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mardi, 29 décembre 2015

Pierre Le Vigan: Ecologie, urbanisme et contre-modernité

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Pierre Le Vigan: Ecologie, urbanisme et contre-modernité

Entretien paru dans la Lettre du SIEL n° 23 décembre 2015.

Ex: http://www.siel-souverainete.fr

Pierre Le Vigan est écrivain, essayiste et collaborateur de la revue Eléments, de metamag, bvoltaire, etc.

PierreLeVigan.jpgLa contre-modernité dont vous vous réclamez, notamment dans votre remarquable Écrire contre la modernité, vous paraît-elle être le préalable nécessaire à toute réflexion sur l'écologie ?

La contre-modernité consiste à essayer de comprendre tout le mouvement de pensée qui s’est développé à partir du XVIe siècle, et qui a consisté à se dégager d’une vision du monde dans laquelle Dieu était toujours en surplomb de l’homme, sans pour autant être fasciné par cette émancipation apparente. La contre-modernité ne consiste pas à rêver de revenir à un âge d’or de la pensée, généralement supposé aristotélicien (et caricaturant Aristote bien souvent), mais à assumer la tension de la modernité en y réintroduisant le sacré et le divin : la terre, le ciel, les mortels (nous, les hommes, qui nous savons mortels), et les dieux.
Si la modernité recourt à la raison comme critère du jugement, personne ne peut être contre. La contre-modernité consiste par contre à insister sur la contextualisation de la raison, sur la part d’expérience qu’elle comporte, et sur la dimension sacrale que revêt toute vie digne d’être vécue.
En ce sens, les pensées contre-modernes sont un préalable à l’écologie mais elle ne la réduisent pas aux relations entre l’homme et la terre. Elles y incluent la dimension du sacré.

Si l'écologie peut se définir, a minima, comme l'étude du vivant dans son environnement, comment se fait-il, selon vous, qu'elle ait été à ce point arraisonnée par l'écologie politique - qui en est pourtant sa négation même - , dont la doxa a, de façon assez définitive et relativement efficace, enfermé toute pensée radicalement écologique, dans une sorte d'angle mort idéologique ?

Que l’écologie soit politique, ce n’est pas ce qu’on doit lui reprocher. L’étude des relations de l’homme, et plus généralement du vivant sur les milieux naturels, doit inclure le politique, c’est-à-dire la façon dont l’homme s’organise en société. Cette dimension politique a de toute évidence des conséquences sur la vision de l’environnement et sur la façon dont l’homme le respecte ou au contraire, le détruit, le souille, et en fait un pur fonds, un stock à exploiter – comme le montre Heidegger.
Les partis écologistes français ont capté les préoccupations d’environnement en leur donnant une tonalité sans-frontièriste. C’est une erreur majeure. Ce n’est pas parce que nous partageons tous la même terre que nous sommes un seul peuple, les « terriens », et que le lien entre une terre et un peuple doit être rompu.
Les écologistes français n’intègrent pas l’écologie humaine qui les amènerait à réfléchir à la préservation des écosystèmes culturels des peuples, qui ne peuvent être soumis sans dommages à des changements trop brusques. D’où le caractère néfaste de l’immigration de masse.

Vous avez beaucoup travaillé sur la ville et ses excroissances "banlieusardes". Ne pensez-vous pas que leur développement continuel obère tout possible retour en arrière entendu comme frein à la démesure des pouvoirs publics et des urbanistes qui les conseillent ?

Pour ne parler que de la France, les pouvoirs publics misent sur le développement de quelques « hyper villes » déjà très grandes (4 ou 5), trop grandes, et sacrifient toutes les autres villes, comme la plupart des anciennes capitales des ex-22 régions et encore
plus les « petites villes moyennes » (celles de 50 000 à 100 000 habitants).
Cette hypertrophie des 4 ou 5 hyper villes ou mégapoles, et surtout de Paris, est effectivement difficilement réversible. La France a besoin d’un réseau de villes moyennes mais certainement pas de mégapoles. La création par Valls des hyper-régions va dans le même sens : la démesure.
Le gigantisme est de surcroit incompatible avec la démocratie et renforce le pouvoir des technocrates et autres pseudo- « experts ».
L’idéologie du continuel « développement » des villes amènent à leur enlever toute respiration, tout espace non approprié, non dévolu à une activité. Il faut viser à une stabilisation de la population de nombre d’agglomérations déjà trop grandes et préserver des zones de toute construction. Mais cela se heurte aux appétits de profits soutenus par les pouvoirs publics.

Que pensez-vous du concept "d'écologie intégrale" proposé par le pape François dans sa nouvelle encyclique, Laudato si! ?

L’encyclique « Loué sois tu [Seigneur] » du pape François Bergoglio critique de manière très heureuse la « culture du déchet » qui est celle de nos sociétés. Il situe clairement les responsabilités du système capitaliste. La cause de la destruction de notre environnement, c’est, écrit-il, « le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tendent à ignorer tout contexte ». Il explique que ce n’est pas d’un nouveau compromis dont avons besoin mais de tout autre chose. « Il ne suffit pas de concilier en un juste milieu la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l'environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l'effondrement. Il s'agit simplement de redéfinir le progrès. »
Pour ma part, plutôt que de redéfinir le progrès, je dirais plutôt : sortir de l’idéologie du progrès.

Si l’écologie est intégrale, ou tout simplement cohérente, elle doit inclure le souci du bien-être et de la vie de tous les vivants donc aussi des animaux, et réintégrer l’homme dans le cosmos, la nature, la phusis. En d’autres termes, le nomos (la règle, ou encore la loi) doit découler d’une vision juste de notre place dans la nature, la phusis.
Il faut noter qu’à l’intérieur de l’Eglise, cette encyclique, d’inspiration franciscaine, n’a pas fait l’unanimité. A beaucoup d’égards, elle marque un tournant. Et ce tournant va dans le bon sens.

Editions La barque d’or avec Pierre Le Vigan :
http://la-barque-d-or.centerblog.net/

courriel la barque d'or :
labarquedor@hotmail.fr ou labarquedor@gmail.com

Jean-Claude Michéa: “Nous entrons dans la période des catastrophes”

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Jean-Claude Michéa: “Nous entrons dans la période des catastrophes”

Ex: http://www.leblancetlenoir.com

A l’occasion de la parution en italien des "Mystères de la gauche" (éditions Climats), le philosophe Jean-Claude Michéa a donné un entretien à la "Repubblica", paru le 19 décembre dernier. Au programme, une critique corrosive des errances du socialisme contemporain, et une exigence, celle de penser "avec la gauche contre la gauche".

Repubblica. Le score du Front national aux récentes élections régionales constitue-t-il une surprise ?

Jean-Claude Michéa. Rien de plus logique, au contraire, que cette progression continuelle du vote FN parmi les classes populaires. Non seulement, en effet, la gauche officielle ne jure plus que par l’économie de marché (la «gauche de la gauche» n’en contestant, pour sa part, que les seuls «excès» néolibéraux), mais – comme Pasolini le soulignait déjà – elle semble mettre son point d’honneur à en célébrer avec enthousiasme toutes les implications morales et culturelles. Pour la plus grande joie, évidemment, d’une Marine Le Pen qui – une fois rejeté le reaganisme de son père – peut donc désormais s’offrir le luxe de citer Marx, Jaurès ou Gramsci !

Bien entendu, une critique purement nationaliste du capitalisme global ne brille jamais par sa cohérence philosophique. Mais c’est malheureusement la seule – dans le désert intellectuel français – qui soit aujourd’hui en prise avec ce que vivent réellement les classes populaires. Si nous ne savons pas opérer une révolution culturelle analogue à celle de Podemos en Espagne, le FN a donc un boulevard devant lui.

micheamystMZiL._SX321_BO1,204,203,200_.jpgComment expliquez-vous une telle évolution de la gauche ?

Ce qu’on appelle encore la « gauche » est un produit dérivé du pacte défensif noué, à l’aube du XXe siècle (et face au danger alors représenté par la droite nationaliste, cléricale et réactionnaire) entre les courants majoritaires du mouvement socialiste et ces forces libérales et républicaines, qui se réclamaient d’abord des principes de 1789 et de l’héritage des Lumières (lequel inclut aussi – on l’oublie toujours – l’économie politique d’Adam Smith et de Turgot !).

Comme Rosa Luxemburg l’avait aussitôt relevé dans ses textes sur l’affaire Dreyfus, il s’agissait donc d’une alliance particulièrement ambigüe, qui a certes rendu possibles - jusque dans les années 60 - nombre de combats émancipateurs, mais qui ne pouvait aboutir, une fois éliminés les derniers vestiges de la droite d’Ancien régime, qu’à la défaite d’un des deux partenaires en présence.

C’est exactement ce qui va se passer à la fin des années 70, lorsque l’intelligentsia de gauche – Michel Foucault et Bernard-Henri Levy en tête – en viendra à se convaincre que le projet socialiste était «totalitaire» par essence. De là le repli progressif de la gauche européenne sur le vieux libéralisme d’Adam Smith et de Milton Friedman, et l’abandon corrélatif de toute idée d’émancipation des travailleurs. Elle en paye aujourd’hui le prix électoral.

En quoi ce que vous appelez la «métaphysique du Progrès» a-t-elle pu conduire la gauche à accepter le capitalisme?

L’idéologie progressiste se fonde sur la croyance qu’il existe un «sens de l’Histoire» et donc que tout pas en avant constitue toujours un pas dans la bonne direction. Cette idée s’est révélée globalement efficace tant qu’il ne s’agissait que de combattre l’Ancien régime. Le problème, c’est que le capitalisme – du fait qu’il a pour base cette accumulation du capital qui ne connaît «aucune limite naturelle ni morale» (Marx) – est lui-même un système dynamique que sa logique conduit à coloniser graduellement toutes les régions du globe et toutes les sphères de la vie humaine.

En l’invitant à se focaliser sur la seule lutte contre le «vieux monde» et les «forces du passé» (d’où, entre autres, l’idée surréaliste – que partagent pourtant la plupart des militants de gauche – selon laquelle le capitalisme serait un système structurellement conservateur et tourné vers le passé), le «progressisme» de la gauche allait donc lui rendre de plus en plus difficile toute approche réellement critique de la modernité libérale. Jusqu’à la conduire à confondre – comme c’est aujourd’hui le cas – l’idée qu’on «n’arrête pas le progrès» avec l’idée qu’on n’arrête pas le capitalisme.

Comme si, en d’autres termes, la bétonisation continuelle du monde, l’aliénation consumériste, l’industrie génético-chimique de Monsanto ou les délires transhumanistes des maîtres de la Silicon Valley pouvaient constituer la base idéale d’une société libre, égalitaire et conviviale !

Dans ce contexte, comment la gauche peut-elle encore se différencier de la droite ?

Une fois la gauche officielle définitivement convaincue que le capitalisme était l’horizon indépassable de notre temps, son programme économique est naturellement devenu de plus en plus indiscernable de celui de la droite libérale (qui elle-même n’a plus grand-chose à voir avec la droite monarchiste et cléricale du XIXe siècle). D’où, depuis trente ans, sa tendance à chercher dans le libéralisme culturel des nouvelles classes moyennes – c’est-à-dire dans le combat permanent de ces «agents dominés de la domination» (André Gorz) contre tous les «tabous» du passé – l’ultime principe de sa différence politique.

C’était évidemment oublier que le capitalisme constitue un «fait social total». Et si la clé du libéralisme économique c’est bien d’abord – comme le voulait Hayek – le droit pour chacun de «produire, vendre et acheter tout ce qui peut être produit ou vendu» (qu’il s’agisse donc de drogues, d’armes chimiques, d’un service sexuel ou du ventre d’une «mère porteuse»), on doit logiquement en conclure qu’il ne saurait s’accommoder d’aucune limite ni d’aucun «tabou». Il conduit au contraire - selon la formule célèbre de Marx - à noyer progressivement toutes les valeurs humaines «dans les eaux glacées du calcul égoïste».

Si donc, avec George Orwell, on admet que les classes populaires, à la différence des élites politiques, économiques et culturelles, sont encore massivement attachées aux valeurs morales - notamment celles qui fondent la civilité quotidienne et le sens de l’entraide – on s’explique alors sans difficulté leur peu d’enthousiasme devant cette dérive libérale de la gauche moderne.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille se désintéresser des questions dites «sociétales» (comme, par exemple, de la lutte contre le racisme ou de celle contre l’homophobie). Mais il suffit d’avoir vu Pride – le merveilleux film de Matthew Warchus – pour comprendre qu’une lutte de ce type n’est jamais si efficace que lorsqu’elle parvient à s’articuler réellement à un véritable combat populaire. Or c’est là une articulation dont la gauche moderne a clairement perdu le secret.

Vous considérez le fait que la gauche ait accepté le capitalisme comme une erreur. Certains pourraient y voir, au contraire, une preuve de réalisme. Pourquoi dans ces conditions jugez-vous nécessaire d’appeler à penser «avec la gauche contre la gauche»?

La phase finale du capitalisme – écrivait Rosa Luxemburg en 1913 – se traduira par «une période de catastrophes». On ne saurait mieux définir l’époque dans laquelle nous entrons. Catastrophe morale et culturelle, parce qu’aucune communauté ne peut se maintenir durablement sur la seule base du «chacun pour soi» et de l’«intérêt bien compris».

Catastrophe écologique, parce que l’idée d’une croissance matérielle infinie dans un monde fini est bien l’utopie la plus folle qu’un esprit humain ait jamais conçue (et cela sans même parler des effets de cette croissance sur le climat ou la santé).

Catastrophe économique et financière, parce que l’accumulation mondialisée du capital (ou, si l’on préfère, la «croissance») est en train de se heurter à ce que Marx appelait sa «borne interne». A savoir la contradiction qui existe entre le fait que la source de toute valeur ajoutée – et donc de tout profit – est le travail vivant, et la tendance contraire du capital, sous l’effet de la concurrence mondiale, à accroître sa productivité en remplaçant sans cesse ce travail vivant par des machines, des logiciels et des robots (le fait que les «industries du futur» ne créent proportionnellement que peu d’emplois confirme amplement l’analyse de Marx).

Les «néo-libéraux» ont cru un temps pouvoir surmonter cette contradiction en imaginant – au début des années 1980 – une forme de croissance dont l’industrie financière, une fois dérégulée, pourrait désormais constituer le moteur principal. Le résultat, c’est que le volume de la capitalisation boursière mondiale est déjà, aujourd’hui, plus de vingt fois supérieur au PIB planétaire !

Autant dire que le «problème de la dette» est devenu définitivement insoluble (même en poussant les politiques d’austérité jusqu’au rétablissement de l’esclavage) et que nous avons devant nous la plus grande bulle spéculative de l’histoire, qu’aucun progrès de l’«économie réelle» ne pourra plus, à terme, empêcher d’éclater. On se dirige donc à grands pas vers cette limite historique où, selon la formule célèbre de Rousseau, «le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être».

Or c’était précisément toute la force de la critique socialiste originelle que d’avoir compris, dès l’aube de la révolution industrielle, qu’un système social orienté par la seule recherche du profit privé finirait inéluctablement par conduire l’humanité dans l’impasse. C’est donc, paradoxalement, au moment même où ce système social commence à se fissurer de toute part sous le poids de ses propres contradictions, que la gauche européenne a choisi de se réconcilier avec lui et d’en tenir pour «archaïque» toute critique un tant soit peu radicale. Il était difficile, en vérité, de miser sur un plus mauvais cheval !