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lundi, 19 avril 2010

Les thèses postsionistes de Shlomo Sand sur "l'invention du peuple juif"

Robert STEUCKERS :

Les nouvelles thèses postsionistes de Shlomo Sand sur « l’invention du peuple juif »

 

Brève conférence prononcée à la tribune du « Cercle de Bruxelles », le 16 mars 2010

 

shlomosand_1240433954.jpgShlomo Sand, historien israélien attaché à l’Université de Tel Aviv, ancien étudiant de l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, par ailleurs spécialiste de l’œuvre de Georges Sorel, a sorti en 2008 un ouvrage aux éditions Fayard, intitulé Comment le peuple juif fut inventé, dont la réception, d’abord timide, vient d’être « boostée » par la sortie de l’ouvrage en livre de poche, dans la collection « Champs » chez Flammarion, où vient également de sortir son volume précédent, datant de 2006 et intitulé Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël. Ces deux livres sont de véritables pavés dans la mare, dans la mesure où ils bouleversent bien des idées reçues, des vérités propagandistes ou des certitudes religieuses, juives ou autres. Tout ouvrage secouant de la sorte autant de certitudes établies mérite évidemment la lecture. Mais une lecture, si possible, qui resitue la matière dans son contexte, dans le contexte de son éclosion au sein des débats qui animent depuis près d’un quart de siècle la scène intellectuelle israélienne, voire de la diaspora juive toute entière.

 

D’abord, et j’anticipe ici mon exposé qui sera prononcé bientôt à Genève pour le Cercle Proudhon, il me paraît nécessaire de redéfinir ce qu’est le sionisme et de le resituer dans le contexte de son émergence dans la diaspora du 19ième siècle et sur la terre palestinienne. Généralement, l’historiographie simpliste véhiculée par les médias et le monde journalistique nous campe un conflit binaire, opposant, d’une part, les protagonistes d’un intifada permanent et, d’autre part, une armée israélienne condamnée à perpétuité à des opérations musclées de maintien de l’ordre. Ce conflit binaire, où les uns comme les autres se parent de toutes les vertus et diabolisent leurs adversaires, n’est pas aussi schématique qu’on en est venu à le croire au fil de centaines sinon de milliers d’émissions télévisées qui ne brillent généralement pas par la profondeur de leurs analyses. Si le sionisme et le nationalisme palestinien sont aujourd’hui les forces les plus visibilisées du conflit israélo-arabe, on omet de tenir compte de bon nombre de facteurs qui ont pourtant contribué à sa genèse et qui influent encore et toujours, directement ou indirectement, sur son déroulement.

 

L’actuel conflit israélo-palestinien ne peut se comprendre dans sa plénitude que si l’on connaît bien toutes les étapes du développement de l’idéologie et de la pratique sionistes ; tous les aléas du nationalisme palestinien, lancé par le Mufti de Jérusalem à la fin des années 20 du 20ième siècle pour se poursuivre après 1948 avec la création du Fatah, avec les vicissitudes de son histoire et avec la création assez récente de son ennemi, le Hamas ; toutes les positions successives des multiples représentants de la dynastie hachémite, depuis leur engagement aux côtés de l’empire britannique pendant la première guerre mondiale avec le fameux Lawrence d’Arabie, avec les tentatives de Fayçal de se faire proclamer roi de Syrie en se heurtant aux Français dans les années 20, avec la politique des rois jordaniens, issus du même clan, en 1948 et face aux réfugiés palestiniens après le désastre arabe de juin 1967 ; toute l’évolution du nationalisme grand-syrien (dont le Mufti fut au départ un adepte), depuis la grande révolte des années 20 jusqu’aux positions d’Hafez El-Assad et de son successeur. On oublie généralement que la notion de Palestine était bien floue sous l’empire ottoman et qu’on parlait plutôt de vilayet et de sandjak de Damas ou de Jérusalem, englobant ces entités administratives de la Sublime Porte dans un ensemble grand-syrien, bien plus vaste dans ses dimensions.

 

Cinq vagues d’immigration juive en Palestine

 

Le sionisme va s’affirmer après cinq vagues d’immigrants juifs.

La première de ces vagues commence en 1881, immédiatement après l’assassinat du Tsar Alexandre II, qui déclenche, partout dans l’empire russe, des débordements antijuifs.

La seconde vague arrive après l’échec de la révolution russe de 1905, consécutive à l’effondrement de l’armée et de la marine russes face au Japon, nouvelle puissance dans la zone pacifique. Cette immigration de 1905 est fortement teintée de socialisme révolutionnaire et de marxisme. Elle tentera d’infléchir l’idéologie sioniste dans un sens socialiste, voudra faire d’une Palestine fortement judaïsée, par l’effet du Retour, un modèle de société idéale, un système de nouveaux phalanstères socialistes et égalitaires qu’aurait été le réseau des kibboutzim. Elle heurtera la sensibilité traditionnelle des habitants autochtones, musulmans, chrétiens et juifs (l’ancien peuplement, dit « Vieux Yishuv »), créant de la sorte les premiers ferments de l’hostilité que voueront et la population arabe musulmane/chrétienne et les traditionnalistes juifs à l’endroit des nouveaux immigrants.

La troisième vague arrive après la révolution russe de 1917 et compte, cette fois, bon nombre de non communistes, de libéraux voire de conservateurs dont certains se mueront, tendances de l’époque obligent, en nationalistes virulents.

La quatrième vague arrive après la prise du pouvoir en Allemagne par les nationaux-socialistes et lorsque l’attitude générale à l’endroit des juifs se détériorera dans des pays comme la Pologne, la Hongrie ou la Roumanie.

La cinquième vague arrive après 1945. On connaît l’épisode du navire « Exodus », dont on a tiré des films et qui fait désormais partie de la mythologie sioniste. Elle consiste essentiellement en « personnes déplacées » qui fuient surtout les systèmes soviétisés qui s’instaurent en Europe centrale et orientale.

 

Shlomo_Sand.jpgL’hétérogénéité relative de ces cinq vagues d’immigration en Palestine fait du sionisme une idéologie à facettes multiples. Certains historiens comptent jusqu’à une trentaine de nuances, exprimées par des partis, des groupes, des cénacles, etc. Grosso modo, pour faciliter la suite du présent exposé (qui n’est pas consacré au sionisme et à ses nuances), disons qu’émergent, dès la création de l’Etat d’Israël une gauche, incarnée par Ben Gourion et centrée autour du Mapai socialiste/travailliste. En théorie, cette gauche souhaite une fusion entre les immigrants juifs et les Arabes autochtones. Après 1948, cette fusion n’aura jamais lieu car personne ne la désirait vraiment : ni les immigrants juifs venus d’Europe et ayant vécu dans des Etats modernes, au style de vie très différent de celui des naturels du pays, ni les Arabes qui adoptent le « rejectionnisme » préconisé par le Mufti de Jérusalem. Cette gauche travailliste restera longtemps au pouvoir, jusqu’en 1977, lors de l’avènement d’une nouvelle coalition de droite, le Likoud, mené par Menahem Begin.  

 

Jabotinsky et l’émergence de la droite sioniste

 

Face à cette première gauche travailliste, qui s’est désintégrée progressivement, à coup de querelles et de scissions, au cours des années 70 après la guerre du Yom Kippour, une droite sioniste voit le jour dès les années 20, principalement sous l’impulsion d’un idéologue, très féru de littérature, surtout de littérature russe, Vladimir Jabotinsky, issu de la diaspora juive de Lituanie (Vilnius). Cet idéologue majeur de la première droite sioniste pose un constat que les historiens ont ultérieurement qualifié de « pessimiste ». Pour lui, la fusion judéo-palestinienne, annoncée à cors et à cris par la propagande des gauches sionistes, n’aura jamais lieu, en dépit des vœux pieux d’une gauche idéaliste, rousseauiste et phalanstérienne. Jabotinsky édulcorera son langage au fil des décennies, ne basculera jamais dans un extrémisme violent et demeurera toujours fidèle à l’alliance anglaise, contrairement à certains de ses fidèles, qui se détourneront de lui, et déclareront la guerre aux Anglais, pariant parfois sur une alliance tactique avec les futures puissances de l’Axe Rome/Berlin. Au sein de son mouvement, baptisé « révisionniste » dans les années 20 et 30 du 20ième siècle, parce qu’il « révisait » les positions du sionisme de gauche, émergera donc assez rapidement une scission, dite « maximaliste », portée par des figures plus aventurières telles Avraham Stern, qui préconisera, à l’instar de l’IRA irlandaise, la révolte générale contre la présence mandataire anglaise et finira assassiné par les services secrets britanniques, le 12 février 1942. Arrivé en Palestine dans les bagages de l’armée polonaise du Général Anders, Menahem Begin prend le relais de Stern et, autour d’une nouvelle structure, le LEHI, relance dès 1944  (donc avant la défaite finale de l’Axe !!) la lutte contre les Britanniques, encore en guerre contre les Allemands en Italie et en Normandie. L’inspiration du LEHI, dont Shamir faisait également partie, provient, comme celle de Stern, du nationalisme irlandais de Michael Collins et du terrorisme russe de la fin du 19ième siècle  (avec, en sus, d’autres sources, russes, polonaises, françaises/blanquistes, etc.). Ce qui étonne l’observateur européen actuel, habitué aux et abruti par les schémas véhiculés par les médias, c’est la proximité de cette droite sioniste avec les mouvements totalitaires allemands et italiens et les contacts qui ont eu lieu entre les services de ces pays et les militants sionistes de droite. Le sionisme actuel, en fait, ne peut pas se donner un brevet d’antifascisme pur ou même d’antinazisme, alors qu’il souhaite, officiellement, que la planète entière s’en donne un.  

 

L’idéologie postsioniste est née du choc ressenti par une bonne moitié de l’opinion publique israélienne lors de l’accession du cartel de Begin au pouvoir en 1977. La filiation idéologico-politique de Begin remonte au Betar, à l’Irgoun et au LEHI. Shamir, lui, était intimement lié au LEHI, successeur du Groupe Stern, inspiré par l’IRA et par la pratique des assassinats mise au point par Michael Collins (et dont procède également le dernier assassinat en règle commis, semble-t-il, par des agents du Mossad contre un leader du Hamas dans les Emirats). Pour l’opinion israélienne inféodée ou influencée par les travaillistes du Mapai, c’était comme si, en 1977, les « fascistes » ou les « terroristes » avaient pris le pouvoir en Israël. Certes, on ne parle pas de « fascisme » à l’endroit de Begin, Shamir et des autres likoudistes, mais de « sionisme militariste ».

 

L’arrivée au pouvoir du Likoud provoque un choc politique et moral

 

Toutes les questions posées par l’école postsioniste sont tributaires de ce choc politique et moral de voir arriver les anciens de l’Irgoun et du LEHI aux commandes d’un Etat qui aurait dû incarner et réaliser les aspirations utopiques des socialistes révolutionnaires russes du 19ième siècle. Les recherches de cette école ont commencé par un examen méticuleux des archives relatives aux événements de 1948, lors du heurt entre sionistes et armées arabes quelques mois avant la proclamation de l’Etat d’Israël. Pour l’école postsioniste, l’année 1948 ne se solde pas par la fuite de masses arabes palestiniennes, incitées par le Mufti et ses partisans à quitter leurs terres mais par une véritable épuration ethnique perpétrée par des maximalistes sionistes formant le noyau dur des milices juives de la Palestine mandataire, futurs cadres de l’armée israélienne. Dans un deuxième temps, les historiens postsionistes vont explorer l’univers mental et idéologique du Betar, du Groupe Stern et de l’Irgoun (ce sera la tâche principale de l’historien Colin Shindler, attaché à diverses universités anglaises). De cette manière, le passé occulté de Begin ou de Shamir a été mis en exergue. Le but était évidemment de leur nuire politiquement et de faire jouer le réflexe antifasciste pour, à terme, ramener la gauche du Mapai au pouvoir. Cette stratégie s’est montré infructueuse sur l’échiquier politique israélien car l’Etat hébreu vit désormais une alternance démocratique semblable à celle d’autres pays de la sphère occidentale. La tentative de déstabiliser la deuxième droite sioniste a permis l’éclosion d’une historiographie nouvelle qui, elle, déstabilise l’Etat tout entier, au point que des actions sont menées pour ôter la parole à certaines figures de proue du postsionisme universitaire, comme le professeur Ilan Pappe, qui, sous diverses pressions et menaces, n’a pas pu donner une leçon publique à une tribune académique de Munich au début de cette année 2010 (Ilan Pappe est l’auteur d’un livre récemment publié chez Fayard en traduction française sur l’épuration ethnique en Palestine en 1948 et l’auteur, auprès de la Cambridge University Press, d’un livre très érudit :  A History of Modern Palestine, 2006, 2nd ed.).  

 

Le postsionisme, très critique à l’égard de ce que l’on appelle désormais la « narration sioniste », s’est développé parallèlement à un retour offensif du quiétisme chez les religieux orthodoxes, dont les racines plongent dans le « Vieux Yishuv ». Pour éviter ainsi l’alliance des modérés du Mapai, attentifs aux recherches des historiens postsionistes, et des quiétistes religieux, qui gripperait la machine étatique et militaire de l’Etat hébreu, on a réanimé une force déjà présente en filigrane dans le cartel de Begin, celle d’un autre fondamentalisme ultra-orthodoxe juif, s’alignant lui, non sur le quiétisme du « Vieux Yishuv » mais sur une surenchère ultra-sioniste.

 

Une reprise des thèses de Koestler sur la « Treizième tribu »

 

Le postsionisme a en quelque sorte ouvert une boîte de Pandore : dans les milieux intellectuels israéliens, on assiste à une course à la surenchère dans la volonté de réfuter les mythes de l’histoire israélienne et juive. La seconde offensive du postsionisme ne s’attaque plus seulement aux mythes entourant l’année 1948, année de la fondation officielle de l’Etat d’Israël. Il remet en question, comme dans le livre de Shlomo Sand, la notion même de « peuple juif ». Pour les exposants de cet aspect-là du postsionisme, l’idée d’un « peuple juif » est pure fiction. En somme, cette veine du postsionisme reprend mutatis mutandis la fameuse thèse de la « treizième tribu », énoncée jadis par Arthur Koestler et qui avait fait grand scandale. Pour Koestler, le gros du peuple juif ne descendait pas des « Judéens », théoriquement chassés en 70 et en 135 par les Romains mais des Khazars, peuple turco-mongol installé entre Volga et Don et converti volontairement au judaïsme avant l’an 1000. La masse des juifs d’Europe orientale et surtout de l’empire russe descendrait en fait, non pas d’immigrants juifs venus de l’antique Judée, mais de ces masses de Khazars convertis. Le scandale apporté par ce livre de Koestler, pour les sionistes, vient surtout de l’impossibilité de justifier le mythe de l’Alya, du Retour à la terre des origines.

 

C’est donc ce thème, déjà ancien, que Shlomo Sand reprend aujourd’hui. Dans son livre Comment le peuple juif fut inventé, il commence par évoquer des cas concrets, comme celui d’un jeune anarchiste espagnol de Barcelone, qui, errant en France après la victoire franquiste, et à Marseille en particulier, finit par se retrouver armé dans un kibboutz à faire le coup de feu contre les Palestiniens. Il est devenu citoyen israélien sans avoir jamais été frotté au judaïsme et sans avoir les moindres racines « judéennes », justifiant un éventuel « alya ». Sand évoque ensuite l’histoire de Chotek, pauvre juif de Pologne qui subit les mécanismes d’exclusion de la synagogue parce que sa mère, plongée dans la misère, ne peut payer une place dans l’enceinte du lieu de culte. La plupart de ces exclus, pour pauvreté, basculaient dans le communisme, ou dans le sionisme communiste, et finissaient par abandonner la religion juive voire par embrasser un athéisme virulent, à l’instar de Koestler qui, lui, ne l’a pas fait par pauvreté mais par option idéologique.

 

Une méthode critique de tous les essentialismes

 

La méthode de Sand rejette ce qu’il appelle l’ « essentialisme ». Il démontre que le sionisme procède du même essentialisme que les autres nationalismes européens, notamment le nationalisme allemand. Pour le nationalisme allemand, l’essence première de la germanité réside dans le rassemblement des tribus libres autour d’Arminius, voire de Marbod, qui partent combattre les Romains et défont les légions de Varus dans la Forêt de Teutoburg. Le sionisme est, pour Sand, une transposition dans l’univers mental du judaïsme de la démarche intellectuelle qui a généré cette « narration germanique ». La fondation du peuple juif ne procédant pas, évidemment, des tribus rassemblées sous le commandement d’Arminius mais des tribus regroupées sous la houlette du Roi Salomon, de biblique mémoire. 

 

Si de telles « narrations » s’incrustent dans la mentalité d’une population, elle finira par vouloir exclure tout ce qui n’appartient pas à la matrice hypothétique de cette narration, tout ce qui ne relève pas de cette « essence ». En posant cette hypothèse, Sand reste un homme de gauche, la caractéristique majeure de toute gauche, dans cette perspective, est de rejeter de telles « essences » ou d’en montrer la vacuité. Shlomo Sand se réfère à la notion de citoyenneté, autre réflexe de gauche, telle qu’elle a été définie par l’historien allemand de l’empire romain, Theodor Mommsen. Pour celui-ci, toutes les composantes de l’empire romain fusionnaient dans le service à l’empire, ce service conférant l’honneur de la citoyenneté. Pour Mommsen, c’est ce modèle romain de citoyenneté que devait adopter le nouvel empire allemand né en 1870. Au sein de cet empire, les composantes bavaroises, prussiennes, wurtembergeoises, hessoises, mecklembourgeoises, brandebourgeoises, rhénanes, franconiennes, etc. devaient fusionner pour former une nation de citoyens, tout en abjurant les « folklores désuets ». Les juifs de l’empire allemand devaient procéder de la même manière que leurs concitoyens rhénans ou bavarois, etc., et mettre entre parenthèse leurs spécificités, devenues inutiles et relevant, de ce fait, d’un « folklore désuet ».

 

Un monothéisme qui n’a rien d’absolu

 

Dans le sillage du romantisme européen et germanique en particulier, des historiens juifs ont créé, explique Sand, une « mythistoire » qui débouchera sur le sionisme. Celui-ci est donc une pure construction de l’esprit comme est aussi construction de l’esprit le monothéisme, posé comme intransigeant et prêté au peuple juif « mythistorique ». Pour justifier sa démonstration, Sand rappelle que la Bible évoque un royaume de Judée (celui de Salomon et de sa postérité) et un royaume d’Israël, situé plus au nord, en Galilée ou dans le Sud du Liban et de la Syrie actuels. Le royaume de Judée est présenté comme « pur », comme matrice de toute l’histoire juive postérieure et comme modèle antique de l’Etat rêvé et réalisé par les sionistes. Le royaume d’Israël est posé comme syncrétique et plus avancé en matière de civilisation. Il a aussi été, visiblement, plus puissant. Les sources assyriennes en font mention, avant que l’empire assyrien ne l’absorbe dans son orbe. Syncrétique, ce royaume d’Israël demeure largement païen et ne pratique pas un monothéisme absolu : Jéhovah est bien là, mais comme patron des autres dieux, à l’instar du Jupiter romain ou du Zeus grec. A ses côtés, on honore Baal, Shamash et surtout la belle déesse Astarté.

 

La Judée, province reculée et davantage sous influence égyptienne qu’hellénique, ne sera absorbée dans l’empire assyrien que deux siècles plus tard. Les mythes qui entourent ce petit royaume, peu mentionné dans les sources antiques, sont des inventions tardives pour les historiens postsionistes : ainsi, Salomon et ses somptueux palais n’auraient jamais existé et relèverait de la « mythistoire ».  Sand , p. 172 : « Les mythes centraux sur l’origine antique d’un peuple prodigieux venu du désert, qui conquit par la force un vaste pays et y construisit un royaume fastueux, ont fidèlement servi l’essor de l’idée nationale juive et l’entreprise pionnière sioniste. Ils ont constitué pendant un siècle une sorte de carburant textuel au parfum canonique fournissant son énergie spirituelle à une politique identitaire très complexe et à une colonisation territoriale qui exigeait une autojustification permanente. Ces mythes commencèrent à se fissurer, en Israël et dans le monde, ‘par la faute’ d’archéologues et de chercheurs dérangeants et ‘irresponsables ‘, et, vers la fin du 20ième siècle, on eut l’impression qu’ils étaient en passe de se transformer en légendes littéraires, séparées de la véritable histoire par un abîme qu’il devenait impossible de combler. Bien que la société israélienne fût déjà moins engagée, et que le besoin d’une légitimation historique qui servit sa création et le fait même de son existence allât en s’amenuisant, il lui était encore difficile d’accepter ces conclusions nouvelles, et le refus du public face à ce tournant de la recherche fut massif et acharné ».

 

La Bible quitte le rayon de la théologie pour devenir un livre historique

 

De même, p. 178 : « La Bible, considérée pendant des siècles par les trois cultures de religion monothéiste, judaïsme, christianisme et islam, comme un livre sacré dicté par Dieu, preuve de sa révélation et de sa suprématie, se mit de plus en plus, avec l’éclosion des premiers bourgeons d’idée nationale moderne, à servir d’œuvre rédigée par des hommes de l’Antiquité pour reconstituer leur passé. Dès l’époque protonationale protestante anglaise, et plus encore parmi les colons puritains d’Amérique et ceux d’Afrique du Sud, le Livre des livres devint, par anachronisme nourri d’imagination enflammée, une sorte de modèle idéal pour la formation d’un collectif politico-religieux moderne (…). Et si les croyants juifs ne s’y étaient presque pas directement plongés par le passé, les intellectuels de l’époque des Lumières en ont inauguré une lecture laïque qui alla en s’élargissant. Cependant, (…) ce n’est qu’avec l’essor de l’historiographie protosioniste, dans la seconde partie du 19ième siècle, que la Bible a clairement joué un rôle clé dans le drame de la formation de la nation juive moderne. Du rayon des livres théologiques, elle est passée à celui de l’histoire, et les adeptes de la nation juive ont entrepris de la lire comme un document fiable sur les processus et les événements historiques. Plus encore, elle a été élevée au rang d’une ‘mythistoire’, qui ne saurait être mise en doute parce qu’elle constitue une évidente vérité. Elle est donc devenue le lieu de la sacralité laïque intouchable, point de départ obligé de toute réflexion sur les notions de peuple et de nation. La Bible a principalement servi de marqueur ‘ethnique’ indiquant l’origine commune de femmes et d’hommes dont les données et les composantes culturelles laïques étaient complètement différentes, mais qui étaient détestés en raison d’une foi religieuse à laquelle il n’adhéraient pratiquement plus. Elle fut le fondement de l’intériorisation de la représentation d’une ‘nation’ antique dont l’existence remontait presque à la création du monde dans la conscience du passé d’hommes qui furent déplacés et se sont perdus dans les labyrinthes d’une modernité rapide et décapante. Le giron identitaire douillet de la Bible, malgré son caractère de légende miraculeuse, et peut-être grâce à lui, a réussi à leur procurer un sentiment prolongé et presque éternel d’appartenance que le présent contraignant et pesant était incapable de fournir. Ainsi l’Ancien Testament se transforma-t-il en un livre laïque, enseignant aux jeunes enfants quels furent leurs ‘antiques aïeux’ et avec lequel les adultes eurent tôt fait de partir glorieusement vers des guerres de colonisation et de conquête de la souveraineté ».

 

Cette démonstration conduit également à considérer l’exil juif comme une invention « mythistorique ». Sand, p. 183, nous apprend que Rome ne pratiquait jamais l’expulsion générale de tout un peuple vaincu, tout au plus l’Urbs pratiquait-elle des expulsions partielles et ciblées. L’idée d’un exil provient des exagérations de l’historien latin antique de souche juive, Flavius Josèphe, qui, comme tous ses homologues historiens de l’antiquité, gonfle démesurément les chiffres : les campagnes romaines de Titus auraient fait 1,1 million de morts rien qu’à Jérusalem et, après la bataille, le général romain aurait fait 97.000 prisonniers ; la Galilée  aurait compté, à l’époque, plus de trois millions d’habitants (p. 184). Toute approche raisonnable de l’histoire antique de la région donnerait un chiffre maximal d’un million d’habitants, vu l’aridité du sol. Avant l’arrivée de la deuxième vague d’immigrants juifs dans la première décennie du 20ième siècle, les vilayets constituant l’actuelle Palestine comptaient à peine 400.000 habitants. En 132-135, à la suite de la révolte du zélote Bar Kochba, la persécution aurait été plus féroce encore mais rien n’indique une expulsion généralisée de la population. Sur cet épisode, aucun historien n’a écrit quoi que ce soit. Nous n’avons donc pas, sur cette révolte postérieure aux campagnes de Titus, d’exagérations de l’acabit de celles de Flavius Josèphe. On sait seulement que Jérusalem sera débaptisée et portera le nom romain d’Aelia Capitolina. Pour Sand, le terme « exil » signifie « soumission politique ». Les communautés juives de l’antiquité, dans le bassin méditerranéen ou en Mésopotamie ou dans la péninsule arabique, sont donc des communautés exclusivement religieuses et n’ont pas de bases ethniques.

 

Les conversions forcées du Royaume des Hasmonéens

 

Sand réfute également l’idée que les royaumes judaïques de l’antiquité ne pratiquaient pas le prosélytisme et ne procédaient pas à des conversions forcées, si bien qu’il est impossible de dire que tous les juifs  de la diaspora, avant le sionisme, étaient des descendants de « Judéens », expulsés de Judée par le « méchant Titus » (les guillemets sont de Sand). Sand prend l’exemple du royaume des Hasmonéens, le plus important royaume juif de l’antiquité. Ce royaume avait été fortement hellénisé, au point de déplaire aux Macchabées, les fondamentalistes de l’époque, qui ne toléraient aucun syncrétisme ni aucune fusion avec d’autres traditions. La révolte des Macchabées nous apprend, outre la haine féroce que vouent les fondamentalistes à tout syncrétisme impérial ou politique, que le monothéisme de ce royaume des Hasmonéens n’était pas strict, au sens où nous l’entendons aujourd’hui lorsque nous évoquons les intégristes des religions monothéistes. Pour Sand, le monothéisme hasmonéen était un monothéisme imparfait, c’est-à-dire un monothéisme qui s’était borné à limiter le nombre de dieux. Ce monothéisme lâche, l’hellénisme omniprésent dans le bassin oriental de la Méditerranée et l’universalisme, qui en découlait, s’opposaient au tribalisme juif de l’époque. L’espace du Proche Orient du temps des Hasmonéens était un espace impérial, rassemblant des populations et des ethnies diverses et hétérogènes, exactement comme de nos jours. En cas de conflit, ce royaume hasmonéen convertissait de force, ou tentait de convertir par la contrainte, les peuplades vaincues, leur imposant parfois la circoncision forcée. Sand constate que l’historiographie sioniste rejette ou escamote le fait que constituent ces conversions forcées au judaïsme car, une fois de plus, elles tendent à prouver que tous les adhérents à la confession mosaïque ne descendent pas de « Judéens purs ».

 

On a souvent dit que la conversion forcée ou le prosélytisme n’appartenaient pas à la tradition juive talmudique. C’est vrai mais ce refus de tout prosélytisme date seulement d’après 135, d’après la défaite des zélotes de Bar Kochba, quand il n’y avait plus moyen de convertir de force des tribus voisines ou des résidents étrangers. En 104 av. J. C., Aristobule, roi juif hellénisé, conquiert la Galilée et convertit de force une tribu, probablement arabe, ou au moins sémitique, les Ituréens, au judaïsme de son propre royaume. Nous avons donc encore un démenti : les Ituréens ont été fondus dans la masse juive sans avoir jamais séjourné dans l’espace restreint du petit royaume de Juda.

 

La lecture du livre de Sand nous apporte encore beaucoup d’autres éclairages sur l’invention du peuple juif et nous permet de reléguer au rayon des mythes sans consistance, non pas seulement ceux du sionisme laïcisé ou non, mais aussi tous ceux des monothéismes contemporains, notamment ceux que véhiculent, à grands renforts médiatiques, les biblismes américains, sud-africains ou protestants qui injectent dans le discours politique des absurdités religieuses, en dépit des leçons de l’histoire, des gestes impériales avérées ou des découvertes de l’archéologie. Le biblisme américain est surtout préoccupant, vu le poids considérable qu’il pèse sur le processus démocratique aux Etats-Unis, puissance hégémonique planétaire, et, partant, sur les processus de décision qui affecte, ipso facto, la vie politique de tout le globe. Le travail d’un Sand permet aussi de critiquer la transposition d’un biblisme ou d’un sionisme juifs dans le mental de protestants de souche anglo-saxonne, qui n’ont aucun lien « ethnique » avec la Palestine. Biblisme et sionisme protestants sont, au même titre que le sionisme fabriqué au 19ième siècle, sinon plus encore que ce sionisme, des fictions sans consistance ou des aberrations entachées de fanatisme.

 

Une réhabilitation de la notion d’empire

 

Indirectement, Shlomo Sand réhabilite la notion équilibrante et apaisante d’empire, en valorisant le syncrétisme hellénistique des Hasmonéens au détriment de l’exclusivisme judéen, repris par les sionistes, en avançant comme modèle l’idée de citoyenneté romaine mise en évidence par Mommsen et, simultanément, l’idée d’une citoyenneté impériale allemande après 1870. En effet, une idée impériale nouvelle et rénovée pourrait seule apporter la paix à un Proche Orient fragmenté par les tribalismes, les exclusivismes et les fictions politiques. Reste à savoir si une notion de citoyenneté, de mommsenienne mémoire, pourra s’appliquer de manière transrégionale en Europe ou déboucher sur une omni-citoyenneté européenne, incluant ou excluant les migrations récentes, survenues pendant les « Trente Glorieuses » et poursuivies par les regroupements familiaux. La volonté de certains de nous ramener non pas à une Judée mythique du Roi Salomon ou à une Germanie d’Arminius mais à une Arabie du 7ième siècle ne se heurte-t-elle pas à cette notion apaisante de citoyenneté impériale ? La question demeure ouverte et cet idéal, préconisé par Sand, débouchera-t-il sur une concrétisation voulue par des optimistes, frères en esprit des sionistes phalanstériens du début du 20ième siècle, ou échouera-t-il parce que des pessimistes auront finalement raison dans leurs analyses sans concession ni fard contre les tenants d’éthiques socialistes de la conviction ?   

 

Robert Steuckers.

 

Sources :

Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, Paris, 2008.

Shlomo SAND, Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël, Flammarion, coll. « Champs », n°950, 2010.

Colin SHINDLER, A History of Modern Israel, Cambridge Université Press, 2008.

          

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De la Société secrète “Skull and Bones” au nouvel ordre mondial

Entretien avec Maurizio BLONDET

Propos recueillis par Giuseppe COSCO

 

illconfsnb322.jpgCOSCO: Docteur Blondet, vous vous êtes penché sur l’histoire de la “Société Skull and Bones”. Que pouvez-vous nous en dire, outre qu’elle est une société secrète mystérieuse, mais à nulle autre pareille?

 

BLONDET: C’est une société secrète, au départ réservée aux étudiants.Elle a  été fondée en 1832, quand quelques étudiants de l’Université de Yale, l’une des principales universités américaines, ont été choisis par, disons, le patriciat américain. Ils  étaient au nombre de douze par an. Il est notoire que Georges Bush Senior, l’ancien président des Etats-Unis, en a fait partie, et, avant lui, son père, et, après lui, tout naturellement, son fils, pour autant que l’on puisse admettre que ce fiston soit capable de suivre des cours à Yale, ce que l’on peut mettre en doute. Le candidat républicain à la présidence n’en a pas la capacité, à mon sens [l’interview date d’avant l’élection  de Bush Junior, ndlr]. Mais on peut affirmer avec quelque certitude qu’il fait partie de cette secte, non au sens strict; indubitablement , il est issu de ce milieu. La famille Bush est ensuite très proche des banquiers Harriman, qui constituent l’un des groupes les plus puissants de l’établissement américain.

 

COSCO: Peut-on dire que la Skull and Bones a investi aussi la CIA, car Bush-le-Père, c’est bien connu, a été le directeur de cette institution?

 

BLONDET: Il n’y a évidemment pas d’identité entre la Skull and Bones et la CIA. Les choses ne sont pas aussi simples. Mais il est vrai que plusieurs directeurs de  la CIA ont été membres de la Skull and Bones. En général, l’objectif d’une société de ce type est de constituer des groupes d’hommes du même âge, mais aussi des groupes intergénérationnels qui s’aident selon les circonstances. C’est l’évidence! Il faut aussi savoir que l’idéologie de la confraternité se place au-delà de la gauche et de la droite. La “droite” et la “gauche” sont, pour eux, des éléments d’une dialectique, qu’ils entendent surplombercar ils s’estiment supérieurs. La Skull and Bones représente un groupe de gnostiques qui veulent, très spécifiquement, s’adonner à toutes les manœuvres politiques, tant et si bien qu’ils utilisent tantôt l’idéologie attribuée à la “droite”, tantôt celle attribuée à la “gauche” comme  de simples étiquettes. Ces personnes se placent de toute façon au-dessus de ces distinctions. Ce n’est pas un hasard, par exemple, que Harriman fut le banquier que l’on nomma ambassadeur des Etats-Unis en Union Soviétique, afin qu’il puisse offrir une aide très importante à Staline et à son régime, alors qu’ils s’est toujours proclamé anti-communiste. Il faisait partie de cette brochette de banquiers, dont on ne se souvient plus aujourd’hui, qui ont toujours soutenu le système soviétique, jusque et y compris sous Gorbatchev.

 

COSCO: Pour être admis dans la Société Skull and Bones, faut-il être citoyen américain ou bien des personnalités issues d’autres nations y sont-elles admises aussi?

 

BLONDET: Je ne sais pas. L’unique source sûre sur cette société secrète est un livre paru il y a quelques années. Je n’ai pas connaissance d’autres travaux ou ouvrages. C’est l’historien Anthony C. Sutton qui a abordé l’histoire de cette fraternité si puissante : cf. Anthony C. Sutton, America’s Secret Establishment – An Introduction to The Order of Skull & Bones, by Anthony Sutton" (Liberty House Press, Billings, Montana - 1986). Il me paraît toutefois improbable que des non Américains en fassent partie. Peut-être que quelques Britanniques en sont membres,  mais certainement pas des Mexicains ou des Italiens, par exemple.

 

COSCO: L’histoire de la secte des “British Israelites” a-t-elle quelque chose à voir avec la Société Skull and Bones?

 

BLONDET: Pour autant que je le sache, les British Israelites ne sont pas directement liés à la Skull and Bones.

 

COSCO: La Skull and Bones est suspectée, depuis la  fin du 19ième siècle, de pratiquer le satanisme. Est-ce vraisemblable selon vous?

 

BLONDET: On peut, sans plus, le  suspecter. On sait simplement qu’il existe un rituel utilisant des ossements, ceux, dit-on, du chef amérindien Geronimo, que possèderait le groupe. Ces ossements serait conservés dans une salle à Yale, inaccessible au commun des mortels, où se déroule chaque année le rituel de l’initiation. Le rite est incontestablement d’origine maçonnique, comme l’atteste son style, où le postulant se retrouve dans un cercueil, afin de perpétrer un rituel de mort et de renaissance symboliques. Ensuite, le postulant doit révéler des choses dont il a honte et en parler normalement; il s’agit pour l’essentiel de choses concernant son mode de vivre sa sexualité. Le rituel doit le conduire à une sorte de purification, ce qui fait aussi de ce rituel une parodie de la confession catholique.

 

COSCO: Ils célèbrent donc un rite ésotérique?

 

BLONDET: Indubitablement. Il est cependant difficile d’affirmer qu’il soit satanique au sens strict du terme. On se doute également qu’à un certain moment du rituel, intervient une prêtresse, alors que le groupe est composé exclusivement d’hommes. Cette femme a donc un rôle dans cette liturgie, mais on ne peut pas le définir avec certitude.

 

COSCO: Peut-on dire que l’ex-Président Clinton  en a fait ou en fait partie?

 

BLONDET: Non, certainement pas Clinton. L’histoire de Clinton est différente. Il a reçu une formation typiquement anglo-saxonne. Il est parti étudié en Angleterre et y a acquis, semble-t-il, une répugnance profonde pour l’univers britannique.Al Gore, en revanche, est un homme d’un tout autre type. La famille d’Al Gore est puissante depuis toujours dans l’établissement américain, exactement comme celle de Bush, mais elle fait plutôt partie de l’établissement considéré comme “rouge”. Le père d’Al Gore a toujours été très proche, sur le plan des affaires, de ce fameux Hammer, de confession israélite, qui fut le premier à aider Lénine. Il est mort à plus de 90 ans, il y a quelques années, laissant une fortune colossale. Pendant toute sa vie, comme il s’en vantait lui-même, il a été un agent soviétique. Hammer était très célèbre : c’était lui qui faisait les “affaires sales” avec l’Union Soviétique et entendait soutenir cette monstruosité politique, même si, sans aide occidentale, elle se serait écroulée rapidement. Ce n’est donc pas un hasard si Al Gore a commis récemment une “erreur”. Il y a quelques petites années, le FMI a prêté à fonds perdus et à des conditions extrêmement favorables 7 milliards de dollars à la  Russie d’Eltsine à la demande et sous la caution d’Al Gore. Ces 7 milliards de dollars ont immédiatement été investis à l’étranger, pas  un centime n’est entré en Russie ou n’y a été investi. Cet argent a abouti sur le compte des “oligarques”, ou sur ceux d’anciens agents du KGB ou d’autres personnalités, devenues “entrepreneurs” dans la nouvelle Russie.

 

COSCO : La société “Skull and Bones” a été un jour définie comme une résurgence américaine des “Illuminés de Bavière” de Weisshaupt. Qu’ne pensez-vous?  

 

BLONDET: C’est possible, mais  je ne crois pas que l’on puisse avancer des preuves irréfutables en la matière. Nous nous  trouvons plus probablement face à quelque chose de plus général et de plus vaste, parce que le profil de la “Skull and Bones” n’est pas à proprement parler “révolutionnaires”.  Certes, elle est internationaliste, globaliste à la manière de Bush, mais nullement révolutionnaire.

 

COSCO: Peut-on dire que cette secte tend à réaliser le “nouvel ordre mondial”?

 

BLONDET: C’est le sens que lui a donné Bush. Le Président Bush (père), au temps de la guerre contre l’Irak, fut le premier à parler ouvertement de “nouvel ordre mondial”, lequel devait émerger à la suite de cette guerre. Mais, par la suite, les vicissitudes qui ont animé l’échiquier planétaire ne se sont pas exactement déroulées comme il l’avait pensé. Nous  avons en effet affaire à un “nouvel ordre mondial” en acte, mais on ne peut pas dire, avec exactitude quelles en seront les conséquences à long terme. Le pouvoir mondial ne se dissimule plus derrière le masque de l’ONU, mais avance directement sous la bannière étoilée. L’Amérique demeure l’unique superpuissance; elle n’a plus besoin de se caché derrière l’artifice de l’ONU.

 

COSCO: Quel est le véritable visage du “nouvel ordre mondial”, que beaucoup de gens considèrent comme le “bien suprême”?

 

BLONDET: Essentiellement, le “nouvel ordre mondial”, c’est la libre circulation des capitaux, avant même d’être la libre circulation des marchés, car ceux-ci ne se situent qu’à la deuxième place; vient ensuite la libre circulation des hommes, qui se placent en troisième position.La libre circulation des hommes est limitée au territoire américain. En effet, à la frontière mexicaine, les capitaux sont bien acceptés, mais non les hommes. Dans ce “nouvel ordre mondial”, divers phénomènes actuels s’expliquent; tous ne doivent pas être condamnés a priori. Nous devons révisés quelques-unes de nos positions idéologiques habituelles, surtout quand elles sont négatives. Le capitalisme, même globalisé, fonctionne, et pas toujours mal. Les pays qui en tirent avantage ne sont pas toujours des pays du “premier monde”, celui qui “compte”, mais aussi des pays qui connaissent un regain de vitalité et qui réaniment leurs particularités culturelles profondes. Ce regain culturel n’était sans doute pas prévu. Exemple : l’Inde est devenue un exportateur majeur de logiciels, parce que tous les géants du logiciel indiens appartiennent à la caste brahmanique, compsée de familles où l’on connaît le sanscrit, c’est-à-dire une langue classique, de même où l’on connaît encore une mathématique traditionnelle abstraite.  Les représentants de cette caste parlent anglais, produisent des logiciel en anglais, qui coûtent moins cher sur le marché mondial. Autre pays avantagé par la globalisation   —et plus qu’on ne l’imagine: l’Espagne.  Cet avantage est dû à un fait culturel précis. L’Espagne a possédé un empire pendant cinq cents ans. Aujourd’hui, 400 millions de personnes parlent espagnol dans le monde. L’Espagne est en train de devenir la puissance économique dominante sur les marchés sud-américains. Les banques espagnoles sont en train d’acquérir les banques d’Argentine, du Venezuela, etc. L’Espagne acquiert de plus en plus le visage d’une mère patrie impériale. Je me suis rendu en Espagne récemment et j’ai constaté, fait singulier, qu’il n’y avait pas, là-bas, un affect culturel anti-globaliste, comme il en existe un en France, en Italie et également en Allemagne. Ce n’est pas un hasard car l’anti-globnalisme prend le visage de la gauche, celle qui a généré des gouvernements inefficaces. Nous sommes contre la globalisation parce que nous sommes en faveur de la tradition et, pendant ce temps-là, la gauche improvise et redécouvre les traditions nationales, pour ne pas continuer à perdre du terrain.

 

COSCO: Et quels sont les aspects négatifs du “nouvel ordre mondial”?

 

BLONDET: Les aspects négatifs, à l’évidence, se concentrent dans l’excès de libre circulation de capitaux purement spéculatifs. Au moindre mouvement de panique, ces capitaux s’en vont, en quelques minutes, parce que, désormais, la monnaie électronique se meut à la vitesse des télécommunications, laissant brusquement des pays entiers  à sec, plongés dans de graves crises économiques, parce qu’ils s’étaient endettés, non  pas par pauvreté intrinsèque, mais parce qu’ils venaient de vivre un moment de croissance. Tout d’un coup, ils se rtrouvaient privés de liquidités. Les éléments négatifs du “nouvel ordre mondial” relèvent donc de phénomènes liés à la finance spéculative et révèlent d’énormes bulles de dettes impayables, comptabilisées par personne. Certains pays d’Amérique latine subissent de tels effets de manière particulièrement dramatique.  Je pense à la Colombie. Ces pays devraient se spécialiser dans les domaines où ils sont compétitifs. Ceux qui savent bien faire des cravattes, comme les italiens, et bien qu’ils produisent et vendent des cravattes et non pas des avions ou d’autres appareils dont ils ne pourront de toutes façons pas développer le secteur industriel. La Colombie produit la coca. Un tiers de  son territoire est d’ores et déjà contrôlé par des bandes guerrières, qui ont existé, là-bas, de tous temps. Elles se donnent bien entendu une étiquette de “gauche”. Elles sont en réalité constituées de narco-trafiquants, étiquettés de “gauche”, et, en juillet dernier, le directeur de la Bourse de New York, un certain Richard Grasso, est allé rendre visite à ces terroristes de fait, qui terrorisent la population, tuent des enfants, se livrent à des voies de fait dignes du Cambodge de Pol Pot, mais cela n’a pas dérangé outre mesure ce monsieur Grasso. Il a offert à cette bande d’”investir” leur argent sdale dans la Bourse de New York. Si le monde financier américain s’intéresse à l’argent des narco-trafiquants colombiens, cela signifie, en clair, que l’on va bientôt légaliser les drogues dures.

 

COSCO: Certains catholiques ont peur, car la mise en œuvre d’une globalisation totale provoquera la disparition de la religion catholique.  Pensez-vous que cette crainte se justifie?

 

BLONDET: Les milieux, qui veulent l’avènement du “nouvel ordre mondial” sont hostiles au catholicisme. Je pense surtout à Bush. Et aussi à Al Gore. La lutte contre le catholicisme est dure, elle relève de divers phénomènes autonomes, mais je pense toutefois qu’il est difficile d’agir directement  sur la religion catholique, c’est-à-dire sur le Vatican. Le vrai problème réside à mon sens dans une sorte de ressac final du catholicisme clérical. Le haut clergé du Vatican lui-même semble adopter une sorte de nihilisme souriant, qui l’induit à minimiser les contenus forts de l’orthodoxie, afin de provoquer de grands événements médiatiques, qui ne sont finalement que pures apparences, sans substance. Les choses sont allés si loin que l’an dernier, à la Noël, D’Alema, chef du gouvernement de gauche en Italie, a amené sa femme et ses enfants à la messe de minuit à Bethléem. Cela paraît anodin mais c’est proprement renversant : nous avons affaire à un homme politique qui ne croit en rien et qui amène sa famille pour assister, au fond, à un spectacle, de nature spirituelle, fort suggestif. En uncertain sens, cette visite constitue, pour moi, un événement symbolique fort, tout comme ce jubilée de la jeunesse [catholique] où, le dernier jour, dans les fauteuils réservés au VIP, on a pu voir se prélasser, invitées ou non, pratiquement toutes les personnalités du centre gauche...

 

COSCO: D’après vous, l’Eglise n’est plus rien d’autre qu’un vaste spectacle suggestif, destinés à impressionner les masses?

 

BLONDET: Effectivement, nous n’avons plus affaire  qu’à une Eglise-spectacle, patronné par cette espèce de cléricalisme institutionnel athée, car il est un clergé fourbe, aujourd’hui, qui est de gauche et qui est athée. Certains comportements de l’Eglise, comme les demandes continuelles de “pardon”, laissent les vrais catholiques perplexes et, à l’inverse, récoltent les oreilles attentives du consensus institutionnel de la gauche qui ne croit pas, mais qui prend les masses en considération, que nous ne sommes pas capables de mobiliser, alors qu’eux le peuvent. La CGIL est encore capable de s’organiser et d’organiser de vasgfes activités  sociales, ce que les paroisses ne peuvent plus faire. Mais, quoi que l’on fasse, ces jeunes ne seront véritablement chrétiens,comme l’a rappelé le Pape, que s’ils sont prêts à payer leur foi de leur sang. Et moi, je n’y crois pas!

 

Giuseppe Cosco

[ linus.tre@iol.it ]