jeudi, 03 avril 2008
F. Böckelmann et la perception contemporaine de l'espace

Thorsten HINZ :
Un ordre nouveau dans un monde sans frontière ?
Les réflexions du situationniste et médiologue allemand Frank Böckelmann sur la perception contemporaine de l’espace
L’essence du dernier livre de Frank Böckelmann peut se résumer en paraphrasant Goethe : la nation et l’Etat national ne veulent plus dire grand-chose aujourd’hui. Le monde (entier) est le lieu qui nous est désormais assigné. Mais pour que ce monde puisse être une partie (charnelle) pour l’Européen, tant sur le plan politique que sur le plan spirituel, il doit s’y ancrer avec modestie et sur un mode nouveau.
Les « raids de reconnaissance dans l’existence sans frontières » du médiologue Frank Böckelmann se subdivisent en six chapitres, où il disserte sur des thèmes apparemment fort disparates, tels le corps à multiples fonctions, la catastrophe urbaine, le sexe à l’ère d’internet, les droits de l’homme, la fin de l’hégémonisme américain, le retour des grands espaces (Grossräume) et, à la fin du volume, la chance que peut saisir l’Europe pour assurer sa survie en résistant. Quand on lit ce livre, ces thèmes disparates apparaissent vite liés entre eux par une logique rigoureuse, celle que Carl Schmitt a mise au point dans son essai « Land und Meer » (« Terre et Mer »), lorsqu’il traitait de la « révolution globale de l’espace ».
Cette révolution spatiale commence au 15ième siècle quand les Européens se lancent dans la navigation sur les océans de notre planète, conquièrent et mettent en valeur de nouvelles régions du monde. Cette révolution a transformé la notion des distances et la perception des ordres de grandeur ainsi que la structure du concept ‘espace’, ce qui a conduit à « une mutation générale de la politique, de l’économie et de la culture ». « Surgissent alors de nouvelles échelles de grandeur, de nouvelles dimensions de l’activité politique et historique des hommes, de nouvelles sciences, de nouveaux ordres, une nouvelle vie pour des peuples nouveaux ou renés de leurs cendres », écrivait Carl Schmitt. Au 20ième siècle, cette révolution poursuit sa course par l’avènement de la navigation aérienne, qui réduit à quelques heures de vol seulement les distances entre les continents et les points les plus extrêmes de l’Europe. Les technologies des fusées et de l’astronautique permettent aujourd’hui de surveiller n’importe quel point du globe et de l’atteindre techniquement en quelques minutes voire de le détruire, le cas échéant. Böckelmann écrit, en se référant au philosophe français de la vitesse et de la cinétique, Paul Virilio, sur les suites actuelles de cette « révolution de l’espace », cette fois en tenant compte des conditions imposées par les nouveaux médias et modes de communication. Les techniques nouvelles, qui permettent à internet de fonctionner, font en sorte qu’aujourd’hui chacun est potentiellement joignable en tous points du globe. C’est une nouvelle modification dans la perception de nos structures spatiales qui nous touche et nous saisit : l’homme lui-même cherche désormais à agencer son ego physique et psychique pour participer à la concurrence globale, avec pour but, de devenir un « soi sans soi » (« ein selbstloser Selbst »).
Dans un tel monde, les lieux en viennent à devenir partout de plus en plus semblables. Pour pouvoir exister économiquement parlant, chaque intervenant sur le marché, aussi modeste soit-il, est contraint d’être connecté au monde, d’envoyer des flux de données et d’en recevoir, d’avoir à proximité de son implantation un aéroport ou une autoroute. Ce que l’on nous demande, c’est d’avoir un signe permettant d’être reconnu partout sur la planète. Cela signifie que partout les marchandises, marques et services usuels doivent être directement accessibles ou aisément appelables, comme par exemple les distributeurs de billets ou les chaînes de restaurant. C’est la disparition du genius loci. Les lieux deviennent les filiales d’une société mondialisée. Les villes historiques ne nous révèlent plus ce qui se passe, se fait et se pense réellement derrière les murs ; elles ne véhiculent plus une spécificité vivante, ne sont plus l’écho d’une histoire ; leur signification se réduit à leur attrait touristique. Exemple actuel de cette « dé-localisation » (« Ortlosigkeit ») : le nouveau slogan publicitaire « Be Berlin » (« Sois Berlin »). Voilà donc une ville historique, qui n’est pas sans importance, mais qui, pour des raisons bien connues, se situe dans une zone marginale de l’économie globale, mendie de la sympathie et de la présence, en s’offrant comme une simple surface où chacun viendrait inscrire sa marque, sa touche personnelle.
La dévalorisation des structures traditionnelles, y compris les structures nationales et étatiques, semble inévitable, irrémédiable. Néanmoins, la petite musique emphatique qui accompagne le phénomène trahit de la naïveté. Est illusion l’espoir que ce processus conduira à un nouvel ordre mondial, où le politique, comme instance où se télescopent et fusionnent des forces concurrentes, se verrait enfin dépassé et remplacé par un ‘droit’ accepté par tous, un droit qui reposerait sur un canon de valeurs à l’origine européennes et désormais universelles (et universalistes). Le philosophe grec contemporain, hélas disparu depuis quelques années, Panajotis Kondylis en avait d’ailleurs démontré le caractère illusoire dès 1992, dans son ouvrage « Planetarischer Politik nach dem Kalten Krieg », « Politique planétaire après la Guerre Froide ». Partir du principe que la mise en réseau globale va amener une standardisation définitive des cultures et des formes de droit et de pratiquer la politique, cela a toujours été une idée fixe des « héritiers de l’Occident ». Les positions de départ et les intérêts des uns et des autres sont bien trop divergents. La « communication totale », que l’on nous annonce, ne s’opère qu’en surface et sous cette surface règne un « silence impénétrable ». Les kamikazes, qui ont frappé les métropoles occidentales, étaient des hommes cultivés selon les critères occidentaux actuels, accoutumés à toutes les finesses technologiques de l’Occident ; ils prouvent par leurs actes, et cela donne le frisson, que leur proximité violente conduit plutôt à des confrontations qu’à l’harmonie.
La mise en réseau du monde ne rend pas celui-ci plus sûr mais au contraire plus vulnérable. Une action de guerre asymétrique dans un coin perdu du monde fait l’effet d’une menace pour tous, à cause de sa rapide diffusion médiatique et plonge les économies et les Etats de la planète entière dans des zones de turbulence. Pour prévenir de telles actions, les flux de circulation et de données sont de plus en plus contrôlés. Mais qui peut exercer un contrôle réellement efficace ? Et voilà que revient à l’avant-plan la question de la puissance politique et militaire, qui avait été neutralisée par une volonté universaliste de tout ‘juridifier’. Et les Etats-Unis sont à l’avant-scène, le seul pays qui, jusqu’ici, avait profité de la globalisation et avait consolidé les atouts de sa puissance. L’existence politique des Etats-Unis avait commencé à se déployer sans aucun arrière-plan historique, comme la pure incarnation du système capitaliste et libéral. Les Etats-Unis avaient promu sans frein la « révolution de l’espace » aux 19ième et 20ième siècles ; ils avaient fait de la volonté universaliste de ce système l’équivalent des intérêts de l’Etat américain lui-même.
La situation actuelle de l’Europe correspond véritablement aux aspirations des Etats-Unis. L’Union Européenne élimine les compétences des Etats nationaux au profit d’un espace économique unitaire, sans jamais formuler les contours clairs d’une volonté politique propre et commune. Ce processus de dévolution de la puissance politique vers l’économie transnationale a lieu au moment précis où le capitalisme, en tant que mode de production (fabrication, commercialisation et vente de biens produits dans un but d’engranger des profits), se dissout sous les effets de la finance spéculatrice, sans fondement rationnel.
Simultanément, on constate que certains pays européens tiennent, têtus, à leur souveraineté : c’est purement chimérique et, à l’échelle globale, sans conséquence aucune, parce que cette souveraineté n’est plus qu’une espièglerie anachronique perpétrée sous le parapluie militaire américain. La véritable souveraineté ne peut être restaurée aujourd’hui que dans un cadre européen, vu les rapports de force sur ce globe, tant ceux qui dominent aujourd’hui que ceux qui domineront demain. La condition préalable à cette souveraineté retrouvée serait une volonté politique d’auto-préservation physique, volonté à partir de laquelle la capacité de décider réellement ré-émergera. Mais rien ne signale à l’horizon les moindres prémisses d’une telle volonté.
Les Européens se sont habitués à concevoir leur Europe comme un continent dé-territorialisé, comme un non lieu, dont l’esprit, jadis, a missionné et conquis le monde, raison pour laquelle il n’a plus besoin d’un véritable ancrage dans l’espace. Dans « Terre et Mer », Carl Schmitt nous rappelle la teneur du roman intitulé « Tancred » de Benjamin Disraeli. Celui-ci proposait que la Reine Victoria et toute sa Cour déménagent aux Indes, où les attendaient de gros revenus et une armée bien aguerrie. A l’époque, la Grande-Bretagne était la plus grande puissance de la Terre, alors qu’aujourd’hui l’Europe se présente au monde extérieur, sur les plans militaire et politique, comme une masse gélatineuse. Les messages qui émanent de ce lieu dé-territorialisé et sevré de toute puissance ne sont pas pris au sérieux ou, pire, sont réinterprétés et renvoyés à l’expéditeur pour l’abuser, le ponctionner et l’affaiblir encore davantage.
Böcklemann avance de solides arguments pour annoncer la fin prochaine de la globalisation unilatérale et le nouveau partage du monde, qui deviendra ainsi un pluriversum de grands espaces. L’Europe constituera-t-elle un de ces grands espaces autonomes ? Pour qu’elle le devienne, il faut d’abord qu’elle cesse de poursuivre sa mission universaliste, et qu’au contraire, elle recommence à souligner les différences qui existent entre elle et les autres, qu’elle redécouvre la volonté de puissance. Cette espérance de Böckelmann semble totalement incongrue vu l’état désespérant de l’actuelle élite eurocratique. Le retour de l’Europe ne dépend plus d’elle-même mais des intentions que cultivent à son égard les peuples de sa périphérie, surtout le monde islamique. Peut-être qu’un jour, les pressions deviendront totalement insupportables pour l’Europe, tant et si bien qu’elle n’aura pas d’autre alternative que de faire revivre en elle ses traditions, connaissances et anciennes vertus, qui lui donneront la force de s’affirmer et de décider. Mais personne ne peut se porter garant d’une telle issue.
Le livre de Böckelmann est fascinant. Il nous oblige à penser en termes nouveaux, à penser plus loin, à dépasser les étroitesses du présent.
Thorsten HINZ.
(recension parue dans « Junge Freiheit », Berlin, n°14/2008; traduction franç.: Robert Steuckers).
Frank BÖCKELMANN, „Die Welt als Ort. Erkundungen im entgrenzten Dasein“, Karolinger Verlag, Wien, 2007, 312 Seiten, 24 Euro.
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samedi, 15 mars 2008
Inventaire de la modernité avant liquidation

« Inventaire de la modernité avant liquidation /Au-delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique »
Par Pierre Le Vigan
La modernité est en période d’épuisement historique. Consommer toujours plus, être toujours plus compétitif, être toujours plus « ouvert » sur le monde, tout cela aboutit à ce que les peuples soient de moins en moins eux-mêmes. S’ouvrir ? Oui, mais pour donner quoi et recevoir quoi ? C‘est cette crise de la modernité finissante qu’examine Pierre Le Vigan, collaborateur notamment des revues « Eléments » et « Nouvelle Ecole ». L’auteur explique pourquoi la société est de plus en plus désintégrée, et pourquoi les repères de valeurs s’estompent. Le capitalisme financier se dresse contre les producteurs, le travail n’est plus facteur d’intégration, le culte de l’urgence rend fou l’individu hypermoderne, la religion de la transparence nie les intimités et met l’homme à nu. Il n’est dès lors pas étonnant qu’il se blesse et que les maladies psychiques explosent. Dans ce contexte, l’immigration rend plus fragile encore le socle commun de souvenirs, le sens d’un avenir partagé et le monde commun lui-même qui fonde la « common decency ».
La ville est le lieu où cette crise du lien social se traduit le plus nettement, puisqu’elle est le lieu de la production des formes et qu’elle donne ses couleurs à nos vies et à notre imaginaire. Or cette ville est à la fois tentaculaire et vidée de son intensité urbaine que ne rappellent plus que les centres commerciaux géants ou les flammes des jours d’émeutes. Société fragmentée en multiples infra-cultures tribales, ville désurbanisée et ghettoïsée, l’étonnant serait que le politique se porte bien. De fait, le politique a perdu son espace qui est l’espace public ; le libéralisme qui a toujours sous-estimé la nécessité de liens communautaires devient la caricature de lui-même : il n’est plus la responsabilité de chacun, il n’est plus le droit à l’initiative. L’hypermédiatisation transforme la démocratie représentative en coquille vide, et la démocratie d’opinion prend la place d’une souhaitable mais impossible démocratie directe dans une société dont le lien social s’effrite voire se rompt.
Dans cette situation il ne peut y avoir, indique Pierre Le Vigan, qu’une réponse globale qui prenne en compte l’ensemble des pratiques de l’homme. La société doit confectionner à nouveau du lien social au service d’un projet de civilisation : indépendance de l’Europe, économie relocalisée et autocentrée. Pierre Le Vigan défend un véritable projet écologique qui prenne d’abord en compte les besoins d’enracinement de l’homme. Comme l’écrit l’auteur, nous sommes plongés dans une « guerre des valeurs » : s’aligner sur l’Amérique, ou être plus américain que l’Amérique – c’est encore une façon de raisonner dans les mêmes termes quantitatifs et marchands. C’est pourquoi, à l’inverse, l’auteur propose de penser la puissance autrement, comme la force intime d’une civilisation, irriguée par sa propre conception du monde. Conscient de la nécessité d’être concret et pragmatique, l’auteur évoque longuement et précisément les conditions pour redonner sens à la démocratie confisquée qui est la nôtre. Il propose ainsi une dose de proportionnelle mais s’oppose à la proportionnelle intégrale, il prône le référendum d’initiative populaire et préconise de dissocier nationalité et citoyenneté. C’est ainsi qu’apparaissent les grandes lignes d’une démocratie impériale européenne. « Nous ne cesserons d’affirmer le monde contre ce qui va dans le sens de sa négation [et] de la mort de l’esprit », écrit Pierre Le Vigan.
Noël Rivière
12/02/08
Polémia
Pierre Le Vigan, « Inventaire de la modernité avant liquidation /Au-delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique », préface d’Alain de Benoist, Avatar Editions, Collection Polémiques, 2007, 424 p., 39 €.
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vendredi, 14 mars 2008
P. Gentile et les démocraties mafieuses

Panfilo Gentile, critique et pourfendeur des démocraties mafieuses
On dit que le terme “partitocratie” est né à l'Université de Florence en 1949 : le premier à l'avoir utilisé serait Giuseppe Maranini, à l'occasion de l'ouverture de l'année académique. Mais parmi les premiers hommes politiques à avoir utilisé ce terme figure Don Luigi Sturzo qui, au Sénat, avait dénoncé l'avènement de la partitocratie “contre laquelle il fallait opposer une résistance sérieuse dès le départ”. Cependant, la critique de l'immixtion générale des partis politiques en tous domaines est vieille d'au moins un siècle. Déjà Minghetti, en 1881, avait publié un volume dédié aux partis politiques et à leur ingérence dans la justice et l'administration (I partiti politici e la loro ingerenza nelle giustizia e nell'administrazione). Avant lui, Ruggero Bonghi avait dénoncé la “profonde corruption [des mœurs politiques] que provoquaient les partis”. Il relevait que “nous étions en train de transformer les meilleures formes de gouvernement en les formes pires qui aient jamais existé, en un réseau fort dense de petites ambitions qui… s'étendant à tous le pays, compénétrant sa moelle, ne laissera aucun membre intact et sain”. Ce sera cependant l'avènement du parti-église, du parti-Prince, de facture léniniste, qui fera que la forme politique “parti” assumera sa pleine légitimité à dominer la société civile.
Rendre justice à ceux qui, très tôt, avaient dénoncé les tares de la partitocratie
Mais les efforts pour dénoncer la partitocratie, fille directe du Parti Unique (dont elle est la version tentaculaire sous la forme du “pluralisme”), deviendront plus systématiques et complets dans l'Italie républicaine de la seconde moitié du 20ième siècle. J'estime que c'est une injustice, et un oubli injustifié, que cette critique tardive et unanime de la partitocratie ait oublié ceux qui, des décennies auparavant, en avaient dénoncé les tares avec une précision rigoureuse. Finalement, certains auteurs comme Flores d'Arcais ont soutenu la thèse que la partitocratie était de droite (et même de “nouvelle droite”) en son essence. Nous assistons là à un véritable renversement des rôles et des définitions, si l'on considère que les précurseurs les plus lucides et les plus intransigeants de la critique de la partitocratie appartenaient plutôt à la sphère culturelle de droite. On pouvait peut-être imputer à cette culture une certaine sympathie pour les solutions autoritaires, un anti-parlementarisme et, dans certains cas, un anti-démocratisme, mais certainement pas une volonté de défendre les travers de la partitocratie.
Panfilo Gentile observe trois Italies politiques
Nous utilisons ici le vocable de “droite” au sens large, tout en faisant allusion à des anti-fascistes du genre de Mario Vinciguerra ou de Piero Operti ou à d'anciens fascistes comme Camillo Pellizzi ou Carlo Costamagna, ou à des personnalités comme Giacomo Perticone, Lorenzo Caboara, et, enfin, à Gianfranco Miglio. Mais le polémiste le plus efficace dans sa critique de la partitocratie fut Panfilo Gentile, au départ journaliste. Panfilo Gentile est un vieux chêne de la culture politique italienne qui a successivement vécu, de manière difficile et non conformiste, l'Italie de Giolitti, l'Italie de Mussolini et l'Italie de la République d'après 1945. Gentile, qui meurt en 1971, a traversé les trois Italie(s), en préférant toujours la partie “incorrecte” de la culture, en somme la culture d'opposition du moment. Il avait commencé sa carrière comme socialiste dans les colonnes d'Avanti quand le directeur de ce journal était Benito Mussolini; avec celui-ci, il a partagé également l'expérience d'Utopia. Ensuite, il est passé à l'Unità de Salvemini, pour ensuite devenir professeur d'université et se consacrer à une carrière d'avocat dans la période fasciste. Plus tard, il se retrouva parmi les activistes du Mondo de Pannunzio et de Risorgimento liberale. Après avoir assuré un moment la direction de Nazione et avoir passé un long moment dans la rédaction du Corriere della Sera, il termine ses activités de publiciste à droite, dans les pages de Specchio, de Roma et de Borghese. Mais, surtout, il achève de publier une captivante trilogie contre la partitocratie, avec Polemica contro il mio tempo, Opinioni sgradevoli et Democrazie mafiose, trois volumes édités par Volpe. Ces livres ont connu de nombreuses rééditions; en les relisant, on s'aperçoit de l'éternelle fraîcheur et vivacité des arguments de ce polémiste cultivé; de plus, la lucidité de ses positions critiques reste pleinement actuelle. Notre démocratie, écrivait Panfilo Gentile dans les années 60, est en réalité “une oligarchie de demies portions” à laquelle correspond également une intelligentsia constituée à son tour de “demies portions”. Le déclin des élites est donc à l'origine de la mauvaise qualité de la démocratie italienne. Ses pages, consacrées au “décadentisme” qui caractérise l'intelligentsia de gauche, sont très pertinentes. Avec vigueur et lucidité prophétique, Panfilo Gentile prévoyait, en pleine effervescence de 1968, la fin des idéologies. A commencer, d'ailleurs, par l'idéologie du progrès, dont il entrevoyait, justement dans les années où elle connaissait son apothéose, les signes du déclin.
Démocraties mafieuses, cryptocraties et néo-capitalisme
Les démocraties mafieuses selon Panfilo Gentile sont très justement décrites et définies comme des “cryptocraties” : ce qui signifie que, dans ces démocraties mafieuses, le pouvoir devient invisible, occulté, soustrait à la lumière du consensus et du contrôle public. C'est le pouvoir des groupes, des secrétariats de parti et aussi des lobbies et des potentats de l'économie. Il s'agit, ni plus ni moins, des pouvoirs forts et invisibles, dont on parle à intervalles réguliers. Nous ne devons pas oublier les pages que Panfilo Gentile a écrites sur le néo-capitalisme et la nouvelle bourgeoisie. Il soutenait la thèse que le néo-capitalisme, avec la déshumanisation qu'il générait, avec le conformisme qu'il généralisait, était le terrain idéal pour faire croître la partitocratie. C'est évidemment une analyse dont il faut se souvenir aujourd'hui quand on oppose les désastres de la partitocratie aux “merveilles” que l'on prête à la caste des “entrepreneurs”. Ou quand on affirme qu'il faut guérir les erreurs de la politique par la thérapie du marché. Analyse d'autant plus intéressante que Panfilo Gentile ne se posait pas d'emblée comme anti-libéral ni même comme un opposant au laisser-faire en économie.
Unique remède : la république présidentialiste
Les conclusions de Panfilo Gentile —même si elles sont enclines au pessimisme— l'ont conduit, de perplexités en perplexités, à réclamer le passage à une République présidentialiste. Il ne voyait pas d'autres correctifs efficaces contre la partitocratie. C'était pour lui l'unique remède, qu'il considérait toutefois comme anti-autoritaire, parce qu'il restituait une autorité décisionnaire au-delà des cénacles [occultes] des partis. La République présidentialiste était l'unique voie, selon lui, qui était un libéral anti-partitocrate, pour annuler les effets pervers d'une “démocratie sans peuple”, dont parlent également Duverger et Nenni. Ainsi, Panfilo Gentile, remettait le sceptre entre les mains du peuple [réel].
Dans le corpus doctrinal du conservateur Panfilo Gentile ressurgit toutefois une ancienne hérédité socialiste; n'oublions pas qu'il fut, entre autres choses, avant la Grande Guerre, l'auteur d'un important essai révisionniste du marxisme, où il a tenté de réinstaller le socialisme dans le filon de l'idéalisme critique. C'est la tâche qu'il s'était assigné dans les colonnes d'Avanti, le journal dont Mussolini était le rédacteur en chef. Celui-ci y a d'ailleurs consacré une longue recension, où il n'épargnait pas à Panfilo Gentile d'âpres critiques, y compris à la syntaxe et au titre qu'il jugeait “trop prolixe pour un ouvrage aussi bref”. Pourtant, ce même Mussolini a trouvé dans cet essai de Panfilo Gentile ce qu'il s'apprêtait à faire, c'est-à-dire bouleverser le socialisme de fond en comble, même si, dans un premier temps, il a critiqué les thèses de cet ouvrage.
« A quelles conclusions aboutit ce Gentile ? » se demandait Mussolini. « A un bouleversement total de la notion même de socialisme. Le facteur économique, de subordonnant, devient subordonné. Passe au second plan. Le socialisme n'est plus une nécessité économique, mais une nécessité transcendante, métaphysique : il devient la réalisation nécessaire de l'idée ». Il s'agit donc du renversement du socialisme en un idéalisme, en un mythe, ce que fera Mussolini plus tard, mais en s'inspirant de Sorel et de l'autre Gentile, Giovanni Gentile, théoricien de l'actualisme fasciste.
Mais l'ancien socialiste Panfilo Gentile se définira plus tard, en 1969, dans un entretien accordé à Gianfranco de Turris, comme “l'un des rares réactionnaires d'aujourd'hui”. Et il ajoutera, dans une préface au livre Apologia della reazione de Ploncard d'Assac, que “l'unique façon d'être progressiste, c'est d'être réactionnaire”. En ces années-là, Panfilo Gentile se définissait aussi comme “un jacobin d'extrême droite” et critiquait le fascisme parce que “trop démocratique et trop populaire”. Panfilo Gentile était donc réactionnaire, mais restait libéral, et laïque (il fut l'auteur d'une excellente Storia del Cristianesimo), demeurait en lutte permanente contre la “cléricalisation des esprits”.
Contre la « cléricalisation » des esprits
Ceux qui l'ont connu dans ses dernières années, quand il habitait dans la Via Veneto à Rome, se rappelleront de lui comme l'homme toujours assis dans l'angle gauche de son cabinet de travail, à côté d'une machine à écrire portative sur laquelle il tapait à un seul doigt, entouré de chiens et de chats. Sur les murs étaient suspendus des portraits dédicacés de D'Annunzio, de Gioacchino Volpe, de Missiroli et de Croce, ainsi que l'ordre de Commandeur du Cordon Bleu. Il était largement octogénaire. Il avait l'habitude de ne jamais révéler son âge. A un journaliste qui l'avait qualifié de “doyen” dans un interview, il avait demandé de changer ce terme : « C'est pour ceux qui sont encore plus vieux que moi ». Une chose est certaine : ses pages sur les démocraties mafieuses, la chienlit du 20ième siècle, n'ont pris aucune ride, car elles décrivent encore mieux notre temps que le sien. Ce vieux réactionnaire jacobin aimait le passé, mais, en fait, il a décrit l'avenir.
Marcello VENEZIANI.
(extrait du livre L'Antinovecento. Il sale di fine millenio, Leonardo ed., Milan, 1996, ISBN 88-04-40843-X).
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