativ definiert werden. Er ist ausschließlich Kritik, keine lebende Idee. Ein großes Schlagwort ‘Freiheit’ ist ein Negativum. Es bedeutet in Wirklichkeit Freiheit von Autorität, d.h. Auflösung des Organismus. In seinen letzten Stadien erzeugt er sozialen Atomismus, mit dem nicht nur die Autorität des Staates, sondern auch die der Gesellschaft und der Familie bekämpft wird. Die Scheidung ist der Ehe gleichrangig, die Kinder den Eltern. Seine Haltung war immer widersprüchlich, er suchte immer einen Kompromiss. Aber bei einer Krise war der Liberalismus als solcher nie vertreten; seine Anhänger schlugen sich auf die eine oder die andere Seite eines revolutionären Kampfes, je nachdem wie konsequent ihr Liberalismus und wie stark seine feindselige Einstellung zur Autorität war.“ (Francis Parker Yockey: „Chaos oder Imperium“; Grabert Verlag, Tübingen 1976; S. 120 f.)

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Im 19. Jahrhundert führte das Aufbäumen gegen den mittelalterlichen Obrigkeitsstaat im Politischen, vom Liberalismus zum marxistischen Sozialismus, andererseits zur Gegenreaktion des Konservativismus.

Werner Sombart schreibt dazu:

„Es gehört zu den Erbschaften, die der Liberalismus in Deutschland dem Jahre 1848 verdankt, dass eine seiner hervorstechenden Charaktereigentümlichkeiten eine seltsame Furcht vor dem roten Gespenst ist. Freilich hat das Proletariat ihm selbst durch sein Verhalten dazu verholfen. Es ist bekannt, wie die bürgerliche Bewegung des Jahres 1848 in Deutschland zusammengeklappt wie ein Taschenmesser sich unter die preußischen Bajonette flüchtet in dem Augenblicke, als die „gens mal intentionés“, die bekannte, in jeder bürgerlichen Revolution vorhandene demokratische Unterströmung – siehe 1789 ff.! – sich bemerkbar zu machen beginnen. Da war es vorbei mit dem Bürgerstolz und dem Bürgertrotz; und es ist immer wieder damit vorbei gewesen, sobald auch nur von Ferne das Gespenst der sozialen Revolution am Horizonte auftauchte: siehe Sozialistengesetz! So war die Brücke zwischen der proletarischen Bewegung und der bürgerlichen Opposition frühzeitig schon geborsten, um bald ganz abgebrochen zu werden.“ (Werner Sombart: „Sozialismus und soziale Bewegung im neunzehnten Jahrhundert“; Verlag von Gustav Hischer in Jena, 1897; S. 37.)

Der Konservativismus ist immer auf die eine oder andere Art und Weise der Versuch das Rad der Geschichte zurückzudrehen. Er ist zutiefst reaktionär! Mag er sich auch in verschiedenster Form verkleiden, uneingestanden ist allen Konservativen das Ressentiment gegen die Aufklärung gemein. Anstatt mutig in die Geschichte voranzuschreiten und die immer neuen Problemstellungen zu bewältigen, herrscht die Sehnsucht nach „der guten alten Zeit“ vor, die in Wahrheit bedeutet in das geistige Mittelalter zurückzukehren. Zu christlicher Dogmatik, zu Scholastik, zu Spiritualismus und Wissenschaftsfeindlichkeit. Da sich das Rad der Zeit aber nicht zurückdrehen lässt und sich der Geist der Zeit, im Unterschied zum Zeitgeist, nicht aufhalten lässt, gehört die Zukunft dem Sozialismus. Einem Sozialismus der eine gerechte Gemeinschaftsordnung bedeutet.

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Selbst für einen so freien und genialen Geist wie Goethe war die unabdingbare Rückkoppelung des Einzelnen an die Gemeinschaft über jeden Zweifel erhaben.

„Im Grunde aber sind wir alle kollektive Wesen, wir mögen uns stellen, wie wir wollen. Denn wie weniges haben und sind wir, das wir im reinsten Sinne unser Eigentum nennen! Wir müssen alle empfangen und lernen, sowohl von denen, die vor uns waren, als von denen, die mit uns sind. Selbst das größte Genie würde nicht weit kommen, wenn es alles seinem eigenen Innern verdanken wollte. Das begreifen aber viele sehr gute Menschen nicht und tappen mit ihren Träumen von Originalität ein halbes Leben im Dunkeln. […] Und was ist denn überhaupt Gutes an uns, wenn es nicht die Kraft und Neigung ist, die Mittel der äußeren Welt an uns heranzuziehen und unseren höheren Zwecken dienstbar zu machen. Ich darf wohl von mir selber reden und bescheiden sagen, wie ich fühle. Es ist wahr, ich habe in meinem langen Leben mancherlei getan und zustande gebracht, dessen ich mich allenfalls rühmen könnte. Was hatte ich aber, wenn wir ehrlich sein wollen, das eigentlich mein war, als die Fähigkeit und Neigung, zu sehen und zu hören, zu unterscheiden und zu wählen, und das Gesehene und Gehörte mit einigem Geist zu beleben und mit einiger Geschicklichkeit wiederzugeben. Ich verdanke meine Werke keineswegs meiner eigenen Weisheit allein, sondern Tausenden von Dingen und Personen außer mir, die mir dazu das Material boten.“ (Johann Peter Eckermann: „Gespräche mit Goethe“; Berlin o. J.; Eintrag vom 17.2.1832, S. 520 ff.)

Der Sozialismus als Gemeinschaftsordnung setzt voraus, dass es einen Bewertungsmaßstab gibt, der die verschiedenen Rangstufen innerhalb der Ordnung festsetzt. Dieser Maßstab ist im Nationalstaat die Leistung des Einzelnen für sein Volk. Sozialismus hat also nichts mit Gleichmacherei zu tun. Sozialismus ist ein Gemeinschaftszustand, eine Gesellschaftsordnung, zu der alle Angehörigen des Volkes zählen. Es ist unmöglich Sozialismus in rein äußeren Staats- und Wirtschaftsformen erschöpfen zu wollen. Sozialismus setzt die Gemeinschaft eines Volkes voraus und diese wiederrum gleiche Vernunft, Einsicht und Haltung.

Der Sozialismus ist also im Wesentlichen keine wirtschaftliche Angelegenheit, sondern im Grunde allumfassende Gemeinschaftsgesinnung und Gemeinschaftstat aller Glieder eines Volkes.

samedi, 28 octobre 2017

Ein Ex-Linksintellektueller wird konservativ

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Ein Ex-Linksintellektueller wird konservativ

Intellektuelle wie Ulrich Greiner haben sich schon immer als kritisch verstanden. Daher waren sie links zu Zeiten, wo der Mainstream noch konservativ war. Heute ist es andersherum.

Wieder einmal: Ein ehemaliger Linksintellektueller wird konservativ. Ulrich Greiner, 1945 geboren, war Feuilletonchef der Zeit und schreibt bis heute als Autor für sie. Er stand nie so weit links wie andere, die später konservativ oder rechts wurden. Und davon gibt es viele. Dass jemand vom Konservativen zum Linken wird, geschieht vergleichsweise selten, dass jemand vom Linken zum Konservativen wird, dagegen häufig. Viele dieser bei Linken verächtlich „Konvertiten“ genannten, haben Bücher geschrieben, in denen es u.a. um die Gründe für ihren Wandel geht. Ich selbst stand in meiner Jugend sehr viel weiter links als Greiner und habe kürzlich ein Buch über meine Wandlung zum Nationalliberalen geschrieben –  schon deshalb hat mich das Thema des Buches sehr interessiert. Und ich habe viele Stellen gefunden, wo ich Ausrufezeichen gesetzt habe.

Gegen Political Correctness

greinerheimatlos.jpgIntellektuelle wie Greiner haben sich schon immer als kritisch verstanden. Daher waren sie links zu Zeiten, wo der Mainstream noch konservativ war. Heute ist es andersherum. Die Linken und die Grünen, die dominanten Akteure der Mehrheitsparteien, die „kommentierende Klasse in den Medien“: „Sie alle fürchten, die Hoheit über den sogenannten Diskurs zu verlieren und die bislang unangefochtene Macht, die moralischen Standards des Öffentlichen zu bestimmen. Käme es dahin, ich würde es begrüßen.“ (S.7) So leitet Greiner sein Buch ein. Der Autor wendet sich dagegen, „dass jede Abweichung von der Mitte nach rechts mit dem Nazi-Vorwurf mundtot gemacht“ werde (S.9).

Dabei gebe es eine deutliche Asymmetrie zwischen der öffentlichen und der veröffentlichten Meinung, wie das Beispiel der Kommentierung von Merkels „Flüchtlingspolitik” zeige. Statt diese Politik darzustellen und kritisch zu erörtern, was eigentlich Aufgabe der Medien gewesen wäre, sahen sie ihre Mission darin, die Politik der Grenzöffnung zu unterstützen, indem sie ihre humanitäre Unabwendbarkeit darstellten, um „die vom Ansturm der Ereignisse überrollte Öffentlichkeit moralisch auf den richtigen Weg zu bringen“. (S. 17)

Generell würden in der öffentlichen Debatte die Begriffe „rechts“ und „rechtsextrem“ gleichgesetzt; „links“ sei das Richtige und „rechts“ das Verdammenswerte. Was in Wahrheit seltsam sei, wenn man sich das vom Sozialismus hinterlassene Desaster vor Augen halte (S. 25). Kommunismus und Sozialismus würden noch immer für letztlich humanitäre Ideen gehalten, während alles politisch Konservative unverzüglich und erfolgreich in die Nähe des Rechtsextremismus gerückt werde (S. 37 f.).

Ein Schlüsselerlebnis

Zum guten Ton in Deutschland und generell im linksintellektuellen Diskurs gehört die Versicherung, man dürfe Nationalsozialismus und Kommunismus nicht „gleichsetzen“, ja, nicht einmal „vergleichen“. Greiner beschreibt eine Diskussion, die er im Alter von 44 Jahren mit einem Historiker, einem Überlebenden der nationalsozialistischen Konzentrationslager, führte. Dieses Gespräch war für ihn ein Schlüsselerlebnis auf dem Weg zur Abwendung vom linken Gedankengut. Greiner war einer der vielen, die sich große Mühe gaben, nachzuweisen, warum der Kommunismus doch irgendwie besser sei als der Nationalsozialismus.

Das Argument, das er seinerzeit ins Feld führte, lautete: „Der Terror Stalins und Hitlers seien unbestreitbar gleich schrecklich gewesen. Der Nationalsozialismus jedoch habe es nie zu einer konsistenten Theorie gebracht, er habe sich zusammengeklaubt, was ideologisch herumlag und brauchbar erschien, und er habe es auch nicht vermocht, Geistesgrößen und Intellektuelle dauerhaft in seinen Bann zu ziehen. Der Kommunismus hingegen blicke auf eine bedeutende philosophische Ahnengalerie zurück, die wichtigsten Intellektuellen des Jahrhunderts seien ihm wenigstens zeitweise gefolgt. Es liege daran, so etwa schloss ich in meinem jugendlichen Eifer, dass diese Idee in einem faszinierenden theoretischen System gipfelte.“ (S. 31) Nach seinen Ausführungen blickte Greiners Gesprächspartner ihn mit einem milden ironischen Lächeln an und sagte „jenen vernichtenden Satz (sagte), der mir nie wieder aus dem Kopf gegangen ist: ‚Das ist ja das Schlimme.’“ (Hier möchte ich anmerken, dass ich jedem ein anderes Buch zu diesem Thema empfehlen möchte, das ich in diesen Tagen gelesen habe.
„Man wird sich vor diesen Rettern retten müssen“

Greiners Kritik gilt vor allem dem messianischen Anspruch von Grünen, die sich als die einzig wahren Retter der Menschheit und unseres Planeten aufspielen. Und er sieht die Gefahr, wenn Menschen einer solchen eschatologischen Theorie folgen, die, „weil sie auf Äußerste zielt, äußerste Mittel anzuwenden sich gezwungen sieht. Wenn es um die Rettung der Menschheit geht, sind Rücksichten nicht mehr angebracht. Man wird sich vor diesen Rettern retten müssen.“ (S. 32)

Es handelt sich dabei ganz offensichtlich um eine pseudoreligiöse Schuldideologie, denn nach Meinung der linksgrün Bewegten seien die Bewohner der westlichen Zivilisation unweigerlich an nahezu allem schuldig: an Hunger und Elend, an der Klimakatastrophe, an den Bürgerkriegen der Dritten Welt usw. Und es gehöre dazu, dass man sich selbst permanent schuldig fühle: „Jede Plastiktüte, in die ich am Gemüsestand unbedacht meine Champignons einfülle, ist eine Gefahr für die Weltmeere; jedem Becher Milch, den ich sorglos trinke, sind die umweltschädlichen Verdauungsgase einer Kuh vorausgegangen; jeder Atemzug, den ich unbewusst tue, verschlechtert die Klimabilanz.“ (S. 61 f.)

… dass auch der Präsident schlechte Brötchen essen soll

Greiner kritisiert den allgegenwärtigen Egalitarismus, der meist mit einer kleinlichen Missgunst verbunden sei. Eine Haltung, „die dann aus der Tatsache, dass sich der seinerzeitige Bundespräsident Christian Wulff die Brötchen von seinem Lieblingsbäcker in Hannover nach Berlin fahren ließ (so geschehen 2010) gerne einen Skandal macht. So weit ist der Gleichheitsgedanke heruntergekommen: dass der Präsident die gleichen schlechten Brötchen verzehren muss wie jeder beliebige Berliner.“ (S. 140) Die Gleichheitsideologie sucht die Schuld für Mängel nicht beim Individuum, sondern stets im Sozialen (S. 117.) Dies sei auch die Quelle für die Ideologie des allumfassenden, fürsorglichen Staates, der damit christliche und menschliche Tugenden aushöhle. Wenn man akzeptieren könne, „dass Ungleichheit zu den fundamentalen menschlichen Existenzialien zählt, gewönne die Tugend der Barmherzigkeit ihr altes Gewicht zurück.“ (S. 129).

Ein Schuss Antikapitalismus bleibt

All dem bislang Zitierten kann ich zustimmen. Und auch das offensive Bekenntnis des Autors zum Christentum ist mir sympathisch. Aber mir ist bei der Lektüre aufgefallen, dass beim Autor – und dies ist typisch auch für viele konservative Intellektuelle – ein Schuss Antikapitalismus geblieben ist. Der Antikapitalismus ist als identitätsstiftende Kraft unter Intellektuellen so ungeheuer stark, dass er sogar die Wandlung vom Linken zum Konservativen übersteht. Man merkt das, wenn der Autor „Globalisierung“ mit der Vorstellung verbindet, sie sei „der Kampfplatz weltumspannender Konzerne, deren Produkte bis ins letzte Schaufenster der Provinz vorgedrungen sind“ (S. 8).

Das ist die ästhetische Kapitalismuskritik, die sich an der Gleichartigkeit der Konsumgüter stört und dabei vergisst, wie sehr sich viele Menschen auf der Welt genau danach sehnen. Und der bei solcher Kritik vergisst, dass die kapitalistische Globalisierung gerade in den vergangenen Jahrzehnten Hunderte Millionen – etwa in China oder Indien – aus Hunger und Armut befreit hat. In dem Ressentiment gegen jenen „global agierenden Kapitalismus… dem alles gleich gültig ist, sofern nur profitabel“ (S. 73) oder in der Klage über die „Macht der global agierenden Konzerne“ (S. 75) kommt der bei Intellektuellen tief verwurzelte antikapitalistische Affekt zum Ausdruck.

Und doch merkt man bei Greiner auch in dieser Hinsicht ein Stückchen selbstkritischer Reflexion, das sich in einem vorsichtigen „?“ ausdrückt, das der Autor in nachfolgendem Satz in Klammern gesetzt hat: „Denn (natürlich?) finde ich die Abgründe zwischen Arm und Reich gespenstisch, die Gehälter ganz oben schwindelerregend und die Zunahme von Unwissenheit und Verwahrlosung ganz unten bedrückend.“ (S. 123). Dabei zeigt das Beispiel Chinas, wie gerade die steigende Zahl von Millionären und Milliardären und die steigende Ungleichheit einhergingen mit dem Aufstieg Hunderter Millionen aus bitterer Armut in die Mittelschicht – beides ist ein Ergebnis der kapitalistischen Globalisierung.

Ulrich Greiner, Heimatlos. Bekenntnisse eines Konservativen, Rowohlt Verlag, Hamburg 2017, 157 Seiten.

mercredi, 26 avril 2017

The French Intellectual Right An effort to put thinkers in their proper political categories

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The French Intellectual Right

An effort to put thinkers in their proper political categories

In the latest issue of The American Conservative, editor Scott McConnell presents a well-considered and superlatively researched article on why France, and perhaps no longer the U.S., is at “the epicenter of today’s fearsome battle between Western elites bent on protecting and expanding the well-entrenched policy of mass immigration and those who see this spreading influx as the ultimate threat to the West’s cultural heritage, not to say its internal tranquility.” France has brought forth an intelligentsia—and, in figures like Marine Le Pen, political leaders—whose focus is on “national culture and its survival.” What in the U.S. is an almost totally marginalized political fringe, paleoconservatives together with elements of the alt-right, might feel at home in contemporary France; while our “mainstream think-tank conservatism,” with its emphasis on “lowering taxes, cutting federal programs, and maintaining some kind of global military hegemony,” would seem irrelevant to the French intellectual right.

imatz-droite-gauche.jpgFor full disclosure, let me mention that at least one of Scott’s French contacts, Arnaud Imatz, who represents perfectly the kind of French intellectual he describes, is someone whom the author met through me. Arnaud and I have been friends and correspondents for over 30 years, and his understanding of the French nation and the enjeu social (social question) confronting his people make eminently good sense to Scott and me. Although I have focused on German more than French intellectual history, most of the authors and social critics whom Scott cites are for me familiar names. I agree with Scott that Éric Zemmour, a Moroccan Jew who has tried to revive the sense of French honor that he associates with the late General de Gaulle, illustrates the new identitarian French politics. So too does the iconoclastic novelist Michel Houellebecq, who, despite his shockingly erotic work, clearly loathes multiculturalism and despises French Islamophiles. Another figure in this Pleiades of intellectuals of the French right is Christophe Guilluy, who often sounds like the French Steve Bannon. In his books La France périphérique(2014) and Le crepuscule de la France d’en haut (2016), Guilluy comes to the defense of that 60 percent of the French population living on the “periphery,” that is, outside of metropolitan areas and the sprawling suburbs. These are the les Francais de souche,” the true indigenous French, whom the globalist elites treat like human waste while they cut production costs by bringing in cheap labor from the Muslim Third World.

Although those who speak for the French grunges (les ploucs) would like us to think that they stand beyond right and left, Scott is correct to assign these tribunes of the people to the historic right. Our friend Arnaud Imatz would disagree, and in his long book that I just finished reading, Droite/gauche: pour sortir de l’équivoque (2016), argues that the terms right and left no longer apply to contemporary French politics. Imatz says we are dealing with a “huge displacement” in which the historic French nation is being sacrificed on the altar of globalist financial interests and “human rights platitudes.” Scott appropriately points out that once the conversation turns to historic nations and native workforces, those who do the defending will inevitably be classified as being on the right. No matter how often Marine Le Pen calls for protecting the jobs of French workers, she will be characterized by Fox News as well as CNN as a figure of the “far right.” In contrast, Emmanuel Macron, the spokesman for multinational business interests and the candidate of former President Obama and the French Socialist Party, fits our establishment-conservative notion of a “centrist.” Although their right and our conservative establishment operate on different wavelengths, our Republican media understand that the French right is most decidedly on the right. Where else can one place a movement that worries first and foremost about national identity and the survival of a millennial civilization?

Scott might have added to his sketches of the figures of the French right a few more personalities who help illustrate his key point. Philippe de Villiers, Jean-Yves Gallou, and Jean-Pierre Chevènement are all veterans of French national politics who strongly represent and even prefigured the French nationalist politics described by Scott. All of them, like Marine, are EU critics and Eurosceptics and relentlessly critical of Muslim immigration into France. The former Sarkozy advisor Patrick Buisson is also worth studying because of his heroic efforts to cement together an alliance between French populists and the French establishment center-right. The Sarkozy center-right, out of which Buisson has emerged, looks very much like our conservative establishment; and not surprisingly, Buisson’s efforts have generally met with skepticism from the French populist right. Scott is correct, by the way, not to bring into his piece a longtime acquaintance of mine, Alain de Benoist, progenitor of the not very new Nouvelle Droite. Benoist has been active as a publicist since the 1960s but has moved about so fitfully in his political stances, from supporting French Algeria to being an identitarian multiculturalist hoping to turn Europe into a collection of independent ethnic groups from all over the planet, that it may be hard to associate him specifically with those tendencies that Scott discusses.

I would not have included in this commentary on the French populist, nationalist right either the French social commentator Alain Finkielkraut or the Sorbonne professor Pierre Manent. Manent may be described (and indeed has described himself) as a French disciple of Leo Strauss; he has cultivated close relations with American neoconservatives for many decades. Although he has written critically about Muslim immigration and the erosion of European identity, it is hard to view this political theorist as being in the same ideological boat with Zemmour, Gallou, and the Front National. Despite Finkielkraut’s enthusiasm for the anti-democrat Martin Heidegger, he too seems to be something of a liberal-democratic centrist, and perhaps one who is nostalgic for an older left. Finkielkraut has gained publicity by criticizing the practice of allowing Muslim girls to wear head coverings (foulards) to public schools. But he also opposes with almost equal vigor the association of Christian and other religious symbols from what from his perspective should be an immaculately secular French educational system. Finally Finkielkraut holds a globalist vision of France as the source of the “rights of man,” a vision that sounds very much like the neoconservatives’ concept of America as a universal “propositional nation.”

Manent and Finkielkraut, it may be argued, are holdovers from the 1980s, when there was a thriving sodality of French neoconservatives, a company to which I would also attach the names Jean-Marie Benoist, Guy Sorman, and Jean-Francois Revel. This sodality, which arose in the wake of the victories of Reagan and Thatcher and was irrigated with American foundation funds, is well on its way to dissolving. It has little to do with the more genuine or more serious French right that Scott has presented. This, bear in mind, is not a value judgment, but an effort to put people in the proper political categories.

Paul Gottfried is the author of Leo Strauss and the American Conservative Movement.

lundi, 20 mars 2017

Le slavophilisme: un romantisme conservateur russe

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Le slavophilisme: un romantisme conservateur russe

Profondément influencé par l’idéalisme allemand, tout en s’enracinant dans l’histoire russe et la foi orthodoxe, le slavophilisme propose une solution originale et dialectique au dilemme romantique de la modernité. Par son rejet simultané du despotisme autoritaire et de l’individualisme capitaliste, cette utopie conservatrice serait riche d’enseignement pour une Russie aujourd’hui encore à la recherche d’une nouvelle voie.

Entre tradition et modernité, le XIXe siècle est pour la Russie un siècle de questionnements : la Russie est-elle un pays sans passé, excroissance orientale et arriérée de la civilisation européenne à laquelle elle doit s’assimiler pour enfin rentrer dans l’histoire, ou bien est-elle porteuse d’une civilisation propre, à mi-chemin entre Orient et Occident, qu’elle se doit de faire fleurir ?

C’est de ce questionnement que naît un mouvement effervescent et complexe, influencé par la modernité européenne, mais proclamant la richesse et la créativité du peuple russe. Les tableaux d’Ivanov, les symphonies de Glinka et les poèmes de Pouchkine, tous clament haut et fort la dignité de l’âme russe, porteuse d’un message à la fois universel et profondément enraciné. Le slavophilisme, qui s’épanouit de 1830 à 1860, est, de ce mouvement, la branche philosophique.

C’est par l’influence de l’idéalisme, mais surtout du romantisme allemand, lui-même naissant politiquement d’une opposition nationale et mystique à la France des Lumières, que les slavophiles construisirent leur rejet de l’Europe. Ainsi du même coup s’inspirent-ils d’un mouvement typiquement européen et rejettent-ils l’Occident. C’est donc à l’image du romantisme lui-même, « rejet moderne de la modernité » au « caractère fabuleusement contradictoire »1, que les slavophiles produisirent une idéologie originale : romantique, conservatrice, nationaliste, mais surtout profondément dialectique, mêlant désir de conservation et volonté d’émancipation du peuple et de l’individu.

La Russie comme solution à l’impasse moderne

Pour les slavophiles, le paradoxe entre inspiration occidentale et rejet de l’Occident n’est en réalité qu’apparent : le slavophilisme propose à chaque fois l’idée russe comme aboutissement de la recherche dialectique du romantisme occidental.

Ainsi, par exemple, à l’antinomie philosophique et épistémologique entre foi et raison, les slavophiles proposent une solution typiquement romantique d’union des contraires : ils reprennent et mènent à son aboutissement la critique, au nom de l’intuition intellectuelle et de la Révélation, du rationalisme hégélien par Schelling2. S’ils critiquent la raison instrumentale, lit de Procuste pour la psyché humaine, qui participe à l’éclatement moderne de la personnalité et qui ne peut appréhender substantiellement la réalité du monde, ils ne professent pas pour autant un mysticisme antirationaliste. Acceptant la raison instrumentale comme une des puissances de l’esprit, mais sans la considérer comme la plus grande, ils préconisent sa soumission à un ensemble surplombant. Mobilisant les Pères Grecs de l’Église (Maxime le Confesseur et Isaac le Syrien notamment), qui selon eux leur permettent de dépasser le rationalisme occidental dans lequel même Schelling reste empêtré, ils appellent à l’union de toutes les facultés humaines (analytiques, intuitives et sensitives) dans un « savoir intégral » sous l’égide unificatrice de la foi et de l’amour chrétien, véritable centre irradiant de la personnalité.

De manière analogue, ils proposent comme solution au dilemme fondamental du romantisme, entre individualisme et holisme, la commune paysanne russe. Rejetant l’Occident rationaliste tant dans son catholicisme despotique (« unité sans liberté ») que dans son protestantisme libéral et anomique (« liberté sans unité »), les slavophiles proposent comme solution à la problématique romantique l’orthodoxie russe, religion de liberté et communion fraternelle des hommes. Leur vision organiciste se veut éloignée du holisme catholique car ils souhaitent non pas l’étouffement, mais l’émancipation de la personne. Néanmoins, contrairement au capitalisme individualiste qui ne propose comme réalisation individuelle qu’un conformisme grégaire, ils imaginent la réalisation de la personnalité comme investissement de l’individu au service de la communauté. L’individu est pour eux une note de musique quand le collectif en est la symphonie. Atomisé, chaque individu est insignifiant, mais conjugués collectivement, tous s’élèvent harmonieusement, chaque note différente prenant une saveur plus riche et subtile de par son immersion dans l’ensemble symphonique.

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Ivan Kireievski

Cette recherche dialectique permet aux slavophiles d’être, malgré leur rejet de la modernité et de l’Europe, plus qu’un simple mouvement conservateur. Leur conservatisme, expression de la nostalgie utopique d’un âge perdu qu’il s’agit de retrouver dans le futur sous une forme nouvelle, est donc bien loin de ce que l’on entend souvent par ce terme, c’est-à-dire la défense de l’ordre social et des privilèges.

Tenant pour beaucoup d’une forme d’anarchisme chrétien, les slavophiles se font des critiques de l’État impérial bureaucratique qu’ils voient comme une puissance étrangère profondément déconnectée de la nation organique russe. Au mythe tsariste de la « Troisième Rome », ils préfèrent l’idéal des petites communautés paysannes autonomes. C’est aussi au nom du christianisme et de son principe d’égalité entre les hommes, qu’ils refusent l’analogie monarchique du berger (le roi) et du troupeau (les sujets), le seul berger pouvant n’être que Dieu lui-même. Mêlant orthodoxie et romantisme, c’est à un populisme chrétien qu’ils s’apparentent quand ils exigent l’abolition du servage pour libérer la nation du joug de la tyrannie et parlent de « souveraineté du peuple »3. Il ne faut pas se leurrer pour autant, leur anarchisme chrétien n’est en rien insurrectionnel, car méfiants vis-à-vis du politique et ayant en horreur la tabula rasa, ils pensent toute évolution comme devant être le produit organique de la société.

Messianisme russe : entre particularisme et universalisme

Profondément optimistes, les slavophiles pensent, à l’instar de Hegel, que chaque nation doit successivement jouer un rôle particulier dans l’avancée de l’humanité. Selon eux, c’est désormais au tour de la Russie, puissance jeune, fraîche, vigoureuse et organique, de donner l’impulsion qui permettrait l’accession de l’espèce humaine à un niveau de conscience supérieur. C’est d’ailleurs en cela que, parfois, ils ne rejettent pas unilatéralement la modernité européenne et qu’ils ne considèrent pas, à la différence de beaucoup de réactionnaires, que toute l’Europe est à rejeter. Au contraire, ils lui concèdent un certain rôle productif dans l’avancée de l’humanité, rôle qu’elle n’est plus en mesure d’accomplir et qu’elle doit donc de ce fait céder à un nouveau porteur de flambeau. En affirmant que la Russie peut représenter en elle-même l’humanité entière, en conférant à leur pays un rôle messianique, les slavophiles parviennent surtout à dépasser la contradiction entre l’universel et le particulier. Leur amour et leur combat pour la Russie devenant ainsi un combat pour l’ensemble du genre humain, leur nationalisme se transformant en humanisme universaliste.

Schelling.pngÀ la plainte de Schelling (ci-contre) contre une foi occidentale trop profondément infusée de rationalisme et faisant état de sa difficulté de créer une religion « pour soi-même » qui en soit épargnée, succède son appel à la Russie comme étant « destinée à quelque chose de grand ». Cette main tendue, les slavophiles la saisissent en se présentant comme ceux qui ont trouvé la solution au problème romantique : la Russie orthodoxe.

Néanmoins, force est de constater le caractère idéaliste de leur propos. La Russie, telle qu’elle existe au XIXe siècle, tient bien plus d’un despotisme classique que d’une solution au dilemme de la modernité et, bien souvent, les slavophiles eux-mêmes, peu exempts de contradictions, s’en rendent compte. Parfois, ils imputent les défauts de la Russie aux réformes modernisatrices de Pierre le Grand et, ce faisant, ils rejettent systématiquement l’Occident sous toutes ses formes et s’affirment comme essentiellement réactionnaires. D’autres fois, avec une disposition plus dialectique, ils estiment l’esprit de liberté de l’Europe capable de s’unir à la substance de l’orthodoxie russe, et promettent ainsi un nouvel âge d’or pour l’humanité.

En somme, tantôt la Russie est le remède unique au problème moderne exclusivement du fait de ses qualités organiques épargnées de l’influence nihiliste de l’Occident, tantôt elle en est la solution. Car en recueillant l’étincelle de liberté européenne, elle saura sortir de son archaïsme et de son particularisme médiéval pour devenir une synthèse universelle, à l’image du slavophilisme lui-même, qui ajoute à l’héritage multiséculaire de la philosophie slave et orthodoxe le meilleur du romantisme européen.

À cette hésitation devant la nécessité de rejeter ou non intégralement l’Europe, Dostoïevski, héritier du slavophilisme, tranche en faveur de la deuxième solution dans son célèbre Discours sur Pouchkine. Comme Pouchkine, qui sut s’inspirer de la littérature européenne tout en restant profondément russe, la Russie doit dépasser et sublimer la contribution de l’Europe à l’esprit humain, non pas la nier et la rejeter.

Notes

1Michael Löwy et Robert Sayre, Révolte et Mélancolie, Payot, 1992, p.7

2 Guy Planty-Bonjour, Hegel et la pensée philosophique en Russie, 1830-1917, Nijhoff, 1974, pp.122-125

3Alexandre RACU, « From Ecclesiology to Christian Populism. The Religious and Political Thought of Russian Slavophiles », South East European Journal of Political Science, Vol. II, n°1 & 2, 2014, p.39

Le slavophilisme: un romantisme conservateur russe

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Le slavophilisme: un romantisme conservateur russe

Profondément influencé par l’idéalisme allemand, tout en s’enracinant dans l’histoire russe et la foi orthodoxe, le slavophilisme propose une solution originale et dialectique au dilemme romantique de la modernité. Par son rejet simultané du despotisme autoritaire et de l’individualisme capitaliste, cette utopie conservatrice serait riche d’enseignement pour une Russie aujourd’hui encore à la recherche d’une nouvelle voie.

Entre tradition et modernité, le XIXe siècle est pour la Russie un siècle de questionnements : la Russie est-elle un pays sans passé, excroissance orientale et arriérée de la civilisation européenne à laquelle elle doit s’assimiler pour enfin rentrer dans l’histoire, ou bien est-elle porteuse d’une civilisation propre, à mi-chemin entre Orient et Occident, qu’elle se doit de faire fleurir ?

C’est de ce questionnement que naît un mouvement effervescent et complexe, influencé par la modernité européenne, mais proclamant la richesse et la créativité du peuple russe. Les tableaux d’Ivanov, les symphonies de Glinka et les poèmes de Pouchkine, tous clament haut et fort la dignité de l’âme russe, porteuse d’un message à la fois universel et profondément enraciné. Le slavophilisme, qui s’épanouit de 1830 à 1860, est, de ce mouvement, la branche philosophique.

C’est par l’influence de l’idéalisme, mais surtout du romantisme allemand, lui-même naissant politiquement d’une opposition nationale et mystique à la France des Lumières, que les slavophiles construisirent leur rejet de l’Europe. Ainsi du même coup s’inspirent-ils d’un mouvement typiquement européen et rejettent-ils l’Occident. C’est donc à l’image du romantisme lui-même, « rejet moderne de la modernité » au « caractère fabuleusement contradictoire »1, que les slavophiles produisirent une idéologie originale : romantique, conservatrice, nationaliste, mais surtout profondément dialectique, mêlant désir de conservation et volonté d’émancipation du peuple et de l’individu.

La Russie comme solution à l’impasse moderne

Pour les slavophiles, le paradoxe entre inspiration occidentale et rejet de l’Occident n’est en réalité qu’apparent : le slavophilisme propose à chaque fois l’idée russe comme aboutissement de la recherche dialectique du romantisme occidental.

Ainsi, par exemple, à l’antinomie philosophique et épistémologique entre foi et raison, les slavophiles proposent une solution typiquement romantique d’union des contraires : ils reprennent et mènent à son aboutissement la critique, au nom de l’intuition intellectuelle et de la Révélation, du rationalisme hégélien par Schelling2. S’ils critiquent la raison instrumentale, lit de Procuste pour la psyché humaine, qui participe à l’éclatement moderne de la personnalité et qui ne peut appréhender substantiellement la réalité du monde, ils ne professent pas pour autant un mysticisme antirationaliste. Acceptant la raison instrumentale comme une des puissances de l’esprit, mais sans la considérer comme la plus grande, ils préconisent sa soumission à un ensemble surplombant. Mobilisant les Pères Grecs de l’Église (Maxime le Confesseur et Isaac le Syrien notamment), qui selon eux leur permettent de dépasser le rationalisme occidental dans lequel même Schelling reste empêtré, ils appellent à l’union de toutes les facultés humaines (analytiques, intuitives et sensitives) dans un « savoir intégral » sous l’égide unificatrice de la foi et de l’amour chrétien, véritable centre irradiant de la personnalité.

De manière analogue, ils proposent comme solution au dilemme fondamental du romantisme, entre individualisme et holisme, la commune paysanne russe. Rejetant l’Occident rationaliste tant dans son catholicisme despotique (« unité sans liberté ») que dans son protestantisme libéral et anomique (« liberté sans unité »), les slavophiles proposent comme solution à la problématique romantique l’orthodoxie russe, religion de liberté et communion fraternelle des hommes. Leur vision organiciste se veut éloignée du holisme catholique car ils souhaitent non pas l’étouffement, mais l’émancipation de la personne. Néanmoins, contrairement au capitalisme individualiste qui ne propose comme réalisation individuelle qu’un conformisme grégaire, ils imaginent la réalisation de la personnalité comme investissement de l’individu au service de la communauté. L’individu est pour eux une note de musique quand le collectif en est la symphonie. Atomisé, chaque individu est insignifiant, mais conjugués collectivement, tous s’élèvent harmonieusement, chaque note différente prenant une saveur plus riche et subtile de par son immersion dans l’ensemble symphonique.

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Ivan Kireievski

Cette recherche dialectique permet aux slavophiles d’être, malgré leur rejet de la modernité et de l’Europe, plus qu’un simple mouvement conservateur. Leur conservatisme, expression de la nostalgie utopique d’un âge perdu qu’il s’agit de retrouver dans le futur sous une forme nouvelle, est donc bien loin de ce que l’on entend souvent par ce terme, c’est-à-dire la défense de l’ordre social et des privilèges.

Tenant pour beaucoup d’une forme d’anarchisme chrétien, les slavophiles se font des critiques de l’État impérial bureaucratique qu’ils voient comme une puissance étrangère profondément déconnectée de la nation organique russe. Au mythe tsariste de la « Troisième Rome », ils préfèrent l’idéal des petites communautés paysannes autonomes. C’est aussi au nom du christianisme et de son principe d’égalité entre les hommes, qu’ils refusent l’analogie monarchique du berger (le roi) et du troupeau (les sujets), le seul berger pouvant n’être que Dieu lui-même. Mêlant orthodoxie et romantisme, c’est à un populisme chrétien qu’ils s’apparentent quand ils exigent l’abolition du servage pour libérer la nation du joug de la tyrannie et parlent de « souveraineté du peuple »3. Il ne faut pas se leurrer pour autant, leur anarchisme chrétien n’est en rien insurrectionnel, car méfiants vis-à-vis du politique et ayant en horreur la tabula rasa, ils pensent toute évolution comme devant être le produit organique de la société.

Messianisme russe : entre particularisme et universalisme

Profondément optimistes, les slavophiles pensent, à l’instar de Hegel, que chaque nation doit successivement jouer un rôle particulier dans l’avancée de l’humanité. Selon eux, c’est désormais au tour de la Russie, puissance jeune, fraîche, vigoureuse et organique, de donner l’impulsion qui permettrait l’accession de l’espèce humaine à un niveau de conscience supérieur. C’est d’ailleurs en cela que, parfois, ils ne rejettent pas unilatéralement la modernité européenne et qu’ils ne considèrent pas, à la différence de beaucoup de réactionnaires, que toute l’Europe est à rejeter. Au contraire, ils lui concèdent un certain rôle productif dans l’avancée de l’humanité, rôle qu’elle n’est plus en mesure d’accomplir et qu’elle doit donc de ce fait céder à un nouveau porteur de flambeau. En affirmant que la Russie peut représenter en elle-même l’humanité entière, en conférant à leur pays un rôle messianique, les slavophiles parviennent surtout à dépasser la contradiction entre l’universel et le particulier. Leur amour et leur combat pour la Russie devenant ainsi un combat pour l’ensemble du genre humain, leur nationalisme se transformant en humanisme universaliste.

Schelling.pngÀ la plainte de Schelling (ci-contre) contre une foi occidentale trop profondément infusée de rationalisme et faisant état de sa difficulté de créer une religion « pour soi-même » qui en soit épargnée, succède son appel à la Russie comme étant « destinée à quelque chose de grand ». Cette main tendue, les slavophiles la saisissent en se présentant comme ceux qui ont trouvé la solution au problème romantique : la Russie orthodoxe.

Néanmoins, force est de constater le caractère idéaliste de leur propos. La Russie, telle qu’elle existe au XIXe siècle, tient bien plus d’un despotisme classique que d’une solution au dilemme de la modernité et, bien souvent, les slavophiles eux-mêmes, peu exempts de contradictions, s’en rendent compte. Parfois, ils imputent les défauts de la Russie aux réformes modernisatrices de Pierre le Grand et, ce faisant, ils rejettent systématiquement l’Occident sous toutes ses formes et s’affirment comme essentiellement réactionnaires. D’autres fois, avec une disposition plus dialectique, ils estiment l’esprit de liberté de l’Europe capable de s’unir à la substance de l’orthodoxie russe, et promettent ainsi un nouvel âge d’or pour l’humanité.

En somme, tantôt la Russie est le remède unique au problème moderne exclusivement du fait de ses qualités organiques épargnées de l’influence nihiliste de l’Occident, tantôt elle en est la solution. Car en recueillant l’étincelle de liberté européenne, elle saura sortir de son archaïsme et de son particularisme médiéval pour devenir une synthèse universelle, à l’image du slavophilisme lui-même, qui ajoute à l’héritage multiséculaire de la philosophie slave et orthodoxe le meilleur du romantisme européen.

À cette hésitation devant la nécessité de rejeter ou non intégralement l’Europe, Dostoïevski, héritier du slavophilisme, tranche en faveur de la deuxième solution dans son célèbre Discours sur Pouchkine. Comme Pouchkine, qui sut s’inspirer de la littérature européenne tout en restant profondément russe, la Russie doit dépasser et sublimer la contribution de l’Europe à l’esprit humain, non pas la nier et la rejeter.

Notes

1Michael Löwy et Robert Sayre, Révolte et Mélancolie, Payot, 1992, p.7

2 Guy Planty-Bonjour, Hegel et la pensée philosophique en Russie, 1830-1917, Nijhoff, 1974, pp.122-125

3Alexandre RACU, « From Ecclesiology to Christian Populism. The Religious and Political Thought of Russian Slavophiles », South East European Journal of Political Science, Vol. II, n°1 & 2, 2014, p.39

mercredi, 22 février 2017

A Review of The Great Purge: The Deformation of the Conservative Movement

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Where Conservatism Went Wrong:
A Review of The Great Purge: The Deformation of the Conservative Movement

Review:

Paul E. Gottfried & Richard B. Spencer (eds.)
The Great Purge: The Deformation of the Conservative Movement [2]
Arlington, Va.: Washington Summit Publishers, 2015

All political movements need a history, and such histories, if well-constructed, almost always coalesce into myth. Once mythologized, a movement’s past can inform its present members about its reason for being, its need for continuing, and its plans for the future. And this can be accomplished quickly – and without the need for study or research – in the form of what Edmund Burke called “prejudice.” “Prejudice,” Burke says [3], “is of ready application in the emergency; it previously engages the mind in a steady course of wisdom and virtue, and does not leave the man hesitating in the moment of decision, skeptical, puzzled, and unresolved.”

Prejudice is a time-saver, in other words, and it puts everyone on the same page. These are two invaluable things for any movement which aims to effect political change. For those who wish to participate in any of the various factions of the Alt Right and learn its history and myth, they do not need to go much farther than The Great Purge: The Deformation of the Conservative Movement.

Edited by Paul Gottfried of the H. L. Menken Club and Richard Spencer of Radix Journal, The Great Purge discusses the march of the once-mighty American conservative movement towards the abject irrelevance it faces today. This took about fifty years, but the villains of this inquisition managed to purge conservatism of its conservatives and replace them with a globalist elite which kowtows to political correctness. The villains, of course, are National Review founder and publisher William F. Buckley (an unflattering photo of whom graces the book’s cover) and a cabal of refugees from the Left known as “neoconservatives.” The Great Purge, as Spencer tells us, is less a “full chronicling of these purges,” and more a “phenomenological history of conservatism. It seeks to understand how its ideology . . . functioned within its historic context and how it responded to power, shifting conceptions of authority, and societal changes.”

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The book presents seven essays, with a foreword by Spencer and an afterward by VDARE.com founder and former National Review writer Peter Brimelow. In between, we have essays from established Dissident Right luminaries such as Gottfried, William Regnery, and John Derbyshire. Sam Francis, perhaps one of the godfathers of the Alt Right, who passed away in 2005, contributes a comprehensive and quite useful philosophical treatise on how mainstream conservatism devolved into the toothless friend of the Left it has become today. Rounding out the remainder is American Revolutionary Vanguard founder Keith Preston, professor and writer Lee Congdon, and independent author and scholar James Kalb.

So, according to myth, William F. Buckley founded his conservative magazine National Review in the mid-1950s and revitalized a flagging conservative ideology. At the time, liberalism in its various forms enjoyed near-complete hegemony in academia, enough to prompt scholar Lionel Trilling by mid-century to announce that conservatism, at least as it had been embodied by what we now call the Old Right, was dead. Buckley, along with other conservative thinkers such as Russell Kirk and popular authors like Ayn Rand, proved that reports of conservatism’s death were a tad overstated. Thanks to Buckley, conservatism now had the intellectual heft to resist the Left, both foreign and domestic. As Spencer describes it, this entailed promoting free-market capitalism over Soviet Communism, erecting the Christian West as a bulwark against Soviet atheism, and pushing for an aggressive foreign policy both to thwart Soviet militarism and promote the interests of Israel. The New Right was born.

Enter the neocons. Disenchanted by the manifest failures of Communism, these former Leftists, led by Irving Kristol and Norman Podhoretz, began testing the waters in conservative circles by the 1970s. The neocons shared much of the New Right’s anti-Soviet belligerence and loyalty towards Israel. Having given up on the New Deal and other big-government initiatives, the neocons were equally uncomfortable with free-market capitalism. Sam Francis quotes Irving Kristol at length, describing how the welfare state should not be eradicated, but altered to create a “social insurance state.”

Most importantly, the neocons promoted a Wilsonian “global and cosmopolitan world order” which sought to greatly increase America’s role in foreign affairs, often through military interventionism. In particular, democracy was the great talisman which could civilize the world – whether the world wanted to be civilized or not. Bolstered by their faith in the Democratic Peace Theory, which posits that democracies do not wage war upon each other, the neocons transferred the messianic fervor of Communism to democratization and never looked back. Lee Congdon’s entire essay. “Wars to End War,” rails against such “morality-driven foreign policy” and how it co-opted conservatism almost completely. “Pluralism, (human) rights, and democracy,” as stated by Charles Krauthammer, became something of a rallying cry for the neocons. Against such high-minded egalitarianism, which opened the door for feminism, gay rights, race-mixing, and other by-products of democratic freedom, the traditional conservative arguments began to crumble.

Congdon quotes Pat Buchanan as defending true conservatism when he wrote in 2006 that America is bound together by “the bonds of history and memory, tradition and custom, language and literature, birth and faith, blood and soil.” This is an outright rejection of the neocon claim of America being a “proposition nation” in which citizens are “bound by ideals that move us beyond our backgrounds,” to quote George W. Bush from his first inaugural address. Essentially, if you believed in putting America first, or had no interest in foreign wars, or took the libertarian ideal of limited government seriously, or (most importantly) professed a tribal or familial fealty to the white race, then you had no place among the neocons or in the New Right.

And there to police you and expunge you into the wilderness, if need be, was none other than Mr. Buckley himself.

Both Paul Gottfried and William Regnery provide first-hand accounts of the purges, as well as some historical perspective on them. For example, according to Gottfried, Buckley banished the John Birch Society from respectable conservatism in the 1960s not because of anti-Semitism, but because the Birchers expressed insufficient hawkishness against the North Vietnamese and in the Cold War in general. This point is echoed later in the volume by Keith Preston. It seems that any anti-Semitic aspect in the early victims of the purge was purely incidental.

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That didn’t remain the case, of course. What I find most striking and ironic about The Great Purge is that the “racist” infractions of many of the purge victims were so slight, so indirect, and so buried in one’s past that to summarily expurgate a person on those grounds required almost Soviet levels of behind-the-scenes machinations and ruthlessness. Gottfried explains that his offense was to merely assume a leadership role in the H.L. Menken Club, which gives a platform to people “who stress hereditary cognitive differences.” For this, the Intercollegiate Studies Institute (ISI) severed all ties with him. Another example is Joe Sobran, who was labeled an anti-Semite by Buckley and banished from the National Review in the late 1980s because, as Gottfried explains, Sobran “noticed the shifting meaning of ‘anti-Semite,’ from someone who hates Jews to someone who certain Jews in high places don’t like.”

William Regnery relates how he had been banished from the ISI as well, an organization to which his grandfather, father, and uncles had very close ties for many years. Regnery’s offense? He spoke at an American Renaissance study group in 2005 and promoted “building a sense of racial unity.” For this, he faced an anonymous charge from ISI and was tried among his peers, only one of whom voted to keep him on. Seventeen voted to expel him, and expelled he was.

Another person who pops up a lot in The Great Purge is Jason Richwine, a junior researcher who lost his job at the Heritage Foundation in 2013. It was discovered that his approved doctoral thesis from years earlier contained a fully supported statistic which pointed to the lower than average IQ of many immigrant groups. For this, and for fear of causing too much consternation among Leftist elites, the Heritage Foundation determined that Richwine had to go, his permanently sullied reputation notwithstanding. Certainly, mainstream conservatives know how and when to eat their own – unlike the Left, of course. As Regnery aptly points out, “Media Matters would never have cashiered a researcher on the strength of conservative ire.”

This only cracks the surface of the damage the Bill Buckley mentality has done to the Right over the years. John Derbyshire and Peter Brimelow relate how their more deliberate infractions got them evicted from the movement. Keith Preston describes how, despite the New Right’s professed desire to limit government, it did absolutely nothing to stop its near-exponential growth. In The Great Purge, Buckley and his epigones are called nearly every name in the book, from cowardly to cannibalistic, yet Regnery attributes much of this betrayal to something a little more mundane: complacency. Buckley and his people were simply unwilling to give up their cushy lifestyles in order to combat the Left in any meaningful way. As a result, they put tight leashes on anyone who did.

Perhaps the biggest surprise in this volume is the thirty-five page essay from Sam Francis, which was written back in 1986. Francis, who suffered his own purge from The Washington Times in the 1990s thanks to Dinesh D’Souza, provides a philosophical vocabulary to explain the fall of conservatism in America. It was the slow usurpation of the Old Right, in other words “traditionalist and bourgeois ideologies, centering on the individual as moral agent, citizen, and economic actor” by a “managerial elite” which did in conservatism. This “managerial humanism,” according to Francis, espoused

a collectivist view of the state and economy and advocated a highly centralized regime largely unrestrained by traditional legal, constitutional, and political barriers. It rejected or regarded as backward, repressive, or obsolete the institutions and values of traditional and bourgeois society – its loyalties to the local community, traditional religion and moral beliefs, the family and social and political differentiation based on class, status, and property – and it articulated an ideal of man “liberated” from such constraints and re-educated or redesigned into a cosmopolitan participant in the mass state economy of the managerial system.

This certainly is an apt description of the Left, and as more and more neocons joined the conservative movement, the more apparent it became that they were bringing this managerial humanism along with them. This cultural shift, of course, had deleterious effects across the board for the Right, not least of which was separating it from its stated purpose and weakening its resolve to combat change. In characteristic form, Francis ends his essay with a prediction, this one quite dire:

If neoconservative co-optation and the dynamics of the continuing managerial revolution deflect the American Right from [its] goal, the result will not be the renaissance of America and the West but the continuation and eventual fulfillment of the goals of their most ancient enemies.

If The Great Purge has any flaws, it’s of omission, which isn’t really a flaw since Spencer copped to it in his Foreword. This book is not a history, but rather a collection of reminiscences and musings on the state of the Right. So, it’s not surprising that many things are left out. Still, I wish more detail had been provided in places. It is possible, for example, that there was more to the Sobran affair than what Gottfried and others provide. Sobran’s split with Buckley may have spoken as much to Buckley’s sincere philo-Semitism and his desire not to appear anti-Semitic as it did to Sobran’s desire (or need) to speak out against Israel. The whole thorny issue of whether or not this constitutes anti-Semitism was covered thoroughly (and perhaps ad nauseum) in In Search of Anti-Semitism [4], Buckley’s 1992 recounting of the affair. But it would have been nice to hear a different perspective from one who was around back then.

Further, The Great Purge seems to let Buckley off the hook for not banishing the John Birch Society because of anti-Semitism, yet fails to mention (at least in my reading) any mention of Buckley’s early purge of writers from The American Mercury, which was, in Buckley’s words, “anti-Semitic.” Therefore, Buckley showed his philo-Semitic stripes early on, and that may have informed some of his attitude vis-a-vis the John Birch Society.

The Jewish Question in general is also never explored. While not absolutely necessary to the subject, I’m sure it would have been interesting at the very least, given how eighty to ninety percent of the neoconservatives named in the book are obviously Jewish. Really, it’s impossible not to notice the nigh-homogeneous ethnic makeup of the neocons who appear over and over in The Great Purge like a gang of irrepressible supervillains. Such a list renders parenthesis-echoing utterly superfluous: Irving Kristol, Norman Podheretz, Charles Krauthammer, David Frum, Daniel Bell, Nathan Glazer, Seymour Lipset, Ben Wattenberg, Elliott Abrams, Michael Ledeen, Max Boot, David Gerlenter, Allen Weinstein, William Kristol, Robert Kagan, and Paul Wolfowitz.

You could practically host a baseball game with such a lineup. And is it all a huge coincidence? Well, I guess we’ll just have to wait for the sequel to find out.

In the meantime, however, The Great Purge does a magnificent job of myth-making for the Alt Right. It spells out our origins and purpose, and describes the challenges and betrayals the older generation of conservatives had to face while remaining true to the nationalist, traditionalist, and racialist ideals which made Western civilization great to begin with. Most importantly, The Great Purge shows what happens when you give up on winning and instead compromise with the enemy. You eventually become him. And at no point will your pettiness and spite become more apparent than when you turn on your own.

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