Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 16 septembre 2024

Périclès et la démocratie totalitaire

ecad06030b126a9289661d81c32b1a5e.jpg

Périclès et la démocratie totalitaire

Nicolas Bonnal

L’expression "démocratie totalitaire" est de Bertrand de Jouvenel.  Mais son inventeur est le bon vieux Périclès; l’explosion de la dépense publique, les grands travaux du Parthénon, la guerre interminable (pour la Grèce) du Péloponnèse, la transformation d’un grand peuple en plèbe d’assistés et d’accros au théâtre gratuit, c’est lui, idole par ailleurs de nos bons profs d’histoire, tous fonctionnaires.

910SrCycEuL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpg

John T. Flynn est lui un pamphlétaire de la première moitié du siècle dernier. Il a écrit après la Guerre un best-seller contre Roosevelt, The Roosevelt Myth. Dès les années trente, il reprochait au New Deal sa gabegie, son inutilité, sa dette immonde. Pour lui comme pour Georges Bernanos et les libertariens de haute école, New Deal, fascisme et socialisme incarnaient une seule et même chose, l’Etat moderne qui met fin à notre simple autonomie.

81MPr7gDNjL._AC_UF350,350_QL50_.jpgDans ses Leçons oubliées, Flynn compare Roosevelt au fameux stratège athénien Périclès: dette énorme, gesticulations médiatiques, grands travaux, constructions de prestige, bases, colonies (les bases US !), et une belle guerre mondiale et surtout perpétuelle. Tout rapproche Périclès de Roosevelt, y compris le prestige historique de ces deux grandes et catastrophiques figures. Roosevelt démantela les empires coloniaux et brada notre Europe - comme Périclès la Grèce avec la Guerre du Péloponnèse.

 

Flynn se réfère à Plutarque, au merveilleux Plutarque.

On cite la Vie des hommes illustres, Périclès, chapitre IX et suivants.

« Beaucoup d'autres prétendent que c'est lui qui le premier habitua le peuple aux clérouchies, aux distributions d'argent pour le théâtre et autres indemnités diverses ; mesures qui, de sage et travailleur qu'il était, le rendirent prodigue et indocile. Demandons aux faits eux-mêmes les raisons de cette transformation. »

J’ai déjà cité Démosthène qui un siècle après Périclès se plaint dans la Réforme de la gabegie de l’argent public et du divertissement athénien. Plutarque encore :

« Périclès, vaincu en popularité, eut recours à des largesses faites avec les revenus de l’Etat. Le voilà sur-le-champ qui corrompt en grand toute la multitude avec les fonds des spectacles, avec des salaires attribués aux juges, par toutes sortes d'allocations et de largesses ; puis de cette multitude il se fait une arme contre l'Aréopage. Il n'en était pas membre, le sort ne l'ayant jamais désigné pour les fonctions d'archonte, de roi, de polémarque ou de thesmothète… ».

Périclès déclare des guerres juridiques et administratives, quand il ne chasse pas la concurrence politique par ostracisme:

9782070104529-us.jpg« Ainsi Périclès, fort de l'appui du peuple, abattit la puissance de ce tribunal (l’aréopage). Il se vit dépossédé de la plupart de ses juridictions par l'entremise d'Ephialte; Cimon fut banni comme ami des Lacédémoniens, et ennemi de la démocratie (misodèmon), — Cimon qui ne le cédait à personne en naissance et en richesses, qui avait remporté de brillantes victoires sur les Barbares, qui avait rempli la ville de dépouilles et de trésors, comme je l'ai raconté dans sa Vie. — Tel était sur la multitude l'ascendant de Périclès (kratos en to démo Perikleou) ».

Puis Plutarque s’emporte, qui pourtant est fasciné par Périclès !

« XI Aussi Périclès, de plus en plus, lâcha la bride au peuple, et rechercha la popularité; il s'ingéniait pour qu'il y eût toujours à Athènes des assemblées générales, des banquets, de belles cérémonies, enfin il offrait à la ville toutes sortes de divertissements du meilleur goût. »

Mais ce spectaculaire beurre ne suffit pas. Guerre social-démocrate: on ajoute les canons et on joue au petit soldat, au colonisateur. Comme le disait Rothbard l’Etat militariste accompagne l’Etat socialiste.  

« Chaque année, il envoyait soixante trières montées pendant huit mois par un grand nombre de citoyens qui recevaient un salaire… Il envoya en outre dans la Chersonèse mille colons; à Naxos, cinq cents; à Andros, deux cent cinquante.

En Thrace il prescrivit à mille citoyens d'habiter chez les Bisaltes ; il en envoya d'autres en Italie lors de la reconstruction de Sybaris sous le nom de Thurium: tout cela, pour alléger Athènes d'une populace sans ouvrage, et par là même remuante; pour soulager la misère du peuple et pour installer enfin, auprès des alliés (summaxois), comme garantie contre toute espèce de révolte, des garnisons, et par conséquent la crainte (phobos). »

La force athénienne repose bien sûr sur la terreur. Or quand on est le plus fort, on se sert le premier. On ruine le trésor de Délos pour édifier les babioles que vont adorer les touristes deux mille ans après:

athens-during-its-golden-age-with-the-acropolis-in-the-background.jpg

XII Mais ce qui fit le plus de plaisir à Athènes, et ce qui devint le plus bel ornement de la ville ; ce qui fut pour tout l’univers un objet d’admiration ; la seule chose enfin qui atteste aujourd’hui la vérité de ce qu’on a dit de la puissance de la Grèce et de sa splendeur d’autrefois, ce fut la magnificence des édifices construits par Périclès. »

Certains esprits ne sont pas contents (Plutarque évoque les anciennes élites et les… poètes comiques !) :

« Et la Grèce n’a-t-elle pas raison de se croire insultée, et outrageusement tyrannisée, quand elle voit que les sommes déposées par elle dans le trésor commun, et qu’elle destinait à fournir aux frais des guerres nationales, nous les dépensons, nous, à couvrir notre ville de dorures et d’ornements recherchés, comme une femme coquette accablée sous le poids des pierreries ; à la parsemer de statues ; à construire des temples de mille talents ? »

Le bon Périclès trouve normal de s’être servi. Et comme n’importe quel président US qui nous invite à payer plus pour aller casser la gueule à notre voisin russe:

« Périclès tenait un tout autre langage : « Vous ne devez à vos alliés nul compte de ces deniers, disait-il au peuple, puisque c’est vous qui faites la guerre pour eux, et qui retenez les barbares loin de la Grèce, tandis qu’eux ne vous fournissent pas un cheval, pas un vaisseau, pas un homme, et qu’ils ne contribuent que de leur argent. Or, l’argent, du moment qu’il est donné, n’est plus à celui qui l’a donné, mais à celui qui l’a reçu, pourvu seulement que celui-ci remplisse les engagements qu’il a contractés en le recevant. Or, vous avez rempli tous vos engagements, en ce qui concerne la guerre. »

Les grands travaux occupent tout le monde, comme les gares et les barrages (ça se visite aussi, non?), et les aéroports et toutes les pyramides du Louvre. Périclès :

« Une foule de besoins nouveaux ont été créés, qui ont éveillé tous les talents, occupé tous les bras, et fait, de presque tous les citoyens, des salariés de l’État : ainsi, la ville ne tire que d’elle-même et ses embellissements et sa subsistance. Ceux que leur âge et leurs forces rendent propres au service militaire reçoivent, sur le fonds commun, la paye qui leur est due. Quant à la multitude des ouvriers que leurs professions exemptent présentement du service militaire, j’ai voulu qu’elle ne restât point privée des mêmes avantages, mais sans y faire participer la paresse et l’oisiveté. Voilà pourquoi j’ai entrepris, dans l’intérêt du peuple, ces grandes constructions, ces travaux de tous genres, qui réclament tous les arts et toutes les industries, et qui les réclameront longtemps. »

On ostracise les rares mécontents :

« Enfin, la lutte avec Thucydide (pas l’historien, un rival politique) en vient à un tel point que Périclès se résout à courir les risques de l'ostracisme, obtient le bannissement de son adversaire, qui est suivi de la dissolution du parti. »

Périclès semble gagner son pari avant la peste et les premières défaites. Il est le Roi du Monde façon Roosevelt:

« Il semblait qu’il n’y eût plus d’inimitiés politiques, et qu’il n’y eût désormais, dans Athènes, qu’un même sentiment, une même âme. On pourrait dire qu’alors Athènes, c’était Périclès. Gouvernement, finances, armées, trirèmes, empire des îles et de la mer, puissance absolue sur les Grecs, puissance absolue sur les nations barbares, sur tous les peuples soumis et muets, fortifiée par les amitiés, les alliances des rois puissants, il attira tout à lui, il tenait tout dans ses mains. »

Et la « mégalo-thymie », l’ubris de Fukuyama frappe la cité athénienne :

« Périclès inspirait à ses concitoyens une opinion de plus en plus haute d’eux-mêmes, en sorte qu’ils se croyaient appelés à une puissance plus grande encore. »

En dépit de ses dépenses et ses erreurs, Périclès est resté une figure de légende, comme ce FDR jugé le plus prestigieux des présidents US par la smalah des universitaires et des profs de collège; Roosevelt qui appauvrit son pays et l’endetta, qui aggrava la crise de 29 et la rendit pérenne, Roosevelt enfin qui provoqua le Japon de la manière la plus cynique (Morgenstern), massacra l’Allemagne prête à négocier dès 1943 et donna la moitié de l’Europe à Staline – et la Chine au maoïsme.

Ralph Raico remarque enfin que le complexe militaro-universitaire a fait de Truman un grand président américain: Otan, Corée, Hiroshima. Sans oublier le social et l’antiracisme, à l’armée puis partout.

Sources antiques et libertariennes :

PLUTARQUE, VIE DE PERICLES TRADUIT PAR UNE SOCIETE DE PROFESSEURS ET D’HELLENISTES – PARIS, LIBRAIRIE HACHETTE, 1893 (Gallica BNF)

Edition bilingue. Vie des Hommes Illustres. Traduction Alexis Pierron, 1853 (Remacle.org)

Démosthène – Discours sur les réformes publiques (Remacle.org)

John T. Flynn – A Roosevelt Myth; forgotten lessons. Mises.org

The costs of war; American pyrrhic victories, edited par John V. Denson

Ralph Raico- A libertarian rebuttal (Mises.org).

Gros plan sur... Luc-Olivier d'Algange

unnameseclodad.jpg

Gros plan sur... Luc-Olivier d'Algange

propos recueillis par Frédéric Andreu

Écrivain à la fois solitaire et solidaire, discret et disponible, Luc-Olivier d'Algange semble préférer les plateaux montagneux où planent les aigles royaux, aux plateaux de télévision ! Afin d'essayer d'entrer, sur la pointe des pieds, dans son œuvre protéiforme faite de poésie et d'essai, nous lui avons adressé sept questions.

Pourquoi sept ? Parce que tel est le nombre sacré des légendes qu'il affectionne par dessus tout. Le but de notre démarche ? Tenter de mieux situer un auteur rare. Guetteur du bel apparaître dans un temps disgracieux du paraître, Luc-Olivier d'Algange, qui êtes-vous ?

I : Votre page «wikipédia», consultable sur la toile, indique que vous êtes né à Göttingen. Quel souvenir personnel gardez-vous de cette cité allemande célébrée notamment par la chanteuse Barbara ?

Je n'ai aucun souvenir de Göttingen, je n'ai fais qu'y naître, mais en revanche je me souviens bien de Cassel, où je vécu jusqu'à l'âge de six ans, et surtout de Einbeck où vivait ma grand-mère du côté maternel. J'y passais de nombreuses vacances, surtout en hiver. Je me souviens, en particulier, des têtes de sangliers qui ornaient les murs et de la petite véranda où régnait un fatras fantastique, et qui servait aussi de frigidaire, voire de congélateur, les températures en hiver descendant communément au moins vingt. Je me souviens du poêle à charbon et de la cave, un peu effrayante, où il fallait aller chercher le noir combustible. Je me souviens de ma luge, avec laquelle, rétrospectivement, je suis heureux de ne m'être pas tué. Je me souviens des amis de ma grand-mère, joviaux et nostalgiques ; de la ferme de mes cousins et des animaux que, petit citadin, je découvrais. Je me souviens surtout des forêts alentours, - et le sentiment m'en reviens chaque fois que je relis Heidegger, dont la prose est parfois rugueuse comme celle d'un vieil arbre. Les interrogations fondamentales, depuis les présocratiques, sont liées à l'enfance : «  Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ?  »

II : A quel âge avez-vous commencé à écrire ? Gardez-vous souvenir de ces textes initiaux?

Curieux des livres, des lettres, des crayons, j'ai commencé à écrire, avant d'aller à l'école, des histoires de chevaux dans un allemand phonétique. Un camarade plus âgé m'avait appris l'alphabet:il n'en faut pas plus. Je pensais alors que les chevaux, bien que nous leur commandions, étaient plus intelligents que les humains, et je serais presque enclin à le penser toujours... Mais je n'ai commencé à écrire véritablement, et en français, qu'au collège, avec les encouragements d'un professeur d'exception qui avait le don de nous faire entrer dans le monde d'un poème simplement en le lisant à voix haute, sans le déclamer, mais sur le souffle, le rythme profond. Ses « explications de texte » étaient de véritables herméneutiques et les sujets de rédaction qu'il nous proposait de prodigieuses provocations à l'imagination. «  Imaginez le monde des Hommes-Oiseaux » ou encore «  Imaginez un dialogue entre l'Ondine de Giraudoux et l'Ophélie de Shakespeare ». Ce professeur, au demeurant, me défendit avec fougue contre la direction du collège qui voulait me mettre en « fin d'étude » nonobstant mon inclination à l'école buissonnière et, peut-être, quelques juvéniles insolences. Je lui dois d'avoir découvert ces auteurs qui m'accompagnent encore aujourd'hui :  Rimbaud, Mallarmé, Saint-John Perse, Edgar Poe, Lovecraft, Giraudoux, Stéphan George, Ernst Jünger,... Enfin nommons le : Jacques Delort, - rien à voir avec le Ministre – et auteur d'un beau livre sur la poésie et le sacré. Ce fut lui, aussi, qui me fit publier mon premier article, sur Saint-Pol-Roux, dans la revue Etudes et Récherches.

9782140488498r.jpg

III : Les écrivains observent souvent des «rites» propitiatoires à l'écriture. Certains ne peuvent écrire qu'en écoutant de la musique ; d'autres, a contrario, ne le peuvent que dans le silence d'une thébaïde retirée du monde? Qu'en est-il de Luc-Olivier d'Algange?

Le rite serait, par quelque prière, d'être, avant même de commencer à écrire, en accord avec un paysage intérieur, venu du souvenir ou de l'imagination, si tant est qu'il faille distinguer l'un de l'autre. Mieux encore est d'installer son scriptorium dans un tel lieu, chose aisée puisque j'écris à la main et que suffisent un carnet et un stylo. Nul besoin de ces machines, toujours un peu encombrantes et qui exigent une prise électrique. Il m'a toujours semblé lecteur ou écrivain, que les phrases naissaient des paysages, qu'elles en prolongeaient les couleurs et les rumeurs. Pour écrire, il me faut, de préférence, un ciel au-dessus de la tête. Quand bien même les phrases que nous écrivons n'en disent rien directement, ne le décrivent aucunement, le paysage s'infuse dans les mots qui en gardent les essences et les secrets. Les propos, même les plus abstraits à première vue, se chargent de l'esprit des lieux où ils furent conçus. J'évoquais, à propos de Heidegger, la Forêt, et pareillement et de toute évidence, nous percevons, lisant Nietzsche, la lumière de l'Engadine.

674e6419cc91916d390e77362c2a0f39.jpg

IV : Pouvez-vous citer un ou deux ouvrages qui ont bouleversé votre vision du monde?

Venons aux tout premiers, dans l'ordre d'apparition, même, bien sûr, il y en eut d'autres. Le Zarathoustra de Nietzsche, tout d'abord, qu'un jeune homme ne peut lire sans le cœur ne batte la chamade. ; Hyperion d'Hölderlin, qui ouvre à la poésie absolue, véritable foudre d'Apollon ; et Les Contes cruels de Villiers de l'Isle-Adam qui firent que, face à notre temps, soudain nous nous sentions moins seuls dans nos refus et dans nos songes.

V : Les mots "légende", "songe", "orée tremblante", "chant du merle" blasonnent souvent vos textes. On se demande : quelles sont les contes, les fées – voire, les contes de fée - qui vous inspirent ces jolis mots?

La « vraie vie » commence toujours dans le conte et la légende, sitôt nous quittons la fiction sinistre que le monde abstrait, le monde planifié, nous impose . Seul un écran nous sépare du monde légendaire. Tout ce dont parlent les contes existe bel et bien. Bel et bien, - dans la beauté et dans la bonté que nous retrouvons lorsque les écailles nous tombent des yeux. Bel et bien, et partout, même dans les lieux les plus déshérités et les plus sinistres. Chaque heure est le blason d'une réalité visible-invisible : tremblantes orées. Ce n'est que par soumission, aveuglement, surdité spirituelle que nous cessons de les percevoir, par crainte aussi, - car le monde légendaire, en ses périls et merveilles menace à chaque instant ce que nous pensons être nos certitudes. Les forêts sont profondes, les océans, incertains, et l'on risque fort de s'y métamorphoser.

VI : Dans d'autres textes, on entend tinter les maillons d'une "chaîne d'or". C'est ce que vous désignez, je crois bien, par la «cadena aurea de la tradition». Que signifie pour vous cette locution latine plus guère usitée de nos jours? 

La chaine d'or, la catena aurea existe en dehors de nous. Elle est un influx, une tradition qu'un concours de chances nous permets parfois de reconnaître. Entre les Ennéades de Plotin et le vaste poème de Schelley, Epispsychidion, - ce qui veut dire l'Ame de l'âme, - il y a bien plus qu'un simple jeu d'influences littéraires. Un tradere s'est perpétué dont on trouve des signes de tous temps et je me suis efforcé, dans certains de mes livres, d'en interpréter d'une façon qui n'est pas seulement historique ou chronologique. Certains auteurs retrouvent ces ressources sans presque rien savoir de leurs prédécesseurs. Une même expérience leur fut donnée : celle de la multiplicité chromatique des états de la conscience et de l'être.. L'érudition, certes, est belle, mais elle n'est que le satellite de cette expérience intérieure, de cet ensoleillement de l'être.

715f35c7aa418c1500884d43c78ad446.jpg

VII : L'action de votre prochain roman se déroule, paraît-il, au Portugal? Voulez-vous tirer pour nos curieux lecteurs, un coin de voile sur ce projet en cours?

Ce roman, pour lors, est à mi-chemin, et au point où j'en suis, il me faudrait pouvoir séjourner quelque temps sur les rives du Tage, et en attendre la suite comme le sébastianiste attend, un soir de brume, le retour du Roi Caché. En d'autres temps, un mécène eût pourvu à mes frugalités... Le songe demeure cependant d'un roman comme un « feu de roue » alchimique, d'une temporalité sphérique recréée, en tonalités et a-tonalités, dans une forme où le « résolument moderne » rimbaldien ne contredit pas mais accomplit la Tradition.

Il existe des "livres fenêtre", il existe des "livres chemin". Il existe aussi des "livres pour faire réfléchir nos têtes" et des "livres qui nous prennent par la main". Propos réfractaires est un peu tout cela à la fois, fenêtre et chemin. Tout dépend, bien sûr, des attentes du lecteur... Lu et approuvé pendant l'hiver, j'attendais, pour ma part, un "livre chaleur" qui m'aide à lutter contre le froid. Contre le froid hivernal qui commence en décembre et contre le froid civilisationnel qui a commencé un peu plus tôt. Le jour où les Bourgeois ont remplacé les Aristocrates et les machines ont remplacé les dieux.

À la fois ennemie du ressentiment et amie des légendes, la pensée de Luc-Olivier d'Algange est sans concession contre les apories de cette époque sans rivage que nous avons la disgrâce de vivre. Son titre Propos Réfractaires, « est venu de lui-même et presque malgré nous » prévient l'auteur dès la première ligne. Un titre qui en effet ne dit peut-être pas le tout du livre, mais en dit beaucoup. On reconnaît un livre à son titre comme on reconnaît un arbre à ses fruits. « Livre fenêtre » de nos étés trop chauds, Propos Réfractaires est aussi un « livre brique réfractaire » pour nos hivers trop froids. Au-delà des analogies joueuses de votre serviteur, cher Luc-Olivier, l'auteur de ces pauvres lignes veut vous dire encore ceci : l'important est que votre « livre brique » diffuse la chaleur lente et sereine des légendes qui, comme nous le rappelle Patrice de la Tour du Pin, « empêchent les peuples de mourir de froid ».

Propos Réfractaires, 21 euros, Editions L'Harmattan, collection Théôria.

https://www.editions-harmattan.fr

luc-olivier d'algange, littérature, lettres, lettres françaises, littérature française, entretiens,

OUVRE TES YEUX...

Ouvre tes yeux éclusés de lumière,

pour que la lointaine chaleur des étoiles

redescende sur Terre ;

pour que le parfum des rares fleurs,

défroissent les ailes de l'âme !

Et pour que les mots fassent de tes jardins rayés, des ambassades du ciel ! 

Toutes les paroles ne s'envolent pas.

Certaines s'impriment sur la roche tendre

des nuages. Sur les pages des jours heureux se dépose la signature des rencontres.

On ne se souviendra de ce pays d'enfance 

que des mouches joueuses, 

des alluvions d'Éternité aux sourires des passantes.

De ces dames, un je ne sais quoi de guindé et d'attirant à la fois...

À cette fierté à briser les lampes des au-revoirs...

Je préfère les petites bougies d'églises. 

Je ne prie pas pour elles, 

je prie pour leurs âmes

luc-olivier d'algange, littérature, lettres, lettres françaises, littérature française, entretiens,

VA-T-ELLE SUCCOMBER À MON POÈME ? 

On croit avoir déjà tout dit,

Et puis, on trouve cet espace entre les roches lisses du langage...

Ta seule présence faisait trembler tous les mots de mon corps. Ta froide poitrine déposait sa goutte de lait dans le creux de mes mains.

Les amis de toujours se demandaient pourquoi tes étoiles cherchaient à passer par les serrures de mon âme ?

Ils n'ont pas séjourné sous ton rosier sauvage. Ils n'ont pas trouvé le diamant perdu de notre rencontre. 

Ils voient tout cela comme un événement lointain. 

L'amour réside entre le fruit et l'absence.

Ces fruits de ta bouche que je mange, tes dents blanches qui vont chercher en moi le rouge des mots tendres... en mordillant un peu mon cœur.

luc-olivier d'algange, littérature, lettres, lettres françaises, littérature française, entretiens,

UN PROJET  POÉTIQUE (en hommage à Luc-Olivier d'Algange)

Je reviens de cette lecture les poches pleines de rêves,

Le talent de dire le pays. La chaleur des mots dans les yeux. L'accent qui fait toute la différence ! Voilà plus d'une heure que la bougie attend la fin de la nuit. Ma lecture vacillante s'achève sur un début qui ne fait que "commencer" par un nouveau pas de danse...

A mon tour, je partirai récolter les couleurs de l'eau.
Je toucherai une à une les gouttes du silence,
pour que la chaîne des mots ne tombe pas entre de mauvaises nuits,

je voisinerai les champs de blé travaillés de bonne heure,

les maisons mitoyennes qui baillent dans la forêt,

au balcon les filles bardées d'aventure !

Je parle peut-être en esthète de l'inutile. Incompris de la plupart ? - Pour me faire comprendre, je me déferai de tout sauf de la bague d'allégeance avec la poésie.

Enfin ! J'ai trouvé l'accent qui manquait à la fleur cueillie ! Une aile d'encre envolée dans le poème ! Je la tiens pincée entre deux doigts. Comme pour la montrer à l'invisible ; pour voir dans la fleur, le sceptre ; et dans le pays, le royaume !  

- La légende disait donc vrai !

la reine d'Islande est plus belle que la neige,

ses pas éclairés de joliesse

ne reflètent que des pieds innocents

- Mon poème pour sa Majesté

est une rose de sang...

Dans son pays, les enfants parlent aux animaux ;

il n'y a pas une fleur qui ne connaissent son nom ;

Pourtant, des batailles éclatent avec tout ce qui nuit à la lumière.

Mais, même tenus dans le silence, les mots qui suivent diront tout de mon amour.

luc-olivier d'algange, littérature, lettres, lettres françaises, littérature française, entretiens,

LA BELLE ENTRAÎNEUSE

L'été s'achève dans le cycle du rire, les grands chemins blancs de neige, toutes ces histoires déjà écrites dans l'avenir.

Le livre des Amours est resté grand ouvert,
et nos doigts essaient de l'ouvrir avec la force du rêve...
n'ôtant que le vernis de nos incrédulités.

Celle qui se dévoile ce matin est trop belle pour se suffire à un monde ! Sa démarche la multiplie en autant de nuits qu'il nous reste à vivre. Il existe une échelle pour la mesurer à l'aune des étoiles. - Oserais-je lui donner le nom d'une constellation ?

Un seul coup d'œil en sa direction, et voici que les filtres de mon regard se mettent à brûler,
ne laissant qu'une silhouette de mot accrochée aux cimaises du vent.

Bérénice aux cheveux servant de luge à mes désirs ! - la neige tombera et me donnera raison !

En attendant, les poissons nagent dans mon sang. Seul le silence est témoin de cet amour intérieur qu'il faut pour écrire !