dimanche, 02 août 2026
Les souvenirs d’un Gaulois d’Europe occidentale

Les souvenirs d’un Gaulois d’Europe occidentale
par Georges Feltin-Tracol
Prise dans ses convulsions fantasmatiques habituelles, la grosse presse subventionnée le présente toujours en idéologue-phare de l’extrême droite. Traité début juillet 2026 de «papy FN» par un piètre journaliste 1, il demeure le principal propagateur de concepts déterminants tels la préférence nationale, la ré-information, l’Europe-puissance et la remigration. Il poursuit un combat entamé en 1968. L’année dernière, Jean-Yves Le Gallou a publié Mémoires identitaires, son autobiographie intellectuelle, politique et militante 2.
Ses détracteurs habituels, écrivassiers sans talents et autres fumistes diplômés en expertise ès - « extrême droite » sans contours précis, devraient les lire, car elles rectifient leurs sempiternelles antiennes colportées. Il faudrait cependant travailler et cesser de consulter les notes du renseignement territorial et de la préfecture de police de Paris. Un pareil effort chamboulerait leur paresse innée. Et pourtant !
Quelques aperçus intimistes
Avec tact et pudeur, Jean-Yves Le Gallou dévoile au lecteur un pan de sa vie privée. L’un de ses fils a relu au préalable le manuscrit. Ainsi évoque-t-il Anne-Laure Blanc, la mère de leurs quatre garçons, au « caractère (fort) bien trempé, une vive sensibilité, une intelligence aiguisée (p. 41). Il rend publique « notre séparation survenue en 2021 après quarante-six ans de mariage. Séparation douloureuse dont je porte la responsabilité, des élans personnels m’ayant éloigné des règles du mariage (p. 253) ».
Plus plaisant, cette ancienne bête à concours (lauréat au concours général de géographie, puis d’histoire, diplômé en sciences politiques et énarque) 3 se souvient avec émotion et fierté qu’en novembre 1998, son troisième fils reçoit une distinction « en l’honneur des meilleurs apprentis cuisiniers de France (p. 187) ». Quelques années plus tard, ce dernier régalera avec talent les convives aux universités d’été européennes du GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne). Lors de la dernière soirée, plus solennelle, il étonnera même l’assistance par son aisance à cracher le feu… Jean-Yves Le Gallou insiste enfin sur cette hygiène mentale et physique qu’est l’alpinisme qu’il pratique avec assiduité. À l’instar d’un autre excellent alpiniste, métaphysicien de son état, Julius Evola, il vante «une école de la beauté. Une école de la volonté. Une école d’humilité aussi. Une rude école enfin (p. 186)».
Ce livre comporte néanmoins quelques erreurs. Dans une note en page 40, Arnold Gehlen est qualifié d’ ancien secrétaire d’Ernst Jünger (note 19, p. 40)». Il le confond avec Armin Mohler! L’auteur assiste aux funérailles de Jean Ferré en «septembre 2006 (p. 230)». Or le fondateur de Radio Courtoisie décède un 10 octobre 2006… Il place les «grottes de Bétharram (p. 222)» en Occitanie alors qu’elles se trouvent aussi en partie en Nouvelle-Aquitaine. Il mentionne en page 111 l’action électorale de Jean-Pierre Stirbois en 2002 et en 2003 qu’il faudrait lire les élections cantonales de 1982 et municipales de 1983. Il parle de «Maurice Trillat (p. 147)». Né en 1940 et mort en 2020, ce journaliste communiste qui suivait le Front national pour Antenne 2, la future France 2, avec toute l’objectivité souhaitable bien sûr, se prénommait en réalité… Marcel.
Jean-Yves Le Gallou se montre en outre vachard à l’encontre de certains de ses collègues hauts-fonctionnaires, en particulier Arnaud Teyssier, auteur d’ouvrages intéressants 4. Il le dépeint en «homme intelligent et intrigant (p. 209)», par ailleurs «sournois (p. 207)» parce qu’il brigue une promotion qui revenait de droit à l’auteur.
Rédacteur en 2001 du Défi gaulois. Carnets de route en France réelle, Jean-Yves Le Gallou assume sa celticité avec sa famille paternelle provient «d’un petit coin de Bretagne intérieure, du Trégor, l’un des sept évêchés de Bretagne (p. 15)». Cela ne l’empêche pas de se sentir aussi européen avec un «arrière-grand-père italien, travailleur immigré venu de Pontremoli au pied des Apennins, apportant comme une goutte de latinité dans le vieux sang gaulois (p. 18)». Il perpétue cet héritage puisque «de 1975 à 1984, quatre fils arrivent dans notre foyer. […] Aujourd’hui, une petite-fille et dix petits-fils prolongent la lignée (p. 42)». À l’occasion d’émissions radiophoniques ou télévisées, il a signalé que l’une de ses belles-filles est Écossaise. Contradiction? Non! «L’identité territoriale […] doit marier l’attachement à la langue et à la culture locale, l’amour du territoire et de ses paysages, sans pour autant nier ou renier les origines ethniques du peuple. Fondé sur un tel triptyque l’enracinement régional est un atout face au grand magma mondialiste (p. 131)».
Hors les aspects personnels et familiaux, Mémoires identitaires dressent le bilan fort négatif d’un demi-siècle d’effondrement général. Jean-Yves Le Gallou a assisté au «Grand Basculement», c’est-à-dire au «bouleversement sans précédent des valeurs et des normes (p. 8)».
Une jeunesse déjà marquée par l’union des droites…
Mai 1968 cueille à froid le jeune étudiant destiné à une belle carrière dans l’administration centrale. Une sensibilité de droite l’amène à suivre « trois groupes différents: les CDR, les Comités de défense de la République, le CELU, Centre d’études pour les libertés universitaires, et le GRECE, Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne. Le gaullisme de réaction, le catholicisme de tradition ou le renouveau identitaire (p. 31)». Il se montre particulièrement critique de la présidence de Georges Pompidou (1969-1974).
Pour ses contemporains, ce quinquennat symbolise les dernières années des « Trente Glorieuses », du plein emploi et de la croissance économique. Or, c’est au cours de cette période faste qu’apparaissent les germes de la décadence. Pompidou ne réagit pas au coup d’État du 16 juillet 1971 fomenté par le Conseil constitutionnel 5. Par une décision cruciale, le Conseil constitutionnel élargit son champ d’interprétation aux préambules des constitutions de 1946 et de 1958 en créant un soi-disant «bloc de constitutionnalité». C’est sous Pompidou qu’est adoptée la première loi liberticide en matière d’expression publique: la sinistre loi Pleven. «Les idées qui déplaisent ne sont plus considérées comme des opinions mais comme des délits (p. 271)».
En politique étrangère et européenne, l’ancien premier ministre de Charles De Gaulle entre 1962 et 1968 accepte l’adhésion à la Communauté économique européenne du Royaume-Uni. Il y introduit une Grande-Bretagne «telle qu’elle était, c’est-à-dire avec son tropisme américain et sa volonté de transformer une union douanière en zone de libre-échange. C’est fait. Les réformes sociales et les réformes de la formation professionnelle allaient apporter une nouvelle manne financière aux grands syndicats monopolistiques, renforçant ainsi leur capacité de nuisances (p. 53)».
Nostalgique de la prestance politique de son prestigieux prédécesseur, Jean-Yves Le Gallou estime que «c’est avec Georges Pompidou que s’est mise en place la loi d’airain de la Ve République selon laquelle le président N+1 fait regretter le président N: Pompidou, le bon sens cantalou gâté par l’encanaillement parisien; Giscard, entre libéralisme avancé et conservatisme éclairé; Mitterrand, un style de droite au service d’une praxis de gauche; Chirac, la carcasse d’un para, la vista d’un conseiller général; Sarkozy, entre action et agitation, le goût de l’action, mais, ciel !, pour quoi faire? Hollande, le roi fainéant; Macron 1: Narcisse choisi par Davos; Macron 2: Héliogable, prince de l’empire woke (pp. 54 – 55)».
Les réticences de l’énarque haut-fonctionnaire le détournent du parti gaulliste et le conduisent dans le sillage des républicains indépendants d’obédience giscardienne. En 1977, dans Les rats noirs 6, Grégory Pons interroge un ancien militant d’Occident rallié au Parti républicain giscardien. Est-ce Jean-Yves Le Gallou ou bien Alain Madelin et Gérard Longuet ?
Jean-Yves Le Gallou salue la mémoire d’Alain Griotteray (1922-2008) qui lança très tôt une radio libre d’audience locale, Radio Alpha, qui deviendra ensuite Radio-Solidarité avant que cette dernière se transforme en 1987 en Radio Courtoisie!
Maire de Charenton-le-Pont (Val-de-Marne) de 1973 à 2001, député de 1967 à 1997 à trois reprises, Alain Griotteray organise la manifestation de résistance nationaliste sous l’Arc de Triomphe à Paris le 11 novembre 1940. Fort de ce passé incontestable de résistant, il n’hésite pas à rappeler l’engagement des nationalistes et autres royalistes, maurrassiens ou non, dans la France libre et dénonce les premiers ravages de l’immigration, incarnant ainsi «la filière résistante, à la charnière de la droite et de l’extrême droite (p. 107)».
Un profil semblable se retrouve chez Pierre Sergent. Ancien officier du 1er REP (Régiment étranger de parachutistes) devenu journaliste et écrivain, il agit en jeune maquisard avant de devenir le chef de l’OAS – Métropole autour duquel va se cristalliser après la fin de l’Algérie française un noyau solidariste. Plus tard, militant et élu du FN, c’était «un ami d’Israël (p. 103)». «Sa femme, Chouki, est d’origine juive (p. 103)». Bref, «l’extrême droite, c’est la marque épouvantail qui s’adapte à toutes les personnalités d’où qu’elles viennent dès qu’elles s’écartent de la doxa (p. 242)».
En parallèle à ses activités professionnelles et politiques, Jean-Yves Le Gallou découvre la métapolitique. Il contribue au lancement du Club de l’Horloge qui pratique l’entrisme dans les forces politiques hors de la Gauche et dans la technostructure administrative. Parmi les bénévoles qui s’affairaient parmi les sympathisants « horlogers » se démène une future jeune actrice: Fanny Ardant. Il y rencontre « le plus intelligent d’entre nous, le vicomte président Henry de Lesquen, X – ENA 7 (p. 136) ».
En politique avec Giscard d’Estaing
Des divergences personnelles, tactiques et idéologiques séparent bientôt le GRECE du Club de l’Horloge si bien qu’au moment de la sordide campagne de presse de l’été 1979, «il n’y a personne pour défendre la Nouvelle Droite dans son ensemble, terme qui pourtant s’imposera dans la durée. Les uns – le GRECE – revendiquent le terme “Nouvelle culture”. Les autres – le Club de l’Horloge – se définissent comme “nouveaux républicains” (sélection, méritocratie, souveraineté). Par l’intermédiaire de Jean-Claude Valla – ancien secrétaire général du GRECE et numéro deux du Figaro Magazine -, j’essaie de maintenir une fragile passerelle entre Yvan Blot et Alain de Benoist dont les orientations et les intérêts, sinon les ego, s’opposent (p. 68)». Il regrette aujourd’hui le gâchis d’autant que «le GRECE et Nouvelle École vont jouer un rôle majeur dans la diffusion et la popularisation de thèmes intellectuels transgressifs (p. 40)».
L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, du Parti socialiste et de la Gauche en 1981 ainsi que la rivalité croissante entre Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Raymond Barre plongent Jean-Yves Le Gallou dans le bain électoral dans le cadre de l’entente entre l’UDF et le RPR. Bien qu’éphémère maire-adjoint de la Culture de la ville d’Antony dans les Hauts-de-Seine de 1983 à 1985, il suit avec intérêt l’initiative de son ami «Horloger» et ancien cadre du RPR, Bruno Mégret. Assisté par Jean-Claude Bardet, bras droit naguère de Dominique Venner à l’Institut d’études occidentales (IEO), Bruno Mégret organise les Comités d’action républicaine (CAR) qui « sont un peu l’ancêtre de la “droite hors les murs” des années 2010. Beaucoup de cadres attirés par un discours de qualité. Peu d’électeurs faute de visibilité médiatique (p. 75)».
Aussitôt étiqueté « mauvais pensant », Jean-Yves Le Gallou choisit de rejoindre un Front national en pleine ascension électorale. Il devient ainsi le tout premier énarque du mouvement national-populiste. Député français au Parlement européen (1994-1999) et président du groupe FN au conseil régional d’Île-de-France (1986-1999), il exerce en simultané la fonction du secrétaire national aux élus auprès de Carl Lang, secrétaire général du FN, et celle de délégué national aux études sous la direction de Bruno Mégret, délégué général du FN.
Il contribue à la violente scission de 1998, à la fondation du FN – MN (Mouvement national), puis du MNR (Mouvement national-républicain), à la campagne présidentielle de Bruno Mégret (photo) en 2002, puis, las des déconvenues électorales successives, renoue avec la métapolitique à travers l’association Polémia qui aborde le traitement de l’information.
On oublie toutefois que Jean-Yves Le Gallou a été de 1986 à 1988 le secrétaire général du groupe FN à l’Assemblée nationale. Grâce à l’instauration du scrutin de liste départementale à la proportionnelle en 1985, trente-cinq candidats du Rassemblement national, alliance électorale conclue autour du FN, des divers-droite, des socio-professionnels et du CNIP (Centre national des indépendants et des paysans), siègent au Palais-Bourbon. Avec le recul, il juge ce « groupe parlementaire à la fois brillant et travailleur (p. 89). Certains élus l’irritent à l’instar du radiologue François Bachelot, «élégant quadragénaire, narcissique et mégalomane, sorte de péteur mondain, portant toujours un nœud papillon (p. 110)».
Une cheville ouvrière du frontisme naissant
À ce poste stratégique, il subit les manigances du chiraquien Charles Pasqua qui veut la disparition du groupe FN par l’intermédiaire de quelques séides et d’attaques continues d’une presse mensongère aux ordres. Cette dernière explique à longueur d’articles que Jean-Marie Le Pen est seul ou bien que les responsables du FN sont incompétents. En fait, «la “compétence” se résume ainsi pour un homme politique: proposer des micromesures techniques dans le cadre du maxi-conformisme global. Est présumé “compétent” celui qui ne remet pas en cause la doxa (p. 91)». Il souligne cependant qu’aucun élu du groupe ne prévoit que «les privatisations de 1986 mettraient en place une caste d’oligarques, dans le cadre d’un capitalisme de connivence (p. 89)». Malgré les ordres de ne pas discuter avec les « maudits », des élus du RPR et de l’UDF osent quand même leur parler. Maire de Moulins dans l’Allier de 1972 à 1989, Hector Rolland, anti-chiraquien avoué, a su protéger sa commune «du saccage architectural auquel se sont livrés tant de ses collègues, maires comme lui de villes moyennes (p. 48)»8.
Jean-Yves Le Gallou soutient avec raison que «la transparence, ce n’est pas la victoire de la morale, c’est celle de l’arbitraire des professeurs de morale (p. 134)». Pour preuve, la personnalité panthéonisée de Robert Badinter «qui se contrefichait de ces crétins d’électeurs pour imposer ses vues (p. 78)» et dont l’action à la tête du Conseil constitutionnel fut si néfaste.
La dissolution de l’Assemblée nationale en 1988 met un terme à l’aventure parlementaire du frontisme en tant que collectif pour une trentaine d’années. Cette disparition n’empêche pas la montée en puissance du FN dans les urnes. En 1983, Roger Galliot, le maire anti-indépendantiste de Thio en Nouvelle-Calédonie de 1971 à 1985 adhère au FN, ce qui en fait le premier édile frontiste de l’histoire. Lors des élections municipales de 1989, le FN remporte une trentaine de municipalités dont la commune de Saint-Gilles dans le Gard avec Charles de Chambrun, le grand ami de la firme néo-coloniale Disney.
Cadre éminent du FN, Jean-Yves Le Gallou reconnaît que «la force du FN des années 1990, c’était l’articulation d’un chef charismatique et d’un appareil militant s’implantant localement (p. 189)». «Dans l’âge d’or de l’ère Le Pen, dans les années 1990, ce qui fera la force de l’appareil du Front national, alors présent sur de vastes territoires géographiques et idéologiques, ce sera l’amalgame heureux de forces différentes mais complémentaires: schématiquement, des réseaux catholiques et des réseaux néo-droitiers structurant une masse de RPR déçus. Sans oublier quelques anciens “activistes” ayant échappé à la reconversion dans la droite de gouvernement par les réseaux Albertini 9 (p. 38)».
Face à l’adversité, il a pour principe cardinal d’« assumer et organiser la défense, médiatique et judiciaire, du mis en cause (p. 149)», fidèle à sa ligne de conduire de «soutenir les militants attaqués même s’ils avaient pu commettre des erreurs (p. 150)». Ce comportement lui vaut la vindicte du système médiatique et des magistrats. Qu’importe puisque la pratique assidue de l’alpinisme lui permet de «se constituer une armure intérieure pour affronter l’extérieur. Et puis il y a la vie et la reconnaissance au sein d’une communauté dissidente (p. 206)».
Soucieux de transmettre son expérience et de former des cadres efficaces et compétents, il participe à la revue théorique du FN, Identité, dont la direction revient à son vieux compère Jean-Claude Bardet. Cette revue «est un chaînon essentiel dans le phylum évolutif du courant identitaire (p. 161)». Certes, «pour ma part je n’ai jamais été dans les structures identitaires, mais j’ai été un de leurs compagnons de route. Un grand frère, voire un grand-père. Un fournisseur de munitions intellectuelles. Un relais de leurs actions. Un soutien dans l’adversité (p. 243)». Cela n’évite pas d’en être le théoricien le plus en vue…
Réalisation de la Nouvelle Droite
Se penchant sur l’ensemble des travaux du GRECE et du Club de l’Horloge, il estime que «les intuitions biologiques, inégalitaires et identitaires des années 1970 étaient les plus pertinentes (p. 68)». Il aurait néanmoins pu reconnaître le bien-fondé des analyses géopolitiques percutantes des décennies 1980-1990 Ainsi, rapportant le rôle hégémonique des États-Unis depuis 1989, admet-il que «non vraiment,“l’Occident” n’est pas notre ami! (p. 166)». Sa remarque sur «Guillaume Faye, toujours en excès de vitesse intellectuelle (p. 44)» est fort juste.
Bravant une nouvelle fois le politiquement correct, il qualifie le CRIF (Conseil représentatif des institutions juifs en France) d’«organisme dont l’influence s’exerça puissamment dans les années 1980-2010 dans deux directions: l’infléchissement de la politique étrangère française dans un sens plus complaisant envers Israël et les États-Unis, et des prises de position de plus en plus favorables à l’immigration. Un dernier point particulièrement nuisible à la France et aux Français et dont la communauté juive est devenue elle-même victime (p. 71) »… Cible fréquente de violences judiciaires ordinaires et d’abus médiatiques répétés, il remarque que «le système peut compter sur le zèle des magistrats administratifs pour punir ceux qui lui désobéissent. Le gouvernement des juges n’est pas le défenseur des libertés, il est le gardien de l’ordre politiquement correct (p. 184)». Dès lors, le désir mortifère du macronisme de pénaliser les réseaux sociaux et leur libre-expression revient à renforcer la censure ambiante. Sous prétexte de lutter contre la désinformation alors que «la fake news d’hier est la réalité de maintenant (p. 112)», il constate que «la dérive liberticide de l’extrême centre est désormais sans frein (p. 274)». Sa dernière illustration concerne le défilé du 14 juillet 2026 avec des spectateurs contraints de s’enregistrer par QR-code!
Hostile à l’apparition d’une bureaucratie supplémentaire aux échelles intercommunale et régionale, il note que «la métropole a une géographie aux frontières floues qui ne correspond ni à celles des communes, ni à celle des États. Un concept propice à l’avènement d’un monde postdémocratique dont la marche est assurée par les grands oligopoles mondiaux (p. 129)». Grande surprise de voir Jean-Yves Le Gallou entériner les arguments valables du royalisme légitimiste en page 116, il déconstruit avec bonheur la fausse divinité République hexagonale!
Vers une synthèse celto-franque européenne
Observant que «la nation n’a plus de frontières et l’État joue contre la France et les Français. L’État a contribué à faire la France, il la défait désormais car il est passé sous le contrôle des coteries syndicales, culturelles, associatives et religieuses anti-identitaires (p. 197)», «la République, ce n’est plus le rayonnement universel de la France, c’est l’invasion de la France par l’universel (p. 118)». Dorénavant, «la France unitaire est devenue multiraciale, multiculturelle, multicivilisationnelle (p. 197)». Dans ces conditions, cette «République est une marâtre indigne qui, après avoir interdit aux Bretons de parler leur langue, finance dans ses écoles des cours d’arabe, la langue du Coran. Quant aux sacro-saintes “valeurs de la République”, elles ne sont que le cache-sexe de la dictature du politiquement correct (p. 193)», d’où son ralliement en 2022 à la candidature présidentielle d’Éric Zemmour où il côtoie son vieux compère Bruno Mégret et la figure de proue de la droite souverainiste Philippe de Villiers.
Concernant la remigration appelée naguère l’«inversion des flux migratoires (p. 263)», «au départ, j’avais trouvé le thème rude; et pourtant, si l’on prend en compte les dynamiques démographiques, entre la remigration et la submersion, il n’y a pas de tiers parti. Alors, va pour la remigration ! (p. 244)». Jean-Yves Le Gallou en est devenu le principal penseur et praticien dans l’aire francophone.
Il conclut son autobiographie par un vibrant appel à la nostalgie du futur. Plutôt que revivre de grands moments de l’histoire, il aimerait «être réincarné en 2080 ou en 2100 pour voir la suite… (p. 283)». En s’écriant «Soyons archéofuturistes! (p. 279)», il appelle les nouvelles générations européennes à choisir la voie ethno-communautariste, meilleur gage possible pour une révolte salutaire et l’éventuelle libération continentale. Ainsi Jean-Yves Le Gallou prendrait-il les traits d’un Che Guevara des peuples autochtones du Vieux Continent…
GF-T
Notes:
1 : Jean-Loup Adénor, « Jean-Yves Le Gallou. L’extrême droite décongèle papy FN », dans la scrofuleuse rubrique « Les champions de la droite », Charlie Hebdo du 17 juillet 2026.
2 : Jean-Yves Le Gallou, Mémoires identitaires. 1968 – 2025 : les dessous du Grand Basculement, Via Romana, 2025, 290 p., 25 €. Toutes les citations non mentionnées en notes proviennent de cet ouvrage.
3 : Cf. sa notice dans Emmanuel Ratier, Encyclopédie politique française, Faits et Documents, tome 1, 1992, pp. 412 – 413. Il est préférable de consulter cette somme biographique plutôt que d’effectuer des recherches dans la version française guère fiable de Wikipédia.
4 : Arnaud Teyssier a écrit, entre autres, Charles Péguy. Une humanité française (2008), Richelieu. L’Aigle et la Colombe (2014), Philippe Séguin : le remords de la droite (2019) – ô paradoxe pour celui qui a récusé toute rupture avec le Système au moment de la campagne référendaire contre Maastricht en 1992 ! - ou l’excellent De Gaulle 1969, l’autre révolution (2019).
5 : Le Conseil constitutionnel est alors présidé par un ennemi intime de Pompidou, le gaulliste Gaston Palewski.
6 : Grégory Pons, Les rats noirs, Éditions Jean-Claude Simoën, 1977, le chapitre 5 « Les transfuges » avec un certain André L., pp. 101 à 106.
7 : X pour l’École polytechnique.
8 : Enfant abandonné et surnommé «Spartacus» pour sa propension à clamer ses poèmes en séance, Hector Rolland (1911-1995) confie dans ses Souvenirs dérangeants d’un godillot indiscipliné (Albin Michel, 1990) son grand estime pour ses collègues du FN. Il tente sans succès avec Christine Boutin (UDF) et Michel de Rostolan (FN) de créer un groupe d’étude parlementaire pour favoriser l’accueil à la vie.
9 : Sur Georges Albertini, cf. Pierre Rigoulot, Georges Albertini, socialiste, collaborateur, gaulliste, Perrin, 2012.
17:24 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Livre, Livre, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle droite, jean-yves le gallou, mouvement identitaire, biographie, livre |
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John Dee, Mackinder et l’imaginaire géopolitique

John Dee, Mackinder et l’imaginaire géopolitique
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/john-dee-mackinder-ja-...
L’histoire est pleine de continuités intellectuelles surprenantes qui s’étendent sur des siècles et relient les penseurs, leurs ambitions et leurs utopies de domination mondiale à travers différentes époques. Il s’agit aussi d’imaginaire géopolitique – de la manière dont le pouvoir a été imaginé, cartographié et légitimé.

La politique, la géographie et une pensée plus ésotérique s’entrelacent de façon particulièrement nette dans l’histoire britannique. Au musée d’histoire des sciences d’Oxford, on conserve une copie en marbre de la tablette de John Dee, sur laquelle est gravé l’alphabet énochien qu’il a créé – vestige concret d’une époque où les sciences occultes et la politique du pouvoir allaient de pair.
Mathématicien, astrologue, occultiste et conseiller de la reine Élisabeth Ière, Dee n’était pas seulement le sage de la cour, mais un réaliste magique qui comprenait que de grands objectifs nécessitaient un grand pouvoir. Il visait à atteindre des « vérités pures », une compréhension transcendante des formes divines – et le pouvoir sur le destin de l’humanité que pouvait conférer ce savoir occulte. Sa bibliothèque était la plus vaste d’Angleterre et il évoluait aisément dans les cercles intellectuels et politiques européens.
L’ouvrage le plus connu de Dee, la Monas Hieroglyphica (La Monade hiéroglyphique), publiée en 1564, est à la fois un livre ésotérique et un symbole – une tentative de condenser les principes fondamentaux de l’univers en une seule image. Avec cette clé symbolique, Dee construisit sa propre métaphysique politique, dont le cœur était l’unification des peuples et des cultures sous la couronne britannique. On attribue à Dee l’invention du concept « d’Empire britannique », et il croyait que la concentration du pouvoir apporterait ordre et paix à l’ensemble du monde connu.
L’héritage de Dee s’est perpétué dans la pensée géopolitique anglo-saxonne. Il fut le premier à esquisser pour la Grande-Bretagne une stratégie globale centrée sur le contrôle du pôle Nord. Qui contrôle le pôle contrôle le monde – non seulement physiquement, mais aussi métaphysiquement, comme partie d’un plus grand système symbolique. Dee associait des légendes arthuriennes médiévales et les mythes du mont Meru, de l’Arctogaïa et d’Ultima Thulé aux objectifs politiques de son époque.
La vision de Dee s’est incarnée de la façon la plus concrète dans un plaidoyer de forme juridique qu’il adressa à la reine Élisabeth en 1578, intitulé Brytanici Imperii Limites. Il y affirmait qu’Élisabeth disposait d’un «droit royal» (title royall) sur toutes les côtes de l’Amérique du Nord et les îles du nord jusqu’aux frontières russes – sur la base des conquêtes du roi Arthur, dont Dee croyait qu’elles s’étendaient jusqu’au Groenland et même jusqu’au pôle Nord. Pour Dee, le récit mythique d’Arthur était la clé de la légitimation de la puissance mondiale britannique.
Le plan ne fut cependant pas réalisé. Sir Francis Drake (portrait) proposa à la reine une option plus séduisante, passant par les routes maritimes méridionales et les eaux orientales. Ainsi naquirent les compagnies des Indes orientales et occidentales, qui étendirent le pouvoir britannique par le commerce et par les armes. La Grande-Bretagne se détourna du nord vers le sud, tandis que la Russie saisit l’opportunité d’entamer sa propre expansion à travers la Sibérie, atteignant l’Alaska au XVIIIe siècle.
C’est ainsi qu’est née la longue confrontation anglo-russe, le «Grand Jeu» géopolitique, qui n’a jamais vraiment pris fin. Même si, après la Seconde Guerre mondiale, le leadership du monde anglo-saxon passe aux États-Unis, l’héritage culturel et juridique britannique – notamment la tradition de la common law – conserve son influence dans les anciennes possessions de l’Empire. Comme les Romains le savaient déjà, un pouvoir durable ne peut reposer uniquement sur les armes, mais sur des lois et des coutumes ancrées dans la vie quotidienne.
C’est à ce moment qu’apparaît Halford John Mackinder (photo), d’origine écossaise, souvent considéré comme le père de la géopolitique occidentale. Défenseur passionné de l’Empire, il craignait que la Grande-Bretagne ne soit éclipsée par l’Allemagne et la Russie. Sa théorie du «Heartland» stratégique de l’Eurasie inspira des générations de stratèges militaires, jusqu’aux opérations américaines en Afghanistan et en Irak.
La pensée de Mackinder a été qualifiée d’«impérialisme libéral» – une vision qui justifiait l’Empire à la fois par l’intérêt national et par la diffusion de la civilisation et de l’ordre. Il tenta activement d’entrer en politique, mais ses campagnes électorales comme candidat unioniste furent difficiles et son message n’eut guère d’écho auprès des électeurs. Il ne fut élu au Parlement qu’en 1910, à Glasgow, mais resta marginal et cultiva une évidente amertume envers la démocratie et le parlementarisme.
Cette déception forgea sa conviction que l’ordre du monde était trop important pour être laissé à la politique partisane ou à l’opinion publique. Selon Mackinder, les réalités géographiques exigeaient un système dirigé par des experts et stratégiquement construit, capable de résister à la myopie des démocraties comme aux déséquilibres provoqués par les alliances des puissances continentales.
Chez ces deux penseurs se retrouve la même configuration fondamentale: la croyance en des centres géographiques ou métaphysiques dont la maîtrise conférerait la suprématie. Pour Dee, c’était le pôle Nord; pour Mackinder, le «Heartland» eurasien. Aucun des deux ne se contentait de la théorie: tous deux voulaient influencer la politique concrète et furent déçus par les réalités humaines – les plans de Dee échouèrent sur les intrigues de la cour, la carrière de Mackinder sur des défaites électorales.
Pourtant, leur héritage survit dans la politique mondiale, les institutions et les récits des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés. Cela ne rend pas leurs théories justes ou moralement défendables, mais montre qu’elles font partie d’un héritage profond qui a souvent façonné le monde de façon invisible.
Des critiques contemporains, comme les Russes Mikhaïl Deliaguine et Andreï Foursov (photo), ont vu dans la théorie de Mackinder une manœuvre de diversion britannique. Selon Deliaguine, cette théorie a poussé des États concurrents comme l’Allemagne à se concentrer sur l’intérieur de l’Eurasie, tandis que la Grande-Bretagne consolidait sa puissance maritime et ses marchés financiers. Foursov, quant à lui, souligne que Mackinder plaça la Russie à tort sur le même plan que les autres puissances continentales européennes, ignorant son immense taille, sa population et ses ressources naturelles. La même erreur s’est répétée des guerres napoléoniennes à l’attaque hitlérienne, jusqu’au conflit ukrainien actuel.
La révolution numérique remet fondamentalement en cause les anciens modèles géopolitiques. Au lieu de territoires physiques, le pouvoir s’exerce aujourd’hui à travers les flux de données, les algorithmes et les plateformes médiatiques; les géants de la technologie n’ont pas besoin de soldats pour contrôler la vie, mais d’analyse de données. Pourtant, la géopolitique plus traditionnelle continue d’exister en parallèle: l’initiative chinoise dite des "Nouvelles routes de la soie" construit des routes terrestres à travers l’Eurasie, et la technologie des drones révolutionne le renseignement et les frappes de précision dans la guerre conventionnelle.
Au final, du rêve impérial de Dee et du «Heartland» de Mackinder, nous sommes passés à un monde où les anciennes catégories géographiques ne suffisent plus: la localisation physique perd de son importance et le pouvoir repose de plus en plus sur des réseaux invisibles. Il reste à voir quelles puissances s’imposeront au centre du nouvel ordre digitalisé et qui construira le prochain empire.
16:14 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : john dee, halford john mackinder |
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samedi, 01 août 2026
Incendies orchestrés? Une arme militaire secrète en action?

Incendies orchestrés? Une arme militaire secrète en action?
Sylvia Miami
Source: https://reseauinternational.net/incendies-orchestres-une-...
Les Français de l’étranger comme Sylvia Miami compatissent au drame européen des incendies mais comme aux US ils ont aussi leur part et qu’ils ont des renseignements qui laissent les Européens incrédules elle estime que «la question des causes et des méthodes se pose de plus en plus».
Difficile de rester insensible devant les images qui nous parviennent d’Europe.
De la France à l’Italie, en passant par l’Espagne et le Portugal, et ailleurs, des milliers de personnes voient leur vie partir en fumée. Une pensée immense pour les habitants qui ont tout perdu, pour les animaux prisonniers des flammes, et pour le courage surhumain de nos pompiers, aidés par les agriculteurs et les habitants.
Face à la répétition et à l’intensité de ces catastrophes, la question des causes et des méthodes se pose de plus en plus.
Je republie ici mon post de 2025 sur l’utilisation des incendies comme arme tactique et militaire, car nous sommes en droit de nous poser des questions légitimes…
Incendies orchestrés!? - «Une arme militaire secrète en action»!?
Depuis des décennies, les incendies ont été perçus comme une menace naturelle dévastatrice, mais saviez-vous que, dans les années 60, les États-Unis avaient étudié l’utilisation des incendies de forêts comme arme militaire?

Le rapport secret «L’incendie forestier comme arme militaire», publié en 1970, révèle des recherches menées pour déterminer si les feux volontaires pouvaient détruire les ressources ennemies et modifier le champ de bataille. Aujourd’hui, ces flammes hors de contrôle ravagent non seulement des forêts, mais des régions entières, comme on peut le voir actuellement en Californie.
Mais cela ne peut que nous rappeler la tragédie de Maui à Hawaï, ainsi que les incendies en Espagne, au Canada, dans le sud de la France et ailleurs dans le monde. Comment peut-on imaginer que ces feux pourraient être déclenchés et orchestrés par des personnages sans âme, utilisant délibérément de tels moyens pour semer la terreur, détruire et s’enrichir?
Tôt ou tard, ceux qui tirent les ficelles devront rendre des comptes. L’heure de la vérité approche, et tout est en train d’être exposé au grand jour…
Source : Profession Gendarme - https://www.profession-gendarme.com/incendies-orchestres-...
19:15 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : incendies, gironde, actualité, france, europe, affaires européennes |
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Fabio Vighi et le capitalisme financier de la fin des temps

Fabio Vighi et le capitalisme financier de la fin des temps
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/fabio-vighi-ja-lopun-a...
Dans son dernier essai, Fabio Vighi s’attaque au cœur du capitalisme contemporain en utilisant d’abord les films Network (1976) de Sidney Lumet et Killing Them Softly (2012) d’Andrew Dominik comme fenêtres sur l’idéologie du système.


Le sermon du dirigeant d’entreprise Arthur Jensen – « il n’y a pas de nations » – et le constat cynique du tueur à gages Jackie Cogan – « l’Amérique n’est pas un pays, mais un business » – forment ensemble un diagnostic : les États-Unis ne sont pas un État-nation traditionnel, mais le quartier général politique et militaire du capital financier global. Il ne s’agit pas d’un complot, mais d’un fait structurel, dont la force idéologique réside dans la présentation qu'il fait de lui-même, comme étant une loi naturelle.
Les États-Unis allient puissance militaire, infrastructure technologique et instrumentalisent le statut du dollar comme principale monnaie de réserve internationale. Les politiciens agissent dans cette structure principalement comme des « technocrates de middle management », dont les décisions sont guidées par la logique de la liquidité, de la gestion de la dette et de la préservation des actifs. Le retour de Donald Trump à la présidence en est un exemple-type : il n’a pas été élu pour ses compétences politiques – « il n’en a pas » – mais parce que son imprévisibilité théâtrale correspond à une époque où « le spectacle débridé a englouti la stratégie ».
Vighi met en garde contre l’illusion typique des libéraux, qui confondent les marionnettes visibles avec les marionnettistes. Le véritable pouvoir repose sur le statut « sans risque » des obligations d’État américaines – un « tour de confiance » qui permet une gestion budgétaire débridée, le financement des guerres et l’inflation des actifs financiers. Mais le système montre de plus en plus de signes de tension : rendements obligataires en hausse, déficits chroniques, dédollarisation et transfert du commerce de l’énergie hors du dollar. L’hégémonie n’est pas en train de s’effondrer, mais elle est entrée dans une « phase d’instabilité structurelle ».
Vighi cherche à expliquer cette évolution par la théorie de la valeur-travail de Marx, selon laquelle seul le travail humain crée de la valeur nouvelle, et les machines ne font que la transférer. Mais cette conception industrielle est-elle encore valable dans une économie numérisée où l’intelligence artificielle participe à de nouveaux processus de création de valeur ? L’interprétation de Vighi risque de rester prisonnière des catégories du passé.
Quoi qu’il en soit, le capitalisme a pris la voie de la financiarisation. La finance ne suit plus l’accumulation productive, elle en est devenue le substitut. Le capital fictif – dette, produits dérivés et flux de revenus titrisés – constitue une montagne croissante de créances qui repose sur du travail qui n’a pas encore été effectué et qui, à l’échelle requise, ne le sera jamais.
Cette logique imprègne tout : la maison devient un objet d’investissement, l’éducation une dette d’études, la santé une cible d’extraction financière. La guerre est l’apothéose de la financiarisation – un « événement massif de liquidité », où destruction et ravage créent de nouvelles opportunités d’investissement. Vighi cite la « chorégraphie algorithmique des frappes contre l’Iran et les récits soigneusement construits autour d’Ormuz » comme exemples de la façon dont dépenses militaires, infrastructures numériques et manipulation financière forment une machine chargée de la gestion des crises.
La multipolarité géopolitique n’offre en soi aucune solution, tant qu’elle reste enfermée dans les catégories du capitalisme. Vighi rejette « l’illusion qu’un équilibre global plus juste pourrait stabiliser le capitalisme » et affirme que « le capitalisme multipolaire reste du capitalisme ».
Les choix des banques centrales illustrent l’impasse : une politique monétaire stricte menace de récession, une politique souple fait gonfler les bulles. Le débat sur l’inflation évite la question de l’effondrement de l’accessibilité : « le problème n’est pas que les prix augmentent trop vite, mais que vivre est devenu inabordable ». Chaque intervention ne fait que différer la crise et reporte la contradiction à un niveau supérieur.
Vighi ne croit pas que le salut viendra de la multipolarité, des monnaies numériques ou de l’intelligence artificielle. Ces changements ne servent à rien s’ils ne conduisent pas hors du capitalisme. Le seul espoir, selon l’universitaire italien, est que « l’irrationalité catastrophique du système » produise une sortie de la logique qui détruit les fondements de la société. Le seul obstacle est « l’attachement illusoire des gens à une constellation en train de s’effondrer ».
Néanmoins, l’analyse de Vighi n’est pas exempte de problèmes. Il condamne le capitalisme sans offrir d’alternative concrète – le seul espoir reste l’attente de la catastrophe. Vighi ignore aussi les modèles existants, comme l’économie socialiste de marché chinoise. Le débat sur la fin du capitalisme laisse ouverte la question de savoir quel ordre mondial pourrait lui succéder – et qui le construirait.
19:01 Publié dans Actualité, Economie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : actualité, économie, capitalisme financier, fabio vighi |
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L’inquisition conceptuelle de l’Occident: illusion linguistique, institutions et colonialisme du consensus

L’inquisition conceptuelle de l’Occident: illusion linguistique, institutions et colonialisme du consensus
Adnan DEMİR
Introduction : La propriété de la géographie et de l’esprit
Placer le monde au centre de sa propre carte et classer toute autre géographie en fonction de sa distance par rapport à ce centre est la forme la plus raffinée et la plus dangereuse du colonialisme. La volonté qui construit le concept “d’Orient” comme objet mystique et immobile, nécessitant une éducation, a en même temps proclamé son propre centre comme unique représentant de la civilisation, de la justice et de la rationalité.
Pourtant, lorsque cette fausse carte géographique et mentale est renversée, le panorama qui se dégage est clair: un “Occident proche” (Europe) prisonnier de sa propre bureaucratie et de prétentions éthiques creuses; un “Occident moyen” (Grande-Bretagne) pragmatique qui continue à jouer un double jeu avec une arrogance déduite de ses résidus impériaux ; et un “Occident lointain” (Amérique) qui fortifie le capital global par la violence militaire — le stade ultime du capitalisme sauvage.
L’hégémonie occidentale ne se maintient pas seulement par des porte-avions ou des blocs financiers. Sa force la plus grande réside dans les concepts stériles et préfabriqués qu’elle produit et présente au monde comme des valeurs universelles. Ces concepts sont des rideaux linguistiques qui qualifient de “justice” la violence des puissants et de “crime” la résistance des faibles.
1. Le masque de “l’universalité” et le discours hégémonique
La terminologie qu’utilise l’Occident dans la politique internationale n’est rien d’autre que l’art de camoufler ses intérêts mondiaux.
- Ce qu’on appelle “Communauté internationale” n’est pas la volonté collective de 193 pays, mais le consensus à huis clos de l’Atlantic Interest Club et des élites du G7. Dans une structure où les voix de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine sont absentes, ce cercle étroit d’intérêts est imposé au monde comme “la volonté universelle de l’humanité”.
- L’étiquette de “pays en voie de développement” est une promesse fausse et sans fin offerte à la périphérie. Ces pays n’ont pas d’objectif atteignable ; le seul rôle qui leur est assigné est de fournir au centre global une main-d’œuvre à bas coût, des matières premières et des marchés. Le système est délibérément structuré pour qu’ils ne puissent jamais atteindre le niveau des “pays développés”.
- “Aide et intervention humanitaire” est le nom élégant donné à l’acte de piller d’abord les ressources des régions et de paralyser leurs structures sociales, puis de répandre quelques miettes sur les ruines afin d’apaiser sa propre conscience et d’hypothéquer géopolitiquement les décombres.

2. L’hypocrisie du droit : la volonté du plus fort transformée en loi
Le discours sur “l’État de droit” est le domaine où l’Occident rend son pouvoir brut le plus invisible. La réalité historique et pratique montre pourtant clairement que ce qui existe n’est pas l’État de droit, mais la domination par le droit.
- Deux poids, deux mesures dans la jurisprudence (CPI et Cour internationale de justice) : la Cour pénale internationale a été, au fil de son histoire, transformée en une inquisition qui ne juge que les dirigeants du Tiers-Monde refusant de se soumettre à l’ordre occidental. Les mêmes puissances qui menacent de bloquer la poursuite de leurs propres soldats par le “Hague Invasion Act” proclament soudainement ces tribunaux comme incarnation de la justice lorsque les cibles sont leurs rivaux.
- Camouflage conceptuel (“dégâts collatéraux”) : lorsque les acteurs occidentaux détruisent des hôpitaux ou des cortèges nuptiaux par la simple pression d’un bouton, ou tuent des centaines d’écolières, les massacres sont classés dans la froide parenthèse technique des “dégâts collatéraux” et ainsi légalisés. Le nom donné à la violence change selon l’identité de celui qui la perpètre : lorsqu’il s’agit de l’Occident, c’est une “erreur opérationnelle” ; lorsque ce sont les autres, c’est du “terrorisme”.
- Confiscation de biens et de finances : la “sacralité des droits de propriété” et la “sécurité financière” ne valent que tant qu’on se soumet au système occidental. La saisie des réserves des banques centrales d’États d’un simple clic lors de ruptures géopolitiques n’est rien d’autre que la licence légale de l’Occident pour s’approprier le capital.
3. Marchés libres et illusions idéologiques
Le monde économique et le monde académique forment les deux autres piliers qui complètent l’occupation mentale par l’Occident.
- Le “marché libre” est l’imposition, par un Occident qui protège ses propres producteurs grâce à de massives subventions publiques, aux pays périphériques de démanteler leurs tarifs douaniers et leurs mécanismes de défense. Ce qui est libre, ce ne sont pas les peuples, mais l’expansionnisme sans limite du capital international.
- Le “lobbying” est la même corruption sordide qui, lorsqu’elle est pratiquée dans les pays de l’Est ou du Sud, est qualifiée de “kleptocratie et corruption”, mais qui, dans la politique occidentale, est parée d’un costume-cravate et bénéficie d’une couverture légale. C’est la mise aux enchères ouverte des politiques.
- “Les avis d’experts et les think tanks” ne sont pas des centres indépendants produisant un savoir objectif ; ce sont des laboratoires de discours financés par les géants de l’industrie de l’armement et de la finance, chargés de conférer une légitimité académique aux manœuvres géopolitiques à venir.
Conclusion: faire tomber le rideau
Le réseau conceptuel développé par l’Occident vise à transformer le monde en spectateurs passifs et en objets à exploiter. Derrière les termes prestigieux comme “Droit”, “Démocratie”, “Marché libre” ou “Droits de l’homme” se cache une vaste illusion où le consensus est fabriqué et la violence institutionnalisée.
Dénoncer cette imposture n’est pas seulement une correction du langage; c’est un acte de libération mentale et une prise de position révolutionnaire. Lorsque la violence est transformée en clause juridique et que ceux qui la commettent la définissent comme “ordre”, la première chose à faire est de faire s’effondrer sur leur propre tête la prison conceptuelle qu’ils ont construite — en utilisant leurs propres termes.
17:31 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : occident, occidentalisme, occidentisme |
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Un monde multipolaire fondé sur la légitimité : ne pas monopoliser le droit d’assigner les coordonnées et désigner le mal qu'est l’unipolarité

Un monde multipolaire fondé sur la légitimité: ne pas monopoliser le droit d’assigner les coordonnées et désigner le mal qu'est l’unipolarité
Kazuhiro Hayashida
Je considère l’unipolarité comme un mal. L’unipolarité est une condition dans laquelle la carte entière du monde est peinte d’une seule couleur et un centre unique détermine la configuration du monde entier. Dans une telle condition, les autres civilisations, États, peuples et communautés perdent leur propre centre de jugement indépendant et voient leurs positions alignées sur une norme unique. L’essence de l’unipolarité réside dans la concentration du pouvoir, qui culmine finalement dans la monopolisation du droit de déterminer où chaque acteur doit être placé dans le monde — le droit d’assigner les coordonnées. À la base du monde multipolaire repose un principe théologique et structurel : chaque civilisation, communauté et être humain possède le droit d’affirmer sa propre légitimité et aucun pôle extérieur ne peut les priver de ce droit a priori. Chaque civilisation conserve ses propres critères concrets d’évaluation.
Je définis la multipolarité comme une condition dans laquelle la part de la puissance dominante reste égale ou inférieure à 40 % et où les parts combinées de la deuxième et de la troisième puissances suffisent à rivaliser avec celle du leader. L’existence d’une puissance dominante ne constitue pas en soi un monopole. Le monde reste multipolaire tant que la puissance dominante ne peut pas tout déterminer seule et qu’une configuration est maintenue dans laquelle plusieurs autres pôles peuvent l’en empêcher. Le seuil de 40 % n’est pas une métaphore, relevant d’un idéal. C’est un seuil opérationnel conçu pour empêcher la possession monopolistique et garantir que le droit d’assigner les coordonnées reste distribué entre plusieurs centres.

Sur la base de cette définition, je rejette clairement le Nouvel Ordre Mondial, ou NWO. Le NWO intègre le monde dans un ordre unique, une seule norme et une seule couleur, concentrant le droit d’assigner les coordonnées en un centre unique. La question qui se pose alors est : qui possède le droit de tout réunir sous un centre unique et d’où provient cette autorité ? Si une personne, un État ou une institution possède le droit d’organiser le monde entier, cet acteur se place hors du monde et occupe la position de Dieu tout en restant humain. C’est là que réside le mal théologico-structurel généré par l’unipolarité.
Le mal du Japon d’avant-guerre peut aussi être compris à travers cette structure. Une explication qui se limite à affirmer qu’un être humain ait assumé le nom d’un dieu religieux ne peut saisir toute l’ampleur de ce mal. Son essence résidait dans la concentration du droit d’assigner les coordonnées — qui aurait dû être conservé par le peuple japonais en tant que tel — dans une personne et une institution particulières, rationalisant le droit divin des rois sous la forme d’un pouvoir décisionnel concret. La légitimité de ceux qui étaient mis en place n’était accordée que dans les limites approuvées par ce centre. Lorsque les êtres humains absolutisent le droit d’assigner les coordonnées, l’autorité abandonne sa position propre d’évaluer ce que les humains ont créé et se déplace vers la position de refaire le monde, d’accorder des qualifications à l’existence et de déterminer la configuration elle-même. Par ce mouvement, l’autorité évaluative s’empare du pouvoir de création et occupe la place de Dieu.
La multipolarité garantit que les êtres humains, quel que soit leur rang, conservent la possibilité de s’affirmer comme centre à travers la légitimité. Puisque la puissance dominante ne monopolise pas le droit d’assigner les coordonnées, les revendications venant d’en bas, de la périphérie ou des minorités peuvent être placées au centre de la délibération chaque fois que leur contenu est légitime. Cette structure peut être illustrée par la scène du Livre de Suzanne, texte deutérocanonique, où le jeune Daniel se présente devant les anciens. Son rang et son titre ne déterminent pas la valeur de ses paroles. La légitimité démontrée par le jeune homme s’élève au centre de la délibération, où le processus de jugement autorisé de la communauté examine sa revendication. Une revendication de légitimité venant d’en bas relance la délibération et modifie la configuration existante des rangs et de l’autorité.

Il existe ici deux hiérarchies. La première concerne l’existence de la légitimité. La légitimité devient le point central de la délibération, au-dessus du rang, du statut, du pouvoir et de l’autorité de celui qui avance la revendication. La légitimité n’est pas créée par l’autorité. Elle existe dans le contenu même de la revendication et constitue déjà quelque chose qui doit être examiné avant que l’autorité n’émette un quelconque jugement. Dans cette hiérarchie, la légitimité devient un standard supérieur placé au-dessus du rang humain et de l’autorité établie.
L’autre hiérarchie concerne l’activité humaine et la fonction institutionnelle. L’acte par lequel un être humain crée quelque chose et présente une revendication occupe une position inférieure. L’acte d’évaluer ce qui a été créé et d’examiner sa nécessité et sa légitimité occupe une position supérieure. Cette fonction évaluative supérieure est l’autorité. L’autorité est ainsi élevée à une position institutionnelle supérieure à celle de l’être humain qui crée ou présente la revendication. L’autorité n’est pas placée comme une fonction subordonnée à la légitimité. Elle est placée comme la fonction supérieure qui évalue ce que les humains ont réalisé.
Ces deux hiérarchies sont reliées par la séquence suivante : le créateur humain, l’affirmation de la légitimité, l’évaluation par l’autorité, et la confirmation et le soutien de la légitimité. Lorsqu’une personne en position inférieure affirme la légitimité, celle-ci se sépare du rang de celui qui la revendique et s’élève au centre de la délibération. L’autorité, en tant que fonction évaluative supérieure, examine cette légitimité et soutient ce qui est légitime. La légitimité constitue la norme supérieure appliquée à l’objet évalué par l’autorité, tandis que l’autorité constitue la fonction supérieure exercée par le sujet qui procède à l’évaluation. Ces deux formes de supériorité ne sont pas en concurrence. La légitimité est supérieure en tant que standard de jugement, tandis que l’autorité est supérieure en tant que fonction institutionnelle humaine.
L’autorité ne crée pas la légitimité. Si l’autorité créait la légitimité, elle serait libre de fabriquer le juste et l’injuste selon son propre jugement, et monopoliserait ainsi le droit d’assigner les coordonnées. L’autorité devient telle en évaluant, confirmant et soutenant la légitimité qui existe déjà dans le contenu d’une revendication. La capacité à évaluer précisément la légitimité, ainsi que la position institutionnelle à partir de laquelle cette évaluation peut être publiquement confirmée, constituent le fondement de l’autorité. Une autorité qui nie la légitimité et certifie l’injustice comme légitime perd sa fonction évaluative et, par conséquent, le fondement de sa propre autorité.

Tout ce qui a été créé par Dieu existe déjà dans le monde et chaque chose est nécessaire à la constitution du monde créé. Les êtres humains n’ont aucun droit de déterminer la nécessité de ce que Dieu a créé ni d’en révoquer le droit à l’existence. La création de Dieu n’est pas soumise à un examen de nécessité comparable à celui appliqué aux biens produits par les humains. Ce que les humains créent nécessite une évaluation, car rien ne garantit que tout ce qu’ils réalisent soit nécessaire à l’humanité entière ou au monde.
La raison pour laquelle l’offre et la demande sont qualifiées de « main de Dieu » réside aussi dans la fonction d’évaluation. Ce que les humains créent prouve son importance par sa nécessité pour les autres. Ce qui n’est pas nécessaire ne reçoit aucune évaluation et n’est pas placé au centre du monde. La création humaine occupe une position inférieure, tandis que l’évaluation humaine occupe une position supérieure. Cette fonction évaluative constitue l’autorité. L’élévation de l’autorité ne signifie pas qu’elle acquiert le pouvoir créateur de Dieu. Cela signifie que la fonction d’évaluer ce que les humains ont réalisé est placée au-dessus de l’acte humain de réalisation.
Ce qui est important possède la légitimité. Lorsqu’elle est affirmée, la légitimité est placée au centre de la délibération, indépendamment du rang de celui qui la revendique. L’autorité n’est pas un acteur qui crée arbitrairement l’importance. Elle évalue si quelque chose créé par les humains possède de l’importance et confirme la légitimité inhérente à cette importance. Une revendication de légitimité est présentée d’en bas, passe par l’évaluation de l’autorité et est soutenue comme quelque chose d’important. Une condition qui maintient ce parcours ouvert constitue une structure multipolaire d’évaluation.
De ce point de vue, on peut aussi définir l’essence de la discrimination. La discrimination est la négation de la légitimité d’autrui. Un acte qui prive un sujet de la légitimité qui devrait lui être reconnue est injuste. Une conduite injuste constitue le mal. La reconnaissance des attributs d’une autre personne et l’admission des différences ne constituent pas en soi le mal. Le mal naît de l’acte de priver autrui de l’opportunité de voir sa légitimité examinée et de lui refuser la qualification d’occuper une place dans le monde en tant que sujet légitime.
Cette définition fournit les bases pour rejeter la persécution des immigrés. Priver une personne de l’opportunité de voir sa légitimité examinée du seul fait de son statut d’immigré et la placer d’emblée comme une présence illégitime est un acte par lequel un centre unique monopolise le droit d’assigner les coordonnées. Les revendications et les actions des immigrés relèvent de la même structure évaluative et leur légitimité est examinée par l’autorité. La multipolarité ne confère d’autorité inconditionnelle à aucun attribut particulier. Elle reconnaît la position de chaque sujet à partir de laquelle la légitimité peut être affirmée et relie cette affirmation à la fonction supérieure de l’évaluation.
Je ne suis pas un penseur égalitariste. Il existe de réelles différences dans les capacités humaines, dans le contenu des idées et dans les fonctions des civilisations. Cependant, les différents systèmes de pensée ont le même droit d’affirmer leur propre sens du juste. Lorsque les systèmes de pensée sont traités comme égaux en ce sens, chaque personne doit tenir compte des affirmations des autres et évaluer de quelle manière leur légitimité doit être acceptée. Refuser de reconnaître comme légitime ce qui l’est met à nu une injustice qui va au-delà de ce que l’on exprime habituellement par le mot « discrimination ». Il ne s’agit pas seulement d’attribuer à une autre personne une valeur inférieure, mais de nier son statut même de sujet capable de posséder la légitimité.

Il faut également opérer une claire distinction entre diversification et multipolarisation. La diversification augmente l’entropie sociale en dispersant sans limite les normes et les relations et en dissolvant les centres de jugement. La multipolarisation est une configuration dans laquelle de multiples centres préservent leurs propres frontières, mémoires, religions, vocations, familles et formes de protection étatique, tout en évaluant la légitimité réciproque et en empêchant la domination unilatérale. L’entropie sociale est contenue lorsque de multiples centres d’ordre maintiennent en leur sein à la fois l’affirmation de la légitimité et l’évaluation par l’autorité.
En ce sens, la multipolarisation des États-Unis peut être défendue rationnellement. Une condition dans laquelle de multiples centres politiques et sociaux se contrebalancent et aucun centre unique ne peut monopoliser le droit d’assigner les coordonnées dans l’ensemble des États-Unis protège la légitimité affirmée par le bas et la périphérie. La multipolarisation du monde souhaitée par la Russie correspond à cette même structure. Le but du monde multipolaire est d’établir une configuration dans laquelle chaque civilisation possède le droit d’affirmer sa propre conception de ce qui est juste et aucune civilisation ne peut peindre le monde entier d’une seule couleur.
Le mal de l’unipolarité réside dans une structure qui monopolise le droit d’assigner les coordonnées, nie la légitimité d’autrui et impose ce jugement injuste à l’ensemble du monde. La valeur de la multipolarité réside dans le maintien de la part de la puissance dominante à 40 % ou en dessous de ce seuil, en garantissant que le poids combiné des puissances de second et troisième rang puisse rivaliser avec elle et en préservant pour chaque acteur, quel que soit son rang, la possibilité d’affirmer un centre par la légitimité. La légitimité est affirmée d’en bas, s’élève au centre de la délibération et est examinée par l’autorité en tant que fonction évaluative supérieure, qui soutient alors ce qui est légitime. Maintenir ce parcours ouvert à tous est la condition fondamentale d’un monde multipolaire.
Une carte du monde qui conserve plusieurs couleurs signifie que chaque civilisation, État, peuple, communauté et être humain conserve ses propres coordonnées. C’est un monde où la légitimité est supérieure en tant que critère de jugement, l’autorité est supérieure en tant que fonction évaluative humaine, et où les humains ne s’approprient pas le droit divin d’assigner les coordonnées. La conservation simultanée de ces deux hiérarchies empêche le mal théologico-structurel de l’unipolarité. Voilà le fondement de mon refus de la domination unipolaire et la raison pour laquelle je soutiens le monde multipolaire.
17:06 Publié dans Définitions, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : multipolarité, unipolarité, philosophie, définition |
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