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vendredi, 08 avril 2022

L'empire postmoderne, une volonté dantesque

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L'empire postmoderne, une volonté dantesque

Par Luca Leonello Rimbotti

Source: https://www.centroitalicum.com/limpero-postmoderno-una-volonta-dantesca/

La conception théologique du politique est chez Dante une expression essentiellement anti-moderne, typiquement et pleinement médiévale, traditionnelle, l'ennemi ontologique de tout progressisme.

Lorsque, dans le Paradis, Dante parle de la "fleur malheureuse" épanouie par la corruption et la fièvre malsaine du profit, il fait référence au florin, la monnaie florentine qui était à la base de la nouvelle société mercantile dont Florence était déjà le moteur au début du XIVe siècle. Dante considérait la domination de la monnaie comme la plus pernicieuse des dégradations dans lesquelles la ville avait sombré.

L'effondrement de l'ancienne Florence gothique et gibeline, greffée sur la communauté populaire et les valeurs d'une hiérarchie traditionnelle ferme, avait été provoqué par l'arrivée des nouvelles classes marchandes, la "gente nova" qui venait souvent de la campagne (comme les Médicis du Mugello) et s'imposait rapidement avec cet esprit d'acquisition, c'était la nouvelle bourgeoisie, les enrichis, qui sont devenus les nouveaux seigneurs de la société grâce à leurs "gains somptueux" et à leur morale utilitaire et individualiste destructrice.

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L'œil politique de Dante a clairement vu la disparition des anciennes familles, liées à l'ordre féodal, et a remarqué très tôt un phénomène d'époque, la montée de la bourgeoisie et l'imposition de l'idéologie du marché. Sa critique de la société économique usuraire fut l'une des premières, et avec des siècles d'avance sur les considérations de Werner Sombart et Max Weber, il a su pointer du doigt le changement de classe sociale au pouvoir, et l'avènement d'idées qui subvertissent l'ordre traditionnel, comme un signe certain de la dégradation civile liée au capital financier.

Florence, banquière et spéculatrice, reine du prêt à intérêt à l'échelle européenne et capitale du prêt usuraire financier, avait en Dante lui-même son plus grand critique et adversaire.

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L'idéal civique et politique de Dante avait autre chose en tête : la société mesurée, la petite communauté laborieuse, le travail honnêtement rémunéré, en substance la petite ville à échelle humaine, insérée dans la vision impériale d'un cosmos régulé par les "deux soleils" - l'empire et la papauté - et par la conception transcendante du pouvoir, au sein de relations sociales de communion sacrée. Pouvoir temporel et autorité spirituelle, soudés en un seul système symbolique: l'épée et la croix, les deux aigles.

Rien de plus anti-moderne ne pourrait être imaginé. Rien ne pourrait être plus hostile aux programmes de financiarisation universelle qui en étaient alors à leurs balbutiements et qui en sont aujourd'hui au pinacle. Dante est une sorte de barrage brisé par lequel la civilisation occidentale plonge dans ce tourbillon qui, de l'humanisme aux Lumières et à l'égalitarisme démocratique, la conduira aux délires actuels de la société ouverte. Si l'on voulait chercher un point de divergence entre la conception de Dante et la modernité libérale, on pourrait l'identifier dans le cosmopolitisme : autant celui-ci est l'épine dorsale de la civilisation technocratique, vecteur d'individualisme et de déracinement économique, autant il était étranger à la vision de Dante de la cité populaire, ethniquement liée, unie dans la corporation des métiers, rempart de la solidarité sociale et de l'identité. Tout cela en s'appuyant sur l'Amour en tant que force d'agrégation, d'affinité qui attire, purifie, ouvre l'intellect et arrange les points communs.

La "citoyenneté fidèle", c'est-à-dire le respect des rôles sociaux selon l'ordre de la nature, est l'aune de Dante à laquelle se mesure la justice de l'ordre de la cité. Les anciennes vertus, tant civiles que politiques, tant culturelles que militaires, dans l'ordre de Dante, étaient garanties par les familles "magnates" traditionnelles, qui exerçaient un pouvoir certes sévère et même dur, mais juste, centré sur une solidarité communautaire dans laquelle, jusqu'à présent, le profit, la concurrence malhonnête et l'égoïsme de classe débridé n'avaient pas leur place. Mais ils avaient l'honneur, la relation échangeable, la hiérarchie sacrée.

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Pour Dante, l'idéal même de l'Empire est la représentation d'un système cosmiquement ordonné par des cercles concentriques. Comme il est écrit dans De Monarchia, l'Empire n'est que le plus large des cercles dans lesquels l'humanité se range ; la cité, la nation, dans ce contexte, ne s'éteignent pas, mais sont exaltées et renforcées et, de cette façon, l'universalité impériale n'est pas l'universalisme des cosmopolites, indifférent aux variables et aux différenciations ; elle est, au contraire, l'unification des fins, l'effort de tous les membres, comme dans le corps humain, et même dans la différence de chacun d'eux, vers la même fin du bien commun. L'empire est comme une armée en marche, dit Dante, qui ordonne et discipline ses rangs, tendant chaque département vers la seule fin commune de la victoire.

En fait, l'Empire ne menace pas, mais garantit les villes, les peuples et les nations, les plaçant à sa base comme des membres nécessaires. Le fait que Dante considère lui-même l'Empire romain - comme un écoumène au sein duquel s'épanouit la diversité des peuples - ne fait que confirmer que sa pensée politique s'inspire du passé pour l'avenir.

Son identification de l'empereur Arrigo VII comme le prochain "vindicateur", le restaurateur du pouvoir impérial, témoigne de la veine authentiquement gibeline que Dante utilise pour opposer à la désintégration sociale provoquée par l'utilitarisme bourgeois la solidité du principe seigneurial du souverain absolu. Dante : "une vie pour l'empereur", a-t-on écrit.

L'Empire traditionnel, dans lequel Dante se reconnaît et pour lequel, en tant que Guelfe "blanc", il se bat, en invoquant le pouvoir du monarque en tant que chef absolu désigné par la providence et la volonté divine, est oint des chrismes de la sacralité religieuse, et en plein droit d'incarner les attentes du peuple. Le monarque est le seul guide, car selon Dante, la multiplicité (des hommes, des classes, des intérêts) connaît un seul point de synthèse, tout se rassemble dans le centre unique, inspiré par Dieu.

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La conception théologique du politique est chez Dante une expression essentiellement anti-moderne, typiquement et pleinement médiévale, traditionnelle, l'ennemi ontologique de tout progressisme. En fait, Dante a été accusé de "passéisme", comme un homme politiquement myope et en retard sur son temps, incapable de reconnaître les changements sociaux et de les interpréter. Le contraire est vrai. C'est précisément parce qu'il les a identifiés et qu'il les a vus surgir dans sa propre ville, les changements, et en reconnaissant immédiatement le vrai visage des vices et des perversions, que Dante a développé une doctrine de l'opposition, qui n'est pas un objet passif des événements, mais un sujet actif de réaction et de retour aux valeurs pérennes de la tradition du politique comme renversement sacré de l'ordre. Il dépeint une société quasi confucéenne, immobile, stable et immuable, puisque la cité terrestre, n'étant qu'un miroir de la cité céleste, répète ses statuts, tous fondés sur le monde comme miroir perfectible de la perfection divine.

Le monarque, dans ce cadre de transcendance vécue, transposée dans l'immanence de la société civile, se présentera alors comme le seul régulateur sur terre du seul Dieu du ciel. Et la Cité terrestre, de cette façon, aura comme plus grande tâche la tension continue vers l'image claire et captivante d'un Paradis possible : le facteur discriminant est la démolition de l'orgueil individualiste, de la soif dissociée de richesse, et l'établissement d'une nouvelle conscience transcendante, qui reconnaît l'idéal divin comme une possibilité de renversement sur la scène mondiale. On pourrait dire que la théologie politique de Dante est une fois de plus confrontée à l'éternelle lutte, typiquement européenne, entre l'idéalisme et le matérialisme, entre l'être et l'avoir.

Après tout, pour Dante, une société bien ordonnée est l'adaptation de la commune à la nature, et puisque la différenciation (entre les peuples, entre les individus, entre les idées et les choses) est naturelle, l'institution politique doit également être naturelle. Comme il ressort, entre autres, des paroles de Carlo Martello dans le Paradiso : "...si le monde d'en bas mettait son esprit / au fondement que la nature pose / à sa suite, il aurait des gens bien".

Il y a, dans cet organicisme naturaliste de Dante, bien des attitudes qu'avait adoptées l'idéalisme réactionnaire du XIXe siècle, chez un de Maistre, chez un de Bonald, ou dans le romantisme politique allemand étudié par Schmitt, ces contre-révolutionnaires qui s'appuyaient sur l'enseignement des lois de la nature pour s'opposer à la formidable attaque contre l'humain et le divin que menaient les doctrines et les politiques du subversivisme progressiste/jacobin. Dante comme un précurseur d'Adam Müller, d'un Baader, des traditionalistes du XIXe siècle ? Pourquoi pas ! Les vaincus de l'histoire ? Certainement, mais vaincu par cette histoire particulière de dégénérescence politique dans laquelle l'Occident est tombé, au moins depuis 1789. Et puis faire partie des perdants de l'histoire, avouons-le, ne signifie pas toujours être dans le tort.

Il n'est pas nécessaire de se référer aux interprétations ésotériques bien connues de la pensée de Dante - dans lesquelles des intelligences de première grandeur, de Pascoli à Valli ou Guénon, ont fait de leur mieux - pour constater que le politique chez Dante n'est pas seulement la socialité, mais la transposition théologique d'une pensée apocalyptique, une anticipation grandiose de ces religiosités civiles qu'Eric Voegelin a étudiées dans leur réapparition sous une forme moderne dans la première moitié du vingtième siècle, comme épiphanies du sacré parmi les mailles de la société de masse. La pensée, si l'on veut, lorsqu'elle est profonde et en contact avec les entités fondamentales de l'être, est toujours obscure et cachée: "la doctrine qui cache".

En ce sens, la lecture de la pensée de Dante par Ezra Pound (ce Dante du vingtième siècle, dont les Cantos n'étaient rien d'autre qu'un effort pour écrire une Comédie postmoderne) apparaît vraiment brillante, conduisant l'exposition de la vérité à l'absolu qui se cache derrière les choses.

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Pour dire les choses crûment : l'enfer, le purgatoire et le paradis doivent être considérés comme réels non pas tant comme des lieux physiques que comme des états et des conditions. Les conditions des ombres fréquentées par Dante dans la Comédie sont donc avant tout des "états mentaux" et des "personnalités intérieures". Ce fait se répercute sur la conception générale, on pourrait dire idéologique, de Dante. Tout est présidé par le destin de la justice éternelle : Pound, mais pas lui seul, a mis en parallèle le "contrapasso" qui discrimine les êtres abordés en cours de route avec les doctrines orientales liées au Karma. Et la fin est à chaque fois la purification, "la montée hors de l'ignorance vers la claire lumière de la philosophie". Des accents gnostiques, certes, inscrits dans la considération plus large que Dante - le politicien, le métaphysicien, le théologien - est "guidé par une personnification de la culture classique, de la théologie mystique et des pouvoirs bienfaisants".

Il y a beaucoup de choses païennes, pourrait-on ajouter, dans cette accentuation de la foi de Dante dans les "puissances bienfaisantes". Tout comme l'ancien Romain, le Florentin a confiance dans le cosmos, dans les lois, dans le destin, dans les forces arcanes qui bougent et submergent. Dante, homme et écrivain, austère et patricien, est comme une cathédrale, a fait remarquer Pound. Il fait face à la fortune et au malheur avec le même froncement de sourcils. Il peut être représenté seul, car sa force est d'être seul et solitaire : "L'aristocratie de Dante consiste à ne pas faire de concessions à l'opinion du monde". Dante le dépassé.

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Pour entrer véritablement dans Dante, il est nécessaire de reconnaître en lui l'ennemi de la modernité acquisitive, en écoutant sa "poésie grossière", comme l'a écrit Papini il y a de nombreuses années dans Dante vivo. Il faudra alors aller à contre-courant des troupeaux homologués, "retrouver une virilité spirituelle" et posséder "une âme sérieuse et courageuse, ennemie des demi-mesures", capable de "haïr beaucoup de choses qu'on aime aujourd'hui".

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