mercredi, 04 février 2026
Quand Éléments persévère dans sa dérive néocon

Quand Éléments persévère dans sa dérive néocon
Claude Bourrinet
La une du dernier numéro d’Eléments laisse à penser (par exemple que le désir d’être financé par Bolloré doit travailler les pauvres cervelles de son comité de rédaction, en grand-peine de financements, et devant la faillite imminente). Depuis une dizaine d’années, la revue a choisi la pente purinée de la droitisation la plus médiocre. Foin de « métapolitique » ! Ceux, qui, comme moi, se sont abonnés à un magazine de haute volée, dès le début des années 1990, éprouvent de grandes difficultés à reconnaître ce "générateur d’idées européennes" qu’était alors le GRECE. Il suffit sans doute, pour attirer des lecteurs qui ont subi, comme tout le monde, le désastre de l’effondrement scolaire et culturel, de promouvoir des bonimenteurs de plateaux-télé, comme Bock-Côté et Onfray, dont la production théorique ne dépasse pas le niveau du journalisme engagé (ou de la compilation la plus pulsionnelle d'un savoir de manuels).

Bock-Côté, par exemple, oppose deux Occidents, l’un, « progressiste », l’autre, atlantiste, trumpiste, attaché soi-disant aux valeurs traditionnelles, comme la famille, la morale sexuelle etc. La «contre-révolution» trumpienne serait un populisme de tendance libertarienne (ce qui ne semble pas rédhibitoire pour Bock-Côté), nationaliste, désinhibé, incarnant une vitalité culturelle, économique que l’autre Occident, la Vieille Europe, contredit, elle qu’il compare à un système soviétique, étatiste, véhiculant tous les dogmes liberticides (et totalitaires) du progressisme wokiste. Cette réaction trumpienne virulente serait un sursaut salvateur contre la mondialisation qui arase les différences identitaires .
Au fond, il reprend, au niveau d’un ultra-libéralisme musclé, les thèses de Fukuyama. Car, pour lui, comme pour l’auteur de La Fin de l’Histoire, on a deux camps: celui du socialisme (poids de l’Etat, étouffement de l’individu et de l’économie, encadrement de la société), et un libéralisme qui «libère» les volontés et les énergies, en transformant le monde en nouvel Eden consumériste. La seule différence est l’accent mis sur les différences nationales (mais l'impérialisme américain écrase les nations qui tentent de lui échapper).

Bien entendu, un rédacteur de la revue métapolitique Eléments de 1990 n’aurait jamais distingué le «progressisme», celui de la modernité individualiste, consumériste, hédonisme, du néolibéralisme tout aussi individualiste, décomplexé et économiste. Du reste, ces deux tendances ont eu l’occasion, dans les années soixante-dix, de se conjuguer. Un personnage douteux comme Jerry Rubin (photo), par exemple, ou, en France, un Cohn Bendit, montrent que l’on peut s’afficher comme une sorte de Youpi libertaire, antimilitariste, adonné au Do It soixante-huitard, et verser dans le monde glacé de la finance et des milieux capitalistes les plus calculateurs, du Do it néo-bourgeois tout ce qu’il y a de plus répugnant et dédaigneux des petits que l’on écrase volontiers, puisqu’ainsi est l’ordre du monde (ou de Dieu).
Si l’on prend la peine de penser ce qu’a été le libéralisme, depuis sa naissance au sortir du moyen-âge, et son développement dans la pensée européenne depuis la Renaissance, on s’apercevra que ses tendances de «gauche» et de «droite» s’harmonisent parfaitement dans une élaboration commune, celui d’un nouvel homme détaché des racines et des différenciations essentielles qui caractérisaient l’homme traditionnel, et voué à l'utilitarisme. Et la rhétorique droitarde actuelle, qui voit dans le trumpisme un retour aux «valeurs» ancestrales, se trompe lourdement. Si Trump, en effet, se rattache à un fil civilisationnel, c’est à celui de l’Amérique puritaine, protestante, issue d’un rejet violent de l’Europe enracinée, et voyant dans le commerce, c’est-à-dire la transformation du monde en objet monnayable. Pour elle, l’homme est un producteur frénétique, détruisant la nature, un consommateur égoïste, le citoyen « élu » d’un Nouveau monde messianique, ne cherchant pas à respecter l’altérité des autres civilisations, mais cherchant plutôt à les réduire à l’état de marchés à piller, ou à les anéantir.
Du reste, étrangement, la figure de Proudhon vient à la rescousse pour étayer le projet libertarien. Onfray a toujours eu un penchant pour un théoricien qui, soit dit en passant, aurait pu gêner le sioniste fanatique qu’il est. Pour ma part, entre Proudhon et Marx, je choisis le deuxième. Non pour ses lubies utopistes et prophétiques, dont je fais la part, car au fond, elles appartiennent à la Vieille Europe depuis l’Antiquité (songeons au mythe de l’Âge d’or), mais parce que Marx a pensé l’avènement de la grande industrie militarisée (contrairement à Proudhon, qui n’avait que des réflexes de petit artisan), et parce que Marx, en hégélien qu’il était, savait concevoir de manière très large ce qu’était la grande Histoire, en prenant en considération les rapports réels de forces (qui ne se résolvent pas en l’opposition entre «petits» et «gros», ni dans la réduction de l’aliénation en un simple «vol» («La propriété», c’est le vol »)). Marx analysait en termes de rapports sociaux complexes, et le capitalisme, pour lui, qui était une phase de l’accumulation des forces productives, n’était pas une question morale, mais une nécessité historique 'en cela, il était hegelien). Ce que j’aime en Marx, c’est qu’il échappe à la posture moralisatrice (même s’il a des phrases aiguisées contre les ravages du capitalisme et de l’argent, mais le Manifeste est un outil de propagande).
Il est assuré que Proudhon, pour un libertarien, est une figure hautement intéressante, puisqu’il est contre l’Etat, contre l’impôt, contre la main mise des collectivités envahissantes sur l’individu. «Do it» est un slogan proudhonien.
Le trumpiste est donc tout ce qu’il y a de plus «progressiste» (au sens de l’évolution de l’Histoire, du capitalisme) dans le processus catastrophique engendré par une vision prométhéenne et faustienne de l’humanité.
Et l’on voit bien que l’invocation du «Nicolas qui paie», qui a sa place sur la couverture du dernier numéro d’Eléments, à côté du petit coup de pouce en faveur de l'autre Nicolas, et de Marine, contre la dictature des juges, va dans ce sens. Il va de soi, dans les milieux de droite, très attachés à la… propriété, à l’argent, au « ruissellement » financier, que toute « contribution » à l’équilibre social, comme l’aide aux plus démunis, est perçue comme une spoliation intolérable. «L’impôt, c’est le vol !». Evidemment, dans ce cas de figure, un Napoléon est considéré comme un socialiste, voire un communiste absolument blâmable, contrairement à un Trump, qui n’a jamais ouvert un livre de sa vie, mais qui ne réagit qu’en fonction de la puissance du dollar et à la liberté de l'individu d'aller consommer à Miami (ou sur la Riviera gazaouie).
Les idéologies ne doivent jamais être considérées en soi. Elles prennent la couleur, la saveur, le timbre, la carnation de l’époque où elles sont invoquées. Le nationalisme de 1792 n’est pas celui de 1933. Le libéralisme des Lumières n’est pas celui de Trump, même si, au fond, ils ont des racines communes. Mais l’effet historique n’est pas le même. Si on peut concevoir que la tâche critique portée par les Lumières du XVIIIe siècle a été, en un sens, positive (mais, comme dit Gracq, les Lumières ont éclairé, mais n’ont pas deviné ce que, plus tard, le romantisme a découvert de plus profond), la « libération de l’homme », en Occident atlantiste, se manifeste comme l’un des plus féroces arraisonnements de l’homme, de la nature, du monde, et l’un des pires dangers que l’humanité a eu à affronter, dont elle n’est pas certaine d’y survivre.
15:12 Publié dans Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle droite |
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