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vendredi, 01 juillet 2016

Misère de l’homme moderne

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Misère de l’homme moderne

par equiairchampaignat

Ex: https://ordrerevolution.com

La civilisation contemporaine est marquée par deux phénomènes sociaux connexes : l’individualisme d’une part, le collectivisme d’autre part. Tantôt les uns récusent le premier : trop d’individualisme ! Assez de l’individualisme ! Tantôt les autres récusent le second : trop de collectivisme ! Trop d’Etat ! Mais plus rares sont les plaintes contre les deux phénomènes à la fois, et pour cause, l’homme moderne ne conçoit pas qu’il existe une alternative entre l’individu et l’Etat dans la constitution sociale. Soit il faut se reposer sur l’égoïsme rationnel de l’homme parce que chacun en poursuivant son bien propre fait le bien d’autrui, à l’instar du boulanger qui pour gagner sa vie doit faire le pain apprécié de ses potentiels clients. Soit il faut sacrifier l’égoïsme de l’homme pour soumettre pleinement l’individu aux intérêts supérieurs et généraux de la collectivité. Qui des individus ou de la collectivité qui se les sacrifie font la vraie société et son bien ?

Ce dualisme entre individualisme et collectivisme ne reste pas cantonné au débat d’idées. Ce dernier est plutôt la manifestation d’un dualisme vécu et structurant profondément la civilisation moderne : celle-ci est à la fois individualiste et collectiviste. Aussitôt que l’individualisme a pris chair, durant la Révolution notamment avec l’œuvre des Droits de l’Homme, l’Etat moderne s’est constitué et s’est fondé sur une vaste politisation du social. La Révolution fut à la fois l’ère nouvelle de l’individualisme et l’ère nouvelle du collectivisme. A-t-elle accouché de deux sociétés parallèles ? Non. Elle a accouché d’une civilisation unique qui s’est trouvée être à la fois individualiste et collectiviste, parce qu’individualisme et collectivisme constituent les deux faces d’une même médaille. Mais il ne convient pas de parler de deux pôles attractifs opposés selon lesquels la civilisation moderne serait tantôt plus individualiste, tantôt plus collectiviste. Ce serait confondre l’essence de notre civilisation avec ses effets. Notre civilisation est essentiellement individualiste et collectiviste.

Abstraits au niveau de l’idée, on peut pourtant constater une opposition a priori radicale entre individualisme et collectivisme. C’est l’avantage de l’idée abstraite : elle est pure de toute chair et de toute vie. Nous concédons que l’individualisme abstrait s’oppose parfaitement au collectivisme abstrait : ce n’est pas la même chose de dire d’un côté que l’individu est l’unité du social, et de l’autre que c’est la collectivité qui est l’unité du social. Mais dans le monde de chair, l’individualisation bien réelle du social, à travers les appareils juridiques, politiques, économiques, etc. s’est faite conjointement à la collectivisation à travers les mêmes appareils. C’est la même dynamique qui va de la Loi Le Chapelier à la grande industrie, de la démocratie individualiste à l’Etat tutélaire, du Code civil à l’Education Nationale, de l’individu libéré de la tradition à l’avènement des masses. C’est le même homme qui va de l’un à l’autre, sans subir aucun changement radical.

Si l’on cesse d’opposer individualisme et collectivisme, si l’on retire son masque au libéral qui se fond avec délectation dans la culture de masse, si l’on retire son masque au collectiviste qui hurle à grand cri la valeur du sacrifice à la collectivité, tandis qu’il espère en diriger les profits vers lui, nous verrons mieux que l’homme-masse, car c’est toujours de lui qu’il s’agit, s’oppose toujours, verbalement, mais aussi et surtout dans sa vie même, à la tradition, aux valeurs objectives transcendantes, à la Nécessité, auxquelles se sont pourtant soumis ses pères depuis l’aube de l’humanité.

marceldecorte-portrait.jpgLe philosophe catholique belge Marcel de Corte (1905-1994) fut sans doute le meilleur interprète de la tradition, et à ce titre, un des meilleurs critiques de la modernité. Les traditions et les mœurs de nos ancêtres nous paraissent aujourd’hui parfaitement incompréhensibles. L’homme contemporain a en général une très basse idée de ses pères, bornés, stupides, inhumains, plongés dans la nuit de nombreux obscurantismes. Il faut bien ça pour expliquer que ces mœurs incompréhensibles aient pu fonctionner aussi longtemps (pensez donc, pratiquement toute l’histoire des civilisations, exception faite des deux derniers siècles !). Puis est venue la lumière de la Raison qui a conquis l’Occident et le monde, et l’homme, enfin guéri de sa stupidité, a repris en main son destin par la réorganisation sociale, l’arrachant à Dieu déchu, et s’établissant dans la civilisation que nous connaissons aujourd’hui. Belle histoire, dont le mérite est de rendre saisissante la rupture radicale qui nous sépare de l’ancienne civilisation. Elle contient cependant une grande vérité dont on a parfois du mal à mesurer la portée : l’homme moderne s’est arraché des mœurs vivantes de ses pères pour s’établir dans la Raison abstraite, le masque nouveau sous lequel coule, littéralement, sa destinée.

marcelde.jpgMarcel de Corte, nourri par une solide philosophie réaliste de l’être, tirée d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin, a analysé avec une grande profondeur, à travers une anthropologie et une psychologie originales, ce trait caractéristique de l’homme moderne qu’il a appelé le rationalisme pratique. L’homme en effet vit désormais massivement son rationalisme.

Sans entrer trop dans les détails, l’anthropologie de Marcel de Corte consiste à reconnaître qu’il existe deux types d’hommes : un type platonicien, homo platonicus, et un autre type aristotélicien, homo aristotelicus. Le premier type se fonde sur un dualisme entre l’âme et le corps qui se traduit dans un dualisme entre l’esprit et la vie. Dans cette perspective, l’homo platonicus est un homme dont l’esprit se sépare de la vie. Il ne cherche plus à reconnaître et connaître dans la nature, à laquelle l’homme appartient pleinement, les objets concrets et réels qui, de fait, le transcendent, ni les règles et les lois que lui impose la nature (et sa nature) ; l’esprit n’a plus vocation à diriger et intégrer l’homme dans la nature qui le transcende. L’esprit se sépare de la vie, au profit de sa propre immanence, de son autosatisfaction : il se tourne vers les Idées platoniciennes, ou se satisfait de sa méthode cartésienne, ou de sa Raison pure. La logique compose de plus en plus pour lui la totalité du réel, l’abstrait le flatte plus que le concret, l’être de raison remplace l’être réel, tandis que la nature, la vie, la matière, ne sont plus qu’une surface plastique soumise à ses idées et à sa domination, sans plus de profondeur ontologique. L’esprit opère un renversement : c’est désormais lui, du moins le croit-il, qui transcende la nature qui n’a rien à offrir à l’intellect et aucun mystère à conserver pour lui. L’homo platonicus naît de la dévitalisation, propre au cycle de la vie, et se traduit en une désincarnation. A l’inverse, l’homo aristotelicus ne connaît pas cette scission entre l’esprit et la vie. Comme le dit Marcel de Corte, il est fait d’une seule couture. L’âme est la forme du corps : elle ne peut pas être sans le corps qu’elle anime. L’esprit reconnaît la transcendance de la nature, et la nature le mène, du fait de son insuffisance ontologique, à l’Absolu transcendant, et c’est pourquoi l’homo aristotelicus est un homme religieux. Solidement ancré dans le réel, profondément habité par un sens de l’être qui n’est rien d’autre que l’autre nom de l’amour (précisons : de l’amour véritable), complètement incarné, l’homo aristotelicus déborde de vie. Ce débordement de vie se canalise dans des mœurs concrètes polarisées par les valeurs objectives auxquelles tout homme est soumis lorsqu’il est jeté dans l’existence : la famille, le métier, la patrie et Dieu, avec lesquels il communie et reçoit d’eux sa personnalité.

Le rationalisme pratique est la traduction dans les mœurs de l’homo platonicus. Les mœurs contemporaines sont en effet pénétrées par le rationalisme et sa scission entre l’esprit et la vie. Qu’il s’agisse, pêle-mêle, de la démocratie politique, de l’égalitarisme, de l’humanitarisme, des mass media, de l’urbanisme, de la technique, de l’activisme, de l’athéisme, de la négation du péché, du sentimentalisme, du freudisme, du divorce, de l’économie de marché, du planisme, de la statistique, de la recherche de la performance, du racisme, du nationalisme, du pacifisme, de l’internationalisme, du contrôle de la natalité, ou encore de l’instruction de masse (on pourrait donner une liste bien plus longue : voir la Philosophie des mœurs contemporaines de Marcel de Corte), on observe ce même processus de dévitalisation, de retrait de l’esprit sur lui-même, d’effusion d’idées verbales et abstraites qui, parce qu’elles sont ontologiquement vides, laissent se déchaîner les instincts qui ne sont plus régulés par l’esprit qui a déserté la vie. Marcel de Corte a analysé les lois psychologiques et leurs répercussions à l’œuvre dans l’homo platonicus dans son livre Incarnation de l’Homme, Psychologie des mœurs contemporaines. J’y renvoie le lecteur, en attendant de développer plus longuement cette anthropologie et cette psychologie dans des billets futurs.

marceldeint.jpgContre une idée répandue, Marcel de Corte refuse de penser que c’est la technique qui a produit la civilisation contemporaine : c’est d’abord et avant tout une forte dévitalisation de la civilisation ancienne, particulièrement sensible au XVIIIe siècle, mais naturelle au cycle de la vie auquel est régie toute civilisation, qui s’est traduite dans une diffusion du rationalisme renforcée par la technique que le rationalisme a produit. En un sens, la civilisation contemporaine, traversée par la révolution permanente et les multiples « crises de croissance » (mythe du progrès oblige), n’est qu’une longue agonie que l’esprit désincarné cherche à compenser mais prolonge dans une forte mécanisation de ses mœurs, celle-ci n’étant que le mime de la vie dont il manque.

Revenons à notre sujet : que signifient fondamentalement l’individualisme et le collectivisme qui fondent (ou creusent) notre civilisation ? Si l’on reconnaît l’homme moderne comme un homme dévitalisé, dont tous les efforts consistent à vivre un rationalisme pratique nihiliste, parce que l’esprit s’y est désincarné et s’est retiré de la vie mais veut vivre son impossible immanence (ontologiquement, l’esprit ne se suffit pas), si l’on reconnaît que l’homme moderne a défait les mœurs anciennes fondées sur l’amour, c’est-à-dire sur le sens de l’être, de la transcendance, de l’incarnation, et qu’à ce titre, l’homme moderne ne connaît plus les valeurs objectives que constituaient la famille, le métier, la patrie et Dieu, que ses pères n’avaient pas choisi, mais aimaient par reconnaissance de la Nécessité (Amor Fati), si l’on reconnaît tout ça, ne doit-on pas dire que l’individualisme et le collectivisme, qui ne sont que des idées abstraites (l’homme n’est plus capable que de ça, seuls ses instincts désorganisés sont encore concrets), ne sont que des tentatives de combler sa misère sociale en faisant de l’ordre social un fruit de la raison ?

On connaît l’orgueil sidérant de l’homme contemporain. Mais on connaît aussi son esprit de revendication, son éternelle insatisfaction, ses désordres, ses crises continues. L’homme moderne est essentiellement un misérable, et il ne l’ignore pas totalement. Il use de tous les masques pour se détourner de sa misère, et ceux-ci ne manquent pas, mais il sent bien, au fond de lui, là où surgit l’angoisse et le sentiment de l’absurde que seul l’homme moderne a été capable de vivre aussi continuellement, que son destin lui échappe et que la mort est son seul horizon.

En même temps qu’il détruisait l’ordre social véritable fondé sur les mœurs solides de nos pères, parce qu’il se dévitalisait, l’homme moderne a essayé de combler ce manque par l’œuvre de la raison. L’homme est naturellement un animal social (ou politique, pour peu qu’on prenne ce mot dans son sens antique), et l’homme dont l’esprit s’est détaché de la vie accomplit tous ses efforts, depuis un peu plus de deux siècles, pour reconstruire l’ordre social qu’il ne pouvait plus vivre parce que cet ordre réclamait l’incarnation de l’esprit dans la vie. Plein de cet espoir de pouvoir un jour revivre dans un tel ordre, l’homme contemporain est pris d’une crédulité extraordinaire : il croit à toutes les promesses de sociétés fraternelles ou coopératives, il est prêt à faire confiance à n’importe quoi et n’importe qui qui puissent lui vendre cette société de demain où l’homme connaîtra à nouveau enfin son prochain, être de chair et d’os.

C’est sur ce plan que doit être reçu le débat entre l’individualisme et le collectivisme : ils sont deux types d’espérance de rétablissement de l’ordre social fondées sur la même désincarnation, le même goût pour l’abstraction, la même incapacité à vivre l’amour, qui est sens de l’être, en particulier l’amour du prochain concret que l’être scindé en deux de l’homme moderne ne peut plus supporter. Au fond, c’est la même espérance, projetant des utopies dans un avenir toujours promis proche, et ontologiquement irréalisables, qui le déçoivent perpétuellement. Mais c’est aussi la même incapacité à saisir la civilisation contemporaine comme la réalisation déjà effective et vécue de l’individualisme et du collectivisme qui, passés de l’abstrait au concret, qui lui seul compte, sont fondus nécessairement dans la même civilisation, à savoir la nôtre : la civilisation de l’homme-masse, l’homme poussière soumis à la tutelle d’un Etat tyrannique.

00:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marcel de corte, philosophie, modernité, homme moderne | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 15 février 2013

Marcel de Corte : De la dissociété

Marcel de Corte : De la dissociété

Ex: http://walfroy.over-blog.com/

decorte.jpgMarcel de Corte est un auteur inconnu du grand public même cultivé et cependant, il développe une pensée philosophique exceptionnelle du point de vue de la crise actuelle de l’intelligence et de la société.

Il est né le 20 avril 1905 dans le Brabant ; à l’âge de 23 ans, il est reçu docteur en philosophie et lettres  à Bruxelles puis  professeur à l’Université de Louvain en ayant tout au long de sa carrière été honoré d’une pluie de titres, tant universitaires que civils.

Son œuvre est des plus importantes tant en livres qu’en articles de revue ( il a collaboré notamment  au Courrier de Rome, à l’Ordre français et à Itinéraires…) où il a analysé année par année la décadence croissante de l’intelligence avec ses répercussions immédiates dans l’ordre social et malheureusement dans l’Eglise.

 

Ses livres les plus connus sont l’ «Essai sur la crise d’une Civilisation », l’ « Incarnation de l’Homme » et l’ « Intelligence en péril de mort »

Le petit livre ici analysé est une suite de deux articles parus dans l’Ordre français et récemment réédité en un seul volume, et s’intitule « de la dissociété »

Dans  cet ouvrage, Marcel  de Corte nous fait une synthèse de la décadence de la société qui est passée de la société fondée sur des principes naturels réalistes à la dissociété ou le contraire d’une société qui ose revendiquer comme postulat le fait de refuser la sagesse des siècles qu’elle soit antique ou, et  a fortiori, chrétienne.

 

Deux idées : qu’est ce qu’une société et comment appeler la structure actuelle ?

A-  De la société

L’auteur décrit la société naturelle telle que la voix des siècles l’a composée c’est à  dire la tripartition sociale, elle «  répond exactement aux trois activités propres à l’intelligence humaine et irréductibles les unes aux autres en raison de la spécificité de leurs objets respectifs : contempler, agir, faire. »[1]. Ainsi, « telles sont les activités propres à l’homme en tant qu’homme : celle de l’intelligence dont l’objet est le vrai ; celle de l’intelligence et de la volonté conjuguées dont l’objet est le bien de la Cité, sans lequel aucun autre bien humain, si haut soit-il, ne peut exister ; celle de l’intelligence et de la volonté réunies, alliées à la main ou à ses prolongements mécaniques et dont l’objet est l’utile. Telle est aussi leur hiérarchie : au sommet l’activité intellectuelle qui porte sur l’universalité de l’être et du vrai ; au milieu, l’activité intelligente et volontaire dont la fin ultime qu’elle atteint réellement ici-bas, au cours de notre existence terrestre, ne peut être en plénitude que le bien du tout social qui s’impose à elle comme supérieure à n’importe quel bien particulier ; à la base, l’activité intelligente, volontaire et manuelle dont la fin est la satisfaction des besoins matériels inhérents à la vie humaine, et qui se trouvent ainsi radicalement particularisés et individualisés : l’individu en chair et en os peut seul consommer les utilités économiques nécessaires à sa substance. »[2]

Cette description de la société naturelle a été respectée dans quasiment toutes les sociétés humaines et en France par les trois Ordres : Clergé, Noblesse, Tiers-Etat jusqu’à la révolution.

Bien évidemment, une telle organisation de la structure sociale ne peut être le fait de la volonté individuelle, elle suppose et même impose la prééminence de la famille comme entité de base de la société et la présence d’un chef « régulateur » [3], le roi.

 

 De plus, au contraire des sociétés antiques où l’individu se dissolvait dans la Cité, la Chrétienté médiévale a réussi l’harmonie de la nature et de la grâce malgré, bien sûr, toutes les vicissitudes de l’histoire humaine car « le Moyen-Âge a pu connaître d’innombrables conflits entre les divers ordres de la société, il n’a jamais succombé à la Subversion. Jamais le Christianisme médiéval n’a mis en doute la nature sociale de l’homme. »[4] La nature sociale de l’homme fait que celui-ci est un être obligé : « L’obligation envers autrui qui se retrouve en toute société réelle est un fait de nature qui tisse entre les membres d’une communauté, de bas en haut, et de haut en bas, une série de devoirs réciproques. Le serf nourrit le seigneur, mais le seigneur est à son tour l’obligé du serf et lui doit aide et protection. Le serf et le seigneur doivent assurer la subsistance du curé et la splendeur du culte rendu à Dieu, mais le curé leur doit l’orthodoxie de la foi et la validité des sacrements. »[5]

 

L’homme d’aujourd’hui se demande alors ce qui peut assurer une telle stabilité de société sans crise sociale profonde, au moins en ce qui concerne les fondements de cette période ; et bien c’est, comme le dit Jules Monnerot cité par l’auteur, que « avant le XVIIIe siècle, l’idée de société dans la pensée européenne ne se distingue pas de l’idée de société acceptée. L’état normal d’une société est l’acceptation par chaque homme de la place où Dieu l’a mis. »[6]

B-Vers la Dissociété


La dissociété va trouver sa source et sa continuité dans les trois R : Renaissance, Réforme, Révolution française et paradoxalement est d’inspiration chrétienne car ne pouvant se concevoir qu’à partir d’une société chrétienne. En effet, le retour de l’Antiquité à partir de la Renaissance (ou selon  l’expression lumineuse de Chesterton, à partir de la Rechute ) n’est pas un retour à l’Antiquité mais surtout une décadence du Christianisme : « Nous n’hésitons pas pour notre part à en trouver la cause dans le christianisme, non point dans le christianisme pris en tant que vecteur surnaturel qui joint les âmes à Dieu, ni dans l’armature sociale de l’Eglise, ni dans ses dogmes, sa liturgie, ses sacrements, mais dans le christianisme désurnaturalisé, sécularisé, humanisé, privé de son foyer divin de gravitation. (…) On connaît la formule : au théocentrisme se substitue l’anthropocentrisme. Au Dieu fait homme, lentement, implacablement, fait place l’homme qui se fait Dieu, non pas par la médiation du Christ et de l’Eglise au niveau surnaturel et de l’éternité, mais par les seules forces de sa propre excellence au niveau de sa vie dans le temps. Excédé d ‘être une créature, l’homme se veut créateur. »[7]

 

L’ordre naturel de l’esprit humain va se renverser et donner la priorité, non plus à la contemplation du vrai, mais à la primauté de l’utile et de la technique telle qu’elle va se développer de façon effrayante dans les pays sous domination protestante et amener progressivement le culte de l’individu roi. Ainsi, « l’avènement de l’individualisme, c’est le commencement de la dislocation de la société et des trois ordres dont sa nature est composée. Le clergé se voit désormais concurrencé sinon éliminé, par l’avènement d’une caste nouvelle : l’intelligentzia. (…)La noblesse chargée de maintenir, de défendre et de protéger le bien commun de la société voit son rôle décliner. »[8]  « C’est la dévaluation des deux fonctions de l’intelligence, la spéculation et la pratique, c’est l’invasion de la fonction poétique, fabricatrice, ouvrière, technique, qui occupe désormais tout l’espace spirituel ainsi ravagé, et du même coup, l’absolue suprématie du privé sur le social : chacun pour soi dans sa relation à Dieu, chacun pour soi dans sa relation à la Cité. »[9]

 

Le travail et la technique devenant le propre de l’Homme, la Société se démocratise inéluctablement car tous ont le même rôle dans la société : nous arrivons assez rapidement à la termitière qui est la solution logique de la dissociété. A l’organisation sociale naturelle de la Cité se  met inexorablement en place la socialisation forcenée  de celle-ci où le Tout devient obligatoirement le nouveau dieu « Il n’est pas étonnant de constater que le collectif, sous quelque forme que ce soit : peuple, prolétariat, classe, race, humanité… dont les religions socialistes de notre temps ont hérité d’un christianisme abâtardi, soit devenu l’objet de la vénération de l’homme moderne. (…) En vertu de sa nature sociale inextirpable, l'homme ne peut être radicalement égoïste. Il doit feindre la sociabilité. Le collectif devient alors l’ersatz de la Cité, le succédané du Bien commun transcendant aux biens particuliers. »[10]

 

Nous voici donc arrivés à notre époque moderne sans Dieu, sans société digne de ce nom, sans régulateur, sans hiérarchie naturelle fondée sur la vertu, où la seule différence acceptée repose sur les capacités économiques de chaque individu qui doit se fondre dans le grand Tout social en attendant le Tout mondial. Le plus désolant est que l’Eglise qui à l’époque des Barbares assura le retour de la Civilisation chrétienne, ne souhaite plus sauvegarder les principes naturels et surnaturels  de la Vérité religieuse, morale et politique. « Comme il est trop manifeste, l’Eglise est en train de passer avec armes et bagages à la subversion. Elle a renoncé à faire sortir une vraie société des ruines de l’ancienne en se fondant sur la nature sociale de l’être humain, comme elle le fit au temps jadis de sa vigueur. Elle bascule du coté du socialisme et de l‘Etat mondial que celui-ci veut instaurer pour universaliser la maladie qu’il charrie ; (…) elle utilise les dernières forces de sa catholicité, en alliance avec un œcuménisme et un syncrétisme douteux, pour confondre son destin avec la puissance des ténèbres de sa propre caricature. »[11]

 

Que faire, face à une telle décadence de toute la nature religieuse, morale, sociale, politique de l’homme moderne ? Restaurer et préserver notre propre personne, s’il en est besoin, nos familles et si cela est possible, nos liens sociaux proches dans la véritable pensée naturelle et surnaturelle de l’homme et de l’organisation sociale ; diffuser et faire connaître la seule Vérité sociale qui ne pourra triompher que par la grâce de Dieu et par le retour de l’Eglise, gardienne des vérités éternelles, à sa Tradition. Alors, le retour du régulateur naturel de la Société restaurée sera la pierre de voûte d’un nouvel édifice social chrétien.

                                                                                   


[1] CORTE (de ) Marcel, De la dissociété, Edition Remi Perrin, 2002, page 7

[2] ibid. pp. 8 et 9

[3] Ibid p. 14

[4] Ibid p. 25

[5] ibid. pp. 26 et 28

[6] Ibid p. 25

[7] Ibid, pp.30-31

[8]  Ibid . p.38

[9]  Ibid . p.41

[10]  Ibid. pp.64 et 65

[11]  Ibid. p.73